COLLECTION INTERNATIONALE DE MONOGRAPHIES ETHNOLOGIQUES
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ETHNOLOGISCHE BIBLIOTHEK
INTERNATIONALE SAMMLUNG ETHNOLOGISCHER MONOGRAPHIEN
Direction P. W. Schmidt S. V.D.
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TOM. FASC.
BAND LL + HEFT
LES PYGMÉES
DE LA FORÊT ÉQUATORIALE
Cours professé à l’Institut catholique de Paris
PAR LE
R. P. TRILLES #%%
Missionnaire du Saint-Esprit
AVEC UNE
PRÉFACE DU R. P. PINARD DE LA BOULLAYE, S. J.
ET UNE INTRODUCTION DU R. P. SCHMIDT S. V. D.
Directeur du Musée pontifical du Latran
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VERLAGSBUCHHANDLUNG
PARIS 1932
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_ LES PYGMÉES
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FORÊT ÉQUATORIALE
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INTERNATIONALE SAMMLUNG ETHNOLOGISCHER MONOGRAPHIEN
Direction P. W. Schmidt S, V.D.
TOM. FASC.
BAND [I] “'HEFT
LES PYGMÉES
DE LA FORET FQUATORIALE
Cours professé à l'Institut catholique de Paris
PAR LE
R. P. TRILLES %X%#%x
Missionnaire du Saint-Esprit
AVEC UNE
PRÉFACE DU R. P. PINARD DE LA BOULLAYE, S. J.
ET UNE INTRODUCTION DU R. P. SCHMIDT S. V. D.
Directeur du Musée pontifical du Latran
PARIS 1932 MUNSTER i. W
VERLAGSBUCHHANDLUNG
ASCHENDORFFSCHE
BLOUD&GAY
Imprimi potest :
Lutetiæ Parisiorum,
die 28 aprilis 1981
H. NiQuE, Sup. Prov. C. S. Sp. _
Imprimatur :
Lutetiæ Parisiorum,
die 5 februarii 1932
V. Dur, V. G.
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Préface
_« Les Pymées de M. de Quatrefages ‘ est un livre aujourd’hui
‘bien vieilli», écrit le R. P. Trilles, dans un petite note (p. 3).
: C'est fort exact; mais nul plus qu'Armand de Quatrefages
n’a souhaité que son travail fût vite dépassé. Au moment où ses
‘vœux se réalisent, où les procédés scientifiques qu’il a préconisés
‘s'imposent de plus en plus aux ethnologues”*, où les « primitifs »
qu'il a si énergiquement défendus se réhabilitent devant l’opi-
_nion, il n’est pas inutile de rappeler ce que lui doivent les Négritos
et les Négrilles, ses protégés.
Dans la préface de son livre, lui-même s’est plu à rappeler
avec quelle insistance il était revenu sur le sujet, soit dans ses
publications, soit dans ses cours *.
Comme de juste, il s'était appliqué spécialement à mettre en
pleine lumière les idées morales et religieuses de ces arriérés,
l'antiquité de leur type anthropologique et de leur civilisation.
L'évolutionnisme n’en à guère tenu compte. Il a sa manière à lui
de classer les faits, d'interpréter ou d’oublier ceux qui le gênent !
La question fut reprise dans son ensemble, à l’instigation de
la Société de Géographie de Paris, par Mgr A. Le Roy‘. L’éminent
auteur avait eu l’avantage de visiter et d'interroger lui-même les
Pygmées du Gabon.
Le R. P. Schmidt, S.V.D., venait de fonder l’Anthropos. Dans
1 Le livre parut en 1887 à la librairie Baïllière (nouveau tirage, en
1903). F. Starr en a donné une traduction augmentée d'indications biblio-
graphiques, Londres, 1895.
? Voyez à ce sujet notre Étude comparée des religions ®, t. I, p. 426-
429. — Dans le t. II, c. vi, nous avons signalé en détail l’accord de sa
méthode avec celle de Fr. Graebner, pp. 243 et sq.
* Réimpression de 1903, p. v, note.
# En articles, dans les Missions catholiques, 1897 ; en volume, Tours,
Mame, 1905. Nouvelle édition, Paris, Procure des PP. du Saint-Esprit, [1928].
VIII PRÉFACE
le premier volume de cette revue — de plus en plus considérable,
osons-nous dire, — il a signalé le mérite et l’importance de ce
livre *.
Entre-temps, les publications se multipliaient.
Dès 1908, le directeur d’Anthropos intervenait dans les con-
troverses qui s'étaient élevées entre Kollmann et Schwalbe. En 1910,
il donnait un livre très érudit sur La place des peuples pygmées
dans l’histoire de l’évolution humaine. « C’est ma ferme convic-
tion, écrivait-il, que l’étude des Pygmées est actuellement l’une
des tâches les plus importantes et les plus urgentes, sinon la plus
importante et la plus urgente, de l’ethnologie et de l’anthropo-
_logie. Si je réussissais à généraliser cette ne j'estimerais
avoir obtenu le plus précieux des résultats *.
Mais il faut réunir bien des qualités pour mener à bien une
enquête ethnologique ! Telle exploratrice, qui en était manifeste-
ment dépourvue, a pu écrire: «Il n’y a pas de religion en
Afrique !» Tel savant américain, après des efforts infructueux, a
préféré avouer loyalement qu’il avait presque complètement
négligé les croyances religieuses des Indiens, pour s'attacher
à des questions moins ardues'.
Le R.P. Schmidt, dès qu'il lui fut possible, s’ingénia donc à
promouvoir des enquêtes approfondies, confiées à des observa-
teurs compétents. Ce ne sera pas son moindre mérite d’avoir
suscité celles des RR. PP. Koppers et Gusinde chez les Pygmoïdes
de la Terre de Feu, du R. P. Vanoverbergh chez les Négritos des
Philippines, du R. P. Schebesta chez les Sémangs de Malacca, du
R. P. Schumacher chez les Pygmées du Ruanda, du R.P. Sche-
besta chez ceux de l’Ituri, du D’ V. Lebzelter chez les Boschi-
mans, et d’avoir obtenu pour elles de généreuses subventions de
S. S. Pie XI. |
| D’autres chercheurs, de mérite fort divers, fournissaient de
nouveaux documents. Ainsi, pour ne parler que des seuls Négrilles
À. Hutereau, T.-A. Bearns, le R. P. L.-J. Van den Berg, J. Czeka-
nowski, S.-S. Dornan, le R.P. Seiwert, etc.
Depuis quelques années déjà, le livre de 1910, lui aussi, était
«vieilli». Le R.P. Schmidt en donnera-t-il jamais une édition
nouvelle, comme on le pressait de le faire ? On peut en douter,
1 Anthropos, 1906, t. I, pp. 389-392.
3 Die Stellung der Pygmaenvoelker in der Entwicklungsgeschichte des
Hensonen: in-8°, Stuttgart, Strecker, 1910, p. 1x, et conclusion, pp. 304 sq.
8 J. Murvocu, Ethnological Results of the Point Barrow Expedition,
dans le 9° Report du Bureau of American ÆEthnology, Washington, 1892,
p. 430.
PRÉFACE
puisque les résultats des recherches récentes sont (ou seront
bientôt) consignés au long et au large dans son ouvrage Der
Ursprung der Gottesidee",
Les questions générales (antiquité et unité de la civilisation
des Négritos et des Négrilles) sont étudiées dans le tome I
(pp. 5-329), ce qui concerne les Fuégiens dans le tome IT (pp. 873-
1033), dans le tome IIT encore ce qui a trait aux Andamènes ou
Mincopies (pp. 50-145), aux Sémangs (pp. 146-257), aux Aétas
(pp. 280-317).
Les Négrilles d'Afrique doivent trouver place dans le tome IV.
Aussi l’éminent Directeur du Musée du Latran a-t-il pressé le
R.P. Trilles de publier les informations qu’il avait jadis recueil-
lies au Gabon.
. Heureuses instances qui nous valent le présent volume !
Le grand public en lira sûrement certains chapitres avec le
plus vif intérêt; les ethnologues, pour leur part, regretteront qu'il
paraisse si tard, que l’auteur ne leur ait pas livré jusqu’à la der-
nière de ses notes et surtout qu'il ne soit plus à même de pour-
suivre ses recherches sur tant de points qu'ils souhaiteraient
élucider. |
Tel quel l’ouvrage corrobore la publication de Mgr Le Roy
et lui apporte, en ce qui concerne les Pygmées du Gabon, des
compléments considérables.
Bornons-nous à quelques indications.
Le R.P. Trilles signale une forme de «totétisme» où l’ani-
mal-totem est mangé, contrairement à la règle que l’on présen-
‘tait il y a quelques années comme l’une des plus fondamentales
de l'institution (pp. 151-152); il fournit sur toute cette question
_ du totémisme (pp. 143-155), comme sur celle des esprits et des
.mânes (pp. 120-124), des éclaircissements très précieux.
| À l’encontre de l’opinion générale, que formulait encore tout
récemment M. René Le Conte”, il croit devoir attribuer aux Pyg-
mées, en dehors de langues empruntées aux Bantous près des-
quels ils vivent ou ont vécu naguère, une langue propre. Il en
présente des spécimens; il en souligne les caractéristiques
(pp. 212-232). L. R.P. Van der Burgt* avait déja relevé en faveur
d’une langue pygmée originelle certains indices dignes d’atten-
1? Munster, Aschendorff, 3 volumes parus, 1926, 1929, 1931.
? Les fossiles vivants d'Afrique, dans Renseignements coloniaux, sup-
plément à l’Afrique française, août 1932, p. 320 (cf. juillet, pp. 278-286 :
août, pp. 316-321).
$ W. ScaminT, Die Sfellung der Pygmaenvoelker, 1910, pp. 118-119 ;: Die
Sprachfamilien, 1926, pp. 8-10 ; F. HesTERMANX, Anthropos, 1913. t. VIT,
p. 245, n. 256. |
x : PRÉFACE
tion. Le R. P. Seiwert‘ attribue lui aussi une langue spéciale aux
Bagielli du Cameroun, le R. P. Schebesta aux Evés de l’Ituri. Ce
dernier explorateur estime même avoir établi, par la comparaison
de quelques termes, la parenté de tous les Pygmées africains avec
les Boschimans*. On voit quels graves DORE approchent peut-
être de leur solution.
Le chapitre consacré aux remèdes (pp. 431-437) prouvera
que les Pygmées savent découvrir et utiliser les vertus des plantes:
ils sont donc « perméables à l'expérience », raisonnent, au moins
à la manière de nos empiristes, et ne croient pas uniquement à
l’efficacité des recettes magiques”. |
Des pages captivantes relatent leurs contes, leurs fables, leurs
proverbes, leurs devinettes (pp. 243-330). Elles feront pénétrer
bien plus avant dans leur mentalité. En fait, elles témoignent
d’un bon sens, voire d’une finesse qui peuvent rivaliser au moins
avec le bon sens et la finesse de nos paysans les plus madrés.
Diverses études publiées ces dernières années ‘ nous avaient révélé
des qualités analogues chez nombre de peuples arriérés ; maïs on
pouvait croire les Pygmées plus mal partagés. MM. R. Allier,
O. Leroy, P. Radin, J.-A. Driberg pourront puiser dans le livre
du R. P. Trilles de nouveaux arguments contre la thèse si arbi-
traire de M. Lévy-Bruhl, «le prélogisme ». |
On peut objecter que les nains d’Afrique doivent une bonne
partie de leur sagesse, sinon toute leur sagesse, aux populations
nègres près desquelles ils vivent... De fait, légendes sur les ori-
gines du monde, contes plaisants, bons mots ou traits d'esprit,
remèdes naturels (et recettes magiques) passent aisément d’une
peuplade à une autre. Encore conviendrait-il de réhabiliter au
moins les Nègres ! Quant à leur attribuer tout ce qu'on observe
de bon chez les Négrilles, il n’y faut guère songer, puisque le
meilleur se révèle précisément, nous le dirons bientôt, dans les
parties les plus stables de leur civilisation.
Un départ rigoureux entre les éléments empruntés et le patri-
moine authentique des Pygmées n’est pas d’ailleurs impossible,
1 Die Bagielli, Anthropos, 1926, t. XXI, p. 131.
? Die Einheit aller afrikan. Pygmaen und Buschmaenner aus ihren
Stammesnanen eriwiesen, Anthropos, 1931, t. XXVI, pp. 891-894.
3 Voyez les études analogues de Fr. Murrzrrn, Drogen der Guarani und
Chiripa, dans la Festschrift dédiée au R. P. Schmidt, 1928, pp. 401-514 ;
de Fr. Densmone, Use of Plants by the Chippewa Indians, dans le 44° Report
du Bureau of American Ethnology, Washington, 1928, pp. 322-368, etc.
4 Entre bien d’autres, celles du R. P. César, Proverbes et contes Haya,
Anthropos, 1928, t. XXIIT, pp. 494-510, 792-816 ; 1929, t. XXIV, pp. 865-
887 , de Mgr DE Cuerco, Littérature indigène Luba, dans la revue Congo,
1931, pp. 165-195 ; du R. P. Zuunr, L'âme du Murundi, Paris, Beauchesne,
1932.
PRÉFACE “XI
si difficile qu'il soit à l’heure présente, comme le note judicieu-
sement le R.P. Trilles à plusieurs reprises. Une comparaison
minutieuse des recettes et procédés, dans les diverses régions de
l'Afrique, peut conduire à des solutions fermes : certaines con-
cordances générales ne prouvent aucune relation de parenté, mais
certains ensembles de traits topiques ne se réinventent pas deux
fois *. Il importe donc — nous voudrions pouvoir insister à loisir
sur ce point — que les missionnaires livrent aux ethnologues des
relations de plus en plus nombreuses, de plus en plus détaillées
et dûment localisées (lieu d’origine, noms des tribus avoisi-
nantes, etc.).
Le R.P. Trilles s’est étendu longuement sur les idées reli-
gieuses (pp. 29-194) morales et sociales de ses Négrilles (pp. 363-
- 440). C'est vraiment sur ce terrain que s'affirme leur supériorité,
non seulement vis-à-vis des Bantous, mais vis-à-vis des peuples
les plus civilisés de l’antiquité. Il peut sembler prodigieux à des
esprits imbus des préjugés évolutionnistes que ces petits hommes,
ces « demi-singes », comme d’aucuns les ont appelés, admettent
un Créateur unique, protecteur de l’ordre moral, provident et
bon. Les faits consignés dans ce livre lèveront, ce semble, tous les
doutes, d'autant qu'ils sont appuyés de témoignages équivalents
pour chacun des rameaux de la famille Pygmée.
Quelle surprise de trouver sur les lèvres de ces pauvres gens,
à la naissance d’un enfant, des paroles comme celles-ci (p. 342):
À toi Le Créateur, à toi le Puissant
J’offre cette plante nouvelle,
Fruit nouveau de l'arbre ancien.
Tu es le Maître ; nous sommes les enfants !
Et cette pensée sur la mort (p. 251):
Mourir, c’est dire à son Père : Me voilà !
1 On soupçonnera à tout le moins une relation de dépendance en
voyant les Pygmées du Gabon tenir le caméléon pour sacré, « parce qu'il
est reconnu comme messager des dieux » (TRiILLES, p. 146), et le même
rôle dévolu au même animal chez les Bassoutos (E. Casarrs, Les Bassou-
tos, Paris, 1859, p. 255, note 1), chez les Thonga et chez les Zoulous
(H.-A. Juxon, The Life of a South African Tribe?, Londres, 1927, t. I,
pp. 350-351).
Il est peu vraisemblable que l’idée du caméléon-messager du ciel
appartienne au patrimoine authentique des Négrilles.
Ce n'est qu’un exemple.
Le R. P. Trilles décrit en détail la divination par les osselets (pp. 187-
194). Le rite est-il plus authentiquement pygmée? Voyez, sur l’astraga-
lomancie des Thonga, H. A. Juxon, op. laud., t. IT, pp. 570-572.
XII PRÉFACE
Après avoir parcouru ce bel ouvrage, le lecteur comprendra
que les Négrilles gardent jalousement leurs traditions, s’attachent
à leur famille et à leur clan, dédaignent les commodités de la vie
dont jouissent leurs voisins et se plaisent à chanter (p. 34):
Nous sommes un peuple maître, un peuple libre!
Le lecteur comprendra surtout que le R.P. Trilles n'aurait
pu rassembler tant de documents intéressants, recueillir tant de
confidences, s’il n’avait gagné la confiance de ses interlocuteurs.
À cet égard, les récits pathétiques des pages 9 à 19 nous livrent
le secret de son succès. S’il nous apporte autre chose que les voya-
geurs de passage, autre chose que le commun des enquêteurs,
c'est qu'il a procédé d'autre manière : les cœurs ne s'ouvrent
qu'à des amis éprouvés.
Serait-il exagéré de conclure que les théories évolutionnistes
qui ont égaré tant d’ethnologues depuis quelque soixante ans, le
sociologisme d’E. Durkheim notamment et le « prélogisme » de
M. Lévy-Bruhl, auraient à peine trouvé créance, si nos mission-
naires avaient consenti à publier plus tôt, de façon détaillée, cir-
constanciée, ce qu'ils avaient observé à loisir, les us et coutumes
des peuples non-civilisés, et surtout ce qu’ils sont presque seuls
à pouvoir pénétrer : les pensées intimes, l’âme profonde des pri-
mitifs ? Ce faisant, ils n’eussent pas travaillé seulement à rendre
plus aisée l’évangélisation des Noirs; ils auraient préservé les
Blancs et nos intellectuels eux-mêmes d’erreurs aussi nuisibles à
la Science authentique qu'à la Foi.
H. Pirnanp DE LA BOULLAYE, S. J.
Introduction
L'importance absolument exceptionnelle de l'ouvrage du R. P. Trilles
sur les Pygmées résulte de ce fait tout à fait remarquable qu'ici, pour
la première fois, un groupe bien déterminé de tribus pygmées a été
étudié par un observateur exercé et consciencieux, connaissant leur lan-
gue, vivant avec eux, et ce, pendant de longues années.
Le résultat de pareilles recherches a été une grande surprise ! si
bien que l'observateur n’a pas osé, durant un assez long espace de
temps, livrer ses études et leurs conclusions à la publicité.
En effet, et de façon même presque universelle, ceux qui avaient
admis la haute antiquité ethnologique des Pygmées, et par là même la
grande importance qui en résultait pour connaître les premiers stades
de l'humanité primitive, pensaient que la note la plus caractéristique
de leur vie spirituelle aussi bien que matérielle était une extrême sim-
plcité. Moi-même, il me faut l'avouer, ne m'étant pas encore assez
affranchi de l’ancien évolutionnisme que je combattais si vivement
ailleurs, j'avais proclamé cette simplicité comme la note et la qualité
distinctive de leur vie religieuse et sociale dans mon livre Die Stellung
. der Pygmaenvälker in der Entwicklungsgeschichte des Menschen, 1910.
Or, ce que le R. P. Trilles a trouvé chez ses Pygmées en des recher-
ches longues, patientes et consciencieuses, est tout autre chose que
« simplicité ». C’est d’abord une richesse énorme de la vie intellectuelle
et religieuse se manifestant par une abondance tout à fait inattendue
de mythes, légendes et cérémonies. C’est encore la découverte d’une
vraie littérature profane et religieuse contenant de vrais petits chefs-
d'œuvre de nouvellettes, fables, récits héroïques, proverbes, contes-
énigmes, etc. C’est enfin une grande complexité de la vie sociale, qui,
Jondée, il est vrai, sur la famille naturelle, s'accompagne d’une espèce
..de totémisme très caractéristique, lequel totémisme, pour être secon-
‘daire chez les Pygmées et d’origine étrangère, n’en est pas moins réel
ans leur état actuel.
… Aussitôt que j'ai eu connaissance de l'existence du manuscrit du
-P. Trilles, préparé durant de longues années, j'ai fait tout mon
XIV INTRODUCTION
possible pour le voir publié. J'ai dû insister longtemps pour vaincre
toutes les difficultés qui s’y opposaient, et les moindres n'étaient pas les
hésitations dues à la modestie de l’auteur. Si j'ai enfin réussi à faire
imprimer son manuscrit, si j'ai pu collaborer * avec l’auteur afin que
pas un grain de sa précieuse récolte ne soit perdu, je regarde ce fait
comme un des plus grands mérites dans ma vie de science ethnologique.
Par une rare faveur des temps, l'ouvrage du R. P. Trilles paraît au
moment où le R. P. Schebesta publie les résultats de son expédition
chez un autre groupe de Pygmées du Centre africain, ceux des forêts
de l’Ituri. Cette expédition n'avait pas l'intention de faire des études
approfondies et épuisantes chez quelques tribus pygmées particulières.
Elle voulait simplement, pour la première fois, obtenir un coup d'œil
général sur toutes les tribus pygmées du Centre africain, et préparer
ainsi le terrain pour des recherches ultérieures plus détaillées sur les
différents groupes particuliers. Mais, dès à présent, sans préjuger de
l'avenir, les recherches du P. Schebesta ont montré la grande complexité
de la culture des Pygmées. Ce résultat des observations du R. P. Trilles
est pleinement confirmé par ces recherches.
Je suis sûr que l’ouvrage du R. P. Trilles jettera un jour tout
nouveau et déterminera une époque entièrement neuve sur ces petits
hommes mystérieux et leur connaissance. Dans l’histoire des multiples
recherches faites sur les Pygmées son livre occupera, au premier plan,
une place d'honneur.
Oxford, le 11 octobre 1982,
D' G. Scamnr,
Directeur du Musée Pontifical du Latran.
1 Le bon et savant P. Schmidt se montre beaucoup trop modeste, et
l’auteur lui doit beaucoup plus que le P. Schmidt veut bien le dire! En
effet, non seulement le P. Schmidt a revisé soigneusement l'ouvrage, mais
tout a été « épluché » par lui avec soin minutieux, élagué, confirmation
et preuves demandées... L’auteur ne saurait lui dire toute sa gratitude!
Avant-propos
Deux ethnologues dont nul n’ignore la très grande valeur, le
k. Hp. Schmidt, Directeur du Musée Pontifical du Latran, et le
R: P. Pinard de la Boullaye, ont bien voulu préfacer Les Pygmées. Je
“h'aurais jamais osé souhaiter tel parrainage. Qu'il me soit permis de
Jeur adresser mes plus vifs remerciements.
_ Cette étude était depuis longtemps écrite. Diverses circonstances
indépendantes de notre volonté, le livre si pittoresque sur le même
sujet de Mgr Le Roy, alors Supérieur Général du Saint-Esprit, puis
la guerre et ses suites, en ont retardé la publication. En m'ouvrant les
portes de l’Institut Catholique, Son Exc. Mgr Baudrillart m'a permis
. de la reviser complètement, de la mettre au courant des découvertes.
les plus récentes. Je ne saurais assez lui en être reconnaissant.
Mes très respectueux remerciements également à Son Altesse la
Margrave de Salm, née princesse Fürstemberg, dont nous nous permet-
tons de citer la lettre ci-contre, et qui a bien voulu, avec sa compétence
reconnue et une patience inlassable, revoir, corriger, faire compléter
ou élucider nombre de faits ou d’assertions, mettre au net enfin un
ouvrage manuscrit de lecture difficile et, par là même, souvent fasti-
dieuse.
La patience et le dévouement de notre cher éditeur ont été souvent
mis à l'épreuve. Ce ne fut pas pour lui un mince travail que de
mettre sur pied ce volume ! Comment lui dire toute notre reconnais-
sance pour tant de travail et d’abnégation.
Sur bien des points, nous eussions voulu nous étendre davantage.
Peut-être le ferons-nous plus tard, par exemple pour la vie intellec-
tuelle. Maïs qui ne sut se borner…
Et puis, en ce temps de vie chère...
RÉvÉREND PÈRE,
En vous remerciant sincèrement de l’aimable et intéressante lettre
que vous avez eu la bonté de m'écrire, je vous prie de ne pas attribuer le
plus petit mérite à mon travail — si travail il y a — car le plaisir inef-
fable que j'ai eu de lire votre ouvrage m'en a dédommagé largement.
Mon cher Père Schmidt m'envoya également une copie du petit
supplément relatif au sacrifice de la jeune Pygmée à l’Etre suprême.
Le détail est d’autant plus important que la femme (surtout la femme
primitive) est rarement citée dans les ouvrages ethnologiques — et si
elle l’est, ce n’est en général, guère à son avantage !
Cet inconvénient est heureusement, au moins en grande partie, rec-
tifié par vos recherches approfondies qui nous font faire connaissance
avec ces petits hommes et ces petites femmes qui sont, malgré leur
petitesse physique, souvent (ou dois-je dire toujours ?) moralement
bien au-dessus de tant de grands (blancs ou noirs).
Veuillez accepter, cher et très honoré Révérend Père. l'expression
très sincère de ma plus haute estime.
Elisabeth MARGRAVE DE SALM,
née Princesse Fürstemberg
Introduction
Les Pygmées : peuple étrange, et qui a suscité, à toutes les époques,
de nombreuses discussions.
Leur existence même, d’abord.
Jusqu'au premier siècle de notre ère, elle est, réelle ou fabuleuse,
universellement admise *. Puis, de là au xix° siècle, on la voit non
moins universellement rejetée. Aujourd’hui, elle est hors de doute.
Leur habitat.
On les confinait jusqu'à ces dernières années dans la hrousse afri-
caine, et, plus spécialement, dans la grande forêt équatoriale. On les”
retrouve aujourd’hui un peu partout, dans le monde entier. Pour le
P. Schmidt, par exemple, il faut admettre avec raison comme Pygmées
les Pygmées du Centre africain, les Bushmen du Sud, les Aëta des Phi-
lippines, les Andamanais des Iles Andaman, les Semang de Malaisie.
Leur place dans l'échelle des races humaines.
Populations très inférieures, la plus pauvre des familles pauvres
de l’humanité, dit Mgr Le Roy. Populations de mentalité bien supé-
rieure à ce que l’on croyait, affirment les autres. En tous cas, des
* On trouvera dans Les Pygmées, de Mgr Le Roy, de longs détails sur
fes témoignages écrits que nous possédons sur les Pygmées, dans Homère,
Aristote, Pline, Hérodote, Nonnosus et bien d’autres, jusqu’au Père Capu-
cin Léon des Avanchers qui les retrouve au xix° siècle et les signale au
monde savant. A partir de cette époque, les études se multiplient. Du
même auteur également, les témoignages connus par le dessin ou la sculp-
ture, tels ceux des Pyramides d'Egypte, ceux encore que nous ont transmis
les légendes des différents peuples, Kobolds d'Allemagne, Korrigans de
” Bretagne, etc. L’éminent écrivain y condense, en y ajoutant ses études et
sa propre expérience, ce que ses prédécesseurs, de Quatrefages en particu-
Tier, aujourd’hui bien vieilli, ont écrit sur les Pygmées.
Répéter ici ces détails serait parfaitement inutile. Nous ne saurions ni
mieux dire, ni rien y ajouter.
2 INTRODUCTION
hommes, des hommes comme vous et moi, concluent presque tous
les ethnographes. Des demi-singes, rétorque un faux savant comme
Largeau ‘, matérialiste et franc-maçon notoire. Des Hommes-Singes,
les nomment Grogan et Sharp. Des intermédiaires entre l’homme et le
singe, écrit tout récemment un savant de valeur, le D' Ouzilleau *, race
offrant, dit-il, des traits de grande ressemblance avec ceux des pré-
hommes, et peut-être de l’homme singe, le pithécanthrope, le fameux
ancêtre, toujours si demandé, toujours introuvable ! Et citant Ouzil-
leau, un autre savant, de grande valeur, celui-là, le D’ Poutrin, se con-
tente de dire (Anthropologie, t. XVII, 1910): « Rapprochement un peu
hasardé, simpliste et peut-être faux. »
Qu'en termes galants ces choses-là sont dites !
Leur origine. |
Deux théories sont en présence.
Des « dégénérés », par suite de l’habitat et de circonstances mal
définies, nous dit Schwalbe, et nombre de faits, cités en particulier par
le D' Regnault, au sujet des Babinga, (Anthropos, 1911), semblent
appuyer, au moins en partie, cette théorie.
Nullement des « dégénérés », maïs des « restes de l’humanité pri-
mitive », assure de son côté Kollmann, et cette opinion est soutenue
par les meilleurs tenants de la cause, Mgr, Le Roy et le R. P. Schmidt,
ce dernier dans sa vaste et très érudite étude d'ensemble.
« Restes de l’humanité primitive. » « Pour les peuples au milieu
desquels ils vivent, cela ne fait aucun doute », nous dit Avelot dans
son Histoire des migrations du bassin de l’Ogowé, et tous les ethno-
logues et ethnographes, à bien peu d’exceptions près, sont aujourd’hui
de cet avis. Ils sont rouges, et les Noirs affirmant que c’est la couleur
des ancêtres en ont peur et il ne faut pas prononcer leur nom. Ils
connaissent les étoiles et les choses cachées. Les indigènes de la Lik-
wala les regardent comme les inventeurs du feu, ceux du Fernan-Vaz
voient en eux les premiers ouvriers de la métallurgie. Ce sont eux qui
étaient au commencement et ils ont gardé la science des choses cachées.
Ils sont à la racine du monde, affirme un indigène instruit de Bata,
ministre presbytérien et directeur de mission, interrogé par Mgr Le
Roy (Miss. Cath., XXIX, 1897) sur ce qu'il savait des Nains du pays
Kombé. A la racine du monde ! et dans leurs légendes cosmogoniques, :
les Fang, leurs voisins, admettent l’ordre suivant pour la création des
êtres : Les Négrilles jaunes, les Chimpanzés, les Blancs, les Gorilles, une
autre race de Négrilles plutôt noirs, et enfin les Noirs, les plus parfaits,
naturellement. Soit dit en passant, ces braves Fang ne sont pas des
plus flatteurs à notre égard ! la vérité toute nue !
: ne Encyclopédie pahouine, par V. LarRGEAuU, art. Nains, Leroux, éd.
aris.
? Notes sur la langue des Pygmées de La Sanga, par le D' OuziLreau,
Leroux, éd., Paris.
INTRODUCTION 3
Si nous interrogeons les Pygmées eux-mêmes, comme je l’ai fait
maintes fois, la réponse ne varie jamais, elle est toujours la même :
Békwa tôle, nzaña ko, bura.
Les anciens de la terre, c’est nous, oui, certes |
*%
* *
Combien de publications n’y a-t-il pas déjà sur les Pygmées !
Mais, comme il est facile de le voir en consultant leur longue liste,
il ne s’agit presque constamment que d'articles de journaux ou de
revues, de courtes études, de fragments empruntés à un livre de voyage.
Seuls demeurent deux ouvrages d'importance capitale, le livre de
Mgr Le Roy, mais où sont étudiés de façon spéciale les Pygmées d’Afri-
que, et le livre du R. P. Schmidt, jadis directeur de la Revue Anthropos,
aujourd’hui chargé par la confiance du Pape du Musée Missionnaire-
Ethnologique au Palais du Latran, livre qui résume ce que nous savons
des Pygmées au point de vue mondial, et les théories très particulières
de l’auteur à leur sujet. Ce très savant ouvrage sera complété par le
R. P. Schmidt à très brève échéance.
Après ces deux livres, écrits de main de maîtres, n’y a-t-il cepen-
dant plus rien à dire ?
Il nous a paru que sur quelques points tout au moins il y avait
encore mine à explorer, miettes à recueillir !
Lorsque le moissonneur a fauché les lourds épis qui doraient les
champs, lorsque la riche récolte est engrangée et les ouvriers rentrés,
heureux et satisfaits, à la ferme, sans doute leur tâche est terminée !
Mais n'est-ce point alors l’heure de ceux qui glanent, des petits qui
recueillent les bribes! Auprès de l’abondante moisson, bien minces, bien
maigres sont leurs gerbes, épis récoltés un à un, péniblement, en se
penchant sur la terre. Mais d’épi en épi la gerbe se forme, et le grain
recueilli, nullement négligeable, fera le bonheur de quelques-uns : ce
ne sera travail ni perdu, ni certes inutile !
D'ailleurs, dans les pages qui suivront, notre intention n’est évidem-
ment pas de refaire le travail de Mgr Le Roy ni du R. P. Schmidt. Ce
serait de notre part singulière outrecuidance. Ayant eu la bonne fortune
d'étudier de près les Pygmées congolais de la grande Sylve équatoriale,
nous voulons simplement dire ce que nous avons vu et entendu :
« J'étais là : telle chose m'advint. »
Ne parler que de ceux-là. Notre ambition ne va pas au delà !
Et ainsi, nous pourrons intituler notre livre ou mieux nos esquisses:
En Afrique occidentale
Les Pygmées de la forêt équatoriale
PREMIERE PARTIE
Le Pygmée dans sa Vie physique
Chapitre premier. — Mes premiers contacts avec les Pygmées.
Chapitre Il. — L'Habitat et les Clans des Pygmées en Gabonie
Chapitre III. — Taille, Couleur, Odeur des Pygmées.
Chapitre IV. — Parties du corps chez les Pygmées.
Chapitre V. — Caractères corporels voulus par les Pygmées.
CHAPITRE PREMIER
Mes premiers contacts avec les Pygmées
1. Difficultés générales d’aborder les Pygmées. — 2. Mes premières ren-
contres avec les Pygmées. -— 3. Les Pygmées habitant près de
Libreville. — 4. Les Pygmées de l’hinterland du Congo Nord. — 5. Les
Pygmées de l’Ogowé. — 6. Au milieu des villages pygmées.
Pour parler des Pygmées comme nous avons intention de le faire,
la première chose est de les aborder, et ce n’est pas chose facile ; la
deuxième est d’entrer en relations avec eux, c’est aussi difficile; la troi-
sième enfin, de ne pas leur parler par l’intermédiaire d’un interprète,
qui fatalement vous induira en erreur, mais par soi-même, en enten-
dant et parlant leur langue, et c’est encore, de beaucoup, le plus
malaisé. |
1. Difficultés générales d'aborder les Pygmées
Tous les voyageurs ou explorateurs qui ont eu affaire aux Pygmées
sont unanimes à reconnaître combien il est difficile d’entrer en relations
avec eux. Tantôt, c’est loin d’être de leur plein gré : un petit clan de
pygmées vit plus ou moins captif auprès d’un grand chef qui dispose
d’eux à sa volonté, s’en sert comme chasseurs ou espions, surveillés
d’ailleurs soigneusement, retenus par leurs femmes ou leurs enfants
qui restent en otages près de leurs maîtres : c’est le cas que nous
signale, par exemple, Schweïinfurth avec les Akka qu'il rencontra chez
les Mombuttu et le roi Munza, ou encore Casati et Miami. Tantôt ces
villages sont déjà fortement métissés. Les femmes sont restées sans
défense près des villages vainqueurs : les maîtres en ont usé et abusé,
le type actuel s'éloigne plus ou moiïns du type original *. Parfois, les
relations sont dues à un pur hasard : une caravane, une expédition,
un détachement de soldats traverse la forêt, s’écarte plus ou moins
* Ce nous paraît être très souvent le cas au Congo belge.
8 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
des routes frayées, tombe à l’improviste sur un campement de Négrilles.
Et les petits hommes se hasardent à se laisser voir, à tenter quelques
trocs, à converser quelque peu. Quelquefois enfin, mais très rarement,
c’est de leur plein gré, comme il en arrivait dernièrement avec l’expé-
dition Citroën, comme il nous est advenu à nous-même.
Depuis que les expéditions africaines se sont multipliées, il est
donc arrivé à de nombreux explorateurs d’avoir affaire à des Pygmées
retenus plus ou moins captifs près des grands chefs. C’est le cas cité
plus haut. Là, évidemment, aucune difficulté de les aborder, non
plus que de les interroger par interprète. Ces cas sont des plus nom-
breux. tels Schweinfurth, nous l’avons nommé, Casati, puis Cureau et
bien d’autres. De ces interrogatoires, de ces interviews, dirions-nous
mieux, que faut-il penser ? Comme dans presque toutes les interviews
qui ne sont pas faites d'avance, l’interviewer dit, où à peu près, tout
ce que l’interviewé ne dit pas et surtout ne veut pas dire. Parfois,
celui-ci réclame ; mais notre Pygmée, lui, ne réclame jamais, et pour
cause |
Aborder les Pygmées plus ou moins asservis ou domestiqués, est
chose relativement facile : il suffit, en effet, d’y aller.
Joindre les Pygmées quand ils ne le veulent pas ou n’y tiennent
pas est beaucoup moins aisé. Pour notre part, nous avons parcouru
pendant bien longtemps les régions qu'ils habitaient, sans même soup-
çonner leur présence, sans en apercevoir un seul, et ce fut bien par
hasard qu’un jour, perdu dans la forêt, complètement égaré en dehors
de tout sentier battu, nous tombâmes sur un de leurs campements, et
encore un de leurs campements temporaires. Ainsi, parmi les Mission-
naires qui m'ont précédé, nul, à ma connaissance du moins, ne signale
avoir rencontré les Pygmées, et pourtant ils étaient là.
Aborder les Pygmées quard ils ne le veulent pas, c’est donc chose
à peu près impossible. J'entends les vrais Pygmées, non domestiqués
ou asservis ou métissés, mais vivant en liberté dans leurs forêts, aussi
immenses * qu'impénétrables. Cela d’autant plus que, tandis que le
voyageur se fraye à terre un chemin pénible au milieu d'énormes
racines enchevêtrées, serpents insidieux qui rampent sur le sol, et sue
sang et eau dans la moite pénombre de l’humide sous-bois envahi par
les parasites qui courent d’un arbre à l’autre et relient la forêt tout
entière, le Pygmée, lui, vit aussi bien en haut des cimes les plus élevées
qu’à terre, franchit d'énormes distances en se suspendant aux lianes
flexibles qui le balancent et le relancent d’arbre en arbre, court sur les
branches, se colle aux troncs, se rit des difficultés, des obstacles, des
arbres abattus, des troncs ébréchés, des animaux qui rampent à terre,
courent ou bondissent ! Il se laisse approcher quand il le veut, voir
quand il le veut, et parle quand il le veut. Lui inspirer alors confiance,
l’interroger et surtout parler avec lui dans sa propre langue, est chose
plus difficile encore.
? Nous rappelons que la forêt africaine équatoriale mesure environ
1.800 km. de long sur une largeur moyenne de 3 à 400 km.
MES PREMIERS CONTACTS AVEC LES PYGMÉES
Comment nous y arrivâmes, c'est ce que nous voulons dire main-
tenant, et pour être plus anecdotique qu’analytique, ce n’en sera pas
moins, croyons-nous, de l’ethnographie pure et peut-être de
la meilleure. N'est-ce pas le cas de le répéter encore : J'étais là, telle
chose m'’advint ! |
Les Cahiers du Capitaine Coignet ou les Mémoires du sergent
Bourgogne nous font mieux comprendre l’état d’âme du soldat de
Napoléon et par là-même la psychologie de toute une Race et toute
une Epoque, que maint ouvrage beaucoup plus savant et plus complet !
Notre Etude est le résultat et le fruit de plusieurs années de séjour,
tantôt au milieu de clans pygmées, tantôt avec eux et près d’eux.
Comment nous pûmes les fréquenter d’abord, puis gagner leur con-
fiance, enfin apprendre leur langue, assister à leurs cérémonies rituelles,
converser avec eux, écouter leurs légendes, et ils en sont prodigues,
nous asseoir, la nuit venue, près des grands feux qui chassent l’humi-
dité de la forêt et éloignent les moustiques voraces, en un mot lier
connaissance et amitié avec un petit peuple d’une défiance et d’une
sauvagerie poussées à l’extrême, c’est ce que je voudrais dire main-
tenant.
De cette défiance, de cette sauvagerie qui d’ailleurs n’est jamais
de la cruauté, comment pourrait-on les blâmer ? Ne sont-ils pas les
éternels « Chassés », les éternels « Errants », que des envahisseurs,
plus forts, plus nombreux, plus entreprenants, refoulent sans cesse,
traquent et tuent sans merci depuis des millénaires ? Pour échapper
à leurs ennemis, leur seule ressource n'est-elle pas de se cacher, de se
cacher toujours, dans l’ombre protectrice de la forêt la plus épaisse, la
plus impénétrable, de préférer à tout, en un mot, et de défendre par
tous les moyens en leur pouvoir, leur liberté !
Ils pourraient vivre esclaves, bien traités en somme, et bien nour-
ris : ils préfèrent souffrir, mais demeurer libres !
Ce sont « des Hommes » |
2. Mes premières rencontres avec des Pygmées isolés
En 1892, nous arrivions, jeune missionnaire, au Gabon, sur la
Côte occidentale d'Afrique, et avions l’heureuse chance d'être envoyé
à Lambaréné, une de nos plus florissantes Missions. Sous la direction
du R. P. Lejeune, alors Supérieur de la Station, et mort, depuis, Préfet
_ Apostolique du Bas Niger, nous commencions l’étude de nos premières
langues africaines, le mpongwé et le fang.
Il eût été difficile d’être placé à meilleure école : nos trois anciens,
les PP. Lejeune et Levêque, morts aujourd’hui, et le P. Le Clech,
connaissaient à fond la langue de la tribu galoase, branche de la grande
tribu Mpongwé, et se livraient également à l’étude de la langue des
Fang qui commençaient alors à nous envahir en flots de plus en plus
pressés. C’est au P. Lejeune et à nous que l’on doit les premiers travaux
en cette langue.
À notre mission de Lambaréné, vivaient à ce moment deux nains,
10 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
mais de caractère ethnique bien différent. L’un, Ubald Amiéja, de taille
fort exiguë, était un naïn au sens véritable du mot. Il appartenait à la
tribu Nserk, appelé Ashékiani par les tribus de la Côte et Bulu par les
Blancs ; l’autre, André Okota, était un véritable Négrille, mais métissé.
Sa mère avait été enlevée dans une razzia par un homme de la
tribu Adyumba. Cette femme, que j'ai vue bien des fois, avait complè-
tement oublié sa langue, ou du moins le prétendait. Je le crois sans
peine, car elle n'avait jamais occasion de la parler. Très craintive au
reste, méprisée par les autres femmes, elle se tenait à l’écart et se livrait
difficilement. C’est par elle que j’eus mes premiers renseignements sur
sa tribu qu'elle n’avait d’ailleurs jamais revue. Son fils ne se distinguait
en rien, sauf par la taille, de ses petits camarades. Il ne pouvait donc
être intéressant qu’au point de vue ethnographique et comme métis.
Un peu plus tard, bien initié à la langue Fang, nous étions rappelé
à Sainte-Marie de Libreville pour nous occuper tout spécialement du
ministère chez les Fang et c'est là, sous la haute et savante direction
de Mgr Le Roy, alors Vicaire Apostolique du Gabon, que nous pûmes
continuer nos études ethnographiques.
La mission de Libreville, qui groupait plusieurs centaines d’enfants,
ne comptait qu’un seul Négrille et n’en avait jamais compté, que Je
sache, d’autre exemplaire.
À quinze kilomètres de Libreville, on nous en signala un dont parle
également Mgr Le Roy dans ses Pygmées. Mais là encore, nous avions
affaire à un métis. Osangé est né d’une femme négrille déjà métissée, et
d’un Benga qui avait acheté cette femme aux Fang *.
Osangé, qui pouvait avoir quarante ans quand nous l’avons connu,
mesurait à peine 1 m. 45. Il parlait fort bien le français, ayant été boy
çà et là, mais avait à peine connu sa mère et ignorait complètement sa
race et sa langue, méprisant d’ailleurs profondément ses congénères.
De lui, donc, rien à tirer.
Le chef indigène de la rive gauche de l'estuaire du Gabon, Félix
Rapontshyombo avait à son service un petit Négrille d’une douzaine
d'années, Noël; il avait été baptisé sous ce nom et appartenait à un clan
Négrille de peau claire, car, ainsi que nous le verrons plus loin, on
trouve deux types chez les Négrilles, l’un de peau jaune assez claire,
l’autre brun tirant sur le noir. Noël était un garçon intelligent, débrouil-
lard et d'humeur assez vagabonde. Lui aussi avait été pris dans une
razzia, vendu, revendu, pour tomber enfin entre les mains de Félix
Rapontshyombo. Il ignorait tout de sa race, de son pays, de sa langue.
À cette époque, j’eus l’occasion d'aller à notre mission du Fernan
Vaz, au sud de Libreville. On m'y présentait deux Négrilles, Thomas
Osoria, pur Négrille du type noir, dit Mgr Le Roy qui le vit à cette
“épaque, mais qui plus tard se montra bien comme métissé, et André
Mbumba, fils d’une Négrille et d’un père Ishogo *. Ces deux enfants
1 Les Benga sont une tribu apparentée aux Mpongwé. Elle habite la
pointe Santa Clara ou Cap Estérias, à l’ouest de Libreville et ne compte
plus que quelques centaines d'individus.
2? Tribu du delta de l’Ogowé, apparentée, mais de loin, aux Mpongwé.
MES PREMIERS CONTACTS AVEC LES PYGMÉES 11
encore, toujours enlevés dans des razzias, ignoraient également leur
langue et leur tribu, ne cherchaient nullement à y rentrer.
Comme on le voit, mes renseignements étaient fort incomplets,
pour ne pas dire nuls.
De son côté, Mgr Le Roy, et c'était la raison de nos propres études,
s’intéressait fort aux Négrilles.
3. Les Pygmées habitant près de Libreville
Chargé du ministère dans un vaste périmètre, toujours en courses
apostoliques avec mes catéchistes, je m'informais sans cesse des
Négrilles, de leurs villages, où je pourrais les rencontrer. On m'en signa-
lait bien çà et là, mais, à mon grand dépit, ils demeuraient inabordables.
Je pus enfin, à mon grand contentement, identifier un de leurs campe-
ments, installé sur la rivière Egombiné, au fond de l’estuaire du Gabon.
Ce petit groupe, malheureusement déjà assez fortement métissé,
vit au milieu des tribus Mpongwé, à quelques dizaines de kilomètres de
Libreville, au nombre de tout au plus quarante ou cinquante individus,
: dans la presqu'île, dite de Denis, du nom du roi Denis qui, après avoir
cédé en 1843 son pays à la France, première étape du Congo français
Le “actuel, s'était réservé cette partie comme domaine particulier.
Au cours d’une excursion chez les Ebifill, tribu Fang établie sur
la côte de l'Océan, faisant suite vers le sud à l'estuaire du Gabon,
j'avais entendu parler de ces Négrilles et bien que pour y parvenir, il
faille à peine deux jours, telle est, suivant leurs habitudes, leur habi-
leté à se dissimuler et à vivre ignorés, que nul Européen de Libreville
n’avait jamais été leur rendre visite, que nul ne les connaissait ni
même n'en avait entendu parler, même nos plus vieux missionnaires,
vivant pourtant depuis trente ans et plus dans le pays.
Je me rendis à leur village, par un dur sentier de forêt et de col-
lines : à un passage surtout, le spectacle était splendide. Le chemin,
large à peine d’un mètre, occupait cependant la crête tout entière
d’une haute colline. À droite et à gauche, un ravin à pic, profond de
200 mètres environ, comme on pouvait en juger à la cime des arbres
qui atteignaient à peine le tiers des pentes. Au loin, dans un horizon
bleuâtre se devinaient les plaines de sable de Denis, miroitant sous le
soleil ardent. Plus loin encore et à droite, la mer infinie. Tout près, et
tout autour de nous, une mer de verdure, cimes d'arbres pressées les
unes contre les autres, moutonnant, se pressant, s’étageant, et toujours
et toujours, jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon. Sous nos pieds,
en pleine lumière, sans aucun arbuste servant de garde-fou, face au
soleil aveuglant, cet étroit sentier de chèvres. A droite, à gauche, cet
abîme béant. Çà et là, sur la pente, quelques superbes fougères arbo-
rescentes, une délicate Alsophila, de majestueuses Cyathea (Cyathea
canaliculata), la jolie Marattia Stanleyana, et la plus belle et la plus
rare de toutes, un Hymonophyllum translucide de la tribu des Fili-
42 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
cinées. De leur vol rapide, les foliotocoles *, tout habillés de vert éme-
raude, de pourpre, d’or et d’azur, les colibris bleus et rubis, sillonnent
et fendent l’air autour de nous, plus petits que les splendides papillons
Morpho et Attacus, aux ailes métalliques miroitant sur les calices flo-
rifères.
Les noirs qui nous accompagnent, gens blasés d’habitude par
l’accoutumance et peu sensibles aux beautés de la nature, étaient frap-
pés et silencieux... Chacun brisa une branche et l’effeuilla, offrande aux
génies de la forêt, et la marche reprit.
Vraiment, nos Pygmées étaient bien gardés ; en cet endroit, un
homme avec ses flèches eût défié une armée entière !
Lorsque quelques jours plus tard, je revenais à Libreville et annon-
çais que j'avais logé chez les Pygmées, nul ne voulait me croire.
Un peu plus tard, Mgr Le Roy, qui continuait alors ses savantes
études sur les Pygmées, me demandait de le conduire à ce campement,
et c’est là que nous rencontrâmes, entre autres Négrilles, ceux qu'il a
si bien décrits, les inimitables et désopilants chanteurs et danseurs
Ethun-Esura et Mba-Eshole, dont nous parlerons à notre tour en décri-
vant la vie intellectuelle de nos Pygmées.
Plus d’une fois encore, nous eûmes ainsi la bonne fortune d’accom-
pagner et parfois même de guider Mgr Le Roy dans les campements des
Négrilles disséminés au milieu de la forêt gabonaiïise, surtout aux envi-
rons de l’Ogowé, le grand fleuve qui partage presque en deux parties
égales l’ancienne Gabonie !
Peu à peu, avec les Négrilles, la connaissance se faisait :
j'attrapais, de-ci, de-là, sans qu'ils s’en doutassent, quelques bribes de
leur langue. Mais nous étions encore loin de compte !
Bientôt, rappelé à Paris comme supérieur général, Mgr Le Roy
nous quittait.
Et les années passèrent.
De plus en plus, nous nous intéressions à cette étrange petite race.
Toutefois, dans la périphérie de Libreville, le terrain était peu propice,
non plus qu'aux environs du Fernan Vaz et chez les Orungu du Cap
Lopez, où nous eûmes alors l’occasion de les observer après Mgr Le Roy.
Tous ces Négrilles fortement métissés déjà, parlaient une langue nette-
ment bantu, et empruntée aux tribus environnantes, tantôt en la
modifiant quelque peu, tantôt la réduisant au strict nécessaire. À peine
quelques traces, quelques mots d’une langue particulière.
4, Les Pygmées de l'Hinterland du Congo Nord
Quelques années après, sur la proposition de M. Guillain, alors
Ministre des Colonies françaises, nous étions adjoint à une expédition
chargée de reconnaître tout l’hinterland du Congo Nord, de la côte à la
Sanga, et de nouer des traités d’alliance avec les chefs de tribus.
! Chrysococcis cupreus et smaragdinus.
\
MES PREMIERS CONTACTS AVEC LES PYGMÉES | 13
Après quelques moiïs de voyage, nous arrivions dans le massif du
Mont Tembo, nœud orographique des plus importants, cù quatre fleuves
prennent leur source pour se diriger vers le nord, le sud, l’est et
l’ouest, le Djah, le Muny, l’Aïna, la Kyé, et autres sous-affluents de
moindre importance. Afin de dresser la carte de cette région difficile
et d'attendre les ravitaillements qui devaient nous venir de la côte, nous
nous établîmes pour longtemps en ce pays.
Depuis quelque temps déjà, nous avions rencontré près de la côte
les premiers villages pygmées, signalés jadis par Crampel, retrouvés
après nous par le D' Gravot, mais en nous enfonçant vers l’est nous
rencontrâmes d’autres campements dont quelques-uns assez importants.
Auprès du village de Ngoïla, par 2° lat. N. et 12° 30° de long. E.,
près du village où nous séjournâmes longtemps, un important village
négrille nous était signalé. Très difficile d’accès, il était situé, nous
disait-on, au milieu d’un bois de palmiers rotang * épineux, à peu près
inabordable. Les Fang n’y allaient jamais, les Négrilles venaient assez
souvent. Un des deux chefs du campement négrille, Léküa (littéralement
Ecureuil volant ou Pharanger), avait contracté une petite dette envers
le chef du village fang et était insolvable. Un matin, le Fang s'empare
par surprise du petit homme, et ne veut pas le relâcher. Plusieurs jours
durant, il le tient, carcan au cou, enchaîné dans sa case.On entre alors
en pourparlers : pour s'acquitter, le Négrille cédera un petit garçon et
une petite fille : il ne sera délivré que contre livraison des enfants.
Léküa s’exécute : il ne pouvait d’ailleurs guère faire autrement. Les
enfants sont livrés, et Léküa recouvre sa liberté. Ces deux enfants étaient
sur le point d’être vendus comme esclaves à une tribu voisine, lorsque
j'entre en scène à mon tour. Longs pourparlers, marchandage pénible,
mais j'étais bien disposé à ne pas céder. Après bien des paroles, le prix
de rachat est enfin convenu : pour les deux enfants, je donnerai un
fusil à pierre, d’une valeur de 30 francs, quatre brasses d'’étoffe, six
hameçons et une pipe en terre. Comme prix, c’est exorbitant ! Je paie,
et les enfants me sont donnés.
J'aurais bien voulu les garder avec moi, les instruire, les ramener
à la côte, mais le voyage devait durer longtemps encore, et puis, et
surtout, une mère les attendait.
Léküa, prévenu, vint dans ma case. Impossible de décrire son éton-
nement, sa joie, sa reconnaissance quand je lui rendis ses deux enfants,
en y ajoutant même quelques menus cadeaux.
Quelques jours après, il me menait dans son village, par des che-
mins affreux que je me rappellerai longtemps et où jamais je ne serais
parvenu à passer sans son aide effective ! Je me souviendrai toujours de
certains passages particulièrement difficiles; je ne pouvais plus ni avan-
cer ni reculer. Voyant mon embarras : « Monte sur mon dos, me dit le
? Calamus Rotang, des Palmiers, ou Ancysirophyllum secundiflorum.
Les jeunes pousses sont comestibles à l’état cuit. Plus âgées, elles
deviennent dures et très amères. Le Rotang donne des cannes très
estimées.
14 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
petit homme. » Je le regarde, un peu étonné, défiant. « Monte, insiste-
t-il ». Je monte : il accroche alors une liane, se hisse, le voilà dans les
hautes branches ; cramponné sur le dos du petit homme, je suivis long-
temps, fermant souvent les yeux, un chemin aérien, à 40 pieds de haut...
Notez que je représentais alors un poids léger, 70 kilos bien accusés.
Au village, l’accueil fut enthousiaste, et jy retournai souvent. Leur
défiance naturelle avait disparu. Les enfants jouaient familièrement avec
moi, très gais, explorant mes poches, où j'avais mis un peu de sel,
grand régal pour eux qui ne connaissent que la potasse comme condi-
ment salin. |
Les hommes m’'emmenèrent souvent avec eux à la chasse. Assis à
leur foyer, partageant leur nourriture, nous pûmes bientôt converser
ensemble, en fang d’abord qu'ils parlaient presque tous, en leur langue
bientôt dont ils étaient heureux de m'’apprendre les mots. Je les aimaï..
et ils m'aimèrent.
Parmi nos travailleurs, un chasseur habile, Hex6, (le Bambou),
racheté à un chef fang qui le considérait et le traitait en esclave, se
plaisait également, le soir venu, lorsque nous étions seuls dans notre
case, à venir s'asseoir près de nous, et là, il nous pârlait familièrement
de sa vie passée, des vicissitudes de son clan sans cesse errant, il nous
redisait les légendes antiques que les Anciens content le soir, près du
foyer, et sans trop d’hésitation ni de réticences, il répondait à nos ques-
tions curieuses, mimait parfois avec une réalité saisissante les exploits
des chefs, les grandes chasses auxquelles il avait assisté, les danses ou
les cérémonies funèbres dont souvent il avait été un des acteurs, puis,
soudain, d’un bond, comme emporté par un élan subit, un souvenir
d'autrefois, il se relevait, disparaissait dans les profondeurs de la forêt,
et pendant deux, trois et quatre jours, Hexé ne reparaissait pas.
À Eéküa, à Hexé, à Ndi, à beaucoup d’autres, nous sommes large-
ment redevables...
5. Les Pygmées de l'Ogowé
Je devais plus tard faire avec les Pygmées connaissance beaucoup
plus intime, m'initier davantage encore à leur vie, surtout à leur vie
intellectuelle et religieuse.
Les circonstances suivantes m’en donnèrent l’occasion. A cette
époque, voici vingt ans déjà environ, à la suite de plusieurs explora-
tions et sur mes demandes réitérées, le Vicaire Apostolique du Gabon,
alors Mgr Adam :, m'avait autorisé à fonder une mission, à mes frais,
risques et périls d’ailleurs, en plein pays fang. J'avais choisi, comme
centre de cette mission, un magnifique plateau situé près des premières
chutes de la Haute Abanga, gros affluent du Haut Ogowé, à trois bonnes
journées de pirogue des deux centres de mission les plus voisins,
Ndjolé et Lambaréné. Nous étions en pleine forêt vierge, à peu près
? Aujourd’hui décédé.
MES PREMIERS CONTACITS AVEC LES PYGMÉES 15
“exactement sous le zéro équatorial et à portée de nombreux villages
appartenant aux tribus fang ou nsérk.
Chaque jour, de nombreux visiteurs venaient me voir, soit curio-
sité simple, soit pour m'offrir, contre remboursement bien entendu,
bananes, manioc, poisson séché, parfois un peu de venaison. Désireux
de me concilier leurs bonnes grâces en ces jours de premier établisse-
ment, j'achetais, et cher. Suivant l’habitude constante, les femmes
arrivaient, ployant sous le faix. Derrière, les poussant et les surveillant,
marchait le maître, l’homme, uniquement chargé de ses armes, cou-
teaux de jet, lance, fusil à pierre. Parmi ces femmes, un jour, j’avise
avec stupéfaction une jeune femme, ou plutôt une jeune fille pygmée,
que j'identifie au premier regard. Craintive, courbée d’ailleurs sous un
poids bien trop lourd pour elle, chargée, je m'en souviens encore, de
deux bûches d’ébène, soixante kilos environ, que son maître m'’ap-
portait à tout hasard et qu'il lui avait étroitement arrimées autour du
corps, elle se tenait cachée derrière les autres.
— Qu'est-ce celle-ci, dis-je à l’homme, un grand Esiwong (tribu
fang) du village lointain de Mbolenzork, (littéralement l’Eléphant
pourri), à deux jours de là, qu'est-ce celle-ci ?
— Ça, me répond-il, en la poussant brutalement devant moi, c’est
une « bête puante » de la forêt. Si tu veux l’acheter, je te la vends, mais,
tu sais, ce n’est pas bon à manger, la viande vous empoisonne...
— Tu en as déjà mangé ?
— Bien sûr ! maïs ça fait mal au ventre.
Les pourparlers s'engagent : ils sont longs et difficiles ; naturelle-
ment, je déprécie la « marchandise », le vendeur veut en tirer le plus
gros possible et surtout ne veut pas vendre la marchandise apportée, les
deux bûches d’ébène, dont je n’ai nul besoin, sans celle qui les porte.
Après de pénibles négociations, dont nous faisons grâce au lecteur, je
reste enfin, à mon grand contentement, propriétaire du tout.
Le vendeur prit alors la petite bonne femme par les épaules, la
poussa, toujours attachée à ses bûches, dans un coin de ma case, ramassa
ses marchandises et s’éloigna en me criant, en riant : « La bête puante
est à toi, elle t’appartient ». Et je l’entendais bien ainsi. À peine mes
visiteurs éloignés étais-je seul, que je m'’approche de la jeune fille ;
_apeurée, elle se terre dans un coin de la case, ayant grande frayeur d’être
découpée et mangée, elle me l’a dit depuis! et puis, ma grande barbe !
Je commence par détacher le fardeau pesant qui lui blesse les épaules :
puis, la relevant doucement : « Ko nga hoho auraü » (tu n’es pas mon
esclave). Mi andou raü rambiu (je te reconduirai à ton village). Ké
hoho (n’aie pas peur) ». Et instinctivement, elle se dresse : « Sana? »
(Quand ?}) et moi de lui répondre : « Ua » (Demain). |
Rassurée, elle me raconta son histoire, mêlant les mots fang aux
mots de sa langue, et dont nous aurons d’ailleurs à parler plus tard.
Quelques jours après, je me mettais en route avec elle. De ce che-
min, particulièrement long et pénible, quelques détails importent seuls.
16 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
au point de vue ethnographique, particulièrement à celui qui nous
occupe.
La route était ce que sont toutes ces routes à travers la forêt équa-
toriale, presque impénétrable là où elle traverse d’anciennes plantations
abandonnées, où le sous-bois, qui repousse vigoureux, se presse, se
mêle, s’entasse et lutte sans merci pour la vie ! Les lianes courent d’un
arbuste à l’autre, rampent à terre, se dressent en un lacis serré, les
salsepareilles épineuses vous happent au passage, les terribles herbes
coupantes, les Fafule, acérées comme des rasoirs, vous déchirent sans
inerci, les palmiers rotangs aux longs hameçons recourbhés vous
accrochent sans lâcher prise ! il faut se glisser entre les troncs, se cou-
ler, ramper, sauter, grimper, escalader et se coucher de nouveau. C’est
‘la brousse.
Puis la grande forêt se fait peu à peu plus accueillante ; plus espa-
cés les arbres majestueux : peu à peu, les plus forts ont écrasé les plus
faibles, et sous les frondaisons épaisses, impénétrables au soleil, où
règne une ombre perpétuelle, une lourdeur intense et chaude. Devant
moi, infatigable, me frayant sans cesse le chemin, court ma petite
bonne femme.
Et il en va ainsi six heures durant ! Un peu de repos, puis
la marche reprend. Et devant un marais comme on en rencontre sou-
vent dans cette région, marais qui n’ont rien de commun avec nos
marais de France, nous voici, soudain, arrêtés. Car, figurez-vous, tout
d’un coup, la forêt, cessant brusquement. Ciel ouvert, irradié de soleil
ardent, de la pénombre à la pleine lumière. Mais baignant dans une
eau noire, dont on ne saurait deviner la profondeur, eau sombre ou
glauque, aux tons irisés, sans reflets, des palmiers épineux dont le
stipe hérissé de branches mortes se dresse en îlots rapprochés, mêlant
leurs frondaisons verdoyantes et robustes, aux épines acérées. Dans
ces eaux toujours immobiles, poissonneuses, aiment vivre de nom-
breux crocodiles. Mais avec une agilité singulière, déconcertante,
mon petit guide s’élance de palmier en palmier, tantôt en équilibre sur
une branche, tantôt accrochée à un stipe rugueux. Elle va, souple, sans
arrêt, sans hésitation. Maïs, bientôt, voyant que je ne la suis pas, elle
revient, me tend la main : « Combien de chemin encore ? » lui dis-je.
« Deux heures à peine, me fait-elle comprendre, la moitié d’un
matin, jusqu’au soleil, là », et son index pointe 9 heures |
Pour des Pygmées ou des singes, le chemin est facile. Pour tout
autre être, absolument impossible. Je le lui fais comprendre. « Alors,
attends. »
Et elle repart, vive, prompte. Reviendra-t-elle ? Et si non, sans
boussole, comment, jamais, retrouverai-je ma route ? J'attends, j’atten-
dis longtemps !...
Anxieux, inquiet...
Et soudain, à mes côtés, ont surgi une foule de petits êtres. Sans
que je les aie entendus venir, ils sont près de moiï. Mais ils savent que
MES PREMIERS CONTACTS AVEC LES PYGMÉES 17
c’est un ami, et ils me font fête ! Un radeau d’ambacht :, en bois aussi
léger que le liège, a été amené. Je m'y installe : au travers des palmiers,
par mille circuits, on le pousse, on l’oriente, un Pygmée est à l’avant,
un autre à l'arrière : deux heures de navigation, si on peut l’appeler
navigation, et me voici enfin au village, dont les huttes minuscules et
primitives sont établies sur une sorte d’île, en plein milieu du marais,
absolument à l’abri de tout ennemi, de toute attaque. Admirablement
reçu, je passai là trois jours... Soit dit en passant, jamaïs peut-être en
mes longues années d’Afrique, je ne vis autant de moustiques, oncques
ne fut si cruellement piqué. Nul de mes hôtes ne paraissait en souffrir,
même s’en apercevoir ! Nous y reviendrons.
Mon but n’est pas ici, en ce moment, de décrire le village, les
mœurs, les habitants. Ils étaient là à peu près une centaine. Nous avons
voulu simplement indiquer la difficulté de trouver ces villages pygmées,
tous aussi bien dissimulés au plus profond de la forêt ou de marais,
tous aussi inabordables ! |
6. Au milieu des Pygmées
À partir de ce jour, entre la mission commençante et le village
pygmée, les relations furent fréquentes et cordiales. Elles devaient le
devenir plus encore à la suite d’un événement qui me fit l’ami très
grand de la tribu.
Plusieurs fois, j'avais accompagné les petits hommes à la chasse.
Débûcheurs incomparables, au courant de tous les us et coutumes des
habitants de la forêt, il est impossible de trouver meilleurs auxiliaires.
Un jour, mon ami, Ti-h4x *, le chef du village pygmée, vint me
trouver : « J’ai vu des éléphants dans la forêt, me dit-il, mes guerriers
les suivent à la trace. Prends ton fusil, viens et tue-les ! à nous la
viande, à toi les défenses. » La proposition était des plus tentantes : je
fus aussitôt debout ; quelques minutes après, nous étions en route. A
travers les fondrières où l’on enfonce jusqu’au ventre, la forêt impéné-
trable, où les éléphants courbent et brisent, sous leur poids, jeunes
arbres, palmiers élancés, fougères arborescentes de 3 à 4 mètres de
haut, la poursuite fut longue et pénible. Ce que sont ces chasses à
l’éléphant, et comment les pratiquent les Pygmées, nous le dirons plus
tard en parlant de leur vie familiale. Après dix heures de chasse ininter-
rompue, deux éléphants étaient enfin tombés sous nos coups, un troi-
sième, encerclé, touché de plusieurs balles, à bout de forces, était
acculé dans une clairière où il barrissait désespérément, sentant sa fin
prochaine. Et cette prescience, tous ceux qui, comme nous, ont vu
un éléphant sur ses boulets, en peuvent témoigner hautement. L’entou-
rant de tous côtés, les petits hommes accablaient le monstre de leurs
pointes acérées. Et c'était en vérité une bête superbe, déjà centenaire,
dont les magnifiques défenses mesuraïent près d’un mètre soixante-dix.
1 Smithonia Thonneri.
? Ti-häx (Celui qui n’a pas peur, le grand Brave).
18 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
Soudain, pure bravade et bravoure insensée, Ti-h4x se détache du
groupe des chasseurs dissimulés dans les hautes lianes, et d’où ils
tirent à coup sûr. Il descend dans la clairière, se glisse, intrépide, sous
le ventre de l’animal aux aboiïis. D’une main singulièrement sûre, il
brandit sa lance au long fer acéré, et l’enfonce, profonde, tout entière,
dans le ventre de l’animal. Puis, preste, avec son agilité coutumière, il
s'enfuit, mais, par une singulière fatalité, son pied se prend dans une
racine qui fait arc de cercle : l’éléphant s’est retourné; fou de rage, sa
trompe s’abat, saisit Ti-h4x par le milieu du corps : un barrissement
sauvage, de furieuse colère et de douleur, un cri suprême d’agonie et
d'appel. Ti-h4x est enlevé à quinze pieds en l’air, une seconde encore,
et l’éléphant va le rejeter à terre rudement meurtri, et le broyer sous
son large pied, le piétiner, en faire une bouillie sanglante et informe.
Mais à ce moment précis, ayant heureusement conservé tout mon sang-
froid, j’épaule mon fusil en un geste rapide comme l'éclair, le coup part,
et l’éléphant s’écroule comme une masse. Ma balle avait frappé l'animal
à l’œil, presque le seul point vulnérable, pénétré dans la cervelle, causé
la mort presque immédiate, Quelques convulsions suprêmes, derniers
spasmes d’agonie, et ce fut tout. L’étreinte mortelle de la trompe s'était
desserrée : à côté de l’énorme cadavre, Ti-h4x, que nous croyions tous
bien mort également, gisait... Mais, bientôt, sous nos soins affectueux,
il reprenait ses sens. Comme c'était son droit, il voulut couper lui-même
la trompe et la queue de celui qui avait bien failli devenir son vain-
queur et put même rentrer de son pied au village, tout moulu, cour-
baturé et claudicant : on l’eût été à moins ! Le lendemain, nous man-
gions ensemble la trompe de l’éléphant cuite à l’étouffée durant de
longues heures, et elle était délicieuse. Il tint à m'offrir, en souvenir de
cette journée, la queue de l'éléphant, que je possède d’ailleurs encore,
mais Sa reconnaissance ne s'arrêta pas là, à bien loin près !
Tout d’abord, il voulut absolument que je devinsse son frère de
sang, et comme nous aurons occasion de le dire, la cérémonie fut
belle, mais peu compliquée. De plus, il tint à ce que je lui fusse plus
étroitement uni et m'’offrit en mariage sa fille, Li-Ssi, Plume de Colibri.
Les Pygmées ne manquent pas de poésie et savent rendre hommage
à la beauté. Li-Ssi ! Je n’en dirais pas autant de ma future belle-mère,
Rômé *, dont le moins que je puisse affirmer est qu’elle avait depuis
longtemps cessé d’être jolie, si tant est qu’elle l’eût jamais été, adhuc
sub judice lis est.
Elle était vraiment fort gentille, cette petite Pygmée, Li-Ssi, et
pour ne point désobliger mon ami Ti-h4x, j’acceptai... pour plus tard.
Sa fille, en effet, n'avait encore que six ans ! J'avais tout le temps de
faire comprendre à mon futur beau-père que d’abord les Blancs ne se
mariaient pas si tôt, et puis, et surtout, que les missionnaires, dont
j'étais, ne se donnaient qu'au bon Dieu !
Mais, de ce jour, Ti-h4x fut mon ami inébranlable. Et c’est de lui,
par lui, de ses guerriers, des guerriers des clans voisins avec lesquels
* Nom d’un poisson d’eau douce rempli d’arêtes, sorte d’épinoche.
MES PREMIERS CONTACTS AVEC LES PYGMÉES 19
je fus mis en relations que j'appris à peu près tout ce que je sais et
puis dire des Pygmées. Parlant à peu près couramment leur langue, la
comprenant, je les interrogeais moi-même et non au moyen d’inter-
prètes qui, si souvent, presque toujours, dénaturent étrangement, trans-
forment à leur gré ou même inventent leurs réponses et leurs tradi-
tions de toute pièce !
Et cela, j'ai pu le constater maintes fois |!
Comment j'ai été mis en relation avec les Pygmées du Centre Afri-
cain, quels furent nos premiers rapports, c’est ce que je viens de dire
brièvement. Peut-être, mieux que beaucoup d’autres, me sera-t-il per-
mis d’en parler pertinemment. Ils sont assez rares, je crois, ceux qui ont
l’avantage de parler leur langue, mieux encore d’être leur ami, leur
allié, leur frère de sang, et un peu plus : « presque » leur gendre |
CHAPITRE II
L'Habitat et les Clans Négrilles en Gabonie
1. La situation des villages des Pygmées. -— 2. Les clans des Négrilles. —
8. La symbiose des Négrilles avec les tribus nègres.
Quel est l’habitat et quels sont les clans négrilles en Gabonie ? Rien,
au premier abord, ne semble plus facile que de répondre à cette ques-
tion. Lorsqu'on va au fond des choses, et qu’il est question de Négrilles,
il en est tout autrement.
1. La situation des villages Pygmées
Ne voit pas les Négrilles qui veut, ne les trouve pas qui le désire.
Ainsi le raconte Lloyd : :
Then the Pygmy chief told me that he knew long.ago of my coming,
and I asked him : “ How ? ” He said that several days ago he saw me.
* Saw me? ” T said, “ when did you see me ”? “ I have seen you in the
forest, for six days ”. “ But I did not see you ”, I said, and then he
laughed most heartily and said, No. I could not see him, but he saw
me. Upon further inquiries ” I found that a large party of the little
creatures had been watching our every movement all through the forest,
while we were in the most blissful ignorance of the fact. At every
camp, they had hovered about us, peering at us through the thicket as
we passed.
Et un peu plus loin :
T asked these litile people to take me to one of their encampments,
but they said they could not do so, that they never liked strangers ‘to
see where they lived.
C’est, en effet, pour ma part ce que j'ai toujours vu ! Seul, le chef
* In Dwarf Land and Cannibal Country, si A. B. Lroyr, London,
T. Fisher Unwin, pp. 320 and sq.
L'HABITAT ET LES CLANS NÉGRILLES EN GABONIE 21
que j'avais sauvé, m'introduit familièrement dans son village, et par
lui, je fus admis en d’autres clans, mais dans les villages où n’habitent
que des Pygmées, il est toujours difficile de pénétrer. On n’y arrive
d'ordinaire que par hasard, au cours d’un voyage en forêt, par des
sentiers déserts et abandonnés.
Tandis que les villages de toutes les tribus sont en effet situés
généralement le long des cours d’eau ou des routes fréquentées et reliés
entre eux par de nombreux sentiers, les villages négrilles sont placés à
l’écart, en pleine forêt, loin de toute communication ; leurs habitants
ne désirent nullement se faire connaître, et dès que leur retraite est
découverte, ils s’empressent de décamper, emportant avec eux sur leur
dos armes et bagages.
Omnia mea mecum porto.
Ces philosophes de la nature vont construire aïlleurs un nouveau
village aussi primitif que le premier.
À l’heure actuelle et tout au moins à notre connaissance, quatorze
groupements négrilles, comptant chacun de un à dix villages au plus,
occupent présentement la Gabonie.
2. Les clans des Négrilles
Ces clans, répétons-le, se dénomment suivant les tribus près des-
quelles ils vivent :
Akôa Ba-binga Batenga Bamoko ou Bako
Abongo Badziri Barimba Békü
Okôa Bakolo Béngyel Guléboko
Ajongo Bayaka Bénkwél
Un petit groupe d’Akôa, déjà métissés, vivent avec les Mpongwé,
assez près de Libreville, au fond de l’estuaire du Gabon dans la pres-
qu'île dite de Denis.
On retrouve également un groupe d’Akôa chez les Orungu qui
habitent auprès du Cap Lopez, tribu qui constitue une branche de la
grande famille Mpongwé. L’amiral Fleuriot de Langle, dans ses Croi-
sières à la côte d’Afrique * eut jadis occasion de rencontrer un Négrille
de cette région.
Sur les bords de la Rhambwé, rivière qui, se jetant dans le Como,
en fait le principal affluent de l’estuaire du Gabon, vit un groupe
d’Akôa, connu sous le nom de Moko, Bako ou Bamoko. Ils ont là quel-
ques petits villages, et vivent, les uns près des Fang Bétsi, les autres près
des Bulu ou Bésèk, avec lesquels ils font très bon ménage.
Si de l’estuaire du Gabon nous remontons ver le Nord, nous trou-
vons dans le massif montagneux que la Mondah sépare du Muny, dans
une région très difficile où les marais alternent avec les forêts de pal-
Miers, une autre fraction des Négrilles, désignés par leurs voisins les
Benga sous le nom d’Ajongo, ou gens à la grosse tête, vivant d'ailleurs
très isolés, et sous la protection de quelques chefs Bulu.
? Hachette, édit. Voir également Tour du Monde, 1874.
22 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
Un peu plus haut, vers l’intérieur, entre le Ntemboni et la Mand-
janyé et relié aux Moko, un nouveau groupe de Négrilles assez
important.
Plus haut encore, après avoir dépassé le Wole qui vient tomber
dans l'Atlantique à Bénito, dans les Monts de Cristal, au milieu des
populations Mékurk du groupe Osveba, une série de petits villages où ils
habitent à l’écart. On les désigne sous le nom de Béngiël.
Sous la même latitude, mais en s’avançant davantage dans l’inté-
rieur du pays, aujourd’hui Guinée espagnole, ou territoire du Muny,
nouveau groupe négrille attaché à la fortune des Fang du groupe fong”
et désigné par eux sous le nom de Bénkwél.
Plus loin encore, vers les sources de l’Aïna, affluent de l’Ogowé,
sur les rives du Djah qui se dirige au contraire vers l’intérieur et vient
alimenter le grand affluent du Congo, l’Oubanghi, sous le nom de
Ngoko, dans un territoire marécageux, spongieux plutôt, composé de
marais, de plaines immenses couvertes de grands roseaux où se cachent
des troupeaux d'’éléphants, et d’épaisses forêts, un groupe de Négrilles
plus homogènes que les précédents. Crampel en a vu quelques-uns dans
ces parages où nous les avons retrouvés, vivant près des Fang Bétsi, qui
les nomment Bé-kü, les Nains.
Plus loin encore, se rapprochant de l’Oubanghi, chez les Dzèm, un
nouveau groupe important, comprenant une dizaine de villages et peut-
être beaucoup plus, nommés par les Dzèm : Guléboko, gens au gros
crâne. Nous les avons également visités.
De là, si nous redescendons le long de l’Aïna, vers l’Ogowé, nous
retrouverons ici et là quelques villages négrilles, vivant au milieu des
Fang sous le nom de Békü, entre la Kun ou Okano et l’Abanga, et se
reliant aux Bamoko, dont ils parlent souvent, et avec lesquels ils
s’allient parfois. En remontant l’Ogowé, Marche, Mgr Le Roy et d’autres
ont signalé leur présence au delà de Ndjolé, rares d’abord chez les Fang,
plus nombreux chez les Bakota et Shaké.
Sur les affluents de gauche de l’Ogowé, chez les Mitshogo et les
Eshira, on retrouve, disséminés autour de la Ngunyé et de ses hauts
affluents, les Négrilles Abango, signalés depuis longtemps par
Du Chaillu.
M. de Brazza les a également vus sur les bords de la Likwalla,
affluent du Congo, reliés ainsi à ceux de la grande forêt du Nord et
aux Guléboko des Dzèm.
De là, ou de la Ngunyé, revenant vers la côte par les Apindiji, et
le Rhambwé Nkomi, nous retrouverons nos petits hommes chez les
Nkomi du Fernan-Vaz ; quelques-uns d’entre eux ont même étudié à
la mission catholique de Sainte-Anne, établie dans cette peuplade, où
on a pu les observer, et où je les ai vus moi-même, pas plus sots
que bien d’autres, pas plus intelligents que beaucoup : In medio stat
virius.
Et ainsi se termine notre revue de la Gabonie des clans négrilles
et de leur habitat.
Soit en tout, beaucoup plus peut-être que beaucoup ne l’auront
L'HABITAT ET LES CLANS NÉGRILLES EN GABONIE 23
soupçonné, même parmi les anciens coloniaux, quatorze clans négrilles,
de quatre-vingts à cent villages environ, un peu plus, un peu moins, une
population totale qui certainement n’atteint pas dix mille individus
pour ceux de race pure, et nous paraît plutôt osciller entre trois et
six mille, autant du moins qu’on peut en juger avec une population
à la fois aussi habile à se dissimuler et aussi désireuse de fuir tout
contact étranger quel qu'il soit.
3. La Symbiose des Négrilles avec des tribus nègres
Les Pygmées dont nous nous occupons présentement ! sont can-
tonnés dans une aire de terrain assez considérable comprise entre les
10° et 14° de longitude est et le 1% et 4° de latitude nord. Dans ce
pays qui équivaut à un rectangle de 450 km. de long sur 360 de large,
soit 160.000 km° environ (soit cinq fois la Belgique, ou un peu moins
du tiers de la France), on trouverait difficilement, autant du moins que
j'ai pu m'en assurer, plus de 160 villages négrilles. Encore, chaque vil-
lage ne comprend-il guère qu'une famille rangée sous l'autorité d’un
seul chef, le père du clan, généralement de 30 à 36 individus mâles,
parfois un peu plus, souvent moins, et d’un nombre un peu plus con-
sidérable de femmes, le Négrille n’étant peut-être monogame que par
nécessité.
Nos Pygmées de la région nord-congolaise vivent en général, comme
nous l’avons dit et l’étudierons plus tard, près d’une tribu bantoue, qui
leur assure une certaine protection et avec laquelle ils échangent le
gibier qu’ils tuent à la chasse pour les bananes, manioc et fruits cul-
tivés dont ils ne s'occupent nulle part, sauf pour les piller à l’occasion.
Ajoutons enfin que le pays où ils résident est fort peuplé par d’autres
races, bien que ce soit uniquement la grande forêt équatoriale, avec ses
arbres sans fin, la grande forêt sans plaines, sans même aucune clai-
rière, sans éclaircies, sauf quelques sommets dénudés de montagnes.
Deux groupes principaux ethniques vivent dans l’aire des Négrilles.
À l’ouest et au sud, les Fang du rameau Bétsi, entre autres les tribus
Esisis, Esingi, Esakora, Yemvi, Yemzé et Yemvul *. Au nord, les Fang
Bétsi sont remplacés par les Békwé, tribu du rameau Maké ou Mèké.
Enfin, à l’est, la tribu Fang a disparu, pour être remplacée par la tribu
Dzèm d'abord, puis la tribu Dzandzama, dont la langue et les coutumes
forment l’anneau intermédiaire entre les Fang, les Bakété et les Bésèk,
ces derniers déjà plus éloignés.
La tribu Dzèm comprend cinquante mille individus au plus ; la
* On retrouve les Pygmées au Congo belge, au nombre, paraît-il, d’une
vingtaine de mille, d’après les indications toutes récentes faites par le
R. P. Schébesta, qui a séjourné parmi eux presque deux ans.
? Chez les Fang, les tribus en Ye désignent les premières subdivisions
des rameaux principaux, Bétsi, Méké, Fong (du mot Ye, vallée).
Les tribus en Ye se subdivisent en Esi (Esa, père) dans le rameau bétsi,
ébi (ébi, père) dans les autres rameaux.
24 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
tribu Dzandzama est un peu moins nombreuse, telles du moins que
nous avons pu les recenser. |
Plus haut, vers le Cameroun, on rencontre également chez les Nsèk,
puis dans la Haute Sangha, des clans négrilles se reliant à ceux que
Schweïinfurth a rencontrés chez les Mombuttu, à ceux qui sont émi-
grés dans le Congo Belge et jusque dans le Sud-africain ou qui en furent
les anciens autochtones *
? Les Batua ou Pygmées sont dispersés dans toute la forêt équatoriale,
du Kasaï jusqu’au Tanganika et du Katanga jusqu’à l’Uele. Leurs noms
varient suivant les régions. Les Bafoto de la région comprise entre le Lopori
et le fleuve Congo, les Aka du haut Bomokandi, les Batembo du lac Moero,
les Basua du lac Lindi, les Batua de la Busira, du lac Tumba, du lac Léo-
pold If, du Sankuru, de la Lukuga, de la Luama, les Bafete du Lomani
inférieur, les Efeh du Népoko supérieur, les Batambo du Kasaï, les Mato
de la haute Lukene, les Atikitiki du bassin du Bomokandi et de l’Aruwimi ;
les Wambuti de l’Ituri sont également des Pygmées.
CHAPITRE III
Taille, Couleur, Odeur des Négrilles
1. Généralités. — 2. Mythe sur l'origine de la petite taille des Pygmées. —
3. Mensurations de la taille des Pygmées. -— 4. Les deux types de
couleur. — 6. Anciennelé plus haute du type jaune. — 6. L'’odeur
caractéristique du Pygmée. — 7. Cause de l’odeur des Pygmées.
1. Généralités
En définitive, qu'est-ce donc qu’un Pygmée ? La demande est
précise, et, dans une étude sur ce peuple, semblerait bien au premier
abord être la première à résoudre.
: Nous y sommes arrivés. Jusqu'ici, en effet, de même que pour une
place forte assiégée à conquérir, mais qui se défend âprement, et nous
avons vu combien le Pygmée s’entend à mettre soigneusement, jalouse-
ment, à l’abri, sa vie tout entière, jusqu'ici nous n’avons effectué que
les travaux d’approche.
Demande précise. Mais la réponse ? Supposons que l’on interroge
en effet un de nos lecteurs : Qu'est-ce qu’un Français ? -_ Un habitant
de la France -— c’est évident, mais réponse combien peu satisfaisante,
qui ne nous apprend en somme que son origine ou son habitat, mais
nous laisse tout ignorer de lui, de son être physique ou moral, intel-
lectuel, religieux, ou social. Combien ne faudra-t-il pas de longs déve-
loppements pour nous apprendre ce qui en fait un être profondément
différent d’un Anglo-Saxon, d’un Allemand, d’un Slave, d’un Italien.
Et à cette question : Qu'est-ce qu’un Pygmée ? Nous ne pouvons même
pas répondre : C’est un habitant de telle ou telle partie du monde, bien
déterminée, et où il constitue la race unique ou prépondérante. Eter-
nel errant, sans cesse poursuivi, sans cesse chassé et refoulé, il n’a pas
de patrie !
Geoffroy Saint-Hilaire définit le Pygmée (Histoire Générale des ano-
malies chez l’homme et les animaux) : « Un être chez lequel toutes les
parties du corps ont subi une diminution générale et dont la taille se
trouve ainsi de beaucoup inférieure à la taille moyenne de son espèce
26 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
et de sa race. » Cette définition est celle du « naïn », mais nullement
celle du Pygmée. |
Donc, de nouveau, qu'est-ce qu'un Pygmée ? À demande précise,
réponse claire et précise. Rien de plus juste ! Mais, précisément, rien de
plus difficile que de répondre à cette question, tant les auteurs qui les
ont étudiés, les voyageurs qui les ont vus, émettent d'opinions contra-
dictoires. La suite de cette étude le montrera amplement. Les seuls
points sur lesquels on est d'accord sont ceux-ci : « La race Pygmée est
de stature au-dessous de la moyenne des races blanches, noires ou
jaunes. La peau n’est ni blanche, ni noire, ni jaune, mais varie du rouge
au brun clair, du jaune à l’olivâtre, plus ordinairement de teinte cho-
colat, du ton le plus clair au ton le plus foncé. Le Pygmée n'est cer-
tainement pas un Blanc, encore moins un Jaune, non plus un Noir. Il
habite au plus profond des forêts et son existence est, jusqu'ici, des plus
rudimentaire.
Dans un chapitre spécial et très documenté de son ouvrage,
Mgr Le Roy a traité amplement des Caractères physiques des Négrilles.
Y renvoyant nos lecteurs pour tous les traits essentiels, nous n’exami-
nerons successivement chaque point que pour y ajouter nos propres
observations et celles de ceux qui depuis Mgr Le Roy ont eu occasion
d'étudier les Pygmées, en tant que ces observations confirment ou
controuvent parfois celles de l’éminent écrivain *.
2. Mythe sur l'origine de la petite taille des Pygmées
Mettre en première ligne l’étude de leur taille est chose essentielle.
Elle constitue en effet le caractère principal et distinctif des Pygmées
et en tout cas le plus apparent. Mais à quel minimum de taille et à quel
maximum faut-il s’arrêter ? ou mieux encore leur reconnaître P Les
chiffres les plus fantaisistes ont été donnés. Il faut de toute évidence
rejeter d’abord les chiffres de la légende, les nains de l’antiquité ou des
petits hommes de Lilliput dont la taille ne dépassait pas la hauteur d’une
coudée ou même d’un petit doigt |
Au lieu d'interroger les savants, si on s’adressait aux intéressés eux-
mêmes ! Ne vaudrait-il pas mieux, comme nous l’avons fait, interroger
les Négrilles eux-mêmes et leurs traditions ?
Et les petits hommes de la forêt m'ont répondu. Assis près d’eux au
milieu des cases rondes, abris précaires à peine ébauchés, sous le cou-
vert des grands dragonniers * de la forêt sombre, le soir, à l’heure des
longues causeries, ils m'ont répondu.
! Généralement, la tête est trop grosse, le cou trop petit, les épaules
trop étroites, les bras trop longs, la poitrine trop plate, le ventre trop déve-
loppé, le tronc trop fort sur des jambes trop courtes (M£# LE Roy, Les
Négrilles). Ce portrait est évidemment trop poussé à la caricature et avec
tout le respect que je dois à l’auteur, écrit avec trop d'esprit et d'humour
pour être vrai. Certains de ces traits sont très controuvés, pour ne pas
dire plus.
* Les Pygmées aiment beaucoup se réfugier entre les contreforts puis-
sants de différents Bombax, qui leur assurent un abri précaire et facile À
TAILLE, COULEUR, ODEUR DES NÉGRILLES 27
En fumant l’âcre tabac indigène dans les longs stipes de palmier,
les anciens m'ont raconté la Légende des Aïeux, ce que nous pourrions
appeler à juste titre et que nous retrouverons plus d’une fois : « La
Geste de ceux qui ont passé. » Akko Krahmdri.
« Nous autres, les Akwa, nous autres, nous sommes petits, petits,
nous sommes petits entre les petits. Mais nous sommes les « Hommes »,
les maîtres du temps, les maîtres de la terre, les maîtres de tout. Ceux
qui ne veulent pas le croïre, que Tox ‘ les écrase et leur ferme les
portes de Dan *.
» Nous sommes petits, entre les petits. Pourquoi cela ? Parce que
nos pères, les premiers de tous, ceux qui étaient avant nous, étaient
ainsi et bien des soleils ont lui, et bien des lunes ont brillé depuis ce
temps. Combien ? nul ne saurait les compter ! Un, deux, trois, et encore
un, deux, trois, et longtemps, longtemps : une tête serait fatiguée à
les compter. Nos pères, les premiers, l’ont voulu ainsi et Khmvum * a
écouté leur demande et ceci, je vais vous le dire » :
ACCORD DE HARPE :
L'ancien va nous le dire L’ancieu va nous l’apprendre
Mso.re i nla n’fare Mso.re ji ula n’sa.re
Le cuœur : L'ancien va nous le dire. L'ancien va nous l’apprendre.
« Nous sommes petits, tout petits, pour mieux nous cacher dans
l'ombre des grands bois, collés aux troncs énormes. Comme la chauve-
souris qui craint le jour et chérit la nuit, l’Akwa est petit, petit. Qui
l’a vu dans l’ombre, qui l’a vu dans la nuit ? Ecoute : sa flèche part de
l’arc que tu n’as pas aperçu, sa flèche passe, elle a passé, sa flèche vole,
elle a volé, sa flèche frappe, elle a frappé, elle a tué. Ecoute ! À peine
as-tu entendu « pfuit » que déjà tu as franchi le passage “, la nuit s’est
agrandir, le bois étant très mou, très facile à tailler, tels le Bombax Buono-
pozenze (P. de Beauvois), Ceiba pentandra (L.) ou Eriodendron anfrac-
tuosum (D. C.), vulg. fromager, hauteur 30 à 40 m., Durio Zibethinus (L.),
ou espèce voisine des Malvacées. Les Négrilles mangent les feuilles et les
graines des deux premiers, di et di-lo, riches en mucilage et utilisent
comme vomitif l’écorce de la racine. Le troisième donne un excellent fruit
avec ses graines entourées d’une pulpe charnue (di-ha).
1 Tozx, l'Esprit qui fait naître les ouragans et souffle les tornades.
? Dan, la caverne immense où sont renfermés pour un temps les
esprits des morts.
* Khmvwum, le Dieu créateur.
4 Le passage de la vie à la mort, c’est-à-dire tu es mort.
28 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
appesantie sur ton œil. Ecoute ! « pfuit » ton pied est lourd, lourde
est ta main, ton corps est froid et ton cœur est glacé. Tu vois les
choses de l’autre côté *.
» L’Akwa est petit, petit, mais il est fort, il est le maître et c’est
un homme. Vous autres, écoutez. »
Et de nouveau la petite, toute petite harpe akwa crisse et chante,
cigale de la forêt.
ACCORD DE HARPE :
Persoune ne me le dira dira
LE CHŒUR :
Ecoutez, l’ancien va nous le dire. Ecoutez.
Ce que m'ont dit les anciens, ceux qui avant vous,
avant moi, avant nous, ont passé, ont vécu, ont
aimé, ont souffert, ceux qui sont maintenant heu-
reux, où, dites-le nous, esprits de la forêt.
Esprits qui êtes là, dites-le nous, vous qui savez,
Mais jamais vous ne voulez le dire... !
Et le petit homme s’arrêta un moment, cependant que ses doigts
erraient machinalement sur la harpe minuscule, notes répétées, toujours
les mêmes, presque monocordes, chant triste et grêle, triste de la lon-
gue interrogation répétée depuis des siècles, réclamée aux génies de
la forêt, aux esprits des eaux, interrogation sans réponse, esprits tou-
jours muets, depuis que les siècles passent et que se succèdent, lente-
ment, les millénaires.
« En ce temps-là donc, reprit le petit homme, temps si loin que
personne ne sait plus quand et ne l’a jamais su, ni mon père, ni le père
de mon père, ni ceux d’avant, en ce temps-là si loin que personne
ne sait plus, le Créateur avait pris dans sa main un peu de terre, et il]
la pétrissait, la mouillant de sa salive pour la rendre plus souple. Au
bord de la rivière, il avait pris de la terre rouge, au bord du ruisseau
la terre blanche avec laquelle, parfois, les femmes font leurs pots, dans
la forêt, il avait pris la terre noire et grasse, la terre riche qui fait
pousser les bananiers et donne le manioc succulent et gros.
» Il avait pris de la terre rouge, il avait pris de la terre blanche,
il avait pris de la terre noire. Il la mouillait de sa salive, et il en fit
de petites statues, toutes petites, à peine hautes comme une banane
et encore une banane pas bien grosse. Combien il en fit, je pourrais
vous l’indiquer, mais les anciens ne me l’ont pas dit. Combien il en
fit, je n’en sais rien et personne ne me le dira.
1 De l’autre côté de la vie actuelle, l’autre vie.
TAILLE, COULEUR, ODEUR DES NÉGRILLES 29
CHŒUR :
» Et il dit à la première : Dresse-toi debout ! Et elle se dressa
debout. Et il dit à la deuxième : Dresse-toi debout ! Et elle se dressa.
Et ainsi fit-il avec toutes les autres. »
Nous faisons grâce au lecteur d’une de ces longues énumérations
habituelles aux conteurs indigènes et qui permettent à l'auditoire de
suspendre leur attention, de se reposer, d'échanger quelques mots, atti-
ser le feu et rallumer leur pipe.
« Quand toutes les petites statuettes furent debout, chacune à sa
place, chacune là où le Créateur l’avait déposée : « Marche », dit-il à
la première en la poussant du doigt. Et la première statue marche.
« Marche », dit-il à la seconde, en la poussant du doigt, et la deuxième
statue marcha. « Marche », dit-il à la troisième...
» Et quand toutes les petites statues marchèrent, le Créateur leur
dit : « Désormais, vous vivrez. Vivez et grandissez... »
» Et chacune se met à grandir, grandir ! La première dépassait
la cime des plus grands arbres, elle en dépassait le haut. Puis la seconde
grandissait, grandissait..… mais elle ne grandit pas autant que la pre-
mière, et la troisième pas autant que la seconde, et ainsi de toutes, suc-
cessivement, l’une après l’autre. Et quand ce fut le tour du dernier essai,
il demeura petit, tout petit, le plus petit de tous, et il se mit à pleurer
et à regretter.
» — Pourquoi pleures-tu ? lui dit le Créateur !
» — Parce que je suis tout petit, le plus petit.
» — Réjouis-toi au contraire, et sois content dans ton cœur, car
c’est toi le chef, le maître.
» Et le petit homme n'était pas convaincu.
» — Quand les autres te feront la guerre et ne voudront pas t’écou-
ter, prends ton arc et frappe, ils ne pourront échapper à tes coups.
Et s’ils veulent te frapper, où pourraient-ils te saisir ? Toi, le plus petit,
tu es leur maître, tu monteras sur les épaules, et ils te porteront, et tu
seras le plus grand... »
Nous retrouverons cette légende en parlant de la vie intellectuelle
des Pygmées. Aussi, laissant pour le moment ses longs développements,
et les aventures entre géants et pygmées, où les premiers sont toujours
vaincus, arrivons à la fin, au moment où le Créateur, distribuant ses
dons, a commencé par la première créature, le géant, qui a choisi natu-
rellement la force.
— Que veux-tu, dit-il enfin au dernier, au petit homme. Il ne me
reste pas grand’chose, mais... si tu sais bien...
Et comme le petit homme ne répondait rien : « Je te donne donc la
ruse, et tu seras le plus rusé. Je te donne d’être agile. Je te donne tous
les fruits de la forêt, tous les fruits des récoltes, tous les animaux qui
marchent, et qui courent et qui volent. Je te les donne tous, et jamais la
faim n'’entrera dans ton ventre. Et dans la forêt, et partout, tu seras
libre.
» Tu seras libre. Tu seras le tout petit, tu te cacheras dans la forêt,
30 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
et la forêt te cachera. Tu auras les arbres pour abri, et les arbres seront
ton abri. Tu seras le tout petit, mais tu seras libre et heureux. Tu seras
le maître du sol, le maître de la terre. Et maintenant, vous tous, allez.
» Et ils allèrent, l’un à droite, l’autre à gauche, l’un en avant,
l’autre en arrière. Et le Créateur, lui aussi, s’en alla. Il s’en alla !
» Et depuis ce temps, petits sont restés les Akwa. »
ACCORD DE HARPE.
Et petits, et libres sont restés les Akwa, le PIORIE maître de la forêt.
Akka Ndarzx, akka ntarx.
3. Mensuration de la taille des Pygmées
Depuis Mgr Le Roy, et toujours pour le même groupe de Négrilles
brun-noir, une série de mensurations, très bien menées par des obser-
vateurs de mérite, ont donné les mensurations suivantes.
Wolff avec 49 mensurations, 1 m. 40 à 1,44. Dans une autre
région, chez les Watwa qui habitent près des Bakuba, 1,30 à 1,35,
Seidel, avec 50 observations, de 1,35 à 1,44, Wissmann avec 40 observa-
tions, 1,40 environ, Von François 1,40 pour les hommes, 1,30 pour les
femmes ; il a mesuré surtout les Négrilles du confluent de l’Oubanghi
avec le Congo. Starr 1,51 pour 15 hommes et 1,49 pour 3 femmes.
Glénat, et le capitaine Lebègue donnent 1,46-1,50 pour les Négrilles
du bassin du Niari (métissés).
Dans le second groupe, Négrilles à peau tirant sur le jaune, ces
chiffres sont notablement inférieurs. Ainsi Fleuriot de Langle donne
une moyenne de 0,98, Barrow chez les Pygmées connus de leurs voi-
sins sous le nom de San 1,14, Stanley pour ceux qu'il a rencontrés dans
l’Ituri 1,15 à 1,30 maximum ; beaucoup plus récemment, Verner qui
a mensuré dans le Haut Kassai 50 hommes, une moyenne de 1,327 et
pour 8 femmes 1 m. 03 ; Breschin qui a mensuré dans la grande boucle
du Congo tout un groupe de Négrilles jaunes, déclare que la moyenne
ne dépasse pas 0,90. Gaillard et Billoué pour ceux du bassin de la Sangha
1,30. Les mêmes mesures sont données par Clozel et Keraudel. Au
Cameroun, le capitaine Kund et le lieutenant Gliszinski admettent un
maximum de 1,24 pour les Bakiné qui vivent chez les Yaoundé.
D'où, pour résumer cette longue suite de chiffres, on peut admettre
que la taille des Pygmées à peau plus noire oscille entre 1 m. 30 et
1 m. 50, celle des Pygmées à peau plus claire dépasse rarement 1,30,
atteint ordinairement 1,25, que les individus plus petits sont fréquents.
Pour nous, après des mesures très nombreuses portant sur dix-huit
clans différents et cinquante-trois villages et campements, nous arri-
vons à des moyennes sensiblement égales. Pour les Négrilles à nuance
plus claire, 1 m. 30 maximum, 1 m. 25 fréquent pour les hommes,
TAILLE, COULEUR, ODEUR DES NÉGRILLES 91
1 m. 20 pour les femmes, la plus grande atteignant 1 m. 31 et la plus
petite 0,906.
Pour les Négrilles à nuance plus foncée, une taille supérieure,
1 m. 47 pour les hommes, le plus grand ayant 1 m. 52, le plus petit
1 m. 36, et pour les femmes 1 m. 41, avec 1 m. 30 -— 1 m. 42 comme
limites minimum et maximum.
Les chiffres que j'ai recueillis après Mgr Le Roy s'accordent évi-
demment avec les siens pour les Pygmées du bassin du Como, de la
Rhambwé, du Fernan-Vaz et de l’Ogowé. Mais beaucoup de ces Pygmées
me paraissent plus ou moins métissés. Quelques campements sont
cependant de race pure. Quant aux Pygmées rencontrés plus au Nord,
tels les Bayaga déjà vus par Crampel, ceux des Monts de Cristal, des
sources de l’Aïna et du Dzem, sur les rives du Dzah, leur taille est nota-
blement inférieure. Elle se rapproche davantage des chiffres donnés
par Kund et Gliszinski, ce qui est tout naturel puisqu'ils appartiennent
au groupe clair.
En somme, et comme l'avait déjà dit M. de Quatrefages, les Né-
grilles, quel que soit le groupe auquel ils appartiennent, soit plus foncé,
soit plus clair, restent la race la plus petite du globe, inférieure aux
Négritos asiatiques (1 m. 60) et aux Lapons (1 m. 65).
Enfin, dans les deux groupes, la taille des femmes est notablement
inférieure.
4. Les deux types de couleur
Le deuxième caractère qui distingue à première vue un Négrille
d’un Nègre, c’est la couleur.
Toujours et partout, la couleur du Pygmée tranche nettement sur
celle des clans qui l’entourent. Mais il faut d’abord remarquer que sa
couleur apparente sera plus sombre qu’elle ne l’est en réalité : les
Négrilles, tout au moins ceux que j'ai vus, prennent peu de soin de
leurs personnes !
Nombre de villages Fang, Galoa, Shéké, sont situés au bord d’une
rivière. C’est une nécessité sociale, Dès le matin, à l’embarcadère où
sont remisées les pirogues, le spectacle est des plus animé ; hommes,
femmes, enfants, sont à l’eau, prennent leur bain. Recueillant au fond
de la rivière le sable fin qui le tapisse, les mamans se frottent d’abord,
puis frottent avec énergie leurs enfants. Bientôt, bébé, tout hurlant, est
propre comme un sou neuf ! Les Négrilles, eux, ont horreur de l’eau,
je l’ai constaté maintes fois. D'ailleurs, non seulement ils ne se baignent
ni se lavent, sauf en rares occasions, mais ne se hasardent que bien
rarement, et forcés, en pirogue. Plutôt que de traverser un marais par
exemple, ils aimeront mieux faire un long et pénible détour. Un de leurs.
proverbes le dit expressément,
Tina wilidi, komba sande.
Le poisson dans l’eau, l’homme sur la terre !
Se frotter le corps entier d’huile consitue pour eux le maximum des
soins de propreté. Ce n’est pas sans raison ; l’huile, en lubrifiant leur-
32 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
peau et en l’assouplissant, l’endurcit aux intempéries et leur rend cer-
tainement grand service. Ce n’est pas uniquement pour échapper à
l’étreinte de leurs adversaires que les athlètes grecs s'oignaïient le corps
d'huile.
Le Nègre bantou naît blanc, ou plutôt café au lait clair. Mgr Le Roy
dit jaune-rose, un peu la couleur 24, 26, 26 de l’échelle chromatique
de Broca. Du lait dans lequel on a jeté une dizaine de gouttes de café
noir, me paraît rendre plutôt cette teinte qui brunit d’ailleurs dès le
5° ou 6° jour. La teinte du Négrille s’en rapproche : elle n’est pas la
même, elle est à la fois plus blanche et plus teintée de jaune. Mgr Le
Roy rapporte avoir vu une petite Pygmée, Bilogo, âgée de dix-huit mois
environ, qui avait une fraiche couleur jaune et rose partout uniforme.
Le fait me paraît anormal, ou plutôt cette petite Bilogo était atteinte
d’albinisme, à un degré plus ou moins latent. Dès le 5° ou 6° jour, les
petits Pygmées, comme les petits Nègres, perdent leur couleur blanche
primitive en vieillissant, et la couleur définitive est presque atteinte dès
le premier mois (nous disons presque, car le vieux Noir est plus noir que
le jeune, de même que chez nous certains enfants, blonds en naissant,
deviennent bruns plus tard), cette teinte, due, comme on le sait, au
pigment sous-cutané, brunit et tire sur le noir chez les Nègres. Le
Négrille, lui, garde une teinte tout autre,
Mais, en parlant de couleur, nous devons répéter ici encore ce que
nous disions à propos de la taille. De même, en effet, que suivant le
clan, varie la taille, de même varie la couleur. Donc, deux groupes bien
distincts, l’un de taille plus petite, et tirant davantage sur le jaune,
l’autre de taille plus élevée et tirant davantage sur le noir. Ce qui
explique bien des divergences dans les récits des voyageurs, mais ne
contribue pas à éclaircir la question.
Johnston a fait, comme nous l’avons indiqué, une étude appro-
fondie de ces deux types, maintenant à peu près admis de tous.
Le type que l’on peut appeler noir, est un type prognathe qui
s’étend de la Guinée portugaise jusqu’au Mont Elgon, premier stade
de la race Bantu, du Bahr-el-Gazal au Zambèze. C’est le type que Grogan
et Sharp avaient désigné sous le nom d’hommes-singes. Race à sourcils
épais, poitrine très développée, épaules larges et hanches étroites, bras
longs, jambes courtes et musculeuses, souvent arquées, couverts de
poils frisés et noirs, assez peu abondants, sauf la barbe, sur la poitrine,
aux aisselles, au pubis et sur les jambes.
Un deuxième type vit au nord de celui-ci. La peau est cuivrée, les
cheveux sont de nuance plus claire, les poils fournis et fins partout, ne
forment pas toison. La stéatopygie n'existe pas, tandis qu'elle est
fréquente, surtout chez les femmes, dans le premier type.
Breschin qui rencontre ce type dans la grande boucle du Congo,
les décrit comme ayant une peau jaunâtre, les cheveux brun-rougeÂtre, la
barbe et le poil abondant, la poitrine large et les membres musculeux,
ne dépassant pas pour la plupart une taille de 0,90 cm. Verner les voit
au Kassai et leur assigne, entre autres caractères, un nez petit, plus
aquilin que chez les Noirs. Au Cameroun, le lieutenant Glisczinski leur
TAILLE, COULEUR, ODEUR DES NÉGRILLES 33
attribue une couleur chocolat clair, et Kund, une nuance tirant sur le
jaune clair. Enfin, pour ne pas multiplier les témoignages, le voya-
geur russe Junker, et Dybowski, dans son livre À la recherche de
Crampel, les voient bronze clair.
Signalons encore ce trait que les Noirs reconnaissent les Négrilles
au duvet qui couvrent leur corps et surtout à leurs lèvres rosées, sans
jamais aucune tache de pigment. Chez les Noirs, au contraire, ces taches
de pigment sur les lèvres sont ordinaires.
La teinte jaunâtre du Négrille, au moins dans le deuxième type,
est particulièrement sensible chez les femmes. Cette teinte, dit
Mgr Le Roy, ressemble à du cuir neuf. A de la cire jaune, dit le
P. Lecomte qui les a vus au Cunène. Au cuivre rouge, dit Fritsch, à
l’ambre clair, pour Miniscalschi, et voilà bien la couleur du deuxième
type. Tandis que la teinte café brûlé de Schweinfurth, de tan de Lloyd,
marron-clair de Cureau ’, et les teintes plus ou moins chocolat seront du
premier.
Pour ma part, chez les Pygmées de la Grande Forêt, vivant presque
toujours à l’ombre, et, à l’abri du soleil, je donnerais volontiers une
teinte intermédiaire entre le blanc, le jaune et le rouge, légèrement
bronzée, parfois olive-clair chez quelques rares individus.
Nombre de femmes que j’ai pu examiner de près, étaient moins
bronzées que beaucoup d’Italiennes ou d’Espagnoles, mais même dans
ce cas, la couleur est absolument différente: rien de cet olivâtre, spécial
au blanc ; le rouge ou la teinte rosée qui colore le Blanc le plus basané
n'existe pas chez le Négrille. Dans un cas de forte émotion, chez les
hommes, et souvent pour bien des femmes Négrilles, l’aspect habituel
de la peau rappelle très bien l’aspect ordinaire de la cendre, surtout de
certaines cendres un peu jaunâtres.
Cette couleur du Négrille est très différente également de celle
du Mulâtre ; celle-ci est d’un blanc mat, et tire parfois sur le jaune ;
à première vue, il est impossible de confondre un Négrille et un métis
de Blanc et Noir. Ajoutons que souvent aussi, le Négrille a les yeux gris,
ou encore tels ces Négrilles décrits par Glisczinski, à iris brun très
foncé à la périphérie, et bleu clair dans la partie voisine de la pupille,
ce que l’on ne constate jamais chez le Noir. Les cas signalés, un par
exemple, par Mgr Le Roy comme appartenant à des Noirs, étaient, de
fait, des Négrilles métissés.
9. Ancienneté plus haute du type jaune
De ces deux types négrilles, l’un plutôt jaune, l’autre tirant davan-
tage sur le noir, lequel est le vrai type ? Tout fait supposer que c’est le
premier et qu'il est de beaucoup, par conséquent, le plus ancien. Le
second, à notre avis, du moins, n’est qu’un type métissé, par le contact
prolongé de clans négrilles avec des tribus noires, puis ensuite fixé.
D'ailleurs, viennent bien à l’appui de notre assertion, les traditions et
? Les Sociétés primitives de l'Afrique équatoriale, par le D' CurEau,
Colin, édit., Paris.
34 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
les chants des Négrilles eux-mêmes, tel ce chant d'initiation qui débute
ainsi :
Tu n'es pas le fils de la Nuit,
De la nuit sombre et perjide,
Noire comme la suie de ta case enfumée
Tu n'es pas le fils de la nuit,
Tu es le fils du jour éclatant et clair,
Le fils de la terre rouge et généreuse
La terre où germent les fruits savoureux
Tu es le fils du jour éclatant et clair.
Hoho mo no nga youroü wili,
Bituno bibiri Youroü,
Bibiri Mbirôdu ngwimi lingara,
Hoho mo no nga Youroü wil.
Et comme je faisais observer un jour à un Négrille que cependant
ils étaient bien maintenant les fils de la nuit et les habitants de la forêt
sombre ! « Ah ! C'était autrefois, me répondit-il avec mélancolie, et ce
temps est passé... » Mais il reviendra, ajouta-t-il soudain avec fierté,
nous sommes le peuple libre ! |
Ramé gbi yo du gasa,
Jours beaucoup ils ont passé,
Zinga lima héné,
S’éveiller entrer encore,
Ané nga boraü nda boraü nta.
Nous sommes peuple maître, peuple libre.
Parfois, chez les Négrilles, comme chez les Noirs, on rencontre
des cas d’albinisme. Cet albinisme est tantôt complet, tantôt partiel.
Dans ce dernier cas, la peau est parsemée de taches blanchâtres plus ou
moins étendues. Le fait est très fréquent : on en trouve dans tous les
villages. Le premier, un peu plus rare, se rencontre souvent néanmoins.
J’en ai vu sept ou huit cas.
À côté de l’albinisme, se rencontrent des accidents, plus rares,
d’érythrisme très prononcé. Entre autres cas, deux surtout m'ont frappé
chez les Négrilles, (j’en ai également constaté plusieurs chez les Fang).
Au village d'Oyerk, chez les Fang Békwé, on me présenta une jeune
fille négrille, de treize à quatorze ans environ, très bien faite, de pro-
portions irréprochables, et dont le corps entier était d’un beau rouge .
brique un peu sombre. C’eût été une admirable statue de cuivre rouge.
Les cheveux étaient également bruns, tirant sur le rouge. Elle se laissa
examiner et mensurer à loisir. Son père voulait d’ailleurs absolument
me la céder pour un fusil à pierre et un pagne destiné à la mère, qui
consentait également. La jeune fille m'eût bien volontiers suivi. Dans
une autre circonstance, c’est un jeune homme qui me fut présenté :
TAILLE, COULEUR, ODEUR DES NÉGRILLES 35
sa teinte était plus claire encore. Dans les cas de ce genre que j'ai pu
examiner, les yeux étaient uniformément gris-bleu. Ce pourrait très
bien être le type régressif et vraiment celui de l’origine.
Ajoutons enfin que tandis que les albinos se cachent, n’aiment
pas à être vus et semblent avoir conscience de leur infériorité, les rouges
se montrent, et sont fiers d'eux-mêmes. Ce fait est d’autant plus com-
préhensible que dans toutes nos tribus, la suprême coquetterie est de
se rougir le corps entier, teinte obtenue en broyant une sorte de bois
dans l’huile de palme. Les Fang désignent cette poudre sous le nom de
Baza. Les Négrilles, qui semblent leur avoir emprunté, sinon la cou-
tume, du moins le mot, désignaient également cette poudre sous un
nom analogue, Bwaza ou Waza. Plus tard, j'ai trouvé le vrai mot.
Entre eux, ils appelaient cette poudre Kéhfet, onguent ou parfum rouge.
Les amateurs d’ethnologie pourront remarquer qu’en égyptien antique
le mot fet désigne également parfum et onguent.
6. l'odeur caractéristique des Pygmées
Un jour, Mgr Le Roy demandait à un Pahouin si lui ou les hommes
de sa tribu épousaient quelquefois les femmes de cette race pygmée
qu'il lui vantait d’ailleurs :
— Non, lui répondit-il sèchement.
— Et pourquoi ?
— Elles puent trop !
(J'aurais pu dire « Elles sentent trop mauvais », mais le terme indi-
gène est autrement expressif et énergique.)
— Ah ! Elles se frottent sans doute avec de l’huile, de la graisse ?
— Non, c’est Dieu qui les a faites comme cela. Elles puent tout
naturellement, sans le faire exprès...
Eh bien! Ce Pahouin dégoûté disait vrai. Tout naturellement, le
Négrille émet vraiment une odeur caractéristique : « C’est Dieu qui l’a
fait comme cela ! »
Dans son livre, Mgr Le Roy n'’insiste pas plus. Pour nous, nous
en faisons volontiers un caractère spécial et fort important, car cette
odeur est « à nulle autre pareille » et dès lors absolument caractéris-
tique. Nul autre peuple ne sent, non pas autant, mais comme cela. D’ail-
leurs, il est depuis longtemps connu que chaque peuple émet son odeur
particulière.
C’est une vérité d’expérience courante que dans nos pays euro-
péens, indépendamment du manque de tout soin corporel, certains
individus exhalent une odeur particulière qui leur est propre. Notons
bien que nous ne disons nullement odeur désagréable, d’autant qu’à
Le bois rouge est le Plerocarpus angolensis, des Légumineuses papi-
lionacées, connu sous le nom d’Ezigo en Mpongwé, et de Kéh, qui signi-
fie également « rouge » en Akka. Un autre arbuste, le Baphion nitida, leur
fournit également une belle couleur rouge. Nous aurons à revenir sur les
diverses couleurs et les arbres qui les fournissent en parlant des tatouages
funèbres, et des couleurs. de deuil, de fête, de danse, etc.
36 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
tort ou à raison, on a fait cette remarque à propos des personnes dont
les cheveux ou la barbe sont richement colorés de rouge ou d’acajou.
Pour en revenir aux Noirs, il est certain, qu'eux aussi, ils nous
reconnaissent une odeur très particulière. Je crois le fait indéniable.
Maintes fois je l’ai éprouvé moi-même. Quand nous arrivions de nuit
dans un village où tout le monde était endormi, nul ne se réveillait,
ni bêtes ni gens, quand entraient les premiers les jeunes gens qui
m'accompagnaient. À peine avais-je mis le pied dans la cour centrale
que tous les chiens glapissaient à qui mieux mieux : le village était sur
pied. Odeur particulière, démarche plus lourde. Qui sait ? D'ailleurs,
qu'importe * |
Une tribu noire ne sent pas comme une autre tribu noire : Stanley
l’avait déjà remarqué. Après un certain nombre d’années de séjour et
une attention particulière, les yeux fermés, on distingue facilement entre
tribus : maintes fois, j'en ai fait l’expérience, le Bulu ne sent pas
comme le Pahouin, ni le Pahouin comme le Mpongwé.
Et nos Négrilles ont leur odeur, très particulière, que j'ai partout
retrouvée la même *. Qu'’à cause de cela, seulement, un Pahouin ne
veuille pas d’une de leurs femmes, j'en doute cependant très fort. Un
Pahouin n’est homme à reculer devant aucune odeur, si forte soit-elle ;
aucune viande, si faisandée soit-elle, par exemple, ne sera rejetée.
I. À quelle odeur ou à quel genre d’odeurs se rapporte celle du
Négrille P
Il est d'autant plus difficile de le dire, qu’à loin près, la gamme
des odeurs n’est pas établie comme celle des couleurs. Essayons cepen-
dant d’en donner une idée.
Une aroïdée assez commune en Gabonie donne une odeur très
similaire. Elle appartient au genre Dracunculus, dont une espèce que
l’on trouve en Europe méridionaie, le Dracunculus vulgaris (Schott)
exhale une odeur assez repoussante pour que les mouches bleues ou
vertes, Cecilia Caesar par exemple, ou mouche à viande, y viennent fré-
quemment butiner ou mieux déposer leurs œufs. Tout d’abord, et sur
ce point tout le monde est d’accord, c’est une odeur forte, pénétrante
et qui s'attache. Quelque peu ammoniacale. Longtemps après qu’un
Négrille a passé dans un endroit, séjourné près de vous, il semblerait
qu'il a laissé quelque chose de lui-même ; un vague relent subsiste, qui
décèle encore son passage. J’ai remarqué maintes fois que sous
l'empire d’une forte émotion, crainte en particulier, cette odeur était
plus forte. Y aurait-il là phénomène analogue à celui de certains ani-
maux qui, sous l’empire de la terreur, laissent échapper des relents
* Tous les Missionnaires de Chine rapportent le même fait : les chiens
les reconnaissent toujours à l’odeur, si bien déguisés soient-ils.
Rondet-Saint, dans son livre tout récent, Dans notre Empire noir, a
dit également (p. 274) : « Les Noirs nous attribuent, comme les Jaunes,
une insupportable odeur de cadavre. »
? D'après les témoignages assez nombreux que j’ai pu recueillir, les
Négrilles des autres régions émettent la même odeur.
TAILLE, COULEUR, ODEUR DES NÉGRILLES 31
destinés à éloigner ou à retarder la poursuite de l’ennemi, tels le rat
musqué ou la moufette. Je n’oserais le croire !
Quoi qu'il en soit, l’odeur du Négrille persiste et cependant, com-
bien sont-elles nombreuses, les senteurs de tout genre, les relents de
toutes sortes, dans les profondeurs de la forêt africaine où, sous chaque
buisson, se croisent et s’entremêlent de chauds effluves, miasmes d’un
sol humide et empoisonné, plantes en décomposition, arums aux
exhalaisons vireuses, émanations de spathéodacées à la cadavéreuse odeur
où les mouches, amies des substances gâtées, accourent en foule, trom-
pées par une fausse senteur de leur proie habituelle. Un peu plus haut,
dans la vie intense de la frondaison, avec les arbres à odeur d’ail : ou
de poivre, chargés d'’effluves balsamiques et odorantes, avec les orchi-
dées épiphytes où l’on retrouve les senteurs de vanille, de géranium
et de combien d’autres, avec les fleurs, chacune avec son parfum vio-
lent ou doux, suave, chaud ou douceâtre, poivré, alliacé, pimenté, il
semblerait que l’odeur fugace du Négrille qui a passé, disparaïisse aussi-
tôt, mêlée et confondue à tant d’autres diverses ! Cependant, il n’en
est rien : il a passé, et pendant quelques heures, là surtout où le Négrille
a séjourné quelque temps, où il s’est arrêté, couché, un relent subsiste,
subtil, presque insaisissable, mais fumet assez perceptible cependant
pour que l’Européen prévenu et le connaïssant déjà, le reconnaisse
entre tous ; nos hommes ne s’y trompaient jamais, et plus tard, avec
un peu d’habitude, je ne m'y trompais guère. Bien des fois, j’ai vu mes
guides, le nez en l’air, renifler, sentir, puis se dire : « Un Négrille a
passé par là l »
D'’aucuns pourront traiter ces paroles d’exagération ! Cependant
je puis encore faire remarquer ici, comme j’en ai dit un mot déjà, que
les Négrilles ne sont pas les seuls à sentir : les tribus qui les environ-
nent ont aussi leur senteur propre et très particulière. Maïntes fois, j’ai
entendu mes hommes dire : Un homme de telle tribu a passé par là, et
moi-même, avec un peu d'habitude j'y arrivais également. Un man-
geur de poisson ne sent pas comme un mangeur de viande, ni un man-
geur habituel de bananes comme un mangeur de manioc !
Ce n’est pas seulement, chose curieuse, avec le nez que sentent nos
hommes, mais aussi avec la langue. Affaire de goût et d’habitude ! Plus
d’une fois, poursuivant un éléphant, j’ai vu de nos bons chasseurs
s'arrêter près d’une des larges traces laissées par la bête, se mettre à
genoux, puis passer la langue sur l’empreinte et se relever en disant :
« Voilà tant d'heures que l’animal a passé ici». Le fait est-il cité
ailleurs ? Je laisse la parole aux chasseurs.
L’odeur du Négrille n’est pas une odeur forte.
C’est une odeur fade, douceâtre, plus désagréable au bout d’un cer-
tain temps qu'aux premiers moments. Le corps du Négrille en est impré-
gné, et aussi son habitation *, ses vêtements, pour peu qu'il en aït, car
? Tel le Hua gabonensis, l’arbre vulgairement appelé Merdier et autres.
? Un voyageur (le Lieutenant Hutereau : Les Pygmées de l'Ituri\
déclare qu’on ne peut rester dans une case négrille, sans être pris à la
gorge et tousser fortement.
+
38 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
son habit, ordinairement un lambeau d'’écorce de ficus battu au pilon,
est sommaire : il ne le quitte que lorsque l’habit lui-même le quitte,
impuissant à lui demeurer uni, et encore le passe-t-il alors à la femme
qui en fera ensuite sa fille héritière en un moment de générosité. Ses
armes surtout l’exhalent fortement, et ainsi nous avons en notre pos-
session un arc de Négrille, qui si on le laisse renfermé quelque temps
dans une boîte, répand un parfum tout sui generis et imprègne ce qu'il
touche.
C'est, en un mot, une odeur... du Négrille. Elle est à lui, rien qu’à
lui, elle n’est qu’à lui, la femme en jouit aussi bien que l’homme,
indépendamment de l’âge, du temps, des circonstances.
7. Cause de l'odeur des Pygmées
Les tribus qui entourent les Pygmées, ont résolu la question d’une
façon simple : « C’est le Créateur, c’est Dieu qui les a fait comme cela.
Ïls puent naturellement. » Au fond, c’est peut-être la seule et vraie
raison. |
On pourra cependant l’attribuer en grosse part à l’huile dont ils
s’oignent le corps et, au moins en partie, qui surtout séjourne dans
leur chevelure. Cette huile, cependant, ne pourrait à elle seule, expli-
quer cette odeur, car les peuples qui les entourent s’en servent égale-
ment et ne sentent pas comme le Négrille. Dans le Congo Nord, là où
j'ai le plus vécu avec eux, ils n’emploient pas, comme ailleurs, l’huile
de l’Elæis ‘, mais bien celle que leur donnent les fruits du palmier des
marais, une sorte de Raphia *, bien plus abondante, bien plus à leur
portée. Cette huile, d’une consistance sirupeuse, et d’un beau jaune-
brun, a un parfum très spécial ou plutôt une odeur très forte. Faute
d’autre, j'ai été souvent obligé de l’employer pour les mets. Parfaite
pour le graissage des chaussures, elle joint à son odeur une saveur âcre
qui la rend parfaitement détestable en cuisine ! Je m'en servais, pour
ma part, bien à contre-cœur, maïs mes gens étaient beaucoup moins
difficiles et l’appréciaient. Quand nos Négrilles avaient eu la chance d’en
pouvoir manger beaucoup, d’en conserver assez pour s’en bin graisser
le corps, et rendre onctueuse leur chevelure laïneuse, et qu’une longue
course avait amalgamé et développé sous l’influence de la sueur leur
parfum naturel, c'était un peu fort... Mais il y avait autre chose, et pour
moi, j'attribuerais leur odeur beaucoup plus volontiers à cette autre
cause.
Il est souvent difficile aux Négrilles de se procurer l’huile de
Raphia qui demande une longue préparation. Il est une autre huile
beaucoup plus facile à trouver, très abondante partout, surtout dans
la forêt, c’est l'huile exsudée par les termites ou fourmis blanches *.
Tout d’abord, de ceux-ci, je veux dire les termites, les Négrilles font une
grande consommation : ils les mangent grillés ou passés rapidement
1 Elæis gabonensis, des Palmiers (L.).
? Raphia lædigera (Martius).
* Termes mordax.
TAILLE, COULEUR, ODEUR DES NÉGRILLES 39
dans l’eau bouillante, tout au moins quand ils en ont le temps. Mais
souvent, les prenant à pleines poignées, ils les dévorent à pleine bou-
che, surtout les œufs qu'ils trouvent particulièrement bons.
J’en ai parfois absorbé moi-même, faute de mieux. Grillé, c’est
mangeable : on s’y habitue difficilement. Cru, c’est détestable. Mais
de plus, les Négrilles, lorsqu'ils trouvent une termitière, fouillent et
recueillent soigneusement les nymphes prêtes à s’envoler. Ils les
ramassent aussi au moment où l’insecte parfait, et garni de ses ailes,
sort de la termitière et jonche aussitôt le sol, tout autour, en flots
mouvants et pressés. Ces fourmis blanches, pilées dans une marmite
et recouvertes d’eau chaude, laissent bientôt exsuder une huile blan-
che et d’un goût très particulier. Les Négrilles en consomment beau-
coup et en mêlent journellement à leurs aliments, si bien que dans
certains clans Fang, j'ai entendu appeler ces nymphes : Mbon nkü, la
graisse de Négrilles. Eux, appellent cette huile Msere. Or, et je l’ai cons-
taté maintes fois, c’est presque exactement l’odeur qui se dégage du
Négrille : tous les Coloniaux connaissent l’odeur fade et écœurante de
fourmi blanche écrasée.
Un peu d’acide formique et quelque chose de fade, de douceñtre,
de nauséabond, qui porte vite au cœur, c’est bien un peu de tout cela.
| Est-ce la seule cause ? Peut-être ! Mais si aucune de ces causes
n’est vraie, c’est que, ainsi que disent les Noirs, Nzame, le Dieu Créa-
teur, les a faits comme cela.
Dans la région du Gabon, également dans celle de l’Ituri, près
de l’embouchure de l’Ubanghi, et ailleurs probablement, les Négrilles
se servent aussi d’une huile extraite des fruits du Pentaclethra macro-
phylla *, arbre appartenant à la grande famille des Légumineuses. Par
simple écrasement et en versant dessus de l’eau chaude, on obtient
une graisse très abondante, mais que son odeur repoussante et fétide
rend pour nous impropre à tout usage culinaire. Les Négrilles s’en
servent cependant : la pulpe du fruit, écrasée, cuite et mêlée à un peu
de manioc, constitue un de leurs aliments. Ils sont d’ailleurs seuls
à en consommer. Les autres Noirs prétendent que c’est un poison vio-
lent, et dans tous les cas un fort purgatif. Je l’ai, pour ma part, essayé
à fort petite dose sur les animaux et ai pu en constater à ce point de
vue d’heureux effets ?
1 Pentaclethra macrophylla (de Bentham). Les Noirs extraient des
racines de cet arbre (Owala en fang) un émétique assez fort. Des graines
qui sont de la taille d’une petite tasse à café, noires et luisantes, on extrait
49 % de matières grasses et un alcaloïde, la Paucine, isolée par Merck en
1895. Nous retrouverons plus tard ces fruits en parlant des procédés divi-
natoires.
? La pharmacopée moderne pourrait peut-être, ainsi que l’industrie,
tirer un heureux parti de cet arbre. Très abondant dans l’hinterland ;
l’on rencontre fréquemment ses fruits ou plutôt ses gousses déhiscentes
jonchant le sol ; c’est de plus ün arbre magnifique, atteignant une gros-
séur et une hauteur remarquables (20 à 25 mètres), et dont le bois, suscep-
tible de prendre un beau poli, est dur et résisiant. Sa couleur rappelle
celle du Buiïs.
Un arbre assez voisin comme genre, l’'Erythrophleum guineense (B.).
est un poison redoutable par ses fleurs, ses fruits et sa sève.
CHAPITRE IV
Parties du corps des Pygmées
1. La tête. — 2. Les cheveux et le poil. — 3. Le nez. — 4. La bouche et
les dents. — 5. La stature. — 6. Les bras et les jambes. — 7. Résumé.
Après ces caractères principaux que nous venons d’énumérer,
taille, couleur, odeur, qui nous apparaissent comme les caractéristi-
ques, viennent un certain nombre d’autres secondaires, les uns réels,
les autres fantaisistes, signalés par les auteurs divers et les voyageurs.
Nous allons les passer rapidement en revue.
Ces caractères secondaires sont les suivants : La tête, avec la phy-
sionomie, le nez, la bouche, les cheveux, puis les épaules, le sternum,
le développement anormal de certaines parties du corps, les bras et
les jambes.
A tout seigneur, tout honneur. La tête du Négrille, d’abord.
1. La Tête
« La tête du Négrille, dit Mgr Le Roy, est grosse et ronde, doli-
chocéphale, et passant au brachycéphale à mesure que la race devient
moins pure. » Je ne voudrais pas contrevenir à cette haute autorité.
C'était admis autrefois, beaucoup moins aujourd’hui. Pour ma part, tout
au moins chez nos Négrilles, j'ai trouvé tout autant de petites têtes que
de grosses, de pointues que de carrées, de dolichocéphales que de bra-
chycéphales. Les voyageurs divers qui ont signalé les Négrilles, ont
également fort varié sur ce point, et Johnston, pour tout concilier, a
proposé, nous l'avons vu, deux types de Négrilles, l’un brachycéphale,
l’autre dolichocéphale, avec de nombreux croisements. Il y a toujours
moyen de s’arranger |
Le lieutenant Glisczinski donne les notes suivantes dont plusieurs
se rapportent aux points que nous signalions tout à l’heure : couleur
chocolat, tatouages sur le front, iris brun, très foncé à la périphérie,
mais bleu clair lorsqu'il se rapproche de la pupille, cheveux frisés épais,
PARTIES DU CORPS DES PYGMÉES AT
très noirs, cils très longs, poils doux un peu partout, tête large et haute,
occiput aplati, front large, oblique et cintré, narines très grandes; indice
céphalique, pris sur le vivant et appariant le Négrille aux sous-doli-
chocéphales : 77,1; l’indice fronto-pariétal est de 62,9.
Pour Clozel, Starr, Kéraudel, le capitaine Lebègue, le crâne est
brachycéphale, la face plate, le nez très aplati, le système pileux peu
développé. Le capitaine Lebègue dit nettement qu'ils sont dolichocé-
phales. Le P. Schmidt, d’après de nombreux témoignages, est de cet
avis, et au contraire Schwalbe le nie absolument : pour lui, ils sont :
méso- ou dolichocéphales. Enfin la mission Cottes * qui a opéré au
Cameroun chez les Babinga et nous donne sur leur langue une note assez
curieuse dont nous aurons à nous préoccuper plus tard, a une appré-
ciation particulière sur les Négrilles : 33 % sont brachycéphales, 33 %
mésoticéphales, 33 % dolichocéphales. Mais il convient d’ajouter que les
individus observés étaient au nombre de 3 ; les 3 étant, par hasard, de
type différent, cela donne bien en effet 33 % ! Mais... Aïnsi s’écrit
l’histoire |
Aussi, quand le même auteur nous dit ne pas avoir rencontré le
nez aquilin signalé par Trilles et Crampel, et ailleurs que les Négrilles
n'ont pas de langue propre, c’est, nous semble-t-il du moins, passer
facilement du particulier au général, et donner sur des observations
assez minces en somme, des conclusions bien affirmatives et bien
larges. Aussi, sans nous rallier aux deux types de Johnston, types que
déterminerait la nature du crâne, nous croyons que le type négrille est
très varié. Tout au plus pourrions-nous dire que le type brachycéphale
nous paraît plus fréquent chez les Négrilles jaunes.
Et pour en terminer au sujet de la tête, faisons, comme souvent,
appel à nos Négrilles eux-mêmes. Je regardais un jour et venais de men-
surer un Pygmée dont la tête était d’ailleurs fort grosse : « Tu regardes
ma tête, dit-il ? Elle est grosse ! » et il me cita un proverbe charmant :
Msa ndu, Ka mbor.
Plus la citrouille est grosse, plus il y a à manger dedans !
Et regardant avec dédain la femme qui se tenait près de lui et les
enfants qui jouaient à côté, il me cita un autre proverbe que je cite
tout juste : « Enfant et femme, petite tête. Qu'’y a-t-il dedans ? »
2. Les cheveux et le poil
Virchow a constaté, dit-il, chez les Négrilles africains une ten-
dance marquée à la chevelure en spirale, autrement dite, en grains
de poivre. C’est une opinion ! De façon générale, la fameuse chevelure
en « grains de poivre », dont on a voulu faire pour les Noirs une mar-
que anatomique remarquable, n’est ni plus ni moins fréquente qu’une
autre. Il y a des races noïres à cheveux longs et souples, d’autres à
cheveux petits et frisés. Mgr Le Roy observe que cette dernière façon
? Mission au Sud-Cameroun, par le Cap. Cortes, Leroux, édit., Paris.
42 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
d'implantation des cheveux est plus fréquente chez les Négrilles à
peau de nuance plus claire et paraît répondre à cette loi, dit-il, que
les cheveux frisés sont plus fréquents en Europe chez les blonds que
chez les noirs ou châtains. Nous nous permettons respectueusement
d’en douter. Question de latitude, croyons-nous.
De même d’ailleurs pour le système pileux. Quand Stanley écrit
en parlant des Pygmées : « C’était le premier noir adulte que j'eusse
encore vu : en lui passant la main sur le corps, revêtu de poils longs
de 12 mm. et plus, il nous semblait toucher de la fourrure », il exagère
fort, à moins d’avoir rencontré un phénomène particulier.
Si nous comparons en effet d’autres témoignages de voyageurs ou
ethnologues, Lebègue nous les présente comme étant peu pileux, par-
fois glabres, Johnston comme ayant des poils frisés sur tout le corps
mais noirs et peu abondants chez le type se rapprochant du Noir, ayant
au contraire, chez le type tirant sur le jaune, des cheveux de nuance
plus claire, et sur tout le corps des poils fournis et fins, mais ne ressem-
blant en rien à une toison.
Et après de nombreuses observations, nous en reviendrons nous-
mêmes aux données précédentes et en conciliant tout :
Deux types très différents de Pygmées.
Le type clair, se rapprochant du type primitif, aura les cheveux
plus clairs, parfois blonds ou rouges, ordinairement bruns ou choco-
lat, le système pileux développé, sur tout le corps, des poils fins, clairs
et abondants.
Le type sombre, se rapprochant du Nègre, aura les cheveux noirs,
et de même que le Nègre dont le système pileux est très peu développé,
et qui est souvent glabre, il aura, lui, sur le corps, des poils noirs, peu
abondants et courts.
Entre les deux types, de nombreuses variétés.
3. La physionomie
La physionomie du Négrille offre un aspect particulier qui le diffé-
rencie immédiatement. Le Nègre, son voisin, a le front large et bombé,
parfois de façon extraordinaire, surtout chez les enfants. Notre Négrille,
lui, l’a bas et droit, ou bien encore, se projetant en avant vers les
sourcils *.
À la base du front, deux gros sourcils s’étalent très touffus, se
rejoignent souvent, et ombragent fortement les yeux. Ceux-ci, par
contre, sont d'ordinaire fort beaux, grands et doux, d’un noir brillant,
parfois gris, quelquefois bleus.
1 L'indice frontozygomatique de 79,02 pour les Négrilles à front étroit,
s'élève à 80,57 chez le Fang et à 84,74 chez les Fiottes, tribu habitant
au sud de l’Equateur, région de Loango, aux arcades zygomatiques moins
relevées. Cela se traduit chez les vivants par une dépression plus ou
moins marquée au niveau des tempes, au-dessus de l’arcade zygomatique.
Cette dépression, très accusée chez les Négrilles, est presque absente chez
les Pahouïins (Mission Cottes, p. 183).
PARTIES DU CORPS DES PYGMÉES 43
« Leurs yeux, dit Lloyd *, sont d’une beauté singulière, si bril-
lants, si vifs, si remuants que jamais ils ne semblent demeurer immo-
biles une seconde pour regarder quelque chose ou fixer quelqu'un. »
Comme nous l’avons fait remarquer, on trouve deux types d’yeux
chez les Pygmées : cela dépend du type ethnique.
Les uns petits, noirs, malins, brillants, les autres roux, larges et
doux, d’une douceur timide qui rappelle celle de la gazelle. L’œil obli-
que et bridé des Bushmen ne se retrouve pas chez nos Négrilles. Comme
je l’ai noté, on trouve également des yeux gris, d’un gris assez clair :
cette nuance correspond ordinairement avec les cheveux clairs. Emin-
Pacha, ayant constaté chez eux un plissement prononcé de la peau sur le
front et autour des yeux, a voulu en faire un caractère de race. Ce plis-
sement, que j'ai également constaté, leur donne un petit air vieillot
que l’on retrouve aussi chez certains singes, mais c’est vraiment là un
caractère de bien mince importance.
Nos Négrilles ont au sujet du manque de poils une bien curieuse
explication. Ils ne diront certes pas, comme je le lisais dans un ouvrage
récent, que l’homme, tout frais émoulu du singe, a perdu ses poils À
force de se gratter ! Explication soi-disant darwinienne qui m'a tou-
jours surpris, car je n’ai jamais vu d’animaux se gratter autant que les
singes qui n’en perdent pas un poil pour cela * ! Nos Négrilles disent
tout simplement ceci : Quand Khmvum, le Créateur, eut fait l’homme,
celui-ci avait des poils « comme tout le monde ». Et en ce temps-là et
dans ce pays-là, il faisait grand froid ! Khmvum eut pitié de sa créa-
ture, et il lui apprit à faire du feu. L'homme fut très content. Mais
dans son ignorance, il s’en approcha trop et son poil flamba tout entier!
Il ne lui en resta qu’à la tête parce qu'il y mit tout de suite la main.
Et depuis ce temps, les petits des hommes naissent tout nus et sans
poils. | |
Que si cette explication ne satisfait point, comme nos Noirs
s’en contentent et ne cherchent pas plus loin, c’est tout l’essentiel !
L'espace interorbitaire est sensiblement moins grand chez les
Négrilles que chez les Bantu voisins. Ce rapport est en effet le sui-
vant : Négrilles 29,10, Bantu 29. Les yeux sont donc plus rapprochés
chez les Négrilles.
4, le Nez
Jamais grand nez, dit un proverbe, ne dépara beau visage.
Passons donc au nez.
Au-dessous des yeux, entre deux pommettes saillantes, s'étale lar-
gement le nez.
« Leur nez, dit Lloyd, est gros et court, comme celui du Nègre. »
Rien ne me paraît moins vrai que cette assertion. En effet, le nez du
1 In Duwarf land, p. 323.
* Les chiens se grattent aussi fortement, ayant d’autant plus de puces
qu'ils ont le poil long et fourni!
44 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
Pygmée diffère notablement du nez nègre auquel nous sommes habi-
tués : c’est peut-être le point le plus saïllant de leur physionomie.
Chez les Umcasserege, au rapport du commandant Serpa Pinto, le
fameux explorateur du Sud-Africain, le nez est absolument aplati sur
la figure ; Fritsch a confirmé ce caractère. La forme cata-arrhinienne
du nez serait donc un signe de race. Pour ma part, chez nos Akka,
je serais beaucoup moins affirmatif. Sans doute, vu de face, il paraît
large, épaté, descendant vers la bouche : de profil, il diffère absolument
du nez bantu ; il est busqué, souvent assez fortement et présente
une ligne coudée très accentuée. Avec les pommettes saïllantes, le profil
rappelle fort le type sémitique bien connu. J'ai ainsi relevé toute une
série de dessins exécutés par des Pygmées au charbon et au trait rouge
sur des écorces d’arbres, seul « papier » à leur disposition, ces scènes
représentant presque toutes des chasses diverses et il en est de fort
curieuses. Or, et c’est ici ce qu’il y a d’intéressant, les « artistes » ont
parfaitement saisi, avec l’aptitude particulière d’ailleurs au Noir, ce
trait distinctif de leur physionomie. À première vue, même sans la
taille, on reconnaît les Pygmées au nez fortement busqué, les Bantu
placés près d’eux au nez large et tout aplati.
Le nez, pour les ethnographes, est d'importance capitale. Beau-
coup de lecteurs peut-être, ne s’en seraient pas douté ! En tous cas,
comme nous le rappelle le D' Gravot, sur le rapport de la largeur à la
longueur du nez, chez les Négrilles le nez est très volumineux, mais
moins aplati à sa racine et moins enfoncé que dans les autres races
(Bantu) de la région *.
Les Négrilles ont le nez beaucoup plus développé en largeur que
les individus de race Bantu, et l’indice moyen 98,38 accuse nettement
une tendance vers l’égalisation de la largeur et de la longueur. Cette
largeur du nez au niveau du lobule, déjà signalée à maïntes reprises par
les voyageurs, semble pouvoir constituer un bon caractère distinctif des
Négrilles. Pour ceux qui ne seraient pas assez habitués aux mesures de
mensurations, disons simplement que 100 indiquant un nez aussi large
que long, le nez moyen des Négrilles avec 98,38 s’en rapproche fort,
que s’en éloigne le nez des Fang avec 95, plus encore les Fiottes avec
94, les femmes Dzem avec 88, indice qui se rapproche du nez aquilin.
Mais là encore, nombreuses variétés, car j’ai mensuré des Fang
dont les nez très épatés, indice 109 et même 117, n'étaient pas précisé-
ment jolis ! Il y a nez et nez !
5. La Bouche et les Dents
La bouche du Pygmée est large avec des lèvres qui, moins grosses
que chez les Nègres, donnent, suivant la remarque de Schweïinfurth, un
caractère allongé à la physionomie, d’autant que les maxillaires, très
forts et projetés en avant, forcent au contraire la lèvre à se replier
en dedans. di
1 Région du Sud-Cameroun. Races Fong, Bosyéba, Dzèm, Kombé.
PARTIES DU CORPS DES PYGMÉES 45
Les lèvres sont parfois pour ainsi dire inexistantes, surtout la lèvre
supérieure, à peine dessinée ; cette disposition donne à la bouche l’appa-
rence d’une simple fente au milieu de la face, et a permis à certains
auteurs de comparer la bouche du Négrille à celle des Simiens.
Nous avons déjà noté que les lèvres étaient roses, sans aucune
trace de pigmentation. Dans les populations bantu on rencontre au
contraire très fréquemment des lèvres tachées largement de blanc ou
de noir.
Les dents du Pygmée, saines, de grande dimension, implantées
verticalement et régulièrement, sont d’une force remarquable : par-
fois d’ailleurs, il en a besoin pour sauver sa vie. Rester suspendu à une
liane par les dents, comme je l’ai constaté plusieurs fois, tandis que les
bras sont occupés, qu’il tend son arc par exemple et vise une bête, n’est
qu'un jeu pour lui. Un jour, mon chasseur Pygmée me quémandait un
peu de tabac. Je lui en offris une « tête » tout entière, c’est-à-dire cinq
feuilles reliées ensemble par une autre, s’il voulait me montrer la:
force de sa mâchoire. Et je lui proposai de rester cinq minutes accro-
ché par les dents à la cheville de bois où je suspendais mon fusil. Or,
cette cheville était plantée obliquement à 2 mètres du sol, le long de la
paroi. Il ne fit qu’un bond et demeura suspendu par les dents seule-
ment. J'observai scrupuleusement les termes de l’engagement. Au
terme de cinq minutes, je donnai le signal et il se laissa tomber. Il me
dit simplement que si je voulais lui donner une autre tête de tabac, il
resterait beaucoup plus longtemps !
Il m'est arrivé une autre fois de proposer à un petit Négrille de
couper avec ses dents la balle de plomb d’une cartouche de fusil Gras.
Ce fut pour lui l’affaire d’une minute à peine, et elle fut coupée comme
au ciseau. D'un seul coup de dent, je les ai vus maintes fois briser
les noix de palme, dont la dureté est au moins égale à celle de nos
noyaux de pêche. Les lianes les plus résistantes sont par eux coupées
d’un coup de dent. Observons cependant que «le développement
du maxillaire inférieur est à peu près le même chez tous les Nègres
observés, et les faibles variations de l’indice ygonio-zygomatique sont
attribuables bien plus au développement variable des masséters qu’à des
modifications dans la forme ou la puissance de l’os. A ce point de vue,
les Négrilles ont très nettement le diamètre bi-goniaque le plus réduit
(72,08), tandis qu'il est de 74,89 chez les Fang et 77,72 chez les
Fiottes. Les Pygmées ont donc un appareil masticateur beaucoup plus
développé en largeur, et ceci peut paraître quelque peu étonnant, en
raison de tout ce qu'on a dit de l’alimentation des Négrilles et de la
grande puissance de leurs mandibules » (Mission Cottes.) La fonction
ne crée pas toujours l’organe !
J’ajouterai ce dernier trait qui pourra paraître quelque peu
incroyable. À beaucoup de Négrilles, je n'aurais certes pas voulu
confier mon fusil avec le pari qu'ils n’en aplatiraient pas le canon avec
leurs dents ! je le leur ai vu faire, en effet, avec les fusils de traite
des Pahouins, fusils de traite, il est vrai, c’est-à-dire au canon en fer
46 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
forgé de mauvaise qualité, mais d’une épaisseur encore fort respectable.
Des dents de fer, c’est bien le cas de le dire !
La tête du Pygmée est portée par un cou fort et musculeux, géné-
ralement trop court : aussi a-t-il l’air d’avoir la tête rentrée entre les
épaules. Ce caractère n’exisie pas chez les femmes qui l’ont au contraire
souvent fort mince et délicat : je me rappelle toujours avoir excité une
joie profonde chez une fillette d’une quinzaine d’années en lui offrant
comme collier qu’elle mit d’ailleurs aussitôt, un gros anneau de cuivre
qu’une femme fang quelques jours auparavant avait retiré de sa
cheville pour me le vendre. Toutes les femmes du clan contemplaient
la jeune fille avec envie : jamais, de fait, elle n’eût osé rêver pareille
richesse qui représentait une valeur pécuniaire presque égale à la sienne
propre; du moins, son père me le faisait clairement entendre et aurait
bien voulu le lui reprendre.
6. La Stature
La largeur relativement trop grande des épaules serait un autre
signe de race. Pour ma part, je ne l’ai pas constaté ; d’une façon géné-
rale, les Pygmées, et j’en ai vu beaucoup, comme je l’ai dit déjà, m'ont
paru bien bâtis, et ordinairement, ce sont de beaux petits hommes.
En vieillissant, lorsque le tronc s’affaisse, la largeur des épaules peut
alors surtout paraître exagérée. Souvent aussi, dans nos races, chez les
hommes de petite taille, les épaules sont larges, et quelquefois même le
paraissent plus qu’elles ne le sont en réalité. J’ai constaté chez plusieurs
Négrilles une largeur d’épaules supérieure à 0,37, ce qui aurait dû don-
ner une taille de 1 m. 66 à 1 m. 70 tandis qu'ils en avaient en réalité
une inférieure à 1 m. 40.
De mes deux chasseurs habituels, 1réh ! avait 0,39 d’épaules, ce
qui supposerait 1 m. 80, il avait en réalité 1 m. 36 ; le second, Ewähe ?,
était un petit homme de 1 m. 28, parfaitement bien constitué, et même
de formes élégantes. Ses mains et ses pieds étaient ceux d’une fillette de
12 ans.
L'arrêt dans le développement du sternum serait également un
caractère particulier aux Pygmées. Tel est au moins l’avis de plusieurs
auteurs, entre autres de von Hellmuth, Pankow et de Meuse. Virchow
hésite, et cette particularité est due jusqu'ici à des constatations parti-
culières relevées sur quelques squelettes de Bushmen du musée de
Berlin. Pour notre part, nous ne saurions nous prononcer, et la poi-
trine des Négrilles vivants que nous avons observés nous a paru exac-
1! Jréh, le Rotang. Ewdhe, le merle métallique ou le Foliotocole. Ces
noms étaient traduits littéralement en Fang, Esôñ et Kirodkè. On voit la
différence des deux langues.
PARTIES DU CORPS DES PYCMÉES 47
tement la même que celle des Bantu, peut-être cependant plus forte et
plus accentuée en avant.
Schweinfurth a voulu faire du développement anormal de l’abdo-
men chez les Négrilles un signe particulier de race. C’est là, comme
on l’a formellement reconnu depuis, un phénomène particulier dû uni-
quement à la nourriture, et qui disparaît d’ailleurs aïnsi qu'on l’a
constaté, avec une alimentation plus substantielle.
D'ailleurs, ce développement, ou plutôt cette extension facultative
de l’abdomen, existe chez tous les Noirs. Tous ceux qui ont vécu en
Afrique ont pu constater la distension énorme de l’abdomen chez les
enfants dès qu'ils avaient absorbé une forte quantité d’aliments et sur-
tout de bananes. Cette distension disparaissait d’ailleurs avec la cause
qui l’avait provoquée.
Etant une fois à la chasse avec mes jeunes catéchistes, j'avais tué
sept pélicans d’un poids moyen de 12 à 14 kilos. Ne voulant en con-
server que le plumage et ne goûtant nullement leur chair coriace, hui-
leuse et sentant fort le poisson, j’en avais fait cadeau aux jeunes gens.
Il pouvait être cinq heures du soir et ils étaient huit. Ils les firent.
cuire aussitôt et mangèrent une partie de la nuit. Lorsque, le lendemain
matin, je donnai le signal du départ, ils me supplièrent de leur donner
repos ! Des sept pélicans, il ne restait que les plumes et quelques os
bien nettoyés ; tout le reste, y compris les boyaux, y avait passé avec
accompagnement de manioc, de bananes, de patates douces et d’huile
de palme. Aussi leur abdomen était-il fortement distendu !
Le développement anormal de l’abdomen est donc un caractère
pathologique individuel. Il est fréquent, pour ne pas dire, constant,
chez les mangeurs de terre ou plutôt de cette sorte de stéatite ou de
terre au goût douçâtre, imprégnée de magnésie, que l’on consomme
en cas de disette et faute d’autres aliments ou par suite, chez quelques-
uns, d’appétit morbide et d’instincts dépravés et pervertis, mais c’est.
simple accident. On trouve des Pygmées à gros ventre, mais dans nos
races européennes, ce phénomène est loin d’être rare !
Le développement anormal ou la polysarcie des seins, particuliè-
rement chez les hommes, est un phénomène du même genre auquel on a
attribué beaucoup trop d'importance, ainsi qu’à la stéatopygie dont on
a assez souvent parlé et qui cependant est beaucoup plus particulière.
Je l’ai constatée moi-même chez beaucoup de femmes et chez les
femmes seulement. C’est déjà la remarque qu'avait faite Le Vaillant ‘ en
la distinguant soigneusement du phénomène de même genre observé
chez les Hottentotes : « Ce qui m'a singulièrement surpris, dit-il, c’est
cette énorme croupe naturelle que portent les femmes houzouanas et
qui, pareille à ces « tournures postiches * » qu’avaient adoptées, il y a.
* Voyages de F. Le Vaillant dans l’intérieur de l’Afrique, 1782.
* Mode renouvelée encore voilà quarante ans!
48 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
quelques années, les Françaises, les distingue de tous les autres peuples
sauvages ou policés qui sont connus.
» J'avais déjà eu plusieurs fois occasion de remarquer que chez
les Hottentotes, en général, à mesure qu’elles avancent en âge, continue
Le Vaillant, la partie inférieure du dos se renfle et prend un accroisse-
ment qui sort des proportions qu'elle avait dans leur jeunesse. On
pourrait croire que chez la femme houzouana, le gros derrière du sexe
n’est que la croupe hottentote, plus renflée et portée à l’extrême. Mais
je ferai observer que chez les premières c’est une excroissance tardive
ou en quelque sorte une infirmité de vieillesse, tandis que chez les autres
c’est une difformité de naissance, un caractère originel.
» D'abord, en recherchant moi-même la cause de ce phénomène,
je l’attribuai à une cambrure extraordinaire de l’épine dorsale, ou à
une proéminence des lombaires et du sacrum qui, se projetant en: avant,
rendaient cette partie très saillante et jetaient les hanches hors de leur
aplomb. Mais des observations très décisives me convainquirent bien-
tôt du contraire. Les os qui forment la charpente du bas des reins,
étaient dans leur situation naturelle ; aucune des vertèbres n'était
déjetée, et ce croupion allongé n’est qu’une masse graisseuse et charnue
qui, à chaque mouvement du corps, contracte une oscillation et une
ondulation fort singulières. |
» J’ai vu une fille de trois ans entièrement nue, comme le sont
à cet Âge toutes celles des sauvages, jouer et sauter devant moi pendant
plusieurs heures. Je la plaignais d’être chargée de ce gros paquet qui me
paraissait devoir gêner ses mouvements, mais je ne m'apercevais pas
qu'elle en fût moins libre. Quelquefois, pour s’amuser d’un jeune frère
avec lequel elle jouait, elle marchait à pas comptés, puis appuyant for-
tement le pied contre la terre, elle communiquait à son corps un ébran-
lement qui faisait remuer son postiche comme une gelée tremblante.
Le bambin cherchait à l’imiter, mais n’en pouvant venir à bout parce
qu'il n’avait point ce gros derrière qui n’est propre qu'au sexe, il se
dépitait d’impatience, tandis que sa sœur riait à gorge déployée.
» Les mères portent sur les reins, comme nos mineurs, une peau
qui leur couvre la partie postérieure, maïs qui étant mince et flexible,
se prête au trémoussement des chairs et s’agite comme elles. Lorsqu'’elles
sont en marche, et qu’elles ont des enfants encore trop petits pour les
suivre, elles les placent sur leur croupe. J’en ai vu une courir ainsi,
et l’enfant âgé de trois ans et posé debout sur ses pieds, se tenait der-
rière elle, comme un jockey derrière un cabriolet. »
Pour ma part, malgré l’affirmation si précise de Le Vaillant, je
n'oserais de ce signe faire un caractère spécial de race, car si j'ai ren-
contré des femmes pygmées ayant ce caractère, j'en ai également ren-
contré, et peut-être en plus grand nombre, qui en étaient totalement
dépourvues. Ce ne serait donc qu’un signe particulier à certaines tri-
bus de Pygmées.
PARTHÆS DU CORPS DES PYGMÉES 49
7. Les Bras et les Jambes
L’avant-bras frappe par sa longueur chez les Pygmées et descend
plus bas que chez l’Européen, sans pourtant atteindre le genou. De
nombreuses races nègres offrent également ce caractère. « Les Hou-
zouanasses ont la main et le pied très mignons, leur bras est d’une
forme ravissante et ces parties de leur corps sont vraiment parfaites »
(Le Vaillant). Les doigts sont longs, très fins, et fort bien détachés
(Mgr Le Roy).
Les jambes, sans être difformes, sont généralement trop courtes.
Le mollet, peu développé et trop haut placé, les rapproche de la race
nègre, ainsi que le calcaneum projeté en dehors. Le pied est large et
court, comme celui de tous ceux qui marchent toujours nu-pieds, et
l’orteil, très détaché, est loin d’être cependant opposable, comme on l’a
dit parfois, chose très fréquente chez tous les Noirs, habitués dès
l’enfance à se servir de leurs doigts de pieds pour ramasser les objets.
On sait d’ailleurs combien ces organes sont en quelque sorte atrophiés
chez les Européens, habitués à les tenir toujours renfermés dans des
chaussures, et par contre l’habileté singulière qu'ont montrée à s’en
servir certaines personnes que la nature avait privées de leurs bras et
de leurs mains. Si chez les Négrilles, l’orteil est plus détaché et plus
habile à saisir les objets, loin d’être un caractère de race, c’est plutôt
à la fois un phénomène atavique et personnel dû à leur habitude cons-
tante de s’en servir, surtout pour s'élever dans les arbres, en s’aidant
des lianes. J’ai vu maintes fois des Négrilles grimper ainsi le long des
troncs les plus gros et les plus élevés, sans aucune branche, profitant
de la moindre saillie de l’écorce, des plus petites lianes adjacentes.
8. Résumé
En résumé, comme on le voit, sauf sur les traits du visage et la
tête, sur laquelle on est assez d’accord, une assez grande divergence
règne sur les traits distinctifs du Négrille. Nous avons pour notre part
insisté sur les traits principaux. D'ailleurs Crampel a rencontré, en les
traversant très rapidement il est vrai, une partie des clans avec les-
quels nous avons nous-même vécu. Le portrait qu’il en donne n’est
pas tellement différent du nôtre : « Les Bayagas sont des naïins, com-
parés aux Mfans dont la taille est souvent de 1 m. 75 à 1 m. 80 : ce
sont de petits hommes si l’on regarde simplement leur moyenne que
j'ai trouvée de 1 m. 40... (Crampel exagère un peu : la taille du plus
petit soldat admis à servir est de 1 m. 52, et l’on sait combien ceux là
paraissent petits ! Or, un Pygmée aurait presque la tête de moins !) Ils
sont gros, trapus, bien proportionnés, musculeux. La couleur de leur
peau est dans les bruns jaunes : leur pilosité est développée sur tout
le corps. À première vue, les détails physiques qui chez eux frappent
le plus sont : la proéminence des arcades sourcilières, la grande épais-
seur des sourcils sans intervalles, la saïllie des pommettes. Vu de profil,
le nez est généralement plutôt busqué et forme une ligne coudée ; vu
4
50 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
de face, il paraît large et descend bas vers la bouche. Le cou est très
court, la tête rentrée dans les épaules, la poitrine large et bombée, le
bras fort, le poignet gros (nous l’avons au contraire constaté très fin, la
la moyenne ‘ étant 0 m. 13 à 0 m. 16 ; un seul égalait 0 m. 19). Les
jambes sont cagneuses, la saillie du talon est assez marquée, l’attache
du pied très grosse (constatée par nous très fine, ce que remarque
également le D' Poutrin). À l’état de repos, les Bayagas ont générale-
ment les pieds en dedans et le genou a l’air de se continuer par le
mollet et le pied tout d’une pièce.
» Un caractère physionomique domine les autres ; c’est une expres-
sion habituelle de peur, d’effroi même, qui fait que lorsqu'on les exa-
mine, les Bayagas gardent la tête basse et semblent trembler. Néan-
moins leur curiosité doit être très grande, car lorsque, en causant avec
eux, je détournais la tête pour les fixer ensuite brusquement, je voyais
tous les yeux fixés sur moi *. »
Bien que la plupart de ces traits soient vrais, ajoutons néanmoins
qu'ayant refait lentement et à loisir le voyage de Crampel, nous avons,
sur notre route, rencontré le même clan. Il se composait seulement de
deux familles, comprenant 17 individus, mâles et femelles, réduits à
l’état de servage absolu par la puissante tribu fang près de laquelle ils
vivaient, et dont le chef voulait absolument me donner une petite fille
et un garçon en échange de quelques brimborions, car, disait-il : « Ça,
on en a tant qu'on en veut ! les femmes en ont tous les ans ! » Tandis
qu’un cabri se vendait trente capsules, et un beau coq cinq,
on nous proposait un négrille pour quinze et une fillette pour douze ;
on l'aurait eue à moins encore ! Mais hélas, comment les ramener
à la côte ?
En résumant à peu près tout ce que nous venons de dire, donnons,
d’après Gliszinski et Wissmann, observateurs consciencieux et de valeur,
ce portrait du Négrille.
Gliszinski a observé les Négrilles du Cameroun, appelés Bojeli, ou
Bakina en langue Yaunde, et par dérision par les Nègres, Bëk, c’est-
à-dire « les Singes ».
« Ils sont, dit-il, de couleur chocolat clair, portant tatouages au
front, l'iris est brun très foncé à la périphérie, bleu clair autour de la
pupille. Les cheveux sont frisés, épais, très noirs, les cils très longs. Le
corps est en entier recouvert de poils drus. La tête est large et haute,
l’occiput aplati, le front large, oblique, cintré, les narines très grandes.
L'indice céphalique, pris sur le vivant, les range avec 77,1, parmi les
sous-dolichocéphales, l’indice frontopariétal 62,9, la taille 1,24. »
Wissmann donne ce portrait d’une enfant de 12 ans : « La peau
couléur chocolat brun, n° 4 de l’échelle chromatique de Radde, les
1 L'indice moyen des bras est de 47 environ, chez les Négrilles, de
45 chez les Fang, de 43 chez les Européens. Ce serait donc un bon carac-
tère distinctif des Négrilles. D'une façon générale, on peut dire qu'avec
leur petite taille, ils ont les bras d’une longueur égale à ceux des Noirs de
grande taille.
? Harry Auts, À la conquêle du Tchad.
PARTIES DU CORPS DES PYGMÉES 51
cheveux noirs très frisés, le visage de coupe ovalaire, les yeux saillants,
aux iris très noirs ; les diamètres crâniens 192 et 193 donnent un indice
dolichocéphale 72,39. La hauteur du crâne les range parmi les hypsi-
céphales, à face mésoprosope. L'indice facial, d’après la hauteur nasio-
mentonnière, est de 87,30. Le nez est court, aplati, l’indice nasal égale
86,36 ; la bouche est grande, les lèvres épaisses et proéminentes. »
Enfin, d’une longue étude sur les races inférieures, le savant Topi-
nard conclut ; « Les races inférieures doivent avoir le thorax plus res-
serré d’un côté à l’autre et plus aplati d’avant en arrière. » C’est préci-
sément le contraire qui se présente chez les Négrilles, d’où logiquement
on devrait les ranger parmi les races supérieures ! Après tout, ce fut
peut-être voilà quelques milliers d'années.
En somme, nous avons essayé de dégager les traits principaux du
Pygmée et espérons y avoir réussi. Ce n’est pas le « beau petit homme »
que certains y ont voulu voir, ce n’est pas non plus l’espèce de monstre,
grosse boule surmontée d’une petite, le tout monté sur deux échasses,
que d’autres ont dépeint.
Avec le D’ Poutrin, nous dirons ‘ :
« Les Négrilles, rares survivants de la race qui occupait autrefois
une grande partie du Continent noir, ont un type physique qui leur
est propre, irréductible sur de nombreux points à celui des Bantous. Il
peut être dû à une longue adaptation au milieu spécial de la forêt et est
caractérisé par le grand développement du tronc en hauteur, la grande
longueur du membre supérieur, la brièveté du membre inférieur et en
outre par un type facial particulier. Quand à la brachycéphalie dont on a
fait autrefois la propriété exclusive des Négrilles, il est actuellement
démontré que si elle existe bien chez eux, en réalité, elle ne leur est pas
un caractère spécial et que ces indigènes offrent, par surcroît, des cas
indéniables et fréquents de dolichocéphalie. »
À ces observations très justes d’un savant réputé, nous avons ajouté
la division en deux types ethniques assez divergents et l’odeur particu-
lière. On ne saurait, je crois, dans l’état actuel de nos connaissances,
demander davantage.
Le Négrille est donc tout simplement un homme, un petit homme.
" Cf. le témoignage de Cureau dans ses Sociétés primitives de l'Afrique
équatoriale, p. l4 :
Les Négrilles, derniers restés de la race autochtone, remarquables,
chez les sujets les moins altérés, « par leur prognathisme, la saillie de la
mâchoire supérieure, et au contraire, l’effacement du menton, par la briè-
veté de leur taille, la longueur relative des membres supérieurs, leur cou-
leur marron très clair, le duvet blond répandu sur le corps entier, enfin
par leur intelligence arriérée et par leur humeur craïintive et farouche. »
Les deux derniers traits ressortent évidemment d’un observateur qui n’a
point vécu avec eux, ne parlait pas leur langue. Quand on amenait des
Négrilles devant M. Cureau, administrateur et gouverneur des colonies,
tels jadis d’humbles esclaves devant un puissant Seigneur, on peut affir-
mer qu'ils n'étaient guère en possession de leurs moyens, mais bien plu-
tôt disposés à ne rien dire, craignant tout, et voulant surtout se sauver !
Et c’est presque toujours le cas. Le Blanc, pour eux, est un être terrible,
un mort, un revenant !
52 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
Il appartient à une race plus petite que les autres races humaines,
‘ayant ses défauts de conformation physique, et aussi ses qualités. Et
encore ses défauts sont-ils probablement plus apparents que réels,
ressortant notre manière de voir. En réalité l’adaptation à la vie que
les circonstances et l’habitat lui ont imposée, peut-être depuis des
millénaires, en est probablement la principale cause.
En tout cas, j’ai compté parmi eux beaucoup et de bons amis. Je
leur ai témoigné de l'affection, une vraie affection et, reconnaissants,
ils me la rendaient bien ! Ils m'ont parfois tiré de passes difficiles, et
dans le danger, loin de fuir et de m’abandonner, je les ai trouvés à
côté de moi. Malade, ils m'ont soigné avec dévouement, aussi bien
qu'ils le pouvaient. Et eux, si pauvres, si dénués de tout, à qui tout
faisait envie, ils n’ont jamais rien -pris que ce que je pouvais leur
donner. Rien que cela les met bien au-dessus des animaux, bien
au-dessus des races qui les entourent, les oppriment, les méprisent et
les tuent, bien au-dessus de beaucoup d’Européens que j'ai rencontrés
sur mOn chemin. |
CHAPITRE V
Caractères corporels voulus par les Négrilles
1. Le tatouage. — 2. Mutilations volontaires ou ethniques. — 3. L'épilation
Parmi les caractères volontaires, on ne pourrait guère ranger que
les suivants : 1° le tatouage : 2° certaines mutilations volontaires ou
ethniques ; 3° l’épilation partielle ou totale.
_ ‘1. Le tatouage
Contrairement à toutes les tribus qui les entourent, les Pygmées,
tout au moins ceux que nous connaissons, ne se tatouent jamais et
ne portent aucune marque sur les joues ou la figure. Maiïntes fois, j'ai
demandé aux Négrilles pourquoi ils n’imitaient pas leurs voisins. La
réponse a toujours été la même. Avec un profond dédain, le Négrille
me répondait : « Se tatouer, oh! non, jamais, c’est manière de sauvage! »
Tant il est vrai que tout sauvage trouve encore plus sauvage que lui!
Par contre, lorsque j'interrogeais les Fang sur les raisons de leurs
tatouages, ceux au moins qui ne ressortaient pas du totem et par
conséquent signe de clan ou de tribu, ils me répondaient immédiate-
ment : « Pourquoi nous portons des tatouages ? Maïs c’est pour faire
« beau » ! » Si je leur objectais l’exemple des Négrilles, leurs voisins,
ou des Européens qu'ils avaient vus, avec un sourire malicieux à mon
adresse, ils répondaient : « Nos pères nous ont appris à agir ainsi ! Les
singes, eux non plus, ne se font aucune marque, aucun tatouage ! »
Cependant, j'ai vu également les Négrilles porter des tatouages
dans plusieurs circonstances particulières.
Ainsi, lorsque le chef d’un clan a été frappé par la foudre, c’est
une marque indubitable que le Dieu d’en haut, le Créateur suprême,
est violemment irrité contre eux. Il faut immédiatement l’apaiser par
une série de sacrifices, et dans ce cas, pendant une série de lunaisons
dont le nombre est déterminé par l’Awa ou sort des jetons, le clan
frappé dans son chef porte le deuil et des tatouages particuliers, longues
54 . LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
raies blanches ou jaunes, signe de tristesse, sur les joues et le haut du
corps. Lorsque la série des lunaisons est expirée, après une cérémonie
expiatoire accompagnée de danses et de chants, un animal pris vivant
au piège, généralement une antilope, est sacrifié, et avec son sang, on
efface ou on fait du moins le simulacre d'effacer les marques de deuil.
Comme nous le verrons plus loin, l’enfant né au moment où appa-
raît l’Arc-en-Ciel Kwa porte également un tatouage particulier.
Il arrive souvent aussi, comme nous l'avons vu, que des femmes
pygmées sont rendues mères par des Fang qui de gré ou de force les
ont enlevées. Si de cette union naissent des enfants, il arrive fréquem-
ment que les autres femmes du mari ou l’une ou l’autre de ses proches,
imposent au nouveau-né, surtout si c’est une fille, les marques habi-
tuelles qui souvent leur sont imposées à elles-mêmes dès le plus bas
âge. Ces marques, qui ne sont pas un signe de tribu, mais simplement
destinées à rehausser la beauté, consistent ordinairement en une série
de lignes courbes ou brisées, s’enroulant au-dessous des seins et autour
du nombril. Sous leurs entrelacements le ventre disparaît parfois tout
entier. Ces dessins ne sont pas peints ou produits par l'application de
sucs végétaux, mais profondément incisés, la peau ressortant ensuite
en bourrelets. Plus tard, les femmes pygmées, rendues au clan, ne
sont nullement fières de ces marques, bien au contraire, et si elles
n'étaient pas indélébiles, les effaceraient fort volontiers.
Enfin, il arrive parfois qu’un chef fang veuille montrer à un clan
négrille sa prise de possession et, de gré ou de force, impose aux jeunes
gens la marque de la tribu. Le fait est assez rare, car dans ce cas, dès
qu'aura disparu le chef du clan négrille, auquel on n’impose pas d’ail-
leurs personnellement cette marque, et qui se laisse acheter, le clan,
obéissant à un autre chef, s’empresse de déguerpir et de se donner à
un autre chef de tribu, ordinairement ennemie de la première. Ainsi
les fugitifs trouvent-ils immédiatement protection et abri assuré, en
échange de la moitié du produit de leur chasse.
C’est à ces diverses raisons qu'il faut attribuer les tatouages signa-
lés par Mgr Le Roy et de nombreux voyageurs chez les Négrilles. Toute
autre raison donnée est, à notre avis du moins, erronée et fausse ”.
Je n'ai constaté nulle part de tatouages totémiques ou de tatouages
de clan, chose fort étrange quand on songe que ces tatouages sont pra-
tiqués dans toutes les tribus au milieu desquelles vivent les Négrilles, et
élevés à la hauteur d’une institution nationale.
? Si le clan fang possesseur arbore en certaines circonstances de joie
ou de deuil, victoire par exemple ou mort du chef, des tatouages ou pein-
tures spéciaux et absolument transitoires, il arrive que le clan négrille
asservi prenne, en tout ou en partie les mêmes marques. C’est tout à fait
exceptionnel. De ce qu’un explorateur a donc vu des Négrilles tatoués, en
conclure à un usage général, est absolument erroné.
CARACTÈRES CORPORELS VOULUS PAR LES NÉGRILLES 55
2. Mutilations volontaires ou ethniques
Farini signale chez les Mkabba du lac Ngami la mutilation volon-
taire de la dernière phalange du petit doigt de chaque main comme
signe distinctif de la tribu. C'est coutume locale. Mgr Le Roy signale
également chez les Ba-bongo du Haut-Ogowé l’amputation de la pha-
lange du petit doigt aux enfants qui naissent si l’enfant qui les a pré-
cédés, et surtout le premier-né, a succombé. C'est là, à mon avis,
coutume locale ou due à un ordre du sorcier de la tribu, afin de détour-
ner la colère des esprits. J'ai retrouvé cette coutume aussi bien chez
les Fang * que dans quelques clans Pygmées. D'autres, au contraire,
l’ignoraient totalement. Le bout du doigt coupé était alors soigneuse-
ment enveloppé dans une feuille d’arum et la mère allait la nuit,
seule, et en se cachant, l’enterrer près du corps de l’enfant défunt.
Cette coutume porte le nom d’afara, la réunion. A toutes mes questions,
on a toujours répondu que les esprits étaient méchants, que c’étaient
eux qui avaient tué le premier-né, et qu’en leur donnant ainsi une frac-
tion du corps de l'enfant, ils étaient satisfaits et leur colère détournée.
Le petit membre est détaché avec un instrument spécial, soigneu-
sement aiguisé et nommé msil (mfa’k en fang). Aucune goutte de
sang ne doit tomber à terre : ce serait attirer les plus grands malheurs
sur la tête de l'enfant. Le doigt, aussitôt mutilé, est plongé dans l'huile
bouillante qui donne une cautérisation rapide et il est ensuite enveloppé
de terre humide. L'huile qui a servi, les quelques gouttes de sang et
la terre humide sont pétries ensemble. Puis le père en façonne une
figurine grossière qui reçoit le même nom que l’enfant. Tandis que
l’enfant véritable est furtivement enlevé de la case, conduit dans la
forêt et caché sous un amas de feuilles, la mère présente le sein à la
petite figurine, la berce, l’enveloppe et chante une mélopée monotone
et très particulière. Le soir venu, elle va, comme nous l’avons dit plus
haut, l’enterrer près du premier-né.
En cas de deuil du mari, les femmes du défunt se scarifient et
pratiquent également l’amputation d’une phalange. Nous en reparle-
rons plus loin, lorsque nous exposerons la vie religieuse.
Dans certains cas, lorsqu'il s’agit de choses d'importance à obtenir,
les Pygmées sacrifient une ou plusieurs phalanges d’un doigt de pied.
Nous aurons également occasion d’y revenir dans la vie religieuse.
Quant à la circoncision, également mutilation ethnique, nous la
rejetons à la partie religieuse, à laquelle, nous semble-t-il du moins,
elle se rattache davantage. |
3. l'épilation
Comme nous l’avons vu, le Négrille gabonais, de même que tous
les autres Négrilles, a un système pileux plus ou moins développé, sui-
vant le type ethnique, jaune ou noir, auquel il appartient, maïs non
? Cette même coutume est signalée par d’autres explorateurs.
56 LE PYGMÉE DANS SA VIE PHYSIQUE
certes au point de ressembler à une fourrure, comme le disait Stanley,
et même chez les Pygmées de l’Ituri, là où le journaliste américain a
passé, ce fait n’a pas été constaté par d’autres. Marche signale que les
Négrilles rencontrés par lui chez le chef des Bakandé s’épilent les sour-
cils. C’est là, non une coutume générale comme le dit le voyageur
lui-même, non plus, à mon avis du moins, une coutume locale, prise ..
à l’imitation du clan voisin, mais, je crois, une opération particulière et
isolée faite dans un but précis. J'ai constaté le même fait chez un de
mes Négrilles. Et comme je l’interrogeais sur cet acte que je n'avais
pas remarqué la veille :
— Ah! me répondit-il, après s’être fortement laissé prier et m'avoir
tout d’abord affirmé que c'était pur caprice, puis que c'était pour être
plus « joli », enfin pour mieux y voir, c’est que je vais me marier.
— Mais, un tel s’est bien marié, lui aussi, et n’a pas enlevé ses
sourcils !
— Oui, mais lui, la jeune fille en voulait bien, tandis qu’elle, elle
_ne veut pas de moi.
Ce qui, soit dit en passant, montre que, lorsqu'il s’agit de leur
mariage, les jeunes filles négrilles ont leur mot à dire, ou bien encore,
qu’à tout prendre, bien que pouvant les acheter et le faisant de fait,
les jeunes gens préfèrent encore que l’amour soit de la partie. Qui
oserait les en blâmer ? Comme dit encore l’expressif proverbe pygmée :
« Femme méchante et fourmi brûlante, c’est tout un ! »
Or, la fourmi noire brûlante, ntuntul en fang, oso en pygmée, pique
de façon atroce et le membre piqué reste engourdi plusieurs heures. Je
l'ai éprouvé et en sais quelque chose! Naturellement on s’en gare
comme de la peste !... Et...
« Femme méchante et fourmi brûlante, c’est tout un. »
Revenons à notre petit homme.
— Alors ? |
— Alors, j'ai fait le remède ngo. Oui ! quand elle aura avalé un
poil de mes sourcils, ce sera chose faite. Elle m’aimera !
Admirons la confiance du Négrille. J'ajoute qu'ayant déterminé
mon petit ami à me livrer tout au long son secret, j’en ai pris soigneu-
sement note, mais que, lui ayant promis une discrétion inviolable….
Taisons-nous donc !!
J'ai constaté depuis pareil usage chez les Fang, jeunes hommes
et surtout jeunes filles, dans la composition très particulière et diffi-
cile à décrire tout au long des philtres « amatoria ».
Mais nous voici arrivés aux termes de cette longue et pourtant
nécessaire énumération des caractères qui placent le Négrille à un degré
complètement à part dans l’échelle des races humaines et le distinguent
! Qu'il nous suffise de dire que le « remède » comporte également un
échantillon de tous les liquides pouvant exsuder du corps humain, sueur,
sang, salive, urine, mucosités, etc.
CARACTÈRES CORPORELS VOULUS PAR LES NÉGRILLES 57
de toutes. Nous connaissons maintenant le Négrille, décrit, sinon scien-
tifiquement comme avant nous l'ont fait, et M. de Quatrefages jadis,
puis Mgr Le Roy et avec beaucoup plus d’autorité le P. Schmidt et
d’autres, mais plutôt de visu. Au moins avons-nous tenté de le « cam-
per » devant le lecteur.
DEUXIÈME PARTIE
Le Pygmée dans sa Vie religieuse
Introduction. — Pourquoi commencer par la Vie religieuse.
Chapitre premier. — Nature et Propriétés de Dieu d'après le Pygmée.
Chapitre Il. — Relations du Créateur avec l'Homme.
Chapitre II. — Relations de l'Homme avec Dieu. Le Culte.
Chapitre IV. — Mythologie et Culte des Astres.
Chapitre V. — Esprits Inférieurs et Mânes en général.
Chapitre VI. — Esprits inférieurs de la Nature.
Chapitre VII. — Esprits vivificateurs (Ames).
Chapitre VIII. — Le Totémisme chez les Négrilles.
Chapitre IX. — L'Homme du Culte dans son rôle de Prêtre.
Chooitre X. — L'Homme du Culte dans son rôle de Consécrateur
Chaoitre XI. — L'Homme du Culte dans son rôle de Médecin.
Chapitre Xi. — L'Homme du Culte dans son rôle de Devin.
INTRODUCTION
Pourquoi commencer par la Vie religieuse
Lorsque j'écrivais cette étude, je voulais, m'inspirant d'études
similaires sur d’autres peuples, aborder les points de vue suivants.
Ayant, je le disais plus haut, « campé » le petit homme devant le lec-
teur, comme si, tout d’un coup, il surgissait de la forêt profonde et se
livrait, passif, à l’examen, je voulais donc faire connaître son nom et
sa race, pourquoi on l’a nommé ainsi, étudier sa langue, puis son
habitat, sa demeure, le prendre dans sa vie familiale, le suivre à Ja
pêche, à la chasse, décrire les grandes circonstances de sa vie et enfin
aborder, pour finir, sa vie religieuse beaucoup moins connue et étudiée,
parce que là surtout il ne se livre pas et demeure « secret ».
Aïnsi font presque tous les auteurs. Et voici que j’ai changé d'idée
et de plan.
Pourquoi ?
D'aucuns, rares, il est vrai, rapprochent le Négrille du singe, le
disent de ses descendants, ou tout au moins le proclament chaînon
intermédiaire entre l’homme et le chimpanzé. Du premier coup, mon-
trons le fossé immense, à jamais infranchissable, qui sépare Pygmée et
singe : personne n’a osé prétendre que les singes prient ! Et les auteurs
matérialistes dont nous venons de parler, moins encore que tout autre |
Eh bien ! montrons que ce petit homme prie, au sens le plus élevé du
mot. Qu'il se courbe respectueux devant son Créateur, lui rend un
culte, lui offre des sacrifices !
Et puisque sa vie religieuse, la plus belle après tout, est moins
étudiée parce que moins connue, étudions-la tout d’abord. Elle déborde
d’ailleurs et exerce son action et son influence sur tous les actes de
son existence. Il ne sera donc pas inutile, et peut-être plus intéressant,
de le faire connaître d’abord sous cet aspect de sa vie profonde, de sa
vie intime, c’est-à-dire de sa vie religieuse.
CHAPITRE PREMIER
Nature et Propriétés de Dieu
1. Lignes générales de la religion des Pygmées. -— 2. Noms de Dieu. --
3. Dieu nous a quittés. — 4. Dieu créateur. — 5. Divers mythes sur
la création non authentiques. — 6. L'’hahitat de Dieu. — 7. Le pro-
blème du bien et du mal. —- 8. L’immortalité divine.
1. Lignes générales de la Religion des Pygmées
Quelles conceptions le Négrille se fait-il du monde sur- ou supra-
naturel, quelles sont ses croyances primordiales : tel est le sujet que
nous devons maintenant aborder.
Résumant de nombreuses conversations avec eux, voici tout au
moins les points principaux qu'il nous est permis d’affirmer.
Et cela combien de fois l’avons-nous entendu dire et redire, assis
au milieu d’eux, près des huttes primitives, à la lueur des grands feux
chassant les moustiques et l'humidité pénétrante des nuits équatoriales !
1° En haut, dans cette immensité bleue que pointaient du doigt
nos petits hommes, par delà la ceinture ondoyante de la Voie lactée,
au milieu des étoiles scintillantes où brillent à la fois le Baudrier d’Orion
et la Croix du Sud :, tout en haut dominant tout et tous, un Dieu, Créa-
teur de toutes choses et Créateur de tous les Etres, invisible mais acces-
sible, vivant et présent, s'intéressant à ses créatures, mais moins, pour
le moment, que par le passé * ;
2° Au-dessous de Dieu, à un degré inférieur, des Esprits bons et des
Esprits mauvais errant çà et là dans le inonde, plus ou moins indé-
pendants, paraissant surtout agir par eux-mêmes, d’après leurs propres
volontés ou initiatives ou caprices ;
3° Des Mânes, ou créatures désincarnées.
! En Pygmée Esi, le Signe.
? Pour tous les Bantu, Dieu re s’intéresse pas à ses créatures.
64 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
De là :
a) Un Culte avec ses cérémonies et ses sacrifices ;
b) Un homme du Culte pour le mettre en valeur, le rappeler, le
faire observer ;
4° Enfin, mais très effacé, beaucoup moiïns apparent et moins
développé que dans les tribus voisines, le Totémisme, ou plutôt des
traces de Totémisme, peut-être même empruntées à ces mêmes tribus
voisines, simples infiltrations.
En somme, les Négrilles se distinguent de leurs voisins par des
croyances, qui, assez semblables en première apparence, sont en réalité
beaucoup plus simples, beaucoup plus épurées, ou mieux encore, très
catégoriquement beaucoup plus primitives.
2. Noms de Dieu
Les peuples Bantu au milieu desquelles vivent les Négrilles ou au
moins pour la plupart, reconnaissent tous l’existence, sous diverses
modalités, d’un Dieu créateur.
Suivant les diverses tribus, ïls le désignent d’après plusieurs
vocables. Le P. Sacleux, l’éminent philologue africain, a fait de ces
divers ethniques une étude approfondie.
Une première série de ces vocables roule autour du mot amba,
dire, faire, arranger, façonner. Combiné avec le préfixe ani ou ni, celui
avec, il donne Nyambe des Rotsé, Anyambye des Gabonnais, Anyam
des Pahouins Bétsi, Nzambi des Loango, Nzame des Pahouins ou Fang.
Dieu, c’est donc Celui qui parle, qui agit, qui organise. C’est le vocable
le plus répandu au Congo français.
Une deuxième série tire son origine de eza, avoir autorité, puis-
sance, d’où Leza, et ce vocable, avec d’autres similaires, est plutôt usité
dans le centre africain, par exemple dans le Congo belge.
Une troisième série se rapportera à ima vivre, d’où Celui qui
donne la vie. On le trouve également dans le Centre.
Enfin une dernière série, plus spéciale à l’Est Africain, se rappor-
tera plutôt à l'habitat : Mulungu, Celui d’en Haut. |
C’est à la troisième série : ima, vivre, avec le préfixe de personne
m ou mu que, d’après certains ethnologues, se rapporterait le nom
donné par les Négrilles à l’Etre Suprême. Ils le désignent, en effet,
nous l’avons déjà vu, sous le nom de Kmvum (notons que, dans cer-
tains clans, nous avons retrouvé le même vocable sous les formes Mvum,
Mvume, Mvuma, différence dialectale très peu sensible, la première
syllabe étant très accentuée, ou encore Khkmvum.
Mais nos Négrilles équatoriaux désignent également Kmvum, le
Dieu Créateur sous un de ses attributs, comme nous le faisons nous-
même fréquemment. Ainsi l’appelleront-ils Kua, le Maître des Choses,
Kua bako, le Maître du Ciel, ou par abréviation Kwa ou Kwe, qui
signifie Chef, Maître, ou plus particulièrement, l'Ancien du clan, par
conséquent le Chef écouté et obéi.
NATURE ET PROPRIÉTES DE DIEU D'APRÈS LE PYGMÉE 65
Cette appellation, en somme, s'apparente étroitement, au moins
comme signification, à l'appellation hébraïque : l'Ancien des jours.
C’est donc à la troisième série des ethniques bantu, dont la racine
est ima, vivre, que se rapporterait, d’après certains ethnologues, le
vocable négrille Kmvum.
Ce rapprochement est au premier abord assez séduisant. Toutefois,
il ne nous convainc nullement. Pourquoi, en effet, vouloir toujours
rapprocher les mots négrilles, comme on le fait souvent, nous le ver-
rons en parlant de leur langue, des mots bantu plus ou moins simi-
laires, vouloir que les Négrilles aient emprunté leurs vocables aux
langues bantu, certainement moins anciennes ? C’est un véritable non-
sens.
En langue de l’ancienne Egypte, au temps des Pharaons et des
Pyramides, Khu ou Ka désigne le Chef, le Maître, Ma désigne les Choses
(Aka, Seigneur, Hak, roi). D'où, peut-être (car rien de plus sujet à
caution et cause souvent d'’étranges erreurs que ces rapprochements
ethnologiques), d’où peut-être l’origine très éloignée de l’ethnique
pygmée, emprunté à l'antique égyptien, Kmvuum ', Kmvwume ou
Kmvuma, le Maître des Choses, le Dispensateur des Biens. Ce serait
donc un simple attribut divin.
Si, au contraire, on rapproche Kmvum de la racine bantu, ima,
vivre, resterait à savoir si ce vocable bantu ima n'aurait pas pu, par
un effet contraire, être influencé par la langue pygmée, incomparable-
ment plus ancienne !
Lorsque d’éminents ethnologues nous répètent souvent : tel mot
pygmée ne leur appartient pas en propre parce qu’on le retrouve dans
telles ou telles langues, pourquoi le contraire ne serait-il pas vrai ! A
telles enseignes, les Français n'auraient guère non plus de langue
propre |! :
Kmvum, si l’on peut s'exprimer ainsi, est donc, qu'il soit le
nom générique, ou un simple nom d'’attributs divins, Kmvum est
aujourd’hui le nom sous lequel les Pygmées désignent le Créateur.
À maintes reprises, nous l’avons cependant entendu encore appeler,
en particulier dans les Chants rituels, Bâli, Celui qui pense, qui réflé-
chit, la Pensée par excellence, ou encore de Manga, Celui qui agit,
qui fait, le Créateur. Ces noms, dont on retrouve ailleurs les équiva-
lents, désignent plutôt des fonctions, des attributs. Kmvwum, nom
générique, nous paraît particulièrement remarquable. En effet, le nom
qui, pour nous, Européens, tout au moins, traduit le mieux l'effort
de l’homme pour pénétrer la vie divine de la façon la plus adéquate,
est précisément celui qu’emploient les Pygmées.
Khmvum, ainsi désignent-ils donc Dieu, c’est-à-dire Celui qui vit,
qui commande.
Le verbe vum, se prosterner, honorer, est encore demeuré dans la
langue autochtone des premiers habitants de la terre africaine d’où la
* Nous employons indifféremment Khmvuum ou Kmvum, suivant
l’accentuation du clan.
66 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
signification: Le Maître qui doit être adoré ; l’ont-ils reçu des envahis-
seurs, oubliant leur propre ethnique, l’ont-ils au contraire imposé,
s’agit-il d’une ressemblance tout fortuite P Qui pourra jamais le dire P
En toute hypothèse, Khmvum demeure : le Maître, le Dispensateur, le
Créateur.
3. Dieu nous a quittés
Ayant ainsi étudié le nom divin du Créateur et son étymologie, se
présente maintenant un autre ordre d'idées, résultant d’ailleurs du
premier. | |
Quel a été, dans le plan du monde, quel est aujourd’hui dans son
gouvernement, le rôle divin du Créateur ?
Après avoir créé toutes choses, donné la vie à tout ce qui existe,
comme l’affirment les Pygmées, se désintéresse-t-il totalement de ses
créatures, invisible, inaccessible, indifférent, comme l'’affirment, le
croient, le proclament tous les peuples bantu, d’où absence de culte ?
Continue-t-il au contraire à s’y intéresser, les protéger, les aider,
‘d’où nécessité de culte et de sacrifices P
La question, comme on le voit, est de singulière importance.
Pour la résoudre, suivant notre méthode habituelle, adressons-nous
aux intéressés eux-mêmes, interrogeons nos Négrilles.
À cette question précise : Que fait Dieu ? Ils répondent :
Kmvoum ko *, Kmvoum ta, Kmvum guwa.
Dieu est, Dieu fut, Dieu sera.
Me twe, Ke bwe, Kmovoum tla, Kmvum K'wa.
Esprits au-dessous, Hommes au-dessous, Dieu sans rien *, Dieu
Le Père Chef.
Et ils ajoutent : Avant que nos Pères, les premiers, les Chefs de la
Race, fussent arrivés dans la forêt, quand ils n'étaient rien, Dieu était
là, avant.
Kmovoum ta li, nsu.
Réminiscences fortuites, produits de simples imaginations, diront
les uns, ou mieux encore, et nous retrouvons invariablement cette asser-
tion chez tous ceux que la question religieuse ne préoccupe pas, ou
peut-être préoccupe trop, dans un but éminemment hostile : paroles
suggérées par le missionnaire, inspirées par le désir de lui être agréable.
Mais qu'en savaient-ils, mes sauvages interlocuteurs ? Pouvaient-ils
deviner si ces dires m'’agréeraient ou non ? J'étais le premier Blanc.
qu'ils eussent jamais vu. Je me serais bien gardé de les leur suggérer,
de leur inspirer leurs réponses, soit volontairement, soit par ignorance,
comme le font tant d’enquêteurs. Pourquoi, après tout, et quel intérêt y
aurais-je donc trouvé ? Chez les peuples voisins, on a maintes fois
constaté croyances, sinon analogues, du moins apparentées. Est-ce
que, par hasard, les missionnaires, et on le croirait souvent, à l’entendre
dire, seraient dénués de toute conscience scientifique, non volontaire-
ment, accorde-t-on encore, mais par suite de leur formation ? On croi-
1 Sans support, sans rien dessus.
NATURE ET PROPRIÉTÉS DE DIEU D'APRÈS LE PYGMÉE 67
rait, en vérité, que cette conscience scientifique, cette sûreté de dia-
gnostic, est le seul apanage des explorateurs et des savants laïques,
dégagés, comme le proclament ces messieurs, de toute préoccupation
confessionnelle, en un mot d'esprit et de formation purement laïques.
Vraiment, il ne vaut pas la peine de répondre mot à de telles absurdités.
Revenons plutôt à nos Négrilles et suivant le procédé que nous avons
déjà adopté précédemment, continuons à les faire parler eux-mêmes.
« C’est Kmvum qui nous a faits, nous, et c’est Lui, le Maître, et à
cette époque (des premiers âges) Il vivait avec nous. Quand Il vivait
avec nous, Lui, donnant ses ordres, et nous, lui obéissant, nous étions
heureux, nous étions puissants et forts, nous étions les Maîtres. Akwa
ntâc, Akwa ndâc. Nous étions libres, nous étions forts !
» Kmvum est loin, il nous a quittés, et c’est pourquoi nous sommes
devenus pauvres et misérables ! »
Et ils ajoutaient :
Ndzänga dadi gône ! Beaucoup de jours ont marché !
Ngänga ghwa wa, Nous sommes le village qui va,
Ndzänga dzänu, kwe ! Beaux jours devant, peut-être !
Et difficile de dire l’impression profonde qui, aux paroles du chef,
tombait sur ces pauvres êtres et les poignaït au cœur !
Beaucoup de jours ont marché ! Ndzänga dadi gône !
Le silence planait soudain, profond, intense. Seuls, le troublaient
le vent de la nuit qui fuyait, le frisselis des longues palmes du rotang,
un cri d'oiseau surpris, le barrissement rauque de l’éléphant proche,
le vol ouaté de l’épomophore , le pétillement d’un tronc s’écroulant
dans le foyer rouge, une gerbe d’étincelles vite éteintes, et, dans le noir
de la nuit noire, le silence de nouveau intense et profond : « Beaucoup
de jours ont marché, et nous sommes le peuple errant : Ngdnga ghwa
wa ! »
Désespérance profonde qui les étreignait au plus intime de leur être,
eux, les pauvres errants de la forêt, toujours à la recherche angoissante
de leur nourriture quotidienne, à la merci des éléments hostiles et des
bêtes malfaisantes, toujours traqués par leurs puissants voisins, impi-
toyablement massacrés comme des animaux dangereux !
Kmvum dzéle, Dieu était fâché ! Dieu n'était plus leur hôte, le
chef, le guide, le conseiller qui jadis venait avec leurs ancêtres conver-
ser familièrement et juger les palabres ! Cette pensée, si confuse qu’elle
fût, tout obnubilée par le temps, cet abandon de Dieu, combien, dans
la réalité des choses, n'’était-il pas plus vrai qu'ils ne pouvaient même
le soupçonner |
Comme le dit un de leurs chants rituels, recueilli au cours de mes
randonnées, chant et mélopée d’une vérité, d’une profondeur, d’une
? Ecureuil volant, ou Epomophore monstrueux. Nous le retrouverons
aux chasses.
68 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
intensité que leurs esprits, atrophiés par une longue, trop longue
déchéance, ne pouvait plus bien comprendre !
Dzänu gwa ndzio, La lumière devient le sombre,
Betima dadi betima. La nuit davantage la nuit.
Dzi ke ndzäinga kwa, Le jour demain la faim,
Kmvum dzèle ngénga ! Créateur fâché (contre) nous!
Les anciens ont passé,
Leurs ossements sont bien loin.
Leurs esprits sont errants,
Où sont leurs esprits ?
Le vent qui passe le sait peut-être !
Leurs ossements sont bien loin,
Leurs esprits sont errants,
Sont-ils loin là-bas, sont-ils là tout près ?
Veulent-ils le sang des sacrifices ?
Sont-ils loin, sont-ils près ?
Le vent qui passe, l'esprit qui voltige (le feu follet)
Le savent peut-être!
Et comme ils le disaient encore :
Demain était vide et nu,
Car le Créateur n'était plus l'hôte,
L’hôte assis au foyer !
« Maintenant que Khmvum nous a quittés, nous sommes devenus
pauvres et misérables ! »
Et je continue mon enquête :
— Mais pourquoi vous a-t-il quittés ?
-- Ce n'est pas Lui, c’est « nous » qui l’avons abandonné, il y a
longtemps, longtemps, si longtemps ! Mais peut-être un jour reviendra-
t-il avec nous et ce jour-là, nous redeviendrons puissants et forts !
4, Dieu Créateur
Je continue de les interroger :
— Est-ce qu'il y a toujours eu des hommes comme toi et moi
dans la forêt ?
— Non. Avant, il n’y avait pas d'hommes dans la forêt,
— Mais y en avait-il ailleurs ?
— Non, avant nous, il n’y avait personne. Les premiers, c'est
nous |
— Et avant ?
— Avant, il y avait Kmvum, Kmvum tout seul, Kmvum sans per-
NATURE ET PROPRIÉTÉS DE DIEU D'APRÈS LE PYGMÉE 69
sonne avec lui que Dieu. Kmvum di, Kmvum sasa didi, Kmvum le,
Kmoum ne Kwa.
— Mais les arbres de la forêt, les fruits que tu manges, les ani-
maux que tu chasses, les poissons que tu pêches, qui les a faits ?
— Kmvum a fait tout cela. Ïl a fait les arbres de la forêt, il a fait
les fruits que je mange, il a fait les animaux que je chasse, il a fait
les poissons que je pêche, il a fait tout, tout. Et quand il a eu fini de
faire tout, il a dit à nos Pères, les premiers : Prenez, c’est à vous, je
vous le donne, c’est pour vous.
_— Et avant les arbres, les animaux, les poissons ?
— Avant les arbres, les animaux, les poissons, il y avait Kmvum
tout seul.
— Comment a-t-il fait tout cela ?
— Ila dit : « C’est ça ! Je dis moi ça » : Ma to me ve, Ame, et
c’est fini.
J'insiste :
— Mais encore, comment s’y est-il pris ?
— Nous ne savons pas, personne ne sait, nos ancêtres n’ont pas
vu. Kmvoum ko Kmvum. Dieu, c’est Dieu !
Et mon petit interlocuteur ajoute une phrase du chant mystérieux
des Origines et des Incantations :
Tout s’est cassé, ñan.
Tout s’est ouvert, ñan.
L'animal court, le poisson nage, viss.
L'oiseau vole, viss, l’homme mange, fan.
Dieu, tu nous as créés, Kmwuum, oh ! Kmvum, mo no foräne.
— Mais les hommes, vous, les pères de vos pères, qui les a créés ?
— L'’herbe naît de l’herbe, l’arbre de l’arbre, l’animal de l’ani-
mal, l’homme de l’homme. Et ainsi Kmvum a voulu. Il a dit au Père
de nos Pères : « Va », et le Père de nos Pères a marché. Le petit de
l’homme a crié, il a pleuré, et Kmvum était là.
J'insiste encore, car je connais la légende, déjà relatée plus haut
de la formation de l’homme :
—— Mais encore, l’homme, ou plutôt mieux, vous autres, les
Négrilles, les petits Hommes, comment Kmvum vous a-t-il faits ?
— Mais tu le sais bien, puisque vous autres, vous êtes des esprits
et que vous habitez avec Dieu.
Signalons une fois de plus, entre parenthèses, cette croyance uni-
verselle, chez les Noirs comme chez les Pygmées, que les Blancs sont
des esprits ou mieux d'anciens Noirs, ayant traversé les mers et par là
transformés en Blancs. Cette croyance peut s’expliquer, comme plu-
sieur auteurs l’ont fait remarquer, par le fait que le séjour prolongé
dans l’eau d’un cadavre nègre enlève, en général, la pigmentation
noire, d’où au bout de quelques jours aspect blanchâtre du mort. Le
70 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
fait est certain : toutefois il ne se produit pas toujours, au moins
croyons-nous. Fût-1l général, il n’expliquerait pas la croyance noire,
tout au moins d’une façon universelle, et cependant, au premier
abord, les populations noires n'ayant jamais vu de Blancs n’hésitent
jamais à les prendre pour des esprits et à en avoir une peur terrible.
Pour ma part, j’attribuerais beaucoup plutôt cette croyance à ce fait
qu'universellement la couleur blanche est l'attribut des revenants, des
mânes, et que les fantômes sont blancs. C’est d’ailleurs également
la couleur réservée aux féticheurs, aux initiés des sociétés secrètes et
aux morts.
— Parle néanmoins. J'aimerais à savoir ce qu'ont appris les
ancêtres à ce sujet.
Et sans se faire prier, le petit Négrille me redit la légende de Ja
Création :
— Quand Dieu eut fini de tout créer, par une parole, il s’assit sur
les bords du ruisseau, près du grand village des animaux. Et le nom de
Kmvum, c'était Bäli ! Et il prit de la terre noire, de la terre noire près
du ruisseau, et il en fit de petites statues, des « choses » avec des bras,
des jambes, une tête ; et il prit de la terre rouge, de la terre rouge près
du fleuve aux bords duquel était son village, et il en fit de petites sta-
tues, avec des bras, des jambes et une tête. Et il prit de la terre blanche...
J'interromps :
— Es-tu bien sûr qu'il prit de la terre blanche ?
— Je crois, oui, peut-être.
(Pour moi, au fond, je suis beaucoup moins persuadé de cette
partie de la légende. Peut-être, mais c’est une simple supposition, était-
elle inspirée par notre présence, et pour « nous » expliquer. Peut-être !
il est difficile de le savoir.)
— Et la terre noire, cela fit les hommes noirs. Et la terre rouge,
cela fit les hommes rouges. Et la terre blanche, cela fit les hommes
blancs. Et il dit aux hommes noirs : Marchez ! et ils marchèrent. Et
il dit aux hommes rouges : Marchez ! Et il dit aux hommes blancs :
- Marchez ! et ils marchèrent. Et il dit aux hommes noirs : Mangez et
buvez ! Et ils dirent : Que mangerons-nous, que boirons-nous ? Et ce
qu'ils devaient manger et ce qu’ils devaient boire, ce qu'ils ne devaient
pas manger et ce qu'ils ne devaient pas boire, Dieu le leur dit. Et il dit
aux hommes rouges : Mangez et buvez... |
» Et les hommes noirs, c’est ceux que tu as vus avant d’être venu
chez nous. Et les hommes rouges, c’est nous. Et les hommes Dane.
nous les connaissons maïntenant, c’est toi et tes frères.
» Les hommes noirs sont mauvais et méchants : les hommes rouges,
tu les connais, et les hommes blancs aussi... |
» Et les hommes étaient devant Kmvum, les noirs et les rouges et les
blancs. Ils marchaïent et ils mangeaïent... Voici que tout à coup Rhe, le
grand singe, et Lüi, le gorille, vinrent tout curieux, et sautant, et
gambadant : |
— Dziéku m$ëè yäti ngdli ame“
Lui moi venons voir amis.
NATURE ET PROPRIÉTÉS DE DIEU D'APRÈS LE PYGMÉE 71
» Et Kmvum se leva irrité: Ewéde, siti, non, ce n’est pas ainsi qu’il
faut dire, mais tào kha yäti me, c’est le chef que nous venons voir. »
Ainsi, pour nos Négrilles, n'existe nullement, et cela j'ai pu le
constater à maintes reprises, la légende injurieuse qui ferait d’eux des
êtres évolués des singes et à peine au-dessus d’eux. Sur ce point, leur
croyance est très nette, très affirmative. Les singes, comme tous les
animaux, comme tous les êtres, ont été créés par un acte de volonté,
par une parole de Dieu, ou tout au moins, si on nous trouve trop affir-
matifs ou influencés par notre formation européenne, disons simple-
ment, qu'à notre connaissance, aucune légende, aucun récit, aucune
réponse, ne nous a jamais rien appris sur un acte positif du Créateur,
créant les animaux. Cette différence est même très symptomatique.
Pour les hommes, Dieu a pris de la terre ; pour les animaux il a dit :
« Soyez », et ils ont existé.
5. Divers mythes sur la Création non authentiques
A côté de ces légendes sur la Création, que l’on pourrait appeler
théogoniques et que l’on retrouve sensiblement les mêmes dans tous
les clans pygmées, existent encore, toujours chez eux, un fond d’autres
légendes, très différentes, appartenant à un cycle culturel tout autre,
et très probablement d’origine étrangère. Ainsi dans son livre sur les
Pygmées, Mgr Le Roy donne la légende suivante sur la Création d’après
leurs traditions. C'était, notons-le d’abord, aux débuts de son enquête,
j'étais son compagnon de voyage et d’études, son interprète. Nous
interrogeons un Pygmée de race pure, mais vivant chez les Fang. Il
a reçu d'eux le nom de Mba-Sole, auquel il répond, mais s'appelle en
réalité Mbele Mbox, le buffle de la forêt.
« Quant à Dieu, écrit donc Mgr Le Roy, (il est) connu (des Pyg-
mées) sous le nom fang de Nzame » Notons en passant que si Nzame
est bien le nom du Créateur chez les Fang, les Négrilles, nous l’avons
vu, ne le désignent nullement sous cet ethnique, mais sous celui de
Kmvum.
« Il est, nous dit Mba-Sole, l’auteur du ciel, des astres, de la
lumière, des yeux où la pupille nous renvoie son image * et où réside
la vie.
» Il eut, dans le principe, des rapports avec une Divinité mère, de
nature inférieure, et c'est de là que par un prodigieux enfantement,
sortirent à la fois bêtes et gens, chacun avec sa forme, sa nature et sa
destinée. |
» Outre cette cosmogonie bizarre, qui paraît bien d’origine fang,
Mba-Sole admet les esprits, les revenants, etc... »
Aucune créance ne peut être accordée au récit de Mba-Sole que j'ai
d’ailleurs revu plus d’une fois depuis. Les traditions et les récits qu’il
donne ne ressortent en aucune manière du fond négrille, elles sont
nettement et uniquement bantu ou mieux précisées, d’origine fang,
tribu dans laquelle il vivait.
1 Par la lumière de l'œil vivant.
72 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Une légende des Babinga * les Pygmoïdes du Congo Central, rap-
porte que le premier Pygmée aurait été créé ou serait fils d’une arai-
gnée, la première femme, fille d’un porc-épic. Elle nous paraît pure-
ment locale.
Une autre légende que j'ai recueillie chez les Pygmées vivant chez
les Ndzem *, rapporte qu’au commencement tout n’était que de l’eau,
de l’eau à perte de vue par dessus les montagnes les plus hautes. Une
immense tortue nageait sur les eaux, les recouvrait en partie de sa cara-
pace. Elle pondaït ses œufs, et ces œufs produisaient, enfantaient des
animaux, des oiseaux, des reptiles. Une pirogue vint à passer. Qui la
montait, la faisait avancer ? Nos hommes ne s’embarrassent pas pour
si peu. « On ne sait pas ! » Mais enfin, une pirogue vint à passer :
deux œufs tombèrent dedans, ou suivant une variante, un serpent y
déposa deux œufs. Et de ces deux œufs naquirent le premier homme
et la première femme. Ils s’appelaient Ntaum et Rae *, ou encore
Gomu et Lehe d’après une autre variante.
À noter que les Fang, au milieu desquels vivent nos Négrilles
désignent le semen virile sous le nom de yom, et le semen féminin sous
celui de yâl, noms d’origine encore plus ancienne.
Gomu et Lehe désignent égalemept la droite et la gauche, le côté
faste et le côté néfaste.
Enfin, une troisième légende, recueillie chez les Dzandzama des
bords du Djah, sous-affluent de l’Oubanghi, attribuerait la création à
un immense serpent, soudain sorti des eaux.
Il faut bien reconnaître encore que souvent, avec de vagues rémi-
niscences peut-être de légendes antérieures ou primitives, ces récits
sont en partie inventés ou brodés par un conteur imaginatif, désireux
de charmer, intéresser, ou étonner ses auditeurs. Souvent encore, sous
figure d’un apologue que tout le monde comprend et souligne aussitôt
d’un sourire railleur ou de réflexions moqueuses, telle par exemple
la légende qui fait la femme fille d’un porc-épic, le conteur lance
des allusions ou des brocards plus ou moins « piquants », qui mettent
aussitôt en liesse l’auditoire mâle et en rage le clan féminin.
Une seule fois, dans un petit clan négrille, on m'a parlé de Kmvum,
Dieu Créateur, ayant créé en même temps le Noir, le Singe et le Négrille,
mais cette donnée, ou cette légende, avait été évidemment prise dans
le village bantu tout près, où je l’avais entendue dans des termes
presque identiques. Preuve nouvelle du fait avancé ci-dessus, que
1 M. L. DourT, Les Babinga ou Yabinga (L'Ethnographie, N. $S., II.
1914, pp. 90 suiv.). |
? Les Ndzem, étroitement apparentés aux Fang, mais tribu distincte,
habitent à l’est de ceux-ci, entre le Dzong, le Dzah, le Haut-Ivindo d’un
côté. et la Sangha de l’autre.
$ Gomu désigne le membre viril. Lehe le vagin.
NATURE ET PROPRIÉTÉS DE DIEU D'APRÈS LE PYGMÉE 73
les enquêtes doivent être soigneusement contrôlées et, ainsi que pour
les déterminations géographiques, recoupées souvent, avant de pou-
voir être présentées comme probablement authentiques.
6. L'habitat de Dieu
Où est Dieu ? Où habite-t-il ? Hove éd na Kmvum ? Hove dumo
mbe (où est la maison de).
Dieu ne s'arrête pas ! Hoho €d dumo Kmvum ! ba Kmvum nono-
nono tonnu. L'endroit de Dieu est tout là-haut !
« Où Dieu habite-t-il ? écrit Mgr Le Roy dans son Enquête sur la
Religion des Primitifs.
» Mais là-haut, partout, et ils montrent l’étendue du Ciel: Mulungu
yu dzalu, Koma zi tsi, disent les Gyriyamas de l’Afrique Orientale, Dieu
est en haut, les Mânes en bas, litt. en terre, et les Wanyika ajoutent
d’après Krapf et Regmann :
Kula uendavo, Partout où tu vas,
Mulungu yuvo. Dieu est.
Be, vira tu ukigomba, Bien, quand seulement tu querelles,
yunakusikira, il t’entend.
Hatta ukaingira Même entrant dans un trou
uinani kudzifitsu. pour te cacher,
Mulungu yunakuona Dieu te voit.
» D'autre part, certaines expressions ou explications tendraient à
faire croire que Dieu est conçu comme une sorte d’être partout
répandu dans le monde, et se tenant, pour ainsi dire, à l’arrière-plan…
Mais au fond, c’est là pour les Indigènes une question oiseuse, inso-
luble et sur laquelle chacun peut penser tout ce qu'il veut. » (Religion
des Primitifs, p. 184.)
Telle n’est pas la conception de nos Négrilles, et même, à notre
avis, cette conclusion de Mgr Le Roy nous paraît erronée. Le Négrille,
pas plus que le Noir, ne pense là-dessus ce qu’il veut! Il n’y pense même
pas ! Il sait ce que ses ancêtres lui ont transmis, il ne discute pas, il
n'invente pas, il ne s’en donne pas la peine, il sait : dès lors, à quoi bon
se fatiguer le cerveau !
Ainsi, pour nos Négrilles, Dieu n° « habite » pas là-haut au sens
propre du mot, il est tout là-haut, non pas partout, près de nous. à
côté de nous, ou bien en bas. Il ne s'arrête pas. Que fait-il donc ? En
réalité, ils n’y pensent pas ou ne le savent pas ! Ce qu'ils savent très
bien, c’est que jadis il était avec eux, il vivait et causait familièrement
avec eux. Puis, un jour, par leur faute, la séparation s’est faite. Il n’est
plus là, il reviendra, comme ils l’espèrent, pour ramener avec lui l’abon-
dance, le bonheur. Ils ne le fixent nulle part de façon précise.
Il convient cependant d’ajouter ici avec Mgr Le Roy que, si les
données linguistiques sont des plus précises sur Dieu et ses attributs,
74 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
la croyance est en réalité plus floue, moins nette, d’où cette consta-
tation qu’à l’heure actuelle, la notion de la Divinité a subi chez eux
une régression évidente.
Reprenons la conversation avec nos Négrilles.
— Mais ne croyez-vous pas que Dieu, c’est le soleil qui nous
éclaire ?
— Les Blancs, tes frères, croient cela, c’est vrai. Mais nous autres,
nous ne le croyons pas.
_— Cependant, le soleil- est bon, chaud: c'est lui qui fait tout
pousser, qui donne la vie.
— Yéka ne Yéka, Kmvum, Kmvum. Le soleil, c’est le soleil, et
Dieu, c’est Dieu.
Et avant le soleil, il y avait Dieu.
Mais toi, Blanc, si tu crois autrement, c’est ton affaire ! Tous les
poissons ne vont pas du même côté ! Raha, le merle métallique, vole
vers le haut des arbres, Kax, le fourmilier, creuse la terre et va vers le
bas. Nous, c’est nous, toi, c’est toi. Anè nga râne, mo nga râu.
Nos petits Négrilles, on le voit, sont fort tolérants, et admettent
parfaitement que chacun ait sa croyance, son culte. Quoi qu'’aient
dit des peuples africains certains voyageurs, nos croyances les touchent
peu ou prou, ils ne se laissent pas entamer, tout en admettant la supério-
rité manifeste du Blanc sur eux à tous points de vue !
Mais que l’on ne se méprenne pas à nos paroles ! Tout d’abord,
et ne s’en doutent guère explorateurs, coloniaux, administrateurs ou
soldats qui affectent de ne croire à rien, elle demeure toujours vraie,
cette anecdote que racontait jadis Mgr Le Roy.
« Avant de partir en voyage, les porteurs, que venait d’ engager un
explorateur, accomplissaient les cérémonies rituelles réglementaires et
invoquaient l’aide des génies protecteurs de la race.
» Le Blanc, qui les contemplait, se prit soudain à ricaner. Et se
moquant d’eux, les interpellant grossièrement : « Allons donc, s’écriait-
» il, il n’y a pas de Dieu, ou plutôt, si, j’en ai un, moi, c’est mon
» fusil. »
» Et voici que l’un après l’autre les Noirs déposèrent leurs charges,
et s’en furent. Impossible de les décider à marcher. Le Blanc resta seul :
c'était un mauvais Blanc !
» Et ceci se passait au pays de Zanzibar. »
Nos Négrilles, en un cas semblable, en feraient tout autant. Un
point cependant de différence, à mon avis : ils détaleraient encore plus
vite ! En un clin d’œil, pfwit : regardez dans les arbres |!
7. Le problème du bien et du mal
Après avoir déterminé le fait de l’habitat divin, se présente le plus
difficile des problèmes, celui du bien et du mal.
Les Bantu le résolvent de façon simple, eu égard au moins à la
divinité : Dieu ayant créé l’homme, disent-ils, ne s’en préoccupe plus
en aucune façon.
NATURE ET PROPRIÉTÉS DE DIEU D'APRÈS LE PYGMÉE 75
En est-il de même de nos Négrilles ? Que répondent-ils à cette ques-
tion : On voit beaucoup de mal en ce monde, bien des misères, des
injustices. Est-ce la faute ou la volonté de Dieu ?
Il m'en souvient encore, le jour où j'interrogeais mes petits amis
sur ces questions qui les forçaient, bien malgré eux, à réfléchir, l’un
d’eux me répondait : « Tu nous fatigues vraiment ! Demande-nous
comment on prend un poisson dans l’eau, une bête dans la forêt, là, le
chemin est droit (c’est facile). Mais tout ça ! Tiens, regarde nos
femmes, tu vois, elles préparent le ngon * : pan, pan, pan ! Elles frap-
pent sur les pépins de citrouilles. Tout ce qu’il y a dedans sort, mais
regarde-les frapper ! pan, pan ! pauvre citrouille ! Toi, tu es la femme et
nous la citrouille ! »
— Oui, lui répondis-je, mais quand le plat est préparé, n’as-tu pas
plaisir à le manger ? et penses-tu encore à la citrouille ?
— C'est vrai, dit-il ! pauvre citrouille, on n’en parle même plus |
Abordons le problème du mal, qui, même parmi nous, soulève
tant de controverses passionnées ! Laïissant le problème délicat de la
conscience, prenons les faits tangents, ceux qui les touchent de près.
— Les bêtes méchantes qui vous mordent, vous piquent, les mous-
tiques, les mouches, le serpent qui vous tue, le froid qui est méchant !
Pourquoi ?
— Dieu s’est retiré de nous !
Et voilà, d’un mot, expliqué pour nos petits hommes, le grand
problème du mal, Dieu s’est retiré ! Alors ! Ils n’en cherchent pas plus
long et ne courent pas après les causes secondes, ne discutent pas
sur des pointes d’aiguilles. Dieu s’est retiré ? nous sommes malheureux.
Dieu reviendra, et de cela, nous sommes sûrs, et nous serons heureux.
Au fond, sont-ils si éloignés de la vérité ?
8. L'immortalité divine
Dieu peut-il mourir ?
Telle est la question que je pose à mes interlocuteurs.
Tout le monde se met à rire... et c’est la seule réponse. À leur
air narquois, je comprends très bien ce qu'ils pensent : Que ces Blancs
sont donc sots ! Dieu mourir ! Et puisqu'il le dit, c’est qu'il le croit !
Le chef qui, au fond, m'aime bien, je pense, et me plaint, ajoute
après un long silence : Après la nuit, le jour, après l’arbre, un autre
arbre, après le nuage, un autre nuage, après moi, un autre homme, et
Dieu est là, Dieu ne meurt pas, Kwo o nga, mort maître il est : de la
mort il est le maître qui la domine et il n’est pas dominé par elle.
Et il ajoute encore, le petit homme :
Vois-tu, Ô toi, Blanc qui es ici, assis près de nous, toi notre ami,
Dieu, c'est Bäli, celui qui donne la vie, la chaleur, Dieu, c’est Mka, le
Fort, celui que nul ne peut renverser, Dieu, c’est Gah, le Tout-Puissant!
1 Les Fang et les Négrilles recueillent soigneusement les pépins d’une
espèce de citrouille, les décortiquent, et avec la pulpe farineuse préparent
un plat qu'ils aiment beaucoup. Il est d’ailleurs vraiment bon.
76 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Dieu, Maître suprême, Créateur de l’homme et de toutes choses,
Dieu antérieur à toute la Création, maître de la mort, habitant là-haut,
en dehors de notre atteinte, devant enfin revenir plus tard avec les
hommes pour les rendre heureux comme ils étaient jadis, mais ne se
préoccupant guère d’eux dans la vie actuelle, sauf cependant dans des
circonstances exceptionnelles, voilà donc le résumé très succinct des
croyances négrilles au sujet de Dieu.
Peut-être aurions-nous pu parler ici des croyances des Pygmées au
sujet des récompenses ou des punitions futures, après la vie actuelle.
Nous les avons réservées pour plus tard, afin de ne pas faire double
emploi. Elles trouveront leur place toute naturelle et tout indiquée en
parlant de la mort du Pygmée, de la sépulture, des cérémonies et chants
rituels qui l’accompagnent.
CHAPITRE II
Relations du Créateur avec les Hommes
1. Concepts généraux. — 2. Première manifestation divine : l’arc-en-ciel
à l'Est. — 3. Deuxième manifestation divine : l'éléphant Gôrou. —
4. Le sacrifice à Gôrou et à l’Arc-en-ciel.
1. Concepts généraux
Dieu Créateur est un Être inaccessible, proclament d’une façon
générale tous les peuples bantu qui entourent les Pygmées : Il ne
s'occupe pas de nous, nous ne nous occupons pas de Lui.
Ainsi l’exprime très bien le chant que les Fang de la forêt équa-
toriale mettent dans le bouche de Fam, qui fut le premier homme :
Yéyà, oh ! la yéyë, Yéyà, oh ! la, yéyè !
Nzame é yo, fam a si, Dieu est en haut, l’homme en bas.
Yéyè, oh ! la yéye, Yéyè oh ! la yéyè !
Nzame Nzame, Fam é Fam, Dieu, c’est Dieu, l’homme c'est
nomme.
Mur é nda, mur é nda zia. (Chacun en sa maison, chacun chez soi.
Le culte du Seigneur du Ciel, du Créateur et Maître des hommes
n’est cependant pas totalement étranger au Noir. Il s'adresse à Lui rare-
ment, très rarement, mais enfin il s'adresse parfois à Lui. Ainsi, notam-
ment, dans le Sud et l’Est africain, où la pluie est un bienfait ardem-
ment désiré à certaines époques, c’est à Lui qu’on s’adresse directement
pour l'obtenir.
Encore cette demande directe à Dieu aurait-elle besoin d’être sérieu-
sement contrôlée, car en fait, c’est le féticheur, l’homme du Culte qui
en est chargé, et ses incantations s'adressent également aux Esprits qui
président à la pluie et au tonnerre. Ces esprits, dans leurs croyances,
sont-ils indépendants du Créateur et agissant en dehors de Lui, de leur
propre initiative, ou bien sont-ils en quelque sorte dépendants de Lui
et n’agissant que par délégation, ou bien encore, comme on le croit
78 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
dans certaines tribus, dépendent-ils de l'Esprit du mal ? Il est bien
difficile de le dire.
Les peuples qui occupent la grande forêt équatoriale n’ont pas
besoin d’eau ; bien au contraire, ils en ont de trop, et combien * ! Aussi
cette occasion cultuelle d’implorer la Divinité, leur manque. De fait,
sans nier qu'elles puissent exister, je n’ai, pour ma part, jamais ren-
contré d’invocations directes à Dieu, d’appel à son secours dans les
tribus bantu que j'ai eu l’occasion d’étudier : Mur é nda, mur é nda zia,
comme dit le Pahouin : Toi en haut, moi en bas, chacun chez soi.
Dans un ordre d'idées tout différent et combien plus relevé, les
Négrilles affirment au contraire : « Par notre faute, Dieu s’est retiré de
nous. Cependant Il ne nous a pas abandonnés complètement ; dans
certaines circonstances, Il continue à s'occuper de nous, à rester en
contact, en relations avec nous. Il nous veut du bien ! Lorsqu'il nous
veut du bien, Il vient à nous. »
Comment Dieu, d’après leurs conceptions, vient-il donc aux
Négrilles ? |
Comment il se met en relations avec eux et leur indique alors la
conduite à tenir, c’est ce que nous allons examiner maintenant.
2. Première Manifestation divine : l'Arc-en Ciel à l'Est
1. Dieu, lorsqu'il le veut, lorsqu'il voit que l’homme a besoin
de son secours, se met en relations avec l’homme de deux manières. Il
nous faut déjà noter ici cette idée, qui demeure vivace chez le Négrille,
de bonté, de miséricorde dans la Divinité. Elle n’est pas pour eux le
Maître terrible des Bantu. |
Quand il voit que nous avons besoin de Lui beaucoup, me disait
mon petit interlocuteur, alors Il vient, car Il se souvient, Dieu n’oublie
pas ! ;
Le premier des moyens que Dieu emploie pour se mettre en rela-
tions avec l’homme, est l’Arc-en-Ciel, Khwa, (Wango en Sandeh), qui
apparaît soudain au Ciel par temps clair, du côté de l'Orient — non pas
tout arc-en-ciel, tel que celui qui se dessine soudain tout irisé au-dessus
des cataractes du fleuve, ou encore à un endroit quelconque du Ciel,
mais celui-là seul qui se montre majestueux du côté de l'Orient, du
soleil levant, dont il est le fils !
Lorsque l’Arc-en-Ciel apparaît donc soudain, c’est le signe visible,
la marque que Dieu veille sur la tribu, lui conserve et lui assure sa pro-
tection, la lui garde fidèlement !
Kmvum no kwé, Kmvum no nüwa.
Dieu conduit, Dieu protège.
C’est donc présage heureux. C’est la preuve visible, tangente que
Dieu a vu la détresse de son peuple et désire venir à son aide.
1 La chute d’eau annuelle ne dépasse pas en France 0 m. 60 à O0 m. 65 ;
elle atteint en Gabonie onze mètres et plus.
RELATIONS DU CRÉATEUR AVEC LES HOMMES 79
2. Aussitôt qu'il aperçoit l’Arc-en-Ciel précité, le Pygmée, s’il est
assis dans son village, le Chef, au nom de tous, s’ils sont réunis, doit
abandonner tout travail, quel qu’il soit et tous comme lui, Il doit se
lever, prendre son petit arc et se placer face à l’Arc-en-Ciel, bandant
son arc à bras tendu dans la même position que l’Arc-en-Ciel, le
cachant pour ainsi dire à son regard. En même temps, il chante, ou
plutôt il psalmodie sur un ton monotone et presque monocorde, sauf
aux finales, le Chant de l’Arc-en-Ciel :
Khwa, yè oh ! Khwa ! Arc-en-Ciel, oh ! Arc-en-Ciel,
Toi qui brilles tout là-haut, si haut,
Par dessus la forêt si grande,
Au milieu des nuages noirs,
Partageant le Ciel sombre,
Tu as renversé sous toi,
Vainqueur dans la lutte,
Le tonnerre qui grondait,
Qui grondait si fort, irrité !
Etait-il fâché contre nous ?
Au milieu des nuages noirs,
Partageant le Ciel sombre,
Comme le couteau qui tranche le fruit trop mr,
Arc-en-Ciel, Arc-en-Ciel !
Et il a pris la fuite,
Le tonnerre tueur des hommes,
Comme l'antilope devant la panthère,
Et il a pris la fuite,
Arc-en-Ciel, Arc-en-Ciel.
Arc puissant du Chasseur de là-haut,
Du Chasseur qui poursuit le troupeau des nuages
Comme un troupeau d'’éléphants effrayés,
Arc-en-Ciel, dis-lui notre merci.
Dis-lui : « Ne sois pas fâché ! »
Dis-lui : « Ne sois pas irrité ! »
Dis-lui : « Ne nous tue pas !»
Car nous avons très peur
Arc-en-Ciel, dis-le lui.
Ce chant nous a été donné pas le petit chef du campement négrille
d’Esoma, au pays des Ye Mvurk. L’orage venait de cesser, le tonnerre
avait grondé, suivi d’une pluie diluvienne et bientôt, le soleil chassant
les nuées, un magnifique arc-en-ciel avait zébré le ciel de son magique
pinceau. Je suivais curieusement dans l’abri précaire où je m'étais
réfugié près de lui, le manège du petit homme.
Quand tout fut terminé, je lui demandai de me répéter le Chant
magique : « Oh ! non, me répondit-il, c’est défendu, on ne le dit qu’à
l'Esprit. » Toutefois, sur mes instances et promesse d’un cadeau, ik
80 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
ajouta : «Je ne puis pas te dire, c’est défendu ! Mais si tu ne le sais
pas, je puis cependant te « l’apprendre », pour que tu le dises à ton
tour | »
Et ainsi fut fait. Les Négrilles, comme les Blancs, connaissent
aussi les distinguo. Il y a des Normands partout !
L’Arc-en-Ciel est donc le symbole de l’Union divine et humaine.
Aussitôt qu'il a terminé la psalmodie, le Négrille abaisse son arc. Il se
détourne alors et crache à terre. Puis prenant un peu de salive sur
son doigt, il en humecte son arc en répétant :
Arc-en-Ciel, oh ! Arc-en-Ciel !
Il saisit quelques flèches et part aussitôt à la chassé. Il part d’un
pied léger et le cœur content, car elle sera certainement heureuse : Dieu
s’est manifesté à lui par l’Arc-en-Ciel.
3. Si l’Arc-en-Ciel apparaît à un Pygmée au cours d'une chasse,
tout d’abord, s’il marche, il doit s'arrêter, puis se détourner, courber
le corps et incliner la tête, regarder à terre, puis, se redressant, pencher
son arc vers le sol, cracher, et marcher ensuite quelques pas à l’inverse
de son chemin, tenant toujours son arc incliné vers la terre.
Il relève ensuite son arc et repart en chasse, ayant bien soin toute-
fois de ne pas marcher sur ses précédentes foulées.
Dans le premier animal qu'il tuera ensuite, le premier poisson pris,
le premier fruit cueilli, une part appartient nécessairement au Dieu
Créateur. Ne pas prélever cette part attirerait les plus grands malheurs
sur le contempteur de la loi et sur la tribu entière.
Cette part est toujours prélevée la première. En l’enlevant de l’ani-
mal, le Négrille a soin que le sang ne coule pas à terre, mais bien sur
des feuilles qu’il a disposées à cet effet. Ces feuilles ne sont pas aban-
données ni jetées au hasard, mais enfouies dans la brousse. On ne doit
jamais les fouler aux pieds.
En enlevant le morceau, le Négrille chante ou psalmodie en même
temps, paroles qui sous le couvert de l’Arc-en-Ciel, s’adressent évidem-
ment au Créateur :
Pour toi, j'enlève ce morceau,
C’est à Toi qu’il appartient,
A Toi seul.
Pour Toi, j'enlève ce morceau.
Ne détournes pas la tête !
Que tes yeux s'abaissent vers moi !
Ceci est mon offrande.
Une fois cette part prélevée, le Négrille l’élève en l’air en se tour-
nant vers l’Orient qu'il appelle Bwi ou parfois Orh6 *!.
? Ce dernier terme appartient certainement au dialecte des Sandeh,
chez lesquels on trouve aussi des Négrilles.
RELATIONS DU CRÉATEUR AVEC LES HOMMES 81
En élevant ce morceau vers l'Orient, le Négrille dit en même
temps : « Tabe mu ma », Donné à toi par moi. « Eri mi lax nau tor »,
phrase qu'ils n’ont pu me traduire, -- «on dit comme ça », expli-
quent-ils simplement — et qui pourrait bien être une formule de consé-
cration de l’objet ‘.
Il jette en même temps vers l’Orient quelques gouttes du sang de
l'animal. |
D'après ce qui m'’a été rapporté, mais je ne saurais affirmer la
généralité de cet usage, ne l’ayant pas vu moi-même, le Négrille se
fait aussi souvent dans ce cas une incision au bras droit et mêle quelques
gouttes de son sang au sang de l’animal, en répétant la formule de
consécration :
+
« Donné à Toi par moi. »
Les parties réservées à Dieu seront aussitôt déposées sur des feuilles
d’amome * et offertes au Créateur avec un rite spécial. Ce rite étant le
même dans le sacrifice ou l’offrande de l’Arc-en-Ciel et celui du Gôrou
que nous allons voir, nous le décrirons un peu plus loin.
4. Si un Arc-en-Ciel apparaît au moment de la naissance d’un gar-
çon, c’est pour la mère signe de fécondité future, pour l’enfant, présage
des plus heureux. Le père tatouera aussitôt le signe de l’Arc-en-Ciel sur
la poitrine de l’enfant et lui en donnera le nom, Khwa. Le signe de
l’Arc-en-Ciel consiste en trois ou quatre lignes courbes tatouées soit
au milieu de la poitrine, soit sous le sein droit ou gauche. Il nous
paraît probable que la position du signe dépend du clan et non du
caprice individuel. À mes demandes sur le pourquoi, il m'’a été en
général répondu : « Ça dépend ! », je n'ai pu avoir la vraie réponse.
L'enfant marqué de ce signe sera généralement choisi comme
« l’homme du Culte ». Le Créateur l’a désigné lui-même pour cette fonc-
tion. Pour que le tatouage soit indélébile, on introduit dans la plaie,
sous la peau soulevée, de la cendre de bois de strophantus *, nommé
ki. Cette cendre ne doit pas être quelconque : le père aura, au préalable,
fait brûler à part, dans la forêt, un petit bûcher de branchettes de stro-
phantus. Ce feu n’aura pas été pris au foyer familial, mais sera un feu
nouveau, obtenu au moyen du briquet-à-feu, comme nous le verrons
en parlant de la vie familiale. De ce strophantus, on extrait un de nos
plus dangereux alcaloïdes, la strophantine, qui est parfaitement connu
1 Je n'ai pu moi-même en trouver le sens. Seul, le mot Tor pourrait
être un nom divin comme nous l’avons vu précédemment.
3 Plante vivace. Amomum sp. des Zingibéracées.
| 3 On compte en Afrique quarante-trois espèces au moins de strophantus,
toutes à peu près également dangereuses. Les indigènes se servent indif-
féremment des unes ou des autres, comme remède ou poison.
On extrait des graines de strophantus des alcaloïdes usités en méde-
cine, Trigonelline et Choline, de plus des glucosides et la strophantine, pré-
cieuse dans les maladies de cœur. Les graines, très riches en huile, en
contiennent 32 %. La culture en serait intéressante.
82 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
de nos Négrilles et entre dans le poison des flèches. Nous le retrouverons
plus tard.
La naissance de cet enfant donnera lieu à des réjouissances variées.
Si possible, à un festin auquel prendra part toute la petite tribu et qui
prendra le nom de « festin de Dieu » Kmvum dzio sésé, littéralement
festin complet. Nous n’osons dire plus littéralement, mais on sait, et
les Négrilles ont également cette coutume que, lorsqu'un Noir veut
exprimer à son hôte des remerciments bien « sentis » pour le repas
offert, pour lui dire, si on préfère, qu’il a mangé jusqu’à satiété, il
s'incline, se relève et éructe fortement. Plus le rot est sonore, plus
l'hôte doit se tenir pour honoré ! L'invité se tourne ensuite et prouve
sa satisfaction d’une façon non moins sonore... Manquer à cet usage
serait considéré comme une grossière impolitesse.
Si l’arc-en-ciel apparaît au moment de la naissance d’une fille,
c’est également présage heureux pour la tribu, mais on ne s’en préoc-
cupe par pour l'enfant. Il n’y a ni festin ni tatouage de la fille.
L’arc-en ciel qui apparaît très fréquemment au-dessus des cours
d’eau, des chutes ou des cataractes en particulier, n’a aucune signifi-
cation, et les Négrilles n’y ajoutent aucune importance. Celui-là seul
compte, qui apparaît à l'Orient après un violent orage, une tornade
accompagnée de tonnerre et d’éclairs.
D'ailleurs, signe distinctif, ils ne portent pas le même nom.
L’arc-en-ciel ordinaire, celui qui apparaît après la pluie ou dans
les brumes opalines des chutes d’eau, s'appelle dibako, lumière du ciel.
3. Deuxième manifestation divine : l'éléphant Gêôrou
1. Le Dieu Créateur Xhmvum se manifeste aux hommes d’une
seconde manière, mais alors seulement dans les songes. Quelques
Négrilles affirment cependant l’avoir vu réellement bien éveillés. Il
ne saurait dans ce cas s’agir, à notre avis, que d’hallucination parti-
culière ou collective, fait d’ailleurs fréquent partout et maintes fois
signalé.
Khmvum se montre aux hommes sous la forme d’un gigantesque
éléphant qui leur apparaît soudain en songe, et leur parle. C’est pour
leur indiquer où ils trouveront un gibier abondant. Parfois, nous l’avons
dit, certains Négrilles prétendent l’avoir vu sans être endormis.
Pour que Dieu se manifeste ainsi aux hommes, ceux-ci doivent
le demander avec instance et se mettre tout d’abord dans un état parti-
culier. Le jour précédant celui où ils implorent l’apparition de Gôrou,
ils observent un jeûne sévère, et s’abstiennent de tout acte sexuel. De
plus, ils ont mangé les baies d’une certaine liane, qui, à mon avis tout
au moins, paraît se rapprocher de la belladone : et détermine une
ivresse légère du même genre que produit l’absorption des fruits de
cette dernière plante. L’absorption est accompagnée, comme nous avons
pu nous en assurer, de phénomènes plutôt agréables : on croit manger
* Atropa belladona, des Solanées, toute proche de la mandragore,
de la jusquiame et de la stramoine, où « herbe des sorciers ».
RELATIONS DU CRÉATEUR AVEC LES HOMMES 83
des aliments délectables, voir de magnifiques couleurs... L’Hyosciamine
à laquelle sont dûs ces divers effets donne de plus au corps une impres-
sion extraordinaire de légèreté. On croirait voler à travers les espaces.
D'où le nom que la plante similaire portait autrefois en France : Herbe
aux sorciers. Toutefois, Dieu se manifeste parfois sans que le songe ait
été aucunement provoqué. Dans ce cas, le présage est encore beaucoup
plus favorable.
Lorsque Dieu se manifeste au chef du village, ce n’est plus, à
moins d'indication précise, présage de chasse heureuse. C’est pour
indiquer, au contraire, qu'il faut au plus vite changer de campement,
qu'un danger pressant menace le petit village. Les préparatifs ne sont
pas longs à faire! Dès le lendemain, souvent le jour même, les huttes
sont abandonnées. On ne les jette pas à terre pour que l’ennemi croie
le village encore occupé ; la tribu se met en marche, prend la direc-
tion que Khmvum a lui-même pris soin d'indiquer. A l’endroit voulu
et désigné, la tribu s’arrête, le nouveau campement est établi.
2. L’éléphant sous la figure duquel Khmvum se montre aux
hommes, porte un nom spécial, Gôr ou Gôrou, tandis que d’une façon
générale, ils désignent l’éléphant sous le nom de Ya :.
Gôrou est énorme, fantastique. Il dépasse, et de beaucoup, les
plus hauts arbres de la forêt. Une légende curieuse et que nous rap-
porterons plus loin, nous dit les luttes terribles que soutinrent jadis
les fils des premiers Négrilles révoltés contre les fils de Gôrou se réu-
nissant pour les tuer et se nourrissant de leur chair. Jamais nous n’avons
rencontré cette légende dans le folklore bantu, et elle appartient en
propre au cycle pygmée. N’y aurait-il pas lieu d’y voir, dans un peuple
aussi traditionaliste que les Pygmées, un souvenir resté vivace des
combats des premiers hommes contre les Mammouths et Mastodontes
des âges primitifs P
__ Gôrou est le père de tous les éléphants, ou plutôt c’est leur chef,
et ils demeurent son troupeau docile. S’ils ne veulent pas lui obéir,
il les tue. Avant de mourir de leur mort naturelle, ils se réunissent
dans un endroit spécial, très éloigné dans la forêt, lieu que Gérou leur
a indiqué, et où ils retrouvent leurs ancêtres. C’est pour cela que par-
fois, dans la forêt, on trouve les ossements amoncelés de centaines
d’éléphants. Soit dit en passant, le fait de l’amoncellement paraît vrai et
les cimetières d’éléphants ont été maintes fois signalés par les voyageurs.
Le pied de Gôrou, affirment les Pygmées, est énorme, bien plus
grand que la plus grande case qu’on puisse voir, et les trous qu’il fait
en marchant dans les terrains humides, sont assez profonds pour que
dix hommes et plus y disparaissent tout entiers !
Quand il boït, la rivière est desséchée du coup, et pour manger,
il lui faut des arbres tout entiers. Il est tout blanc et soutient le ciel
sur ses épaules puissantes. Nul ne peut le tuer, les flèches les plus
? Dans quelques campements négrilles, on signale comme désignant
l'éléphant le terme joko. Le vocable est manifestement emprunté aux
idiomes bantu (nj6k en fang, njoko en mpongwé, etc.).
84 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
pointues, les javelots les plus acérés s’émoussent sur sa peau. Ses
défenses sont à elles seules plus grandes, et de beaucoup, que le plus
grand arbre, ce qui n’est pas peu dire, car il nous est arrivé de ren-
contrer des arbres de plus de cent mètres de haut .
Gôr ne meurt jamais : les années passent sur sa tête sans qu'il
s’en aperçoive, mais c’est le Créateur qui lui a donné la vie. Etre émi-
nemment fantastique, Gôr n’est cependant nullement un Génie. C’est
un être de chaïr et d’os, comme les autres éléphants, mais immortel,
au moins tant que la terre durera. Il est le contemporain des premiers
Négrilles, et c’est le dernier Négrille qui doit le tuer. Mais alors tout
sera fini, et encore le tuera-t-il par surprise, l’ayant rencontré tombé
dans une fosse immense. Ce sera alors la fin de tous les hommes.
Le tonnerre est sa voix. Quand on entend le tonnerre gronder,
c'est Gôr qui barrit. Il faut alors rentrer au plus vite à la case, et sur-
tout ne pas faire d'actes sexuels pendant ce temps. Ce serait irriter
davantage encore Gôr. |
Les enfants nés pendant que le tonnerre gronde doivent être
rachetés par un sacrifice spécial. Aussitôt l'orage fini, le père de l’enfant
sortira de la case sans regarder personne, et se mettra en chasse
pour tuer un éléphant. S’il rencontre un caméléon, c’est heureux pré-
sage. En passant, il devra cracher ? sur l'animal en signe de remerci-
ment et de bénédiction. S'il rencontre des fourmis voyageuses en
colonne serrée, c’est également heureux présage. Il devra bien se garder
d’en toucher une seule, et si, par hasard, une s’est attachée à lui, ne
pas la tuer, mais la reposer délicatement dans le chemin. Lorsqu'il
a trouvé les traces de l’éléphant, il devra également cracher à terre
pour exprimer ses remerciments.
Gérou est le père de tous les éléphants : c’est lui qui leur a donné
primitivement la vie. Quand il voit que pour des raisons quelconques,
la vitalité de la race devient moins énergique, il a soin d’y apporter
le remède nécessaire par.un accouplement nouveau. C’est alors que la
tornade, déchaînée par un Esprit irrité et qui veut du mal aux hommes,
devient furieuse, casse en deux et brise les plus grands arbres comme
de simples arbrisseaux.
4. Le Sacrifice à Gôrou et à l'Arc-en-Ciel
Gôrou dirige les éléphants vers les endroits fréquentés par les
chasseurs pour donner aux hommes le gibier, fournir la viande néces-
1 Si l’on veut bien songer une minute que les tours de Notre-Dame
de Paris ne dépassent pas 70 mètres de haut ! Jadis, pour construire une
chapelle, il nous est arrivé d’abattre un groupe d’arbres majestueux, des
Elun, Irvingia gabonensis, dont les fûts splendides s’élançaient d’un seul
jet au milieu d’une vaste clairière. Les premières branches, et elles n'étaient
pas à moitié de l’arbre, commençaient à trente-trois mètres de haut.
? Partout, dans les races Bantu et Négrilles, le crachat est signe de
Bénédiction. Voir à ce sujet les cérémonies du mariage dans notre livre :
Quinze ans au Congo frr:çais.
RELATIONS DU CRÉATEUR AVEC LES HOMMES 85
saire et subvenir ainsi à leurs besoins. Souvent aussi, par des marques
spéciales et faciles à reconnaître, amomes brisés, par exemple, il indique
également aux hommes où ils pourront trouver ses enfants. Aussi,
lorsqu'un chasseur pygmée à la chance de tuer un éléphant, ce qui,
au reste, arrive souvent à ces chasseurs merveilleux, il doit tout d’abord
offrir à Gôr, représentant de Khmvwum, la graisse qui se trouve du côté
de l'oreille droite, c’est-à-dire du côté noble, faire brûler en son hon-
neur un peu de cette graisse sur le foyer familial, puis manger le reste
de la susdite graisse sans en offrir ou en donner à qui que ce soit, fût-ce
à sa femme ou à ses enfants. Manquer à ces observances serait une faute
des plus graves, qui attirerait sur le chasseur les pires calamités.
Il ne pense d’ailleurs pas à les enfreindre. Obéir strictement aux pres-
criptions rituelles lui paraît absolument naturel, et cependant nul
n'est là pour les lui rappeler ! Le cœur de la hête tuée, et non le foie,
comme le disent certains auteurs est également réservé au chasseur,
mais sans aucune observation rituelle. Le foie est partagé entre tous.
Que l’offrande des prémices de l’animal tué appartienne au rite
de l’arc-en-ciel ou à celui de Gérou, peu importe :; les cérémonies seront
sensiblement les mêmes.
Les parties de l'animal réservées à Dieu seront aussitôt déposées
sur une feuille particulière de la plante symbolique que nous avons
signalée plus haut et qui est très abondante dans la forêt, le miam,
que nous appelons en français l’amome :.
Une liane sarmenteuse, dont j'ignore le nom, fournit également
aux Négrilles, un condiment poivré.
* Soit dit en passant, nos ancêtres connaissaient beaucoup mieux que
nous, et en faisaient un usage beaucoup plus grand comme condiment,
les divers Amomes et espèces voisines. Le Miam congolais est l’'Amomum
citratum, A. Granum Paradisi et Amomum Meleguetta (genre Aframo-
mum, des Zingibéracées). Dès le règne de François Ie, les vaisseaux nor-
mands d’Ango, vicomte de Dieppe, s’en allaient à la côte de Guinée cher-
cher des épices. Ils abordaient à la côte dite de Malaguette, du nom de
la ville de Malaguetta, d’où le nom donné aux épices, Poivre de Mala-
guette, par corruption Méniguette. On exportait également de cette côte,
aujourd’hui Côte d'Ivoire, les graines à saveur piquante du X7ylopia aethio-
pica, des Anonacées, vulgairement Poivre de Guinée. Le péricarpe du
fruit, très aromatique, a les mêmes propriétés que le fruit du Cubèbe. Les
Négrilles emploient également comme condiment les fruits d’un arbre de
la même famille, le Monodora mryristica, Sèp en négrille, et les fruits et
le bois concassés ensemble, pour tuer leurs parasites.
Aux graines d’Amome, on ajoutait les fruits du Piper guineense, dont
le fruit contient une forte proportion d'huile essentielle qui en limite
l’usage. On en retire aujourd’hui le pipéronal, à parfum d’héliotrope,
usité en parfumerie.
À l'exemple des anciens, qui, eux, le recevaient par échange, on allait
aux Grandes Indes, chercher le Poivre, du latin piper et grec 7 repi,Piper
nigrum, officinarum, etc. Le sieur Poivre, au nom prédestiné, envoyé sous
Louis XIV à Madagascar et aux Iles Bourbon comme Gouverneur, y intro-
duisit la culture du Poivrier qui s’y développa aussitôt et fit une concur-
rence victorieuse aux graines d’amomes. Celles-ci sont aujourd’hui et
peut-être à tort, vu leur extrême abondance et bon marché, complètement
délaissées.
85 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Revenons à notre chasseur négrille. Il ne prend pas, pour y déposer
son offrande, une feuille quelconque, largement ouverte. Il doit choisir
une jeune feuille, au sommet de la nouvelle tige qui n’a pas encore
donné de fruit, jeune feuille encore enroulée en cornet au cœur de la
plante, qui n’a pas vu encore le jour et n’a été souillée par le
contact d’aucun insecte ou larve. Dans le cas où le chasseur, ayant
cueilli cette feuille, constate qu’elle est déjà attaquée par un insecte,
et comme il arrive souvent, par le petit charancon ndri, c'est signe
de malheur. Il doit aussitôt rejeter la feuille derrière lui sans la regar-
der, cracher, et repartir en chasse pour trouver un autre gibier. Tou-
tefois, l'animal tué ne sera pas rejeté, il appartient au chasseur.
Si, au contraire, la feuille est intacte, que nul contact impur ne l’a
encore souillée, c'est bon signe, tout va bien. Dans le cœur de la
feuille, le Négrille dépose alors la partie réservée qui prend le nom de
kwotsé, et la rapporte au village : elle est placée sur le feu de la case,
entourée de charbons ardents, et brûlée tout entière, téli kwotsé ; il ne
doit rien en rester. Nul ne doit y toucher ni en manger; ce serait exposer
la tribu tout entière aux plus grands malheurs. Le feu lui-même est
ndaôk c’est-à-dire tabou : nul n’y touche, sauf le chasseur. Quand le
morceau est entièrement consumé, réduit en cendres, le chasseur jette
le tout derrière la case, mais plus souvent dans un ruisseau, ou dans le
marais qui entoure le village.
Quand les cendres ont été jetées dans le ruisseau ou la rivière
proche, il doit s'abstenir d’en boire l’eau, au moins immédiatement.
« Tant qu'on peut voir l’eau noire », me disait-on un jour.
CHAPITRE IT
Relations de l'Homme avec Dieu. Le Cuite
1. Différence entre les Bantu et les Négrilles. — 2. La prière en général. —
8. La prière dans la vie sociale, familiale et individuelle. — 4. L’offrande
du bufîfle et du miel chez les Négrilles orientaux. — 5. L’offrande du
miel chez les Négrilles occidentaux. — 6. L’offrande des noix de
Nkula. — 7. L’offrande du gibier. — 8. Absence de temples consacrés
à la divinité.
1. Différence entre les Bantu et les Négrilles
Du fait même que les Pygmées reconnaissent au-dessus d'eux un
Etre suprême comme leur Créateur, leur Maître et leur Père, il nous
paraît tout naturel, et même évident, à nous autres civilisés — et nous
employons à dessein cette expression si large —, il nous semble tout
naturel qu'ils lui rendent honneur, qu’ils reconnaissent effectivement sa
force, sa puissance, sa domination et sa bonté, en un mot, qu'il y ait
un Culte et des hommes spécialement chargés de le codifier et de
l'exercer, des « prêtres » au sens le plus large du mot. C’est, en effet, ce
que l’on retrouve chez toutes les nations ou peuples dits civilisés.
1. Tout d’abord, rappelons ce fait. Aucun peuple africain, sauf
évidemment ceux qui ont reçu l’empreinte chrétienne ou musulmane,
a fortiori aucun peuple Bantu, au moins à notre connaissance, ne rend
d'honneur à Dieu Créateur ou Conservateur, ne l’adore au sens strict
du mot ainsi que nous l’entendons. Quand ils s’adressent à Lui, (le fait
est rare, mais se présente), c’est pour lui demander quelque bienfait.
Nous l’avons vu plus haut.
Dieu nous a créés, disent unanimement les Bantu, mais depuis, il
ne s’occupe plus de nous. Il a délégué sa puissance à d’autres. Comme
le dit très bien le R. P. Colle dans son livre * sur les Baluba * : « C’est au
1 Collection de Monographies ethnographiques. Les Baluba, par le
R. P. CoLr, des Pères Blancs, Bruxelles, Dewit, édit., 1913, t. 11, p. 496.
2 Les Baluba habitent le Congo belge entre la Lukuga, au nord la
Nyemba et la Lukumbi à l’est, le Lulwa et le Lualaba au sud et à l’ouest,
à l’ouest du Targanika.
88 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Tout-Puissant d’en Haut qu'ils attribuent les grands fléaux, tels que la
variole ou toute autre épidémie. Et dans ce cas, Il paraît agir par
l'intermédiaire des esprits ou des mânes. Ils ne conçoivent pas, semble-
t-il, le repos de Dieu comme un désintéressement complet par rapport
à son œuvre, la Création. Dieu continue à agir. Même, les hommes
subissent l’effet de son activité, du reste très vaguement conçue et encore
plus vaguement exprimée par la théologie de nos Noirs. Il leur suffit
de savoir que Kabezia Mpunga, le Tout-Puissant d’en-haut, est habi-
tuellement bienfaisant et ne leur veut guère de mal, pour qu’eux-
mêmes se désintéressent plutôt de Lui et s’efforcent de se concilier les
Esprits dont ils craignent le mauvais vouloir.
Quant aux Fang, plus matérialistes en quelque manière que les
autres Bantu, ils ne se préoccupent pas le moins du monde de Dieu
Créateur, ne lui rendent aucun honneur, ne lui offrent aucun sacri-
fice.
« Chacun chez soi. »
Comme me le disait un jour un Pahouin de la forêt, « Biwua,
biwua, ni awu ké yën forho"*. Les morts, ce sont les morts. Quand
on y sera, eh ! bien ! on verra. » Morale qui ne diffère pas, on le voit,
sensiblement de celle de beaucoup de civilisés ! Carpe diem, chantait
jadis le païen Horace, prends ton plaisir où tu le trouves ! La vie est
courte, disent nos modernes fêtards, et bien d’autres, et nos sauvages
de la forêt ont un proverbe tout semblable : « Hier est hier, demain sera
demain, bois et mange aujourd’hui. »
Après la mort, il en va tout autrement. Mais les uns ne veulent pas
s'en préoccuper et les autres attendent. Encore une fois : Nzame é y6,
Fam a si, Dieu en haut, l’homme en bas ; Nzame, Nzame, Fam a ne
Fam, Dieu, c’est Dieu, l’homme c'est l’homme; Mur é nda, mur é nda
zia, Chacun en sa maison, chacun chez soi !
2. Au contraire de tous les peuples bantu qui les entourent, au
milieu desquels ils vivent, si souvent opprimés et victimes, les Négrilles
ne se sont jamais laissé entamer dans leurs convictions religieuses.
Ce n'est qu’en apparence qu'ils ont adopté certains rites fétichistes de
leurs oppresseurs. Au campement, ils en rient.
Je me souviens encore de tel chasseur pygmée qui, vivant au milieu
des Nsèk (Asékiani des Mpongwé), s'était fait initier à une de leurs
sociétés secrètes des plus redoutées. Une femme ou un enfant Nsèk qui
aurait osé s’en moquer eût été infailliblement mis à mort. L'idée ne leur
en serait d’ailleurs pas venue ! Notre Pygmée, le plus respectueux,
le plus craintif des adeptes quand il était chez les Nsèk, s’en moquait
ouvertement quand il était chez les siens. Rien de plus curieux que de
le voir mimer grotesquement les danses des féticheurs ! Par lui, j’ai
appris bien des choses sur les sociétés secrètes bantu où cependant le
secret le plus absolu est de rigueur !
? Litt. : Les morts (sont) les morts. Après la mort, aller voir (on verra)
donc.
RELATIONS DE L'HOMME AVEC DIEU. LE CULTE 89
Par une exception absolument remarquable et unique, les Pygmées
rendent honneur à Dieu, lui offrent des sacrifices, non seulement de
reconnaissance après le service rendu, après la chasse heureuse, mais
ils lui offrent des sacrifices de soumission, d’adoration, sans pour cela
penser à lui demander quelque chose en échange. En quelque sorte, à
leur manière qui n’est pas la nôtre, d’après leurs conceptions qui nous
demeurent profondément étrangères et presque fermées, on pourrait
dire : un sacrifice d'amour.
Ils offrent des sacrifices au Créateur, non pour lui demander
quelque chose, comme le font leurs voisins, mais pour se reconnaître
ses fils.
Ils offrent ces sacrifices à Khmvwum Kwé, Dieu Père, Dieu Ancêtre et
Chef, par un sentiment analogue à celui du fils, qui, par sentiment
de reconnaissance, offre à son père le premier et le meilleur morceau.
Nul sentiment d'intérêt n’est attaché à cet acte ; le Négrille n’y réfléchit
même pas, il est tout naturel. Ce n’est nullement, comme chez les
Bantu, le Do ut des !
Dieu est inaccessible, disent les Bantu.
Il s’est retiré de nous, affirment, dans un sentiment tout différent,
nos Négrilles.
Dieu ne s'occupe pas de nous sur cette terre, pendant que nous
sommes vivants, disent les Bantu ; on ne le retrouvera qu'après la mort.
Dieu s’est retiré de nous, disent les Négrilles, mais il continue de
s'occuper de nous, et il reviendra !
Entre ces deux conceptions, un abîme !
2. La Prière en général
Le Négriile prie. Dans sa Religion des Primitifs (pp. 297 et sq.),
Mgr Le Roy, parlant des primitifs en général, a traité cette question
d'une façon magistrale, suivant son habitude. Citons quelques mots :
« Ils ont la prière. Mais si un chrétien a pu définir la prière la res-
piration de l’âme en Dieu, on ne saurait appliquer cette notion supé-
rieure à celle de nos Primitifs. Chez eux, la prière est essentiellement
une demande. Et non seulement on prie pour obtenir une faveur qui
n'a rien de spirituel, pour éloigner un malheur présent ou redouté,
mais encore pour satisfaire sa vengeance, s'emparer du bien d'autrui
sans se faire prendre, tuer son ennemi. Îl y a des prières qui jaillissent
tout naturellement de l’inspiration actuelle, suivant les circonstances
et les faveurs demandées ; et il est des prières consacrées par l'usage,
des sortes de formules que les ministres du culte doivent réciter en cer-
taines occasions.
» D’autres fois et ordinairement, la prière se présente sous forme
de demande, d’imprécations ou de conjurations, suivant les cas. Elle
est parlée et elle est aussi chantée... Ainsi c’est Dieu qu’on invoque
pour garder la vie de l’enfant, pour avoir de bonnes récoltes, pour
obtenir de la pluie. |
» Au cours des cérémonies, offrandes et sacrifices, il y a toujours
90 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
des prières qui en marquent le but. Ce sont alors, généralement, des
paroles cabalistiques, des mots et des phrases obscures, des allusions
difficiles à saisir à notre esprit européen, des archaïsmes enfin qui
viennent des âges lointains, dont la signification est même perdue,
mais que l’on garde fidèlement et qui sont jugés d’autant plus effi-
caces qu'on les comprend moins *.
» Les Bantu ont des hymnes ou chants religieux, avec danses et
accompagnements de battements de mains et de pieds, de tams-tams et
divers instruments de musiques. Ces danses se font d'ordinaire la nuit,
au clair de la lune, ou, si c’est pendant le jour, dans de larges cases.
» Comme ïil a été dit précédemment de certaines formules les
hymnes auxquels on attribue une force opératoire, doivent être très
anciens. Leur sens nous échappe même parfois aujourd’hui, et, du
reste, lorsque les Noirs les exécutent, il est visible qu'ils se préoccu-
pent peu de les comprendre. Ils tendent avant tout à suivre le rythme
et à garder la mélodie. La plupart de ces airs, dans leur simplicité et
leur énergie sauvage, répétés avec ardeur et conviction, sont extrême-
ment impressionnanis et forment des scènes inoubliables pour celui qui
en est témoin. »
Nous ne saurions mieux dire en ce qui concerne les Pygmées, que
l’'éminent auteur. Observons cependant que Mgr Le Roy se contredit
quelque peu. Il semble bien avoir déclaré plus haut et avec juste rai-
son d’ailleurs, que de façon générale, les Bantu laissent Dieu complè-
tement en dehors de leur vie. Toutefois, de cette citation, nous déga-
geons un mot : « Chez eux, la prière est essentiellement une demande. »
Nous ne sommes pas de cet avis, du moins au sujet du mot « essen-
tiellement », et hâtons-nous d'ajouter : du moins en ce qui regarde nos
Négrilles. Sans doute, chez les Bantu, et Mgr Le Roy en cite de nom-
breux exemples, l’invocation, l’appel à Dieu ou bien plutôt aux Esprits,
est avant tout une demande, et en particulier chez nos Fang, nous ne
connaissons pas d’autre forme de prière. |
Il en va tout autrement chez nos Négrilles, Sans doute, la prière,
si on peut l’appeler ainsi, aux Mânes, aux Ancêtres, aux Revenants, est
une demande. Plus souvent peut-être encore, une adjuration, un ordre,
une menace. Mais, chose particulièrement remarquable, en s’adressant
au Créateur, la prière, au contraire de tous les Bantu et par une excep-
tion peut-être unique, prend souvent la forme d'’adoration, de témoi-
gnage de respect, de soumission et d’obéissance sans qu’il soit question
de demande. Exception peut-être unique, répétons-nous. Et ces hom-
mages sont multiples ! Laissant donc de côté les prières-demandes aux
Mânes et Esprits divers qui, à vrai dire, constituent beaucoup moins
l’essence même de la prière, nous voudrions maintenant rapidement
étudier cette prière proprement dite et ses manifestations dans la vie
? Nous ne sommes pas ici de l’avis de Mgr Le Roy. Sans doute, les
Pygmées répètent fidèlement ces phrases pour eux actuellement incom-
préhensibles, mais sans leur attacher plus d'importance qu'aux autres,
au contraire.
RELATIONS DE L'HOMME AVEC DIEU. LE CULTE 91
religieuse, sociale, familiale et privée de nos Négrilles. Cela d'autant
plus que cette constatation s’oppose formellement aux théories de
Réville * et de son école, théories que résume encore le D' Cureau, que
nous avons déjà cité, lorsqu'il écrit :
« En dehors de l’homme, le monde est peuplé d'êtres surhumains,
sortes de génies qui président aux phénomènes naturels, pluie, orages,
foudre, vent, à la naissance et au cours des rivières... Le Nègre les dote
vaguement de facultés et de fonctions analogues à celles de l’homme,
mais mises au service de hautes intelligences et douées d’une puissance
incomparable. Ces génies sont redoutables, ils causent aux hommes
beaucoup d’incommodités et de périls. Les hommes ne peuvent leur
résister de front : tout ce qu'ils peuvent faire parfois, c’est de leur
opposer des charmes et des conjurations.
» Au-dessus de ce pandémonium de génies et de revenants plane
un être supérieur, dieu vague, immobile, indifférent auquel on ne
semble accorder qu’une très médiocre puissance, qu’on n’invoque
jamais, qui n’est l’objet d'aucun culte. »
Ainsi parle le D' Cureau au sujet de Dieu et de la prière *,
Contrairement à ces assertions le Négrille prie donc, avons-nous
dit, ou tout aussi bien adresse ses hommages de soumission et de
vénération au Dieu Créateur dans sa vie religieuse, sociale, familiale
et individuelle, beaucoup moins cependant dans cette dernière.
3. La Prière dans la vie sociale, familiale et individuelle
1. La Prière, telle que nous venons de la définir, entre dans tous
les actes de la vie religieuse des Négrilles. Cette prière sera adressée
à Kmvum Kwé, Dieu Père, Ancêtre et Chef, (p. 64), par un sentiment
analogue, avons-nous dit, à celui du fils qui, par reconnaissance,
offre à son père, sans nul sentiment d'intérêt, le premier et le meilleur
morceau. Et Dieu, qui s’occupe toujours de ses fils, accepte le sacrifice,
car, sous cette forme, Le plus souvent d’offrande, se traduira la prière.
Ainsi dans l’offrande à l’Arc-en-Ciel manifestation de Dieu, dès
que l’Arc-en-Ciel brille, tout travail s'arrête, et le Chef, au nom de
tous, psalmodie le Chant de l’Arc-en-Ciel (p. 98), puis part à la chasse,
qui sera certainement heureuse et dont il offrira les prémices à Dieu,
Dieu Créateur et non aux Esprits de la forêt (p. 79).
Lorsque Dieu se manifeste au clan sous la forme de Gôr ou Gôrou,
la prière apparaîtra sous la forme de jeûne sévère et d'abstention
de tout acte sexuel (p. 80), pour tous. Prière publique, clanique encore,
que l’offrande du miel, l’hommage reconnaissant à Dieu bon pour sa
créature :
À droite, à gauche, ceci et cela,
À Toi je donne,
Ceci à Toi offert, reçois, prends, 6 Maître ! (p. 82).
Prolégomènes à l’Hist. des Religions, p. 168.
? Les sociétés primitives de l'Afrique équatoriale, p. 359.
92 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
N'est-ce pas tout un hymne de remercîment ! Et nul ne touchera
à la part de Dieu, ce serait profanation.
L'offrande des noïx de Nkula dans la grande fête annuelle des pré-
mices, si bien racontée par Mgr Le Roy est un des plus beaux exemples
de cette reconnaissance collective des droits de Dieu sur les fruits de
la forêt, fête qui, à elle seule, témoignerait de la haute religiosité des
Négrilles, témoin millénaire du sacrifice de fruits offerts par l’homme
aux premiers âges du monde, témoignage touchant des humbles enfants
de la terre, au Père qui est aux Cieux.
Prière encore que tous ces sacrifices devant être faits sur des autels
spéciaux, ces holocaustes avec des bois particuliers, consacrés, comme
le grand Roi Salomon bâtissant le temple, non avec des arbres quel-
conques, mais avec les cèdres du Liban |
Dans le culte rendu au soleil, bien que tout se fasse en l’honneur
de l’astre, une partie du sacrifice offert est réservée non au soleil,
mais à Dieu, et la victime entièrement consommée sur place (p. 127).
Prière du clan et en même temps du père de famille que la con-
sécration solennelle du mâle nouveau-né, face au soleil, à Dieu Créateur,
(p. 375), par le chef du clan :
À toi, le Créateur, à toi le Puissant,
J'offre cette plante nouvelle,
Fruit nouveau de l'arbre ancien,
Tu es le maître, nous sommes les enfants,
À Toi, le Créateur, à Toi le Puissant...
Prière si belle dans sa noble simplicité, car « nous ne sommes pas
des bêtes, nous ne naïissons pas comme des bêtes ! Quand nous venons
au monde, le Créateur nous regarde, et nous le regardons, face vers lui.»
Prière toujours que les danses religieuses, où le chef du clan danse
seul, le premier, autour du sacrifice qui sera consumé tout à l’heure
(p. 377).
Si le Créateur n’est pas invoqué dans les cérémonies du mariage,
nous retrouverons la prière à Dieu, très caractérisée, dans les cérémo-
nies mortuaires et cela se comprend aisément ! N’est-il pas la fin,
l'aboutissement de la vie, Celui qui recevra le Négrille au sortir de
cette terre ! |
Et tout concourra à cet ensemble, chants, danses, sacrifices. Non seu-
lement nous pourrons constater tout cet ensemble religieux actuellement,
mais tout aussi bien le Folklore en aura gardé des traces nombreuses. Il
serait facile de multiplier les récits où hommes et animaux s'adressent
au Créateur, le prennent pour juge ou arbitre, le prient, obéissent à ses
décisions |
2. La première manifestation de la prière dans la vie familiale
que nous constations au cours de cette Etude, est encore lors de l’appa-
rition de l’Arc-enCiel au moment de la naissance de l'enfant. Cette
prière se manifestera d’une façon toute particulière par le tatouage du
signe de l’Arc-en-Ciel sur la poitrine de l’enfant nouveau-né avec des
RELATIONS DE L'HOMME AVEC DIEU. LE CULTE | 93
cendres spéciales et un festin offert par la famille à tout le clan, festin
connu sous le nom de festin de Dieu, Khmvum dzio sésé (p. 82).
Si le tonnerre gronde, c’est Gôrou qui se fait entendre. L'enfant
né à ce moment doit être racheté par un sacrifice spécial (p. 84).
Autrement, ce serait la mort pour lui. Nous retrouvons la prière dans
la vie familiale à la mort du père. Les femmes dénouent leur chevelure,
se scarifient les joues, effusion du sang, se barbouillent de blanc, cou-
leur du deuil, souvent sacrifient une poule, et, du sang, aspergent le
défunt. Puis, au nom de la famille, le fils aîné du mort commence le
chant funèbre d’une si belle envolée :
« L'animal court, il passe, il meurt. Et c’est le grand froid », et
qui se termine ainsi par l’appel solennel : « Khmvum, Khmvum, vers
toi notre appel » (p. 424) et quand tout sera fini : « Les morts voient
Dieu » déclarent les Pygmées. |
Dans maintes circonstances, chasse, pêche, guerre, il serait aisé
de retrouver ces manifestations religieuses familiales. La chasse en par-
ticulier nous en fournira de nombreux exemples. Un des plus typiques
est celui de la mort de l’éléphant.
3. Que, obéissant à la coutume ou aux lois rituelles, le Pygmée
offre à Dieu ce qui est requis lorsqu'il accomplit les actes religieux de
sa vie sociale ou familiale, rien de plus naturel ! En agir autrement
l'exposerait à de graves dangers. Qu'il le fasse, au contraire, bien que ce
soit en conformité avec la loi lorsqu'il est seul, isolé dans la forêt, qu'il
n’y manque pas et observe les prescriptions rituelles, car convaincu
qu'y manquer serait manquer à une obligation grave, dénote une âme
profondément pénétrée du sentiment religieux.
Ainsi, nous l'avons vu, si l’Arc-en-Ciel lui apparaît lorsqu'il est
seul, isolé au milieu des bois, il s'arrêtera aussitôt, penchera son arc
à terre, puis offrira au Créateur les prémices du premier animal tué.
Pour Toi, j'enlève ce morceau,
C'est à Toi qu'il appartient,
À T'oi seul (p. 80).
Lorsque le tonnerre gronde, c’est que Gôrou, l’éléphant-ancètre,
barrit. Rentrer aussitôt dans sa case, s'abstenir de tout acte sexuel, sera
le premier devoir (p. 97). Si le chasseur, en temps ordinaire, tue un
éléphant, là encore sacrifice spécial et particulier, holocauste de la
graisse du côté de l'oreille droite, manducation solitaire du sacrifice
(p. 99). Ce sacrifice doit d’ailleurs être offert suivant les rites sous
peine de nullité (p. 100). Prière individuelle, machinale peut-être, tant
elle est habituelle, que l’offrande du chasseur à son retour au village,
morceau spécial de la victime qui doit être consumé, jamais mangé,
cependant que le chasseur murmure : A Toi, je donne ! N'est-ce pas,
à proprement parler, notre Agimus tibi gratias « Bénissez, Ô mon Dieu »
(p. 81). Prière individuelle que celle de la femme offrant le premier
poisson pris, ou quelques fruits par elle recueillis.
On peut dire avec raison que la prière, sous la forme indiquée,
94 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
englobe de tous côtés la vie du Négrille et lui est toute naturelle. Cepen-
dant il ne faudrait pas pousser les choses trop loin. Hors des rites pres-
crits, le Négrille ne sentira pas, comme nous, le besoin de prier, de
s'épancher avec Dieu dans une effusion intime, même de solliciter son
secours dans le danger. Bien plutôt, aura-t-il alors recours à ses moyens
de salut, plus près de lui peut-être, en tout cas plus redoutés. Tout ce
que l’on peut affirmer, nous l’avons montré par de nombreux exemples,
et la suite de cette étude le montrera mieux encore, au contraire des
Bantu, ses voisins et ses oppresseurs, le Négrille honore Dieu, le remer-
cie suivant les rites qui lui ont été légués par ses aïeux, et espère en
Lui.
Au fond, que peut-on lui demander de plus ? Il a l’âme profon-
dément religieuse. Et quand on lui aura appris à prier, en esprit et en
vérité, nous l’espérons de tout cœur, la prière jaillira spontanément
de ses lèvres et de toute son âme.
4. l'Offrande du Buffle et du Miel chez les Négrilles orientaux
Ce ne sont pas les Négrilles du Gabon seulement qui rendent un
culte au Créateur. Chez tous les Négrilles, qu'ils soient du Nord ou du
Sud, de l’Est ou de l’Ouest, on peut faire semblable constatation.
_ Ecoutons, en effet, Mgr Le Roy.
Il est chez les Négrilles de l’Est africain et les interroge :
— Vous n'avez pas non plus de sacrifices (sadaka) par exemple
quand vous tuez un buffle, quand vous trouvez du miel, quand un
malheur nous menace ?
— Ecoute, puisque tu veux tout savoir. Quand je tue un buffle,
j'en prends un petit morceau, le meiïlleur : je le mets sur le feu ; une
partie reste à brûler, et je mange l’autre avec mes enfants. Si je trouve
du miel, je n’en emporte point avant d’en avoir jeté un peu dans la
forêt et vers le ciel. Et quand j'ai du vin de palme, il faut d’abord en
répandre un peu par terre. C’est cela que tu voulais savoir ?
— Oui, maïs en faisant cela, tu ne dis rien ?
— Si, je dis par exemple : Waka, tu m'as donné ce buffle, ce miel,
ce vin. Voici ta part. Donne-moi encore la force et la vie, et qu'il
n'arrive point de mal à mes enfants.
— Waka ? dis-je. Qu'est-ce que Waka ?
— Tu ne connais pas Waka ? répondit-il. Mais c’est le Maître de
tout.
— Vous l'avez vu ?
— Qui a vu Waka! Qui pourrait voir Waka ! Mais, Lui, nous voit
bien. Quelquefois, il descend dans nos campements et fait mourir l’un
de nous. Alors nous enterrons bien bas celui dont il a pris la vie, et
ceux qui restent vont plus loin, car il est dangereux de rester sous
l’œil de Dieu...
Mais tirer de cette parole, comme quelques-uns mal informés l'ont
fait, qu’il est mauvais d’une façon générale de rester sous l’œil de Dieu,
RELATIONS DE L'HOMME AVEC DIEU. LE CULTE 95
et que le Négrille s'enfuit, comme devant un Etre méchant et redou-
table, rien de plus faux !
Lorsque la vengeance de Dieu s’est appesantie sur un campement,
qu'il y a eu mort d'homme, oui, il vaut mieux fuir, mais, parce que
dans la société africaine, tous sont responsables les uns des autres ! Il y
à eu un coupable, Dieu l’a puni, c’est juste et bien ! Mais qui pourra
dire si la punition est suffisante, si la mort du coupable suffit comme
expiation.. Qui le dira ! Dès lors, mieux vaut fuir, éviter pour un
temps le regard de Dieu ! autrement, non, bien au contraire !
Une autre fois, Mgr Le Roy s’est égaré : il est à Ndéra, sur le Tana :
il erre, affamé, et rencontre trois chasseurs qui viennent de recueillir
du miel, Il leur en demande.
—— Attends d’abord, nous dit le chasseur, Et cassant un rayon en
trois, avec un grand air de recueillement et de religieux respect, il
en jeta une part loin devant lui, dans les bois, une à droite, et l’autre
à gauche. Après quoi, il en mangea lui-même, et nous donna ensuite
tout ce que nous voulûmes prendre.
— Qu'est-ce que tu as fait là ? lui dis-je. Est-ce que ce miel n’est
pas bon, que tu l’as jeté ?
— C’est notre habitude à nous. Pour avoir du miel une autre fois,
il faut commencer par donner sa part à Dieu.
5. L'Offrande du Miel chez les Négrilles Occidentaux
Nous ne serions pas étonnés que ce sacrifice du miel, comme les
autres offrandes que nous avons signalées plus haut pour le gibier cap-
turé, fût commun à tous les clans négrilles. Nous l’avons constaté
nous-mêmes dans les circonstances suivantes, ou plutôt dans les deux
faits que nous allons relater, et qui montrent bien les différences fon-
damentales entre deux peuples africains.
1. Nous sommes un jour en pleine forêt équatoriale, en excursion
chez les Fang. Une dizaine de sauvages guerriers sont là qui nous
accompagnent. Soudain, dans le silence de la forêt retentit, strident,
le cri du Mal, ou coucou d’Afrique, le Cuculus indicator des natura-
listes, mangeur de miel, grand amateur surtout de couvain sucré, de:
nymphes, de tendres jeunes abeilles. Les Noirs connaissent bien
l'oiseau; quand ils l’entendent crier, ils savent qu’une ruche est proche,
qu’à quelque distance, dans quelque vieux tronc d’arbre, des abeilles.
industrieuses ont bâti leur nid, déposé leur miel odorant ; ils savent.
que le coucou a découvert l’endroit et n’osant s’attaquer seul à la ruche,
la livre aux hommes pour en avoir sa part. Ils vont, suivant le coucou
qui va, voletant de branche en branche, les précédant, criant joyeux.
Voici la ruche, là-haut, dans le vieux tronc dépouillé de ses branches.
par les ans qui ont passé ; un trou autour duquel les abeilles voltigent
indique l’ouverture de leur nid.
Un Fang se dévoue : il grimpe, portant une torche allumée d’une
main, arrive à la cavité, chasse autant que possible avec le feu et la
06 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
fumée, les abeilles soudain furieuses, prend à pleines maïns tous les
rayons qu'il peut saisir, mange à pleine bouche, jette à terre tout ce
ce qu'il attrape, et redescend enfin, ruche vide. La troupe dévore, se
régale, et bientôt tout a disparu, miel, couvain, larves, abeilles engluées
qui n’ont pu se dépêtrer, mortes ou vivantes ; chacun mange et bientôt
tout est englouti.
Remercier le Créateur, remercier même l'oiseau indicateur auquel
on doit ce butin, nul n’y a songé, nul ne s’en préoccupe ! chacun se
débrouille !
2. Même scène dans un clan négrille. Les petits hommes sont avec
moi en plein forêt. Une ruche de miel vient d’être découverte, le coucou
a chanté et les a précédés. Nous voilà au pied de l’arbre.
Tout d’abord, précaution hygiénique, contre l'influence mortelle
parfois, du venin des abeilles. Tout en suivant l'oiseau des yeux, les
chasseurs, regardant de droite et de gauche, ont recueilli les feuilles
d’une sorte d’aristoloche que l’on utilise également, et avec succès,
contre le venin des serpents, récoltant en même temps certaines baies
dont j'ignore le nom, et n'ai pas cherché à connaître, d’autant plus que
mes interlocuteurs interrogés plus tard, ont déclaré : « On peut s’en
passer. »
Au pied de l’arbre, où rien ne les presse plus, puisque le butin est
là, les petits hommes sont groupés. On broïe ensemble, on pétrit les
feuilles de l’aristoloche qui laissent bientôt couler un jus verdâtre et
assez peu odorant, on y joint les baies écrasées que nous avons citées,
puis le fruit de l’amome, visqueux et collant, et un des chasseurs s’en
frotte des pieds à la tête, les mains et la figure surtout. Puis il monte,
avec leur agilité coutumière, dans un arbre voisin, coupe une liane,
se balance à trente pieds en l’air, un jeu pour lui, arrive face à la ruche,
s’agrippe au tronc, plonge les deux mains dans le trou, attaché qu'il
est par la liane, et lentement, posément, je dirais proprement, détache
rayon après rayon. Avec une liane dont il s’est muni, quelques larges
feuilles dont il les enveloppe, il descend à terre les rayons, remonte
avec sa liane de nouvelles feuilles, et dans le nuage bruissant des
insectes irrités, continue son travail sans s’émouvoir, sans se presser.
La ruche vidée et bien vidée, le chasseur redescend. Il n’a pas
encore goûté au miel, ses compagnons l’ont attendu, sans y goûter non
plus. Et regardant derrière lui, le petit Pygmée crache à terre, se pen-
che, prend un morceau de miel, très propre, en enlève soigneusement
les abeilles s’il s’en trouve, l'élève en l’air, et dit en même temps les
paroles rituelles :
à À droite, à gauche, ceci et cela,
À Toi je donne,
À droite, à gauche, qui coule, qui vole,
Noir et clair, sombre et brillant,
À Toi, je donne, ceci à Toi offert.
Reçois et prends, Maitre.
KELATIONS DE L'HOMME AVEC DIEU. LE CULTE 97
Tel est du moins le sens général de cette invocation, car les mots
plus ou moins déformés ne sont pas du langage courant, et restent fort
difficiles à comprendre, même par les Négrilles. (Il nous serait aussi
peu aisé à nous-mêmes de comprendre des Français du xiv° siècle et
cependant au temps de Jeanne d’Arc, Français et Anglais se compre-
naient couramment.)
À Toi, je donne, à Toi, j'offre.
Il jette le morceau derrière lui, dans la forêt, sans regarder, nul
n'y touchera, c’est la part à Dieu. Il crache de nouveau. Alors, mais
alors seulement, il mange le miel, et tous en mangent avec lui. On peut
le faire, le rite est accompli. Avant de s'éloigner, la part de l'oiseau
sera également mise de côté.
Entre deux peuples, entre les Pygmées et les Bantu, c'est toute
la différence, mais combien elle est grande!
De cette scène que je viens de retracer j'étais un jour le témoin.
Un gâteau de miel me fut offert. Et avant de manger, de le porter à
ma bouche, je fis le signe de la Croix.
— Pourquoi fais-tu ce signe, me demandèrent-ils ? Est-ce signe
que tu es content ? Est-ce pour te garder ?
— C'est pour dire à Dieu qui a tout créé, qui vient de vous donner
et de me donner ce miel, que je le remercie, et lui demande de con-
tinuer à veiller sur moi, à veiller sur vous. C’est notre signe à nous.
Et je leur montrais en même temps une croix de missionnaire. « C’est
bien, reprirent-ils, manière à toi, manière à nous. C’est bien ! Dieu
voit. »
Et quelques-uns, gauchement, ébauchèrent, sur leur poitrine le
signe divin de la Rédemption…
Il y aurait d’intéressantes recherches à faire à propos de cet emploi
de l’aristoloche contre le venin des abeilles. Les Pygmées l’emploient
également contre le venin des serpents. Des voyageurs ont déjà observé,
dans l'Inde, croyons-nous, que l'oiseau mangeur de serpents, dès qu’il
se sent piqué, vole en hâte manger les fruits et les feuilles d’une sorte
d’aristoloche * et revient continuer le combat. |
3. Quelques années avant cette scène, dans un village où nous
nous trouvions ensemble, Mgr Le Roy et moi, étudiant précisément les
Négrilles, un Pygmée, danseur émérite, Mba Sole, nous avait admi-
rablement dansé la danse du miel, en en mimant successivement avec
une exactitude scrupuleuse, tous les épisodes. Rien n’y manquait, ni
l’offrande finale, ni le crachement significatif, mais faute d’avoir vu la
scène elle-même, non pas au figuré, mais réellement, notre attention
n'avait pas été attirée sur ce point spécial et très important. Plus tard,
assistant à la même danse loin de là, dans un autre village, nous recon-
? L’Aristolochia clematitis est utilisée en Angleterre contre le rhuma-
tisme et la goutte. L’Aristolochia rotunda, emménagogue et stimulante,
entrait jadis dans la composition de l'Orviétan et Thériaque céleste.
98 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
nûmes parfaitement mimée l’offrande au Créateur. Ce n’est donc pas
là, on peut l’affirmer, croyance particulière à un clan isolé, mais bien
croyance de la race, fonds commun d’observances rituelles.
6. L'Offrande des Noix de Nkula
Dans beaucoup de tribus africaines, nous dit Mgr Le Roy , on
offre en hommage à Dieu, ou aux esprits tutélaires des champs (beau-
coup plus à ceux-ci, à notre avis du moins), quelques épis de sorgho,
de maïs ou de riz.
Les Pygmées seraient bien embarrassés d’en faire autant, eux qui
ne sèment rien, ne cultivent rien, mais récoltent tout par voie d'échange
ou de main-mise.
Ils ont cependant une fête très particulière, que nous pourrions
appeler la fête des prémices ou la grande fête annuelle de Nkula, fête
qui, par sa solennité et son esprit, les met bien à part au milieu des
Bantu.
. Pour ma part, et je le regrette fort, je n'ai jamais eu l’occasion
d'assister à cette fête; j'en dois le récit à un de mes élèves indigènes,
aujourd’hui M. l’abbé A. Raponda, de famille royale Mpongwé et très
au courant des us et des coutumes de son pays. Mgr Le Roy s’est égale-
ment servi de ce récit, dans son livre. Je m'en suis fait confirmer tous
les détails dans les campements négrilles.
Dans la forêt, on rencontre assez souvent un arbre magnifique, au
tronc très élevé et très élancé que les Mpongwé désignent sous le nom de
Nkula, et les Pahouïins ou Fang sous le nom d’Egume*. Les Négrilles
le nomment Kué. (Il n’est peut-être pas sans intérêt de faire remarquer
que les Egyptiens désignaient le noyer sous le nom de Xu, et par rédu-
plication Kuku, pour l’arbre à grosses noix, d’où, d’après les savantes
études du P. Brosse, Coco, la noix par excellence. C’est donc un pléo-
nasme pur et simple de dire la noix de coco.) Le Nkula produit un fruit
dont l’enveloppe très dure renferme une amande : cette amande, comme
goût, rappelle fort la noix ou plutôt la noisette, d’où son nom vulgaire
de noyer indigène.
« Cette noix a pour les Négrilles, dit Mgr Le Roy, quelque chose de
sacré et c’est d’elle que quelques groupes tirent leur nom : « À Kula »,
ce qui signifie les gens du Nkula. » (Opinion certainement erronée.)
. Dès que la saison de la récolte est arrivée, on s'organise en une
procession et l’on s’en va, en chantant sous la forêt une sorte de can-
tique dont voici le refrain, répété en chœur par tout le personnel du
campement :
Ekenda n’akondo ndonda
Moguma mo Ndjambé
En avant, en avant, pour cueillir
Le présent du Seigneur.
1 Les Primilifs, p. 307.
? Coula edulis.
RELATIONS DE L'HOMME AYEC DIEU. LE CULTE 99
— Disons en passant que ce refrain n’est nullement négrille, mais
une traduction en langue d’un peuple voisin, les Mpongwé, croyons-
nous.
Les Négrilles, lorsqu'ils s’en vont cueillir les noix de Nkula, chan-
tent en dansant :
Gwa nâna Allons, allons dans la forêt
Gwa béle médu, Couper les enfants de l’arbre,
Ko ne kwa bélu, Le don du Créateur,
Ndéka tobe Khmvum. Le don du Seigneur.
Et ce chant, comme cette cérémonie, doivent remouter aux ori-
gines, car on les retrouve semblables chez les Asandêh, voisins du Haut-
Nil, avec des paroles similaires.
Ga ané, ga ane birè
Yera lindi ngoa,
Mbôli fue ané *.
« Arrivé à l’arbre, le meilleur grimpeur y monte ; il y cherche une
noix qui à avorté, la met entre ses dents et doit redescendre à terre, la
tête en bas *. Puis de 1à, on se dirige vers un autre noyer, on fait la
même opération, mais cette fois, le Négrille prend, non une noix avor-
tée, mais une bonne noix, redescend. On place les deux noix ensemble
dans un petit trou, creusé sous l’un des foyers du campement. Bien-
tôt après, la fumée du feu nouveau, allumé par l’ancien, monte douce-
ment dans la forêt immense; et pendant que les noix se consument, tous
les assistants forment cercle, se mettent en mouvement, et tournent
autour du foyer en chantant et en remerciant Dieu...
C’est là, continue Mgr Le Roy, la grande fête * de cette humble
race, et sa simplicité même rappelle d’une façon touchante et curieuse
le sacrifice que l’homme, aux premiers âges du monde, faisait à Dieu
des fruits de la terre, prémices de la récolte et premiers-nés du trou-
peau. Eux n’ont rien que ce que la forêt leur donne ; mais en cela
même, ils reconnaissent la main libérale du « Père qui est aux Cieux »,
et avant d'y toucher, ils aiment à reconnaître sa bonté et sa puissance
souveraine en le priant d’agréer de leur part les premières noix qu'il
leur est donné de cueillir. »
! Renseignement communiqué par le P. Columbiani, missionnaire chez
les Asandéh.
? Pourquoi cette loi singulière de redescendre la tête en bas en portant
la noix avortée? Je n’en ai pas demandé la raison. I] me paraîtrait assez
probable de la rapporter au fait de la noix avortée. Fruit anormal, descente
anormale. Mais pourquoi commencer d’abord par un fruit avorté ? C’est la
coutume ! À notre avis, c’est pour indiquer qu’à fruit anormal correspond
conduite anormale. Peut-être aussi faudrait-il y voir l’offrande de ce qui
est mauvais et descente en bas aux Esprits d’en-bas ! Il y a certainement
une raison, mais laquelle ?
$ Une fête des Négrilles, mais non la grande fête. Celle de la Nou-
velle Lune, avant la saison des pluies, est plus solennelle encore.
100 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
7. l'Offrande du Gibier
Nous avons vu précédemment, en parlant des sacrifices offerts à
l’occasion de l’Arc-en-Ciel et de Gôrou l’Eléphant, comment le
Négrille remerciait, d’une façon en quelque sorte solennelle, le Distri-
buteur de tous biens.
Hors ces circonstances particulières, le Négrille n’oublie cependant
pas de remercier Dieu dans sa vie habituelle, mais il le fait de façon
beaucoup plus simple, par un ensemble de gestes en quelque sorte ma-
chinal, tant il lui est coutumier.
Le Négrille a pris son arc et ses flèches ; il n’a pas oublié le léger
harpon qui, lancé d’une main experte et sûre, transpercera le poisson
nageant entre deux eaux.
Sous la piqûre de la flèche mortelle, un animal est touché, le
harpon s’est logé dans le corps du poisson. Si l’animal, l'oiseau ou le
poisson sont de petite taille, d’un coup de dent, mordant la tête, le
chasseur met fin aux souffrances de la victime. Puis, tantôt, il conti-
nue sa chasse ou sa pêche, la provende n'étant pas suffisante, tantôt,
au contraire, satisfait de sa proie, le Pygmée revient au campement.
Aussitôt arrivé, sans entrer dans sa case, il détache la tête de la
victime : d’après le code de la tribu, c’est la partie réservée de droit,
avec le cœur, au chasseur et à sa famille, car entre tous les membres
du clan, il y a communauté de biens ; part au chasseur d’abord, puis
au chef, au féticheur quand il y en a un, puis partage intégral entre
tous. Ces Négrilles, dénués de tout, ont su instituer chez eux ou, plus
probablement, garder le communisme des premiers âges, et si une dis-
pute s'élève, elle est vite apaisée par le chef, dont la voix est toujours
respectée et l’avis, plutôt que l’ordre, ponctuellement suivi et obéi.
De la tête, il détache un morceau, l'oreille droite, à moins que
vraiment elle ne soit trop petite, comme il arrive pour les oiseaux ou
certains mammifères. Dans ce cas, c’est la tête tout entière. Si au
contraire, l’oreille est trop forte, pour l'éléphant par exemple, il en
détache un morceau.
Pour un crocodile, il offrira l’œil droit à défaut de l'oreille inexis-
tante. Pour un poisson, tout le côté droit de la tête, mais non compris
la langue qu'il se réserve.
La partie droite, notons-le en passant, représente la partie noble,
c’est-à-dire l’homme, le mâle, tandis qu'au contraire la partie gauche,
moins noble, représente la femme. Même usage chez les peuples bantu,
où le mot « droite » méyôm, a la même racine que le mot nome mâle,
homme, par opposition à méyal, gauche et la femelle, la femme,
ngal ou nga. |
Après avoir détaché le morceau, part réservée à Dieu, il crache sur
le feu, essuie soigneusement son couteau avec des feuilles d'arbre, les
jette sur les charbons, y jette également le morceau réservé et attend
quelques instants.
Une fois la viande réduite en charbon, il crache de nouveau sur
HELATIONS DE L'HOMME AVEC DIEU. LE CULTE 1401
le feu. Pendant que la viande se consume, il murmure rapidement .
À toi je donne.
8. Absence de temples consacrés à la Divinité
Dieu est invisible, et ne se préoccupe pas de nous. Dès lors, inu-
tile de nous préoccuper de lui. Telle est, nous l’avons vu, l’universelle
croyance des Bantu au sujet de la Divinité créatrice. De là suit encore
qu'ils ne lui consacrent, d’une façon générale tout au moins, aucun
temple ni édifice spécial, ne sculptent, ne dessinent de lui aucune
image.
Les grossières statues de bois, les « fétiches » pour employer le
mot consacré, que l’on rencontre si souvent dans les vdlages noirs,
que les voyageurs achètent et exhibent triomphalement comme divi-
nités adorées par les Nègres, ne sont en réalité que des objets purement
matériels où certains esprits, par suite du pouvoir magique des sor-
ciers, de leurs maléfices et de leurs incantations, habitent, ont habité,
ou encore ont été incorporés.
Mais jamais, au grand jamais, il n’entrera dans l'esprit d’un Noir
que Dieu puisse être, soit représenté par ces images ou statues, soit
incorporé à elles, ce qui est contraire à toutes leurs idées, soit qu'il
puisse y faire son habitation, même de façon temporaire.
Dieu est là-haut, tout là-haut, il ne descend jamais.
Les erreurs des Européens sur ce point étonnent grandement nos
Indigènes ! Aïnsi que me le disait un jour, énergiquement et naïve-
ment, un de mes catéchistes : Comme les Blancs doivent être bêtes
pour croire que nous sommes aussi bêtes !
Parfois, il est vrai, dans certaines circonstances spéciales, les
Bantu élèvent des cases minuscules en l’honneur de la divinité et peut-
être mieux encore des Esprits. Nous n'avons pas à nous en préoc-
cuper ici.
Bien moins encore que les Bantu, les Négrilles ne font, ni ne
sculptent d'images de la Divinité.
« Comment pourrions-nous en faire une image, me disait un
jour un vieux Négrille, il n’a pas de corps. Tiens (et il employait
cette figure si jolie et si expressive), Dieu, c’est comme le mot qui
sort de ta bouche, fais-en donc la figure, cours après et rapporte-le
moi ! » Et il ajoutait encore, ce vieux Négrille, cette réflexion si
profonde : «Le mot ? il n’est plus, il a passé et pourtant il vit tou-
jours, aujourd'hui et demain aussi ! Dieu aussi |! »
Aussi, Mgr Le Roy est-il complètement dans le vrai lorsqu'il
écrit dans sa Religion des Primitifs, p. 371, en parlant des Négrilles .
« Un caractère commun et fort remarquable de leur religion est que,
nulle part, elle ne paraît comporter ni temples, ni enceintes, ni cases,
comme ces cases minuscules signalées chez les Bantu. »
Ni images, ni cases, ni temples.
Cependant, avant de terminer ce chapitre, il nous faut encore
sur ce point signaler un fait très remarquable.
102 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Les Pygmées n'’élèvent pas de temples, ni de cases à la Divinité,
c'est une chose entendue et certaine. Mais ne lui élèvent-ils pas
d’autres autels ? La question est tout autre.
Evidemment, ils ne lui élèvent pas d’autels comme nous l’enten-
dons, au sens strict du mot. Cependant, dans les sacrifices spéciaux
que nous avons vu, tels que celui de l’Arc-en-Ciel et du Gôrou, le
feu doit être disposé d’une manière spéciale, ce feu ne doit pas
employer des bois quelconques, mais des bois d’essences particulières
où la combustibilité n’entre pour rien, car alors les bois résineux
seraient beaucoup plutôt indiqués, ce qui n’est pas le cas, nous l’avons
vu. Enfin, on ne doit pas employer un feu quelconque, maïs du feu
nouveau. |
Il y aurait certes là matière à recherches des plus intéressantes
que nous ne pouvons plus malheureusement faire aujourd’hui. Peut-
être trouverait-on là encore des réminiscences ou des souvenirs vivaces
des temps préhistoriques, lorsque les premiers hommes n'’élevaient
pas encore de temples à Dieu, mais sur des autels improvisés et tem-
poraires lui offraient les sacrifices prescrits que venait consumer le
feu du Ciel !
Et comme les ancêtres primitifs, ainsi agiraient encore les
Négrilles, leurs descendants ! De fait, lorsqu'on leur demande la rai-
son de leur conduite, leur réponse est toujours identique :
« Aïnsi faisaient nos Pères ! »
Et depuis quand ?...
CHAPITRE IV
Le Culte des Astres
1. Généralités. — 2. Mythologie du soleil. — 3. Fête du soleil. — 4. Mytho-
logie de la lune. — 5. La fête de la nouvelle lune. — 6. Danse des
éclipses de lune. — 7. Absence d'images et de temples des astres.
1. Généralités
La question du culte des Astres se rattache étroitement à celle du
Dieu créateur, car il est peu de pays et de religions où le soleil et la
lune en particulier n’aient été considérés comme des dieux ou même
les dieux principaux. Ainsi, pour ne citer que les Egyptiens, et nous les
citons parce que, voici déjà plusieurs millénaires, les Pygmées ont été
en rapports étroits avec eux, les Egyptiens adorent le soleil levant sous
le nom de Hor ou Horus. Peut-être ce nom s’est conservé encore
aujourd’hui, avec un culte spécial, dans un certain nombre de tribus
africaines, appartenant, non au groupe bantu, mais au groupe nilotique.
Ainsi, chez les Asandéh, le soleil se nommera Ourôu *, bien voisin
de l’égyptien Horus.
De même la lune, l’Isis des Egyptiens, l’Astarté phénicienne, la
Séléné grecque, la Déesse que vénéraient les Druides de l'Ile de Sein *.
Chez les peuples bantu, on trouve une croyance à peu près una-
nime. Le soleil est une divinité inférieure, en quelque sorte un des
grands génies. Mais nulle part, comme l’a très bien indiqué Mgr Le
? D’après le dictionnaire du P. Columbiani. Le nom de l’Eléphant sacré,
Gôrou, ne signifierait-il pas : « Fils du Soleil ? »
* Chez les Baluba, la lune est l’objet d’une vénération particulière. Le
Génie qui l’anime est bienfaisant. Tous la saluent à son apparition nou-
velle. Tous, à ce moment, se frottent le corps de couleur rouge ou blanche
et exécutent en son honneur une danse spéciale. C’est à son apparition
qu'ils sortent leurs fétiches hors de la case pour les honorer, qu'ils net-
toient les cabanes des mânes et des fétiches. C’est un jour de repos obliga-
toire. Bref, la néoménie est leur dimanche.
La lune, Kwézi, est le séjour d’un Génie, Kaiye.
104 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Roy, s'appuyant en cela sur les études du docte P. Sacleux, nulle
part il n’est identifié avec Dieu.
Bien qu'il se contredise ailleurs, Mgr Le Roy, dans son livre sur
la Religion des Primitifs, est bien quelque peu de l’avis de Le Vail-
lant : « Il ne semble pas que les Sân, non plus que les Négrilles ou les
Négritos, aient un culte pour les astres, mais on trouve quelque chose
de semblable chez les Khoïkhoï’'. Ceux-ci, dit-on, sacrifiaient des
bestiaux à la lune et lui offraient de la chair et du lait : offrandes qui
sont accompagnées de danses, de prosternations et de chants dans
lesquels on salue son retour. On lui demande un temps favorable,
des pâturages pour les troupeaux. »
A l’encontre de ces témoignages, dans son beau livre, maïs déjà
très ancien et vieilli, sur les Pygmées, M. de Quatrefages * nous dit
que les Négrilles, au dire des voyageurs, adorent le Soleil, image
visible du Dieu invisible.
Que faut-il penser de ces assertions diverses ? En affirmant que
les Négrilles ne semblent pas avoir un culte pour les astres, Mgr Le
Roy nous paraît bien avoir été mal informé. Comme nous allons le
voir plus loin, tous les clans que nous avons pu observer ont, en effet,
des danses, des chants, des sacrifices en l’honneur du soleil et de la
lune, ce qui constitue bien un culte, tout au moins, à certains égards,
ce que l’on pourrait appeler un culte dérivé.
2. Mythologie du Soleil
Quelles sont les croyances des Pygmées au sujet du soleil, de la
lune et subsidiairement des astres ? Quelle place occupent-ils dans
leur religion ?
Les Pygmées considèrent le soleil comme une demeure tempo-
raire ou transitoire de Dieu, mais nullement comme Dieu lui-même.
Aucun doute sur ce point. D'ailleurs, le nom est tout différent. Dieu,
nous l’avons vu, c’est Khmvwum, le Créateur. Le Soleil, au contraire,
prend le nom de Mba-ko, Père du ciel ou mieux Bako, d’une racine ba
qui nous paraît signifier « commander, être maître, dominer ». La lune
est désignée par l’ethnique Pè, celle qui entr'ouvre, féconde, la Genitrix
latine, qui a la même signification tirée du latin gignere. Ces noms
sont bien des noms propres, appartenant à l’astre lui-même, et non
des qualificatifs de l’Etre divin.
a) Dieu réchauffe le Soleil. — A certaines époques, dans cer-
taines circonstances, disent les Pygmées, Dieu se met en route pour
aller voir le soleil. Ce n’est point curiosité de sa part, non plus prome-
nade pour son plaisir, mais voyage nécessaire. C’est, disent-ils, pour
ranimer le foyer qui s'éteint. Un de leurs chants rituels le proclame
expressément. En parlant du soleil, ils chantent :
? Les Khoïkhoï habitent au Sud de l'Afrique, non loin du grand
désert du Kalahari, près des Bushmen.
? Les Pygmées, par M. DE QUATREFAGES. Nous ne savons sur quels
témoignages probants il s'appuie.
LE CULTE DES ASTRES 105
Le feu s’obscursit, le bois devient noir,
La flamme va s'éteindre, sur nous le malheur !
Sur nous le malheur, oh ! Khmvum !
Khmvoum se met.en marche,
En marche vers le soleil.
Dans sa main, l'arc brille,
L’arc du chasseur de Là-Haut.
IT a entendu la voix de ses enfants.
À certaines saisons, en effet, les nuages s’amoncellent dans le
firmament de tous côtés, peu à peu envahissent le Ciel tout entier.
C'est le signe avant-coureur de la saison des pluies. Le soleil semble
alors se voiler, il disparaît même complètement. Le Ciel, dit un pro-
verbe pygmée, a mangé le soleil : maïs à notre avis du moins, aucun
mythe solaire ne se cache sous cette formule. C’est par accident. De
même que le chasseur négrille va chercher du bois sec lorsqu'il
voit son feu près de s’éteindre et le jette sur le foyer pour le ranimer,
de même, lorsqu'il voit le soleil s’obscurcir, le Créateur s’empresse
de le ranimer.
Il va alors, dit une légende curieuse, dans les grandes forêts du
ciel, tout à fait au bout de la terre, que les Pygmées se représentent
comme plate et terminée de tous côtés par d’immenses précipices !.
Ce chemin est tout pavé d'étoiles, et on le voit par les nuits noires,
étincelant au ciel. C’est la Voie Lactée que les Pygmées se figurent
très bien comme une poussière d'étoiles brisées et qu'ils désignent
sous le nom de Dzi-ko ou Nwa-ko, chemin du ciel. Arrivé au bout,
le Créateur ramasse les étoiles à pleines brassées, les entasse dans un
énorme sac (les Pygmées attribuent ainsi à Dieu leurs propres habi-
tudes par une sorte d’anthropomorphisme). Sa moisson faite, ïl
retourne en arrière et revient vers le Soleil :
À pleines brassées, il les recueille, Et viss, et viss et viss ?
À pleines brassées, il les entasse,
dit un chant ou une légende très anciens.
À pleines brassées ! Viss, viss,
Comme la femme qui recueille les sauterelles *
Et les comble dans son panier,
Et le panier tout plein déborde.
Ainsi le Créateur collige et entasse les étoiles captives, qui sem-
blables aux sauterelles, voltigent çà et là, et tentent d'échapper au
* Dans quelques légendes cosmogoniques négrilles, la terre est repré-
sentée comme une immense écaille de tortue, reposant ou flottant sur les
eaux.
* Viss, qui répond si bien à notre Vlan ! vlan !
* Dans les forêts de la Gabonie, on ne trouve pas de sauterelles. Il
faut remonter beaucoup plus loin vers le Centre ou au Sud et au Nord.
Les Pygmées en ont gardé néanmoins le souvenir.
106 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
panier divin. Cueillette achevée, le divin moissonneur revient donc
vers le soleil. Mais tout chargé, il marche à pas lents, et chemin
faisant, quelques étoiles, plus alertes, s’échappent. Quelques autres
débordent du vase et tombent. Mais les étoiles sont très fragiles et se
brisent, de là nouvelles étoiles, beaucoup plus petites. De temps en
temps aussi, le Créateur secoue son sac pour faire tenir tranquilles
les petites turbulentes. Et, paraît-il, comme le sac divin a pas mal de
trous, des étoiles encore s’échappent et aussi pas mal de poussière
d'étoiles : ne voit-on pas au ciel ces longues traînées blanches et bril-
lantes ? Voilà précisément la poussière d'étoiles * !
Arrivé au soleil, le Créateur jette les étoiles dedans, et aussitôt,
l’astre reprend sa splendeur primitive, lance de plus belle ses rayons,
s’empresse de chasser les nuées rebelles et reparaît à nos yeux.
Dans ce récit, nulle idée de manquer de respect au Créateur, de
le mettre le moins du monde en posture ridicule. Ce sont des légendes
explicatives, provenant de croyances très primitives, qui se trans-
mettent de génération en génération. Nous-mêmes, sans vouloir non
plus lui manquer le moins du monde de respect, nous mettons par-
fois le bon saint Pierre, par exemple, le portier du Paradis, en situa-
tion quelque peu comique. On rit, sans malice aucune, et on l’invoque,
plus tard, avec une confiance tout aussi méritée. Ainsi les Négrilles.
b) Les Météorites, Pierres du Ciel, préservatifs. —— Des étoiles
cueillies par le Créateur, quelques-unes parviennent même jusqu'à
nous. On en retrouve parfois les morceaux. Ce sont les Pierres du
Soleil !
Heureux, trois fois heureux qui peut en trouver une et la garder !
La chance le poursuivra toute sa vie ! Et, de lui, dira le dicton pyg-
mée : « Il a trouvé une pierre du soleil, Ar rha-ko ! » Ainsi, tout natu-
rellement, s’expliquera une chance persistante, incompréhensible
autrement.
Aussi n'est-il pas étonnant que ces pierres si précieuses, tombées
du ciel, ces pierres météorites ou fragments de météorites, en pygmée
rha-ko, pierres du ciel, sont soigneusement conservées en vertu de
leurs privilèges singuliers. N'’ont-elles pas été touchées, on pourrait
presque dire : divinisées, par les mains du Créateur lui-même ? On
ne leur rend toutefois aucun culte particulier. Elles font partie du
bagage des devins et jouent leur rôle dans les séances de divination.
J’en ai vu une, ou du moins un morceau d’une, entre les mains d’un
chef pygmée. C'était évidemment un fragment de météorite, de la
grosseur à peu près d'un poing d'enfant, d’un gris bleuâtre, très
pesante, à reflets métalliques. Le fer devait y dominer.
Avant d’aller à la chasse, le chef y frottait son couteau à plusieurs
reprises. Il y faisait toucher également ses flèches et son arc. Très
facilement il me la laissa examiner et manipuler. Je lui demandai un
? Le Père Noël, descendant du Ciel et apportant aux enfants sages sa
hotte débordante de jouets est bien un peu une légende du même cycle.
_ LE CULTE DES ASTRES 107
jour de me la confier pour y frotter également mon couteau. Au
contraire des fétiches qui sont rigoureuse propriété personnelle, et
perdent toute leur vertu à être cédés à un autre, mon Pygmée ne fit
aucune difficulté. Me tendant aussitôt la pierre magique : « Frotte ton
couteau, si tu veux, me répondit-il, mais ce sera complètement inu-
tile. Elle ne sert qu’à celui qui l’a trouvée. Ou plutôt au possesseur,
dit-il en se reprenant. »
— Et sais-tu d’où elle vient ?
— Certes ! tout le monde sait cela. Elle vient du feu de Dieu.
Wa Khmvum i ndia (feu Dieu lui vient).
— Je sais cela aussi. Je sais aussi qu'elle porte chance à celui
qui la possède. Est-ce tout ?
— Ah! Il y a bien autre chose, me répondit-il en prenant un
air mystérieux, bien autre chose ! Il ne faut pas la quitter, jamais,
surtout quand on est mort (littéralement quand on est passé de l’autre
côté, car pas plus que beaucoup d’entre nous, les Pygmées n’aiment
qu'on leur parle de la mort : cela porte malheur).
— Et pourquoi ne pas s’en séparer ?
— Parce que, tu comprends, elle vous entraîne bien vite et
très haut. Elle veut retourner au feu d’où elle est sortie.
Peut-être aurais-je pu embarraser mon petit homme en lui ren
dant pourquoi elle ne s’enfuyait pas dès maintenant. À quoi bon lui
enlever sa croyance naïve !
— Est-ce toi qui l’a trouvée ? demandai-je un jour à mon petit
homme, espérant pouvoir observer le météorite qui était très gros, très
dur, d’après ses dires et dont il n’était qu’un fragment tombé à côté,
chose très possible après tout.
— Oh ! non, me répondit-il, c’est mon père !
— Mais alors quand ton père est mort, pourquoi ne la lui as-tu
pas laissée pour l’aider dans l’au-delà ?
— C'est que j'ai pensé qu’elle me serait plus utile qu’à lui. Mon
père était très bon, il n’avait rien à craindre dans l’au-delà.
— Mais était-ce bien ton père qui l’avait trouvée ?
Le chef me regarda d’un air malin, puis, en riant : « Peut-être
avait-il fait aussi comme moi !»
— Mais, alors... et ton fils !
— Oh ! moi, je saurai bien m'’y prendre !
Il est assez curieux de trouver chez les Pygmées cette croyance
à l'influence des météorites.
Ils ne les considèrent néanmoins nullement comme des fétiches
ou des amulettes. Les météorites rentrent dans la condition des simples
« porte-bonheur », des mascottes si l’on préfère. Et à ce point de vue,
les civilisés leur sont-ils si supérieurs ? Les Musulmans ne vénèrent-ils
pas à la Mecque la fameuse pierre noire qui n’est probablement qu’un
météorite ? Et pour nous-mêmes, y a-t-il besoin d'aller bien loin pour
trouver à la vitrine des bijoutiers des pierres soi-disant porte-bonheur,
108 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
des bracelets ou même de simples petites poupées !... étalage qui, tout
de même, suppose bien des acheteurs et des croyants... |
Et gare aux pierres néfastes ! Ainsi l’opale et autres |
Quant à notre vieux Pygmée, laissons-le croire à sa pierre ! Ins-
truit par l'expérience, il comptait bien la conserver dans l’au-delà, ne
pas la laisser à ses fils. C’est le cas de le dire : « Chat échaudé craint
l’eau froide » ou mieux encore : « Chacun pour soi ! »
3. Fête du Soleil
Dans la théologie négrille, loin d’être un Dieu, une divinité
inférieure ou un Esprit, ou encore un Génie, le soleil sera donc, par
exception, une demeure du Dieu Créateur, et, habituellement, l’instru-
ment dont il se sert pour répandre ou entretenir la vie.
Le culte très sommaire, très élémentaire qu’on lui adressera
se référera par conséquent au Dieu dispensateur de la vie bien plus qu’à
lui-même.
Aussi une fête a-t-elle lieu chaque année en son honneur. C’est
après les dernières pluies fécondantes, lorsque les arbres fruitiers sont
en pleine floraison. Il n’y a cependant là, pensons-nous, aucun sacrifice
de prémices.
a) Sacrifice au Soleil. — À ce moment le ciel s’est complètement
dégagé de nuages. Rivières et ruisseaux, lacs et marais sont pleins à
déborder ; dans le firmament, d’un bleu insoutenable pour nos yeux
européens, le soleil brille d’un éclat sans pareil.
Au matin du jour choisi, choix qui appartient de droit au chef
du clan et varie suivant les endroits et les hommes, le chef apporte
au centre d’une clairière soigneusement choisie à l'écart, la plus
retirée possible pour que nul ne vienne les troubler, le chef apporte le
corps d’un grand iguane, le varan du Nil. Pourquoi le choix de cet
animal, on n’a pas su me le dire : « Nos ancêtres faisaient comme
cela, nos ancêtres ont dit que c'était cet animal qu'il fallait, et non
pas un autre. » Et pour nos Pygmées, cette raison est largement suffi-
sante, c’est la loi, et tout est dit .
Dans une légende fang curieuse, Ngurangurane, le Dieu-crocodile,
prélève chaque année un lourd tribut humain sur les hommes. Peut.
être pourrait-on voir dans le choix du varan ou iguane les vestiges
d’un ancien mythe similaire. Peut-être encore, et ce serait l’explica-
tion la plus simple, parce que le varan est très commun partout, et
dès lors facile à trouver, parce que sa chair est exquise, une des meil-
leures que nous connaissions, parce qu'’enfin, immobile sur la branche
où il guette sa proie, il reste sans bouger des heures entières sous le
soleil le plus ardent, semblant ainsi se complaire dans un vrai bain
de lumière.
1 Au moindre bruit qui l’effraie, le varan plonge dans l’eau et dis-
paraît. N’y aurait-il pas là quelque analogie, pour empêcher le soleil de
disparaître ? Simple conjecture que nous hasardons...
LE CULTE DES ASTRES 109
Deux jours avant la fête, au matin, le Pygmée s’est mis en chasse.
Pour cette chasse particulière, il doit être pur, c’est-à-dire s'être
abstenu la nuit précédente de tout rapport sexuel avec sa femme
(twé, être pur). Au matin il part. Il doit avoir soin de ne pas regarder
derrière lui, de n’adresser la parole à qui que ce soit. Si par bonheur
sur son chemin, il rencontre un caméléon à sa droite, c’est signe
excellent. Il ne manquera pas de s’incliner et de lui cracher sur la
tête en passant pour le remercier. Si, au contraire, l’animal est sur sa
gauche, c’est signe néfaste, il retournera sur ses pas et prendra le
premier sentier à sa gauche, qui, de fait, se trouvait dans sa marche
précédente, le premier à sa droite. Il se dirige vers le fleuve, la rivière,
le plus proche. Il sait qu'immobiles sur les branches qui surplombent
le courant, maïs attentifs au moindre bruit, craintifs à l'excès, diffi-
ciles à surprendre pour tout autre que pour lui, se tiennent les varans.
Le pygmée s’approche lentement, bande son arc, décoche une flèche
qui ne manque jamais son but : le varan, transpercé, tombe dans le
fleuve où plonge aussitôt le chasseur, aussi prompt que lui. Comme
le varan choisi est toujours de forte taille, il est aussitôt ramené au
campement, et suspendu au-dessus du feu.
Tous les membres du clan ont pris part au débroussage de la
clairière choisie : on a mis le feu aux débris amoncelés ensemble et
rejetés en dehors de la clairière.
Par membres du clan, il faut entendre les mâles, hommes faits
et enfants. D’ordinaire, les travaux de débroussage, dans les tribus
bantu, appartiennent exclusivement aux femmes. Il n'en va pas ainsi
dans les clans négrilles. Il faut bien reconnaître aussi que ne se livrant
à aucune espèce de culture, ce travail est vraiment réduit à la plus
simple expression.
Le jour arrivé, le chef du clan détache le grand lézard, et l’apporte
au milieu de la clairière. Un trou y a été creusé. Sur un lit de feuilles
de phormium ‘, on dépose l’animal, puis il est recouvert de feuilles ;
au-dessus, on amoncelle du bois sec. Tandis que ce soin est d’ordi-
naire réservé aux femmes, ce jour-là, elles n’ont point à s’en pré-
occuper, ne doivent même pas y toucher. Le chef du clan dépose
sur le foyer préparé une fleur de bananier encore entourée de ses
feuilles protectrices, des branches d’arbres en fleurs. Il met alors le
feu au bûcher, et tourne tout autour en dansant et en chantant. Nous
n'avons pu recueillir les paroles de ce chant, ne les comprenant pas.
Le chef d’ailleurs ne les comprenait peut-être guère davantage. Ce
sont les paroles des anciens, disait-il ensuite, c’est pour danser la
danse du soleil, mba-ko nué. Peut-être en effet, les paroles importent-
elles assez peu et sont-elles surtout pour scander le rythme des pas.
! Phormium tenax, plante de la famille des Liliacées, à larges feuilles
brillantes, comme vernissées. Les dracaenas, yuccas, l’hémérocalle, com-
mune dans nos jardins et connue sous le nom de Rose de Noël, appar-
tiennent à la même sous-famille des Lilioïdées.
110 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
b) Danse du Soleil. — En effet, je ne serais pas éloigné de croire
que dans cette danse rituelle du soleil, le rythme est tout et la mélodie,
en tant qu’on peut l'appeler mélodie, accessoire. Jamais, en effet, je
n’ai vu modifier le rythme de la danse, tandis qu’au contraire, sui-
vant les clans, la mélodie variait considérablement. Nous aurons occa-
sion plus tard de parler plus amplement de ces choses en nous occu-
pant de la danse, mais déjà, il est certain pour nous que la danse du
soleil fait partie des danses mimétiques et magiques.
Le bûcher est donc au centre de la clairière. Le chef du clan
tourne tout autour en chantant et en dansant. Les pas de danse sont
très rythmés et sur un mouvement très rapide, au moins pendant
la première partie du tour. Ce tour en effet se décompose en deux
parties : pendant la première, le chef tient les bras levés et agite en
inême temps de petits grelots de bois. Ces grelots, qui rappellent,
par la forme et le son, nos castagnettes, sont constitués par le fruit
de l’owala, ligneux et très dur. On y introduit à force des cailloux
ou des noyaux qui s’agitent et s’entrechoquent dès qu'on les remue.
Pendant ce premier tour, le pas de danse est très vif et très rythmé.
Le danseur, un peu plié sur les genoux, fait trois pas en avant, un
glissé sur le côté gauche, et jette en même temps le pied droit en
avant, mais très près du sol. Chaque mouvement est accompagné
d’un mouvement similaire des doigts, par conséquent du bruit des
castagnettes. Après les trois pas en avant, le danseur s’arrête, exécute
un double balancement sur les hanches, puis d’avant en arrière, deux
bonds sur place, et repart. Cette danse est vraiment très originale et
gracieuse. |
Arrivé au milieu du cercle qu’il décrit autour du foyer, le dan-
seur s'arrête un peu plus longtemps, fait le simulacre de tomber à
terre, d’un mouvement lent, comme un arbre, qui s’abattrait frappé
à mort, étend les bras à droite et à gauche sans agiter les grelots.
En même temps, il chante d’une voix lente et basse à peine per-
ceptible : |
O soleil, 6 soleil !
La mort vient, la fin arrive,
L'arbre tombe et meurt.
O soleil, 6 soleil !
L'enfant est né dans le sein de sa mère,
Le mort vit, l’homme vit, le soleil vit.
O soleil, ô soleil, à soleil !
Toute l’:ssistance reprend en chœur :
O soleil, à soleil, 6 soleil !
L’allusion est évidente, le chanteur mime le soir, le déclin du
jour, l’aube qui ramènera l’astre vainqueur, la mort apparente qui sera
vaincue, pour l’homme, pour le soleil.
Le danseur abaisse alors lentement les bras vers le sol, en évitant
LE CULTE DES ASTRES 111
tout bruit, par un mouvement à peine sensible. Puis il continue le
cercle, l’achève en courbant le corps à moitié vers la terre et glisse
plutôt qu'il ne danse. Arrivé au bout du cercle, il ne s’arrête pas,
mais recommence le mouvement précédent.
Pendant que le chef danse, les hommes et les garçons, rangés
en cercle autour de lui, exécutent le même mouvement que le cory-
phée, mais sur place et sans tourner. Quand il a terminé, il se tient
debout, immobile près du foyer central. et les hommes commencent
à leur tour à danser en cercle, exécutant cette fois en dansant Îles
mêmes mouvements que le chef a lui-même exécutés le premier.
Quant à lui, il se tient au centre et tourne également, mais autour
du foyer, qu'il entretient en même temps. Son parcours est donc
beaucoup plus petit, mais il a soin de le faire au même pas que
les autres, scandant toujours le mouvement, au rythme de ses casta-
gnettes. Tous les autres l’imitent. Pas un faux mouvement, pas une
castagnette à contre-temps. Il est facile de le voir, on n’est pas là,
comme dans beaucoup de danses, pour s'amuser. On accomplit un
rite religieux gravement, on oserait presque dire : pieusement.
Tout autour des danseurs, les femmes imitent leurs mouvements,
mais immobiles, c’est-à-dire sans bouger de place, mais agitant les
castagnettes qu’elles portent également. Dans presque toutes les autres
danses, le tam-tam est de rigueur. Il ne figure pas dans cette danse
très particulière; on n’a pas su m'’en donner la raison, et il serait assez
difficile d’en trouver une. Il n’y a également aucun rapprochement
entre hommes et femmes, aucun geste d’invite. Quand la danse est
terminée, et elle dure assez longtemps, plus ou moins suivant le
nombre des hommes du clan, on disperse le foyer, on en extrait le
varan. |
Une partie est réservée à Dieu et offerte comme nous l’avons vu
dans le rite de l’Arc-en-Ciel, une autre partie est pour le chef. Le reste
de l’animal est partagé également entre tous.
Comme, malgré sa taille, le varan serait évidemment mince régal
pour la troupe, les femmes ont eu soin pendant ce temps de faire
cuire autant de gibier ou de poisson qu’on a pu s’en procurer. Elles
l’apportent à ce moment. Tout le monde prend part joyeusement au
festin.
On ne doit rien rapporter au campement, tout doit être con-
sommé sur place. Les os, rongés à fond, brisés pour en extraire la
moelle, sont ensuite jetés dans le trou où l’on a cuit le varan. On
ramène par dessus les tisons non consumés, puis de la terre et des
feuilles ; la clairière reprend son aspect habituel, et\ on revient au
campement avant que la nuit ne soit arrivée. La loi est encore for-
melle sur ce dernier point.
Danse originale et très gracieuse, avons-nous dit, comme la plu-
part des danses des Pygmées. Nous y reviendrons plus tard.
112 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
4. Mythologie de la Lune
À certains égards, tout au moins, la fête et la danse de la Nouvelle
Lune peuvent être rangées dans le culte rendu aux Astres, en ce sens
très particulier cependant que la Lune, comme tout à l’heure le Soleil,
n’y est considérée par les Négrilles ni comme divinité inférieure,
ainsi que la regardent plusieurs tribus bantu, ni comme génie, non
plus comme demeure, même temporaire, du Dieu Créateur, comme
nous l’avons vu pour le soleil,
La Lune, désignée sous le nom de Pè dans les clans négrilles, est
chef de la nuit, mère et asile des revenants qui s’y réfugient en cas de
danger ; ses rayons sont également porteurs de revenants et sa lumière
les éclaire. A ce titre, sa lumière est redoutée des Négrilles; il vaut mieux
l’éviter, j'ai pu le constater plus d’une fois. Dans une chasse de nuit,
même loin du gibier et lorsqu'il était inutile de prendre aucune pré-
caution pour ne pas l’effaroucher, plutôt que de traverser des clai-
rières en somme parfaitement éclairées par la lumière brillante de la
lune (lumière beaucoup plus intense que dans nos pays et qui nous
permettait souvent la lecture de nos cartes et même parfois du bré-
viaire), le Négrille préfère l’éviter, contourner la clairière, et par un
chemin infiniment plus difficile, rester sous l'ombre protectrice des
grands arbres et cheminer avec plus de peine. Sans doute, il y avait
là l'influence atavique, réagissant sur des êtres toujours traqués, dès
lors toujours craintifs et par suite n’osant ni ne voulant se montrer :
« Quand tu vois la fumée, crains la dent du tigre »’,
dit un proverbe pygmée, indiquant bien que pour cet éternel errant,
c'est, de tous les animaux féroces, l’homme qui est pour lui le plus
à redouter ! Evidemment, ce sentiment existe, mais aussi la crainte
indéniable de la lune et des revenants qu’elle guide.
5. La Fête de la Nouvelle Lune
La fête en l’honneur de la nouvelle Lune précède immédiatement
la saison des pluies. Elle est donc variable d’après la latitude. Cette
fête célèbre la Lune comme principe de la génération et mère de 13
fécondité, mais, encore une fois, sans lui reconnaître aucun caractère
divin. Un fait le montre d’ailleurs bien et que nous avions omis de
signaler en parlant de Dieu. Profaner le nom de Dieu, le maudire, le
mêler à des actes profanes, même donner son nom à un enfant, seraient
considérés comme choses absolument coupables et de nature à attirer
de grands malheurs sur le clan *. L'idée de le faire n’en viendrait
même pas à un Négrille. Maudire au contraire le soleil ou la lune, ou
1 Double allusion, d’abord au tigre ou plutôt à la panthère qui, atti-
rée par le feu et la proie, rôde tout autour, puis à l’homme aussi redou-
table que Île tigre.
? Donc respect absolu pour le nom divin.
PO,
LE CULTE DES ASTRES 113
1
encore donner leur nom à un enfant, sont considérés comme chose
absolument sans aucune importance.
La fête en l’honneur de la nouvelle lune est exclusivement une
fête réservée aux femmes, de même que celle du soleil est réservée
aux hommes.
a) Préparation à la Fête de la Lune. — Pendant les jours qui pré-
cèdent la fête, les femmes font les préparatifs, simples d’ailleurs, car
la fête ne comporte aucun sacrifice, et consiste uniquement à réunir
d’abord les ingrédients nécessaires, puis à fabriquer la boisson, et celle-
ci doit être abondante, car les femmes, excitées par la danse à laquelle
elle se livreront avec frénésie, boiront beaucoup, et les hommes, géné-
ralement fort sobres, boiront tout autant, sinon davantage, ayant plus
de loisirs. Bien que préparée de façon abondante, la boisson manque
toujours vers la fin, d’où souvent récriminations féminines, aussi
copieuses que variées, injures et coups ! Puis, chacun, ainsi que le dit
la chanson, chacun s’en va se coucher |
On prépare donc d’abord la boisson, chose essentielle. Si l’on se
trouve à proximité d’un village bantu, rien de plus facile. Bien que
les hommes, prévenus, fassent bonne garde, les Pygmées beaucoup
plus habiles qu'eux, se glissent de nuit dans les bananeraïes et ont
vite fait de détacher et d'emporter quelques beaux régimes. Une fois
rendus au campement, au tour des femmes de se mettre à l’œuvre.
On décortique les bananes, on les laisse bien mûrir deux ou trois jours
au plein soleil. Comme les Pygmées n’ont aucun récipient, sauf une,
et rarement deux marmites, seule richesse de la ménagère, on a pris
soin de creuser un tronc d’arbre tombé à terre. À défaut des instru-
ments qu'ils n’ont pas, on emploie tout simplement le feu, outil
complaisant et facile. Les fissures, s’il y en a, sont bouchées avec un peu
de terre glaise empruntée aux rives du ruisseau voisin. On jette les
bananes dans le tronc ainsi creusé dans le sens de la longueur, opéra-
tion qui se fait au milieu des rires et des chants : les bambins, vite
pourchassés par les mamans, tout à la fois indignées et rieuses de
l'audace de leur progéniture :
« Veux-tu bien t’en aller, monstre ! Tu vas voir si j'y viens. »
« Un gaiïllard, ma chère, un vrai diable, ça ne craint rien. »
« On n’en peut venir à bout ! » Ah ! mamans blanches, mamans
négrilles, toutes les mêmes, au fond, et de cœur semblable !
Les bambins donc, filles et garçons, les premières plus audacieuses
encore, qui sait, peut-être plus gourmandes aussi, se poussant à qui
mieux mieux, escaladent prestement le tronc creusé, pied léger, main
prompte, piétinant les bananes à pieds joints et à pieds sales, tels jadis
nos vendangeurs de Bourgogne écrasant les grappes, et riant, se hâtant,
et se régalant tant qu'ils peuvent. Dès que les bananes jetées daus le
tronc sont écrasées, on va quérir de l’eau et on remplit l’auge (car en
somme ce n’est qu'une auge), jusqu’à pleins bords. Les hommes regar-
dent, donnent des conseils, maïs se gardent bien de mettre la main à
114 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
la pâte. Il n’y a pas que chez les Pygmées où l’on voit les choses se
passer ainsi |
Puis, l’auge une fois pleine, on la recouvre de feuillages pour que
les mouches n’y viennent pas trop. Elles y viennent cependant et pas
seules ! Ce me fut occasion souvent, car chez les Fang on prépare
pareïlles beuveries de façon presque identique, d’y recueillir un gros
charançon noir, d’ailleurs commun, mais surtout un magnifique
cérambycide, assez rare autrement et de très vives couleurs. Noyé,
tout ce monde étranger tombe à fond de cale, et on ne s’en préoccupe
plus. C’est dans la masse. Et de même, qu’en circonstances presque
identiques, nous chantons :
Viv’ le Cidr’ de Normandie !
les femmes chantent joyeusement :
Viv’ le vin de bananes !
D'autant meilleur, paraît-il, qu’on l’a honnêtement emprunté au
voisin, ainsi que cela se passe quelquefois en Normandie, emprunté
avec la ferme résolution de ne jamais le lui rendre ! Bin sûr, Mossieu !
Pendant la fermentation, et pour l’action, les vieilles femmes,
les anciennes de la tribu, ont pour mission de mâcher quelques racines
particulièrement aromatiques et quelques fruits. Y figurent en pre-
mière ligne les deux espèces d’Amomes, l’Amomum granum Paradisi
et Malaguetta, dont les grains renferment un principe âcre, le Paradol,
voisin du Gingérol, les feuilles parfumées d’une jolie orchidée du genre
Angrecum, la Vanda fragrans, riche en commarine, et Les fruits d’un
poivre indigène, le Piper guineense (Pipéracées), dont la pipérine
est l’élément essentiel. Ces diverses essences, développées par la masti-
cation, donnent au vin de bananes, un peu fade par lui-même, une
saveur particulière, beaucoup plus accentuée. Comme il ne faut rien
laisser perdre, les vieilles femmes sont assises pour cette opération
sur les bords du tronc d’arbre, et dès qu’un fruit est suffisamment
mâché, elles lancent le tout, d’un jet habile, salive épaisse et le reste,
dans le liquide de plus en plus onctueux.
Cet usage négrille n’a d’ailleurs rien d'étonnant ! On sait que
dans nombre d'îles océaniennes, les vieilles femmes préparent la bois-
son nationale des jours de réception ou de fête, le Kawa ou Awa, en
mâchant les racines du Piper methysticum, qui agit par la Méthys-
térine. La mastication de ces racines produit une salivation abon-
dante, qui, recueillie dans de grands plats creux, donne le Kawa.
Que l’on ne se récrie pas trop ! Jadis, en Normandie, pour activer
la fermentation du cidre, n’allait-on pas puiser au fumier voisin deux
ou trois seaux de bon purin. Tout, paraît-il, était rejeté avec la lie et .
il n’y a que la foi qui sauve !
La boisson une fois préparée, la fête peut commencer. Toutefois, au
préalable, ces dames négrilles vont faire « toilette ». Leur costume
étant des plus sommaires, car grand d’étoffe comme un mouchoir de
LE CULTE DES ASTRES 1415
poche suffit largement à leur bonheur, la toilette est vite faite. Assez
compliquée cependant, car pour cette fête, elles se peignent d’abord
la figure en blanc * avec de l'argile à laquelle elles joignent une
gomme qui en assure la fixité. Elles se peignent également le corps
entier. Cette gomme, succédanée de la gomme adragante, s’extrait
d’une sorte de Bixa * ou Rocouyer, et exsude de l'écorce. Elles se
servent également de cette peinture et deviennent ainsi complètement
blanches. C’est évidemment une couleur symbolique, la couleur des
revenants, des fils de la lune, et pour mieux lui rendre hommage.
Tels, les chevaliers, jadis, arboraïient au combat les couleurs de leurs
dames.
Quand la peinture blanche est sèche, les Négrilles, trempant les
doigts dans une décoction obtenue en faisant bouillir les racines d’un
Cochlospermum * de la famille des Bixacées, se font sur la figure et
sur le corps des marques jaunâtres et de longues traînées. C’est pour
imiter, soi-disant, les rayons de Ja lune.
b) La Fête et la Danse. —— Tout est prêt, la fête peut commencer.
Une matrone donne le signal, généralement la femme du chef. Elle
s’avance au centre du campement, puis, sans bouger, commence une
longue mélopée où elle invite la lune, mère bienfaisante et féconde,
d’abord à donner de nombreux enfants à la tribu, puis, beaucoup de
poisson, de gibier, de fruits. Peu à peu, elle s’anime, commence à
s’agiter, ses bras se dressent en l’air, agitant les grelots suspendus à
ses poignets. Le rythme s'accélère : une deuxième danseuse la rejoint,
puis une troisième, et successivement toutes les femmes de la tribu.
Puis elles commencent à tourner sur elles-mêmes. Le corps ployé en
arrière, les bras toujours élevés en haut, la figure regardant la lune.
En même temps, elles chantent l’hymne à l’astre des nuits :
Lune, oh ! mère Lune, oh ! mère Lune !
Mère des choses vivantes !
Ecoute notre voix, oh ! mère Lune !
Oh ! mère Lune, oh ! mère Lune !
Ecarte les esprits des morts,
Ecoute notre voix, oh ! mère Lune !
Oh ! mère Lune, oh ! mère Lune !
Et le chant continue, presque toujours le même. Les paroles
d’ailleurs importent peu. Pendant que les femmes chantent et dansent,
accompagnant leurs mouvements d’un rythme rapide, des poings fer-
més, puis de la paume de la main et des doigts, qui glissent sur la peau
1 Même usage dans toutes les tribus bantu. Ainsi chez les Warumbi.
Voir : Les Warumbi, par Joseph Mrs.
? Bixa orellana, L. des Bixacées. L’arbuste, cultivé en Afrique tropi-
cale, s’est répandu un peu partout à l’état sauvage. On s’en sert en France
por le vernis et la teinture.
3 Cochlospermum tinctorium, À. Rica. L'’écorce de la racine est usitée
pour le traitement des abcès.
116 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
tendue ‘, le virtuose du clan fait chanter le tamtam, mais jamais à
grands coups furibonds comme dans les fêtes bantu. Pour être plus
vif encore, plus saccadé, le bruit se fait plus assourdi : il ne doit pas
se faire entendre au loin. Crainte d’être surpris ? Peut-être. Mystère
sacré auquel l'étranger ne doit pas assister ? Peut-être aussi. Qui le
dira !
Mais encore, en regardant les danses religieuses, en particulier
cette danse en 1 honneur de la lune, nous ne pouvons adopter la défi-
nition de Grosse, qui dans son livre Les débuts de l'Art, prétend que
les danses religieuses sont employées pour désarmer un dieu hostile,
et le mettre matériellement, sous forme d'’idole, dans la dépendance
de l’homme.
Cette idée a maintes fois prévalu. Elle ne nous paraît pas juste.
En tous cas, la danse religieuse de la Lune chez les Pygmées, est nette-
ment une danse de prière implorante, de supplication pour obtenir
les biens de la terre, les fruits et le gibier, qui sont nécessaires à leur
vie journalière.
Il ne s’y attache aucune idée de domination sur la lune non plus
que de la forcer par un moyen magique, comme il arrive, au con-
traire, chez les Bantu, à se montrer favorable. Pas plus pour elle d’ail-
leurs que pour le soleil.
Tout autour du cercle féminin, se tiennent les hommes. Ils
regardent, mais ne prennent aucune part à la danse, pas même par
des battements de mains ou en accompagnant de mouvement rythmés.
Ils regardent, ne ménagent pas leur approbation ou leurs railleries,
mais leur rôle se borne là et ils s’y tiennent. La danse de la Lune
reste donc exclusive aux femmes.
Dès qu’une des danseuses, mais il y faut du temps, se sent exté.
nuée, à bout de forces, elle se détache du cercle, court vite au réci-
pient rempli de liquide, et boit à longs traits le vin réconfortant. Puis
elle rejoint le cercle et repart de plus belle. Peu à peu, les hommes
quittent le cercle. Les plus vieux ont donné l’exemple. Point de direc-
tion : le réservoir au liquide. Eux aussi, les hommes, ils font cercle...
Et quand l’aube va paraître, que le soleil va chasser les ombres
de la nuit, la danse se termine. D'ailleurs, tout le monde est exténué.
Le récipient est vide.
Autour de l’auge, plus d’un homme ronfle à poings fermés. Bientôt
la vie ordinaire, vie de soucis et de privations, recommencera.
Un peu de joie a passé...
La danse de la nouvelle lune est, de plus, une occasion toute trou-
vée de réjouissances, mais elle ne comporte aucune espèce de sacrifice.
Les femmes, non plus que les hommes, n'offrent rien à la lune, du
moins matériellement. Néanmoins, nous ne voudrions pas être trop
! Pour assourdir le bruit, tendre en même temps plus fortement la
peau, et mieux faire glisser les doigts, le Pygmée emploie la résine de
l'Irvingia gabonensis, dont les graines comestibles fournissent le pain
d'Odika, condiment très apprécié chez les Mpongwé.
LE CULTE DES ASTRES 117
affirmatif sur ce dernier point, et il pourrait bien y avoir offrande
réelle, lorsque la coryphrte de la danse, puis souvent les autres femmes
à son exemple, demandent, soit par offrande réelle, soit par geste sym-
bolique, à la lune, mère et principe de la fécondité, de leur être favo-
rable. Nous n'’insisterons pas sur ce point, facilement compréhensible *.
Mais nous ne serions pas non plus éloigné de croire qu'il y a là péné-
tration de rites postérieurs bantu. Ceux-ci, en effet, admettent nette-
ment la lune comme dieu inférieur, comme esprit matérialisé en
quelque sorte. De là les sacrifices en son honneur, les offrandes, en
particulier celui de la virginité, ou des vierges, offrande d’ailleurs
symbolique.
Tout autre, nous l’avons vu, est la conception négrille au sujet
de la lune : nullement dieu inférieur (il n’en est point pour eux), ni
esprit matérialisé, qui n'existe guère davantage, d’où probablement,
à notre avis, rite postérieur et importé. Espérons que des recherches
subséquentes éclairciront cette question intéressante.
Peut-être ici aurions-nous pu parler des légendes ou récits con-
cernant le mythe solaire ou lunaire, par exemple le soleil chassant et
poursuivant la lune. Nous réservons ce sujet à la partie traitant la
vie intellectuelle des Pygmées. Il sera en tout cas très facile de le
reporter ICI. |
6. Danse des Eclipses de Lune
Une autre danse en l’honneur de la lune a lieu également lors des
éclipses. Mais, pour les Pygmées, les éclipses arrivent à l’improviste ;
ils n’ont aucun moyen de les prévoir ou de les calculer ; cette danse est
donc forcément toujours improvisée. Je n’ai pas eu l’occasion d’y assis-
ter, le fait n’étant pas des plus communs. Je sais par ouï-dire que pen-
dant l’éclipse, le Négrille qui est à la chasse, se jette immédiatement à
terre, et, visage tourné vers le sol, attend sans bouger la fin du cata-
clysme. Au village, on opère autrement.
Tout d’abord, comme chez beaucoup de peuples, on est convaincu
que c’est un dragon céleste qui vient manger la lune. Ce dragon, Khwi,
est immense, noir, et ressemble à un crocodile. Il est aux ordres de
l'Esprit méchant, maître du tonnerre, Ladzu-ko, auquel il obéit et
qu'il suit comme un chien. Si on le laissait faire, il dévorerait la lune,
d’où obscurité totale de la nuit. Ce serait évidemment gros inconvé-
niènt, mais nullement la fin du monde, comme Île croient d’autres
peuples. Par bonheur, ce dragon est très craïntif, chose étrange d’ail-
leurs pour un serviteur de l’Esprit du tonnerre, mais les Noirs n’en sont
pas à une de ces anomalies près. Aussi, à force de cris et surtout par le
battement prolongé du tamtam, on arrive à l’effrayer : les Négrilles n°y
manquent pas et s’en donnent, peut-on dire, à cœur joie ! Ils frappent
à coups redoublés le tamtam de bois, poussent de véritables hurlements,
1 Munus flurus menstrui.
118 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
dansent avec frénésie et ont bientôt la joie de constater que leurs
efforts ont réussi.
L'effet une fois obtenu, tout est vite oublié : il n’en reste parfois
qu’une trace. Par suite de la frayeur de la mère, ou parce que son
temps est révolu, il arrive qu’une femme mette au monde un enfant
lors de la durée de l’éclipse. Ce n’est d’ailleurs, ni pour elle ni pour lui,
signe de malheur. Simplement, en mémoire du fait, on donnera à
l'enfant le nom du dragon, Khwi, et ce sera pour lui heureux présage,
signe de bonheur. On n’y attachera cependant aucune idée totémique
de considération à l’esprit, de préservation dans certains cas. C’est tout
simplement conséquence fortuite, événement naturel, qui ne tire pas à
conséquence.
Les Négrilles sont donc assez loin de l'opinion générale qui, chez
tant de peuples païens, attribue les éclipses de la lune à la vertu
magique des paroles de certains sorciers qui arrachaïent la lune du
ciel et l’attiraient vers la terre pour la contraindre de jeter de l’écume
sur les herbes, et par là, de les rendre aptes à leurs enchantements. Pour
éluder la force du charme et empêcher surtout la lune de l’entendre,
il convenait de faire le plus de bruit possible.
Il m'a été rapporté que, si un enfant, mâle ou femelle, peu importe,
venait au monde pendant cette danse, il était sacrifié, ou plutôt jeté
dans la brousse. Peut-être ! En tout cas, les femmes pygmées l’ont tou-
jours nié avec indignation, et d’un autre côté, il est certain qu'elles
aiment beaucoup leurs enfants. Le fait peut être cependant vrai, au
moins pour certains clans. Le sacrifice des enfants n’a-t-il pas été chose
courante dans les religions anciennes, même les plus épurées ?
7. Absence d'images et de temples des astres
Au point de vue culte, chants, sacrifices, rites et danses, les Pyg-
mées ne s’en préoccupent en aucune manière par rapport aux autres
astres, qu'il s’agisse d'étoiles, d'étoiles filantes, planètes ou astres
errants. Tout au moins, je ne l’ai jamais constaté.
Nous avons vu que nulle image de Dieu Créateur ne se trouve chez
les Négrilles. Il est esprit, on ne peut le représenter. Pour le soleil et
la lune, il pourrait en être tout autrement, puisqu'il s’agit en somme
d'êtres matériels. |
On n’en retrouve cependant jamais chez eux aucune image ou
représentation picturale, ou sculptures quelconques les représentant ou
les matérialisant. Nombreuses sont néanmoins les représentations, des-
sins ou peintures, que nous possédons des Négrilles. Maïntes fois, il
nous est arrivé de voir, des enfants en particulier, dessiner sur les
écorces des figures d'animaux, jamais du soleil ou de la lune. Ils
s’étonnaient même fort de les voir représentés dans les livres d’images,
que nous leur montrions. « Est-ce que les Blancs les adorent ?» deman-
daient-ils. Tant pour eux l’idée de culte est liée à la représentation
objective. Mais cependant ils n’adorent pas les animaux qu'ils repré-
sentent. C’est évident — mais évident aussi pour nous, qu’au dessin de
LE CULTE DES ASTRES 119
l'animal est toujours liée une idée magique. Nous en parlerons plus
loin.
Il en est évidemment des temples comme des images et statues.
N'ayant et n’admettant aucune représentation du soleil, de la lune ou
des astres, il en découle tout naturellement qu’on n'’élève en leur hon-
neur, aucun temple ni édicule quelconque, et, de fait, on n’en rencontre
jamais chez les Négrilles.
En résumé, les Pygmées, s’ils ont un culte des astres, en particu-
lier du soleil et de la lune, l’ont sous la forme et de la manière que nous
venons d'indiquer, c’est-à-dire comme instruments ou représentation,
comme vivificateur et animateur encore, nullement, en aucune manière,
comme divinité, génie, esprit, matérialisé ou non.
Le fait est d'autant plus remarquable que les peuples bantu qui les
entourent, Fang, Dzèm, Dzanzdzama, Batéké, Asandèh, etc. ont, au con-
traire, un culte solaire et lunaire très développé. Ainsi, chez les Fang,
le culte du dieu solaire, Ndong-mba, du dieu lunaire, Ssé. Sur ce point
encore, les Négrilles se montrent incontestablement supérieurs à leurs
voisins et de religion plus épurée.
CHAPITRE V
Les Esprits inférieurs et Mânes en général
1. Réflexions préliminaires. — 2. Les diverses catégories des esprits.
1. Réflexions préliminaires
Les Pygmées admettent-ils, oui ou non, des esprits bons et des
esprits méchants ? Ces esprits sont-ils bons ou mauvais en eux-mêmes,
ou le sont-ils seulement par rapport aux hommes ? Telle est la double
question qui se pose en ce chapitre.
Sur ce point de la théogonie pygmée, Mgr Le Roy se montre très
affirmatif dans son livre La Religion des Primitifs et la résume en quel-
ques lignes : « Les Négrilles, dit-il, semblent indifférents à ce qui préoc-
cupe tant leurs voisins, je veux dire les ombres des ancêtres, les mânes,
les esprits mauvais. Pas de fétiches non plus, pas d’amulettes, pas de
sorciers proprement dits. Casati raconte la même chose des Akka »
Une étude attentive des faits nous amènera à des conclusions très
différentes. |
Pour simplifier la théogonie pygmée fort compliquée ou plutôt fort
embrouillée, quand il s’agit du monde des esprits, il faut tout d’abord
soigneusement distinguer entre les clans négrilles plus ou moins métis-
sés ou vivant en contacts fréquents avec les villages bantu, et ceux qui
vivent loin de toute influence, au cœur de la forêt, fuyant les Bantu du
plus loin qu'ils les voient, changeant de campement dès qu’ils sont ou
se croient découverts, en un mot, vivant entre eux, libres, isolés.
Il faudrait peut-être distinguer, comme l’a fait à un autre point de
vue Mgr Le Roy, entre Négrilles quaternaires, tertiaires, secondaires et
primitifs ou primaires. Cette distinction n’a rien de commun avec les
époques de même nom, et par là, Mgr Le Roy entend tout simplement
les différents degrés de métissage avec les Nègres proprement dits. Au
point de vue religieux, elle a beaucoup moins d’importance que celle
que nous venons de signaler. Evidemment, comme étude religieuse, les
Négrilles quaternaires tout au moins, et même tertiaires, n’ont pas à
entrer en ligne de compte.
LES ESPRITS INFÉRIEURS ET MÂNES EN GÉNÉRAL 121
Si l’on admet la distinction de Mgr Le Roy, très possible mais
sujette à caution en pratique, car non seulement le métissage, mais
aussi l’habitat et la nourriture jouent un grand rôle dans ce phénomène
de la pigmentation, si on admet, disons-nous, cette classification au
point de vue religieux qui nous occupe, on arrivera aux données
suivantes :
Les Négrilles quaternaires, tels les Mbisho qui habitent au milieu
des Shékiani *, proviennent de Nègres et de Négrilles, mais chez eux,
le sang noir domine sensiblement. Toutefois, le type négrille reparaît
de temps en temps presque pur à l’état erratique.
Les Négrilles tertiaires sont plus purs de sang, plutôt nomades et
chasseurs, quelque peu cultivateurs ; après un premier métissage avec
les Bantu envahisseurs, ils reprendraient peu à peu leur individualité.
Tels les Ajongo du Fernan Vaz. La couleur serait moins foncée, tirant
sur le jaune, la taille assez grande.
Les Négrilles secondaires accusent un type négrille plus accentué
encore. Peu de métissage, couleur souvent très claire, taille exiguë. La
majorité des Négrilles connus aujourd’hui appartiendrait à ce
type, tels en particulier les Békü que nous avons surtout fréquentés.
Les Négrilles purs enfin ou primaires seraient des plus rares, peut-
être même introuvables.
Les Négrilles quaternaires et tertiaires, autrement dit les Négrilles
fortement métissés, ont plus ou moins adopté, peut-être plus cependant
en apparence qu'en réalité, les usages, les mœurs, les coutumes, la
langue et surtout les idées et les croyances des peuples au milieu des-
quels ils vivent. Ils se sont laissés entourer, semble-t-il. Semble-t-il !
Car nous soupçonnons bien, et non sans preuves, que ce n’est de leur
part que simple habileté. On les interroge par interprète ; ou encore,
comme la plupart d’entre eux, sinon tous, parlent couramment deux
langues, la leur et celle du peuple dominateur, les hommes, tout ou
moins, croient plus simple de laisser admettre par leurs réponses qu'ils
ont les mêmes idées religieuses que leurs oppresseurs. Parfois même,
du contact prolongé, du heurt entre sentiments opposés, naît indiffé-
rence complète ou relative. Ils veulent éviter toute raïllerie, toute
brimade *.
* Les Shékiani, autrement dit Béséké, Nsék, Itemu ou Boulous, du
nom peut-être d’un de leurs chefs au temps de la conquête française,
habitent au nord de l’Estuaire du Gabon. Cette tribu, jadis puissante, est
aujourd'hui décimée. Paul du Chaillu (L'Afrique sauvage, p. 92) regarde
les Mbisho ou Akoa comme branche des Shékiani. C’est faux en partie ; ce
sont des métis.
? Il nous souviendra toujours qu'aux débuts de notre enquête ethno-
graphique, nous interrogions un petit Pygmée au milieu d’un cercle de
Pahouiïns ; ses réponses étaient accueillies par des éclats de rire, aussi
unanimes que prolongés, sans compter les bourrades plus ou moins vio-
lentes dont on était absolument prodigue à son égard. Le petit homme,
me regardant avec ses grands yeux apeurés de bête traquée, toujours
inquiète, ne demandait évidemment qu’une chose, s’en aller au plus vite,
se débarrasser n'importe comment! Transposez pareille scène chez nous!
122 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
On ne peut donc, en résumé, tenir compte que des clans vivant à
l'écart, au plus profond de la forêt, loin de tout contact, de toute
relation. De ceux-là seuls, nous nous occuperons. Agir autrement,
comme d’autres l’ont fait, expose à mainte erreur ou fausses inter-
prétations.
2. Les diverses catégories des esprits
D'une façon générale, et sous une forme très abrégée, les Bantu
admettent cinq sortes d’esprits, vivant de leur vie propre, pouvant les
uns comme les autres, même le Dieu Créateur, s’unir à un corps de
façon momentanée. Le mot « corps » est pris ici dans une acception
très large, forme humaine, animale, spectrale, matérielle ou autre.
Pour ne parler que des Bantu équatoriaux, ils admettent tous un
Dieu supérieur, désigné sous des noms en apparence dissemblables,
mais au fond provenant d’une racine identique, tels Afñambye, Nzame,
Nzambi, Afan, tous noms similaires. C’est le Dieu qui préside aux
choses du Ciel, à l’au-delà supérieur, qui s'occupe peu ou prou des
hommes pendant leur vie, mais les « rattrapera » plus tard.
Au-dessous de Nzame, une divinité, pas précisément mauvaise peut-
être, mais que cependant on redoute fort : « Ombwiri ». Il préside aux
choses de la terre. Ce qui n’amène pas peu de confusion, c’est qu’une
société secrète est constituée sous la protection spéciale de l'Ombwiri
et porte également son nom.
Dans de nombreuses tribus, Añambye, qui prend alors le nom de
Nzame, constitue une sorte de trinité avec Mébère et Nkwa. Mébère
semble présider aux choses de la terre, bien qu'aucune société secrète
ne paraisse se ranger sous son égide, et Nkwa à celle des eaux. Ce der-
nier est également le chef des revenants.
Au-dessous de ces premières divinités, des divinités supérieures,
des divinités inférieures, des génies, des mânes, des revenants prennent
rang les vertus secrètes des choses, qui ne sont peut-être cependant,
comme le dit Mgr Le Roy, les vertus ou forces appartenant en
propre aux choses, mais des vertus ou forces à elles, attachées ou dépo-
sées en icelles, soit par des maléfices, soit par des esprits méchants.
La doctrine ou les conceptions théologiques des Pygmées sont-elles
analogues à celles des tribus qui les entourent?
Elle en sont fort différentes au fond, bien qu’on puisse s’y trom-
per au premier abord.
Résumons-les, avant de les reprendre en détail.
Fe CLASSE.
Tout d’abord, en haut, le Créateur suprême des hommes et des
Un curé de paroisse, personnage imposant, prenant un de ces petits Bohé-
mens que vous voyez parcourir nos villages, et l'interrogeant gravement
sur ses croyances au milieu d’auditeurs narquois et, sans s’en douter peut-
être, parfaitement intolérants ! Que ferait le Bohémien, sinon s'enfuir
aussi vite que possible ! C’est exactement la même situation en Afrique et
pour notre Négrille |
LES ESPRITS INFÉRIEURS ET MÂNES EN GÉNÉRAL 123
:” choses, créateur également des esprits, Khmvum, qu’admettent égale-
ment toutes les tribus bantu, mais sous un nom différent, et surtout
avec un rôle nettement dissemblable.
IT Casse.
Au-dessous de lui, les esprits inférieurs, créés par lui, dont le nom
générique est Rwa. |
Ils se subdivisent en deux : les esprits bons ou d’en haut, yérwa,
et les esprits d’en bas ou méchants, térwa.
III CLasse.
Les esprits vivificateurs des hommes, intimement unis au corps
humain, ce que nous appelons l'âme. |
Dans son ensemble, avec toutes ses parties, l’âme prend le nom
de môlili. Considérée comme simple esprit vivificateur, elle reçoit
le nom de nsie. Ce vocable pourrait cependant bien ne pas être un
mot pygmée proprement dit. Il nous paraît se rapprocher beaucoup
du mot similaire pahouin nsissim qui a la même signification et dési-
gne en même temps l'ombre *. La racine pourrait être ima, être vivant.
Les deux vocables peuvent être dérivés l’un de l’autre. Lequel a la
priorité ? Il est impossible de le dire.
Sous l'influence de certaines conjurations magiques comme nous
le verrons, l’âme peut se détacher volontairement du corps, ou en être
détachée contre sa volonté. Elle prend alors le nom de yaté, esprit
errant.
Les yaté peuvent, dans certains cas, ‘être considérés comme
revenants.
Nous le verrons également, le tsi ou Genius des Latins, Ka des
Egyptiens, fait partie intégrante de l’âme, mais n’est pas l’âme elle-
même. À proprement parler, ce n’est pas un esprit indépendant, mais
un principe spirituel.
IV° CLAssE.
De par la mort, ou la séparation d'avec le corps, les âmes consti-
tuent une nouvelle classe d’esprits. Leur nom générique est mè, nom
qui désigne à la fois les revenants et les mânes des ancêtres. Nous
l’avons vu plus haut, les âmes encore attachées à un corps humain
peuvent être « revenants ». Peuvent être aussi des mânes.
La IV® Classe, ou mânes se subdivise en deux catégories.
I Catégorie. — MÂânes bienveillants : Me.
Ils comprennent les esprits des morts qui ont satisfait aux lois du
Créateur. Esprits en l’honneur desquels on a, de plus, accompli les
sacrifices funéraires et pour lesquels on fait les offrandes convenables.
! En langue pygmée, nsie ne désigne pas l’ombre : celle-ci se nomme
môlili comme l’âme, mais nous le verrons, avec une accentuation toute
différente ; nouvelle preuve, en passant, de la nécessité de connaître à
fond la langue pour se reconnaître en ces doctrines embrouillées.
121 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Esprits qui en outre n’ont pas trempé dans la magie, ne se sont pas
voués aux esprits méchants, ne sont pas enfin tombés au pouvoir de
puissances adverses en vertu de pactes magiques, volontaires ou non.
Les deux premiers points sont surtout importants. Ces esprits ont
mérité d'aller rejoindre le Créateur, de mener une existence parfai-
tement heureuse, à l’abri de tout besoin, de toute douleur. Toutefois,
ils s’intéressent encore aux choses de la terre, aux vivants et viennent
ici-bas quand ils le veulent. Ils se montrent aux vivants, plus particu-
lièrement pendant le sommeil, donnent d’utiles indications, préviennent
des dangers, de la mort prochaine, parfois indiquent les chasses
devant être fructueuses.
II Catégorie. — Mânes malveillants : Kôni Mè.
Cette catégorie se subdivise en deux.
I. Les mânes pour lesquels on n’a pas fait, ou insuffisamment fait
les sacrifices funéraires. Ils reviennent, suivant le cas, se venger sur
leurs descendants ou les exciter. Ce sont également des revenants.
IT. Les mânes de nature perverse. Ils ne veulent et ne désirent que
du mal, en font le plus possible aux hommes. Dans cette catégorie, se ran-
gent surtout les revenants proprement dits, appelés kun par les Pahouins.
Les Négrilles désignent ces mânes méchants sous le nom de kôni mé,
du mot kôni bois, forêt, ou esprits de la forêt. Bien que ressemblant
au vocable fang kun, la similitude est fortuite.
CHAPITRE VI
Esprits Inférieurs de la Nature (Rwa)
1. Les Esprits bons. — Les Esprits méchants
1. Les Esprits bons
a) Généralités. — Les Négrilles admettent qu’il y a de bons
esprits (yo rwa, akpé rwa), le fait est indéniable.
Ces esprits n’ont pas de corps, ils ont été créés par Dieu, ils ne
font pas de mal aux hommes, et même, parfois, leur font quelque bien.
Dans ce cas, ils prennent une forme ou une apparence humaine, mais
plus ou moins vaporeuse, faite de nuées ou de brouillard.
On les sent parfois dans le vent qui passe, et leur action se mani-
feste en inclinant les branches et les feuilles dans la direction que doit
suivre le chasseur.
Ils se manifestent encore par le chant de certains oiseaux, auxquels
les Négrilles donnent une signification particulière, un peu comme
chez nous certains cris. Tel, par exemple, le chant de la caille : « paie
tes dettes, paie tes dettes » rappellera son devoir au débiteur impé-
nitent. Ainsi, pour le Négrille, le chant du foliotocole, un des plus jolis,
sinon le plus beau, des oiseaux équatoriaux, qui perché sur les plus
hautes branches des plus grands arbres, répète : Kirokè, Kirokè ! garde
à toi, garde à toi ! En fait, l'oiseau est des plus méfiants, crie au moin-
dre danger, mais le Négrille qui cependant connaît fort bien les habi-
tudes de l'oiseau, n’est pas loin cependant d'attribuer le cri à un génie,
à un esprit bienfaisant, agissant par l’oiseau, tout autant que le cri
de l'oiseau du miel, le coucou, dont nous avons déjà parlé : « Cours au
miel, cours au miel. »
Il nous faut cependant noter que, si ces indications peuvent être le
fait d’un esprit bienfaisant, elles le peuvent être également des esprits
de la troisième ou quatrième catégorie que nous verrons bientôt. Le
Négrille n’en est pas bien sûr, ne s’occupe pas le moins du monde de
126 LE PYCMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
la distinction. A l’un, à l’autre, à tous les deux, qu'importe ! Le fait est
là, palpable, tangible.
Ces croyances appartiennent peut-être davantage au folklore qu’à
la religion. Peut-être, encore, sont-elles les vestiges de quelques tradi-
tions ou de certains rites très anciens : « du temps où les oiseaux par-
laient » ou bien encore à la légende de l’homme qui comprenait le
langage des oiseaux qui se retrouve dans tous les folklores. Les Pygmées
n'ont pas échappé à ces lois universelles du folklore, comme nous le
verrons dans la partie de notre étude réservée à la vie intellectuelle des
Négrilles.
Cependant quelques-uns des chants paraissent bien contenir une
allusion directe aux esprits manifestant ainsi leur présence.
Tel, ce fragment d’un de leurs chants funèbres, quand la vie du
mourant est près de finir :
La lumière s'éteint, la lumière va briller!
Un homme va franchir le seuil de sa case,
Dehors, l'oiseau chante, l'oiseau t’appelle !
La lumière s'éteint, la lumière va briller,
Dehors l'oiseau Ngofyo t’appelle !
Et cet oïseau est le messager de l’esprit chargé de présider aux
destinées humaines.
C'est d’ailleurs la seule fois qu’on m'’ait parlé de cet esprit. En tout
autre cas, je me suis toujours heurté à un mutisme complet. Il y aurait
bien là À faire d’intéressantes recherches.
b) L’Esprit de la Lune. — Pour les Pygmées, nous l’avons dit plus
haut, la lune n’est, à aucun titre, ni une divinité, ni un esprit. Mais elle
est, de façon temporaire, le séjour d’un esprit, d’où sa figure.
La lune, disent-ils en effet, comme je l’ai appris en une de leurs
légendes, est de temps en temps habitée par un esprit, qui vient regar-
der ce que font les hommes, pour s’en souvenir plus tard. Ce génie
ou cet esprit s’appelle Rtwa, ou encore Ndris. Il est très grand et ses
pieds s'étendent sur les étoiles. Il regarde les actions des hommes, voit
dans leurs cœurs, pénètre leurs plus secrètes pensées, et quand il a
bien vu tout, il le rapporte au Dieu Créateur, dont il est en quelque
sorte le messager. Aussi vaut-il mieux éviter son regard, et en particu-
lier, quand la lune brille, se garder de ses rayons, si on est en chasse
dans la forêt ; se bien enfermer dans sa case si on est au campement. Si
l'heure n’est pas encore venue de se reposer, il n’y a aucun danger
à se tenir près du feu intérieur de la case, ou du feu extérieur, près
duquel se réunissent les hommes ; on est également à l’abri près du
feu dans la forêt. Si, pour une raïson ou une autre, on a besoin de sortir
au dehors, il est préférable de ne pas s’exposer aux rayons lunaires.
Bien que l'esprit temporaire de la lune doive être rangé parmi les
esprits bienfaisants, il est encore mieux d’éviter ses regards ou son
attention. Un bon moyen de le maïntenir hors de sa vie est d’avoir
recours au fétiche Ndélek ou encore Ndélek Mkomko, littér., Corne de
ESPRITS INFÉRIEURS DE LA NATURE (RWA) 127
bœuf sauvage, d’après sa forme. Pour le confectionner, on prend en
effet deux ongles de fourmilier ou de pangolin. Ces ongles, longs de
deux centimètres environ, sont fortement arqués. On les réunit par les
deux bases, en les encastrant l’un dans l’autre, reliés solidement par
. une ficelle de fils d’ananas. Le tout prend l’aspect d’un croissant très
ouvert.
Ce fétiche ou plutôt cette amulette se porte suspendu au cou, et
demeure exclusivement réservé aux hommes.
Les ongles de fourmilier doivent, pensons-nous, avoir été choisis
symboliquement. Le fourmilier est, en effet, un puissant fouisseur.
Une fois caché sous terre, il est évidemment à l’abri des rayons lunaires.
De plus, la forme arquée, rappelant le croissant lunaire, est évidem-
ment symbolique.
Certaines conditions et conjurations sont requises pour la confec-
tion de cette amulette. Elle doit être faite de nuit, et y entrent quelques
chants particuliers. Je ne les connais pas.
c) Le Caméléon, messager des Esprits. —— Le caméléon, dont nous
avons déjà parlé, est non seulement l’envoyé du Créateur, mais encore
des bons esprits. Il est dépêché par eux, tout aussi bien que par Dieu
pour indiquer les chasses à faire. Aussi faut-il avoir pour lui le plus
grand respect, bien se garder de négliger ses avis, et surtout ne jamais
le tuer.
Si, par malheur, cela arrive, par exemple en le foulant aux pieds,
ce qui d’ailleurs se produit bien rarement, l’animal étant prudent, et
le Pygmée plus encore que lui peut-être, mais enfin si ce malheur arrive,
il faut aussitôt conjurer le sort. La première chose à faire est de prendre
l'animal, de l’enfermer dans un sachet de feuilles et revenir aussitôt
au campement, en interrompant tout voyage, toute expédition, toute
chasse commencée. Si, en effect, on continuait, on serait sûr de l’insuc-
cès, et de plus on attirerait de grands malheurs sur le clan. Il faut donc
conjurer le malheur possible au plus vite. Pour ce faire, dès que le
Négrille est revenu au campement, il allume un feu à l’écart, derrière.
la case, et dès que le foyer brille, il y jette l’animal. Il chante en même
temps, tandis que le petit cadavre se consume rapidement :
Caméléon, caméléon !
Vers Celui qui t'a envoyé,
Retourne au plus vite,
Caméléon, caméléon !
Tes yeux sont morts,
Tes oreilles n’entendent plus,
Caméléon, caméléon !
Tu as rempli ton message,
Retourne vers qui t’a envoyé !
Et quand le cadavre est entièrement consumé et qu'il n'en reste
plus trace, le Pygmée éteint soigneusement le feu en urinant dessus,
puis recouvre le tout de feuilles et de terre, et s’en va en ayant bien.
128 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
soin de ne pas marcher sur le tas de feuilles. Il peut ensuite reprendre
chasse ou voyage.
S'il est trop loin pour obéir à ces prescriptions, il les exécute près
d’une case provisoire, au besoin minuscule, vrai simulacre, qu'il érige
dans la forêt et qui représente sa propre case. Il ne faut pas confondre
cette case, comme ont fait certains, avec une case élevée en l’honneur
des esprits, bons ou mauvais, ou de Dieu Créateur. C’est simplement
la case ou la demeure familiale, reproduite au figuré *.
Le caméléon, chose singulière, est non seulement pour les Pyg-
mées, mais encore pour quelques-uns des peuples voisins, un animal
sacré. Te, par exemple chez leurs voisins les Fang. D’après une de
leurs légendes, Dieu poursuivait un jour Bingo, son fils. Celui-ci se
réfugie dans une caverne. À l’entrée se tient un caméléon. Nzame
arrive et lui demande s’il a vu Bingo. Réponse négative. Nzame se fiant
à l’animal, continue sa route. Sauvé ainsi par le caméléon, Bingo le
récompensera plus tard en lui accordant la faculté de changer sa cou-
leur à volonté, de se soustraire ainsi au danger.
Au fond, c’est peut-être tout simplement à ce mimétisme que
l’animal doit d’être devenu animal sacré et d'échapper à nombre de
dangers.
d) Activité des bons esprits. — Les bons esprits se manifestent
plus fréquemment encore dans les songes. Ils indiquent surtout le
moyen de faire chasse heureuse, cette préoccupation constante du Pyg-
mée. Si, pendant la chasse, on a perdu la trace du gibier, si on ne peut
arriver à retrouver un gibier abattu, ou même son chemin, toutes choses
qui sont d’ailleurs des plus rares pour le Pygmée, qui connaît à fond sa
forêt et son gibier, tout autant que le chemin de sa case, on peut invoquer
l'esprit. Mais, me disait le Pygmée qui me renseignait sur ce point,
cela n'est pas nécessaire du tout ! d’abord l’esprit peut être bien loin |
Et puis, s’il t’entend, rien ne le force à t’écouter, et à t’exaucer.
— Mais le fait-il parfois ?
— Je n’en sais rien, je n'ai jamais essayé.
— Si toutefois tu te trouvais dans le cas ?
— Oh ! ce n’est pas la peine ! Il vaut mieux chercher soi-même.
Les Pygmées n’ont donc, en général, qu’une confiance extrême-
ment limitée dans le bon vouloir des esprits bienfaisants. Toutefois, si
dans un des cas précédents, un Pygmée moins sceptique veut cepen-
dant invoquer l'esprit, il doit se coucher à terre, la face contre le sol,
se tenir immobile et silencieux pendant quelques instants, puis conti-
nuer son chemin. Cela réussit ou ne réussit pas. Nous dirions volon-
tiers, nous autres: « Cela ne peut toujours pas faire de mal ! »
Au fond, le Pygmée se fie toujours davantage à lui-même et à sa
sagacité. Quelques-uns de ses proverbes le prouvent bien tel celui-ci :
« Dans le danger, regarde ton nombril ».
1 Les petites cases minuscules que l’on trouve parfois dans les plan-
tations et que Mgr Le Roy déclare élevées en l’honneur de la Divinité
n’appartiendraient-elles plutôt à ce cycle cultuel ?
KES ALT ET E
ESPRITS INFÉRIEURS DE LA NATURE (RWA) 129
Et de fait, en penchant la tête, le Pygmée réfléchira mieux. De
même aussi que dans un certain nombre de peuples orientaux, la
sagesse à, pour lui, son siège, non dans la tête, mais dans le nombril.
Tel encore ce proverbe :
« Si tu crains, regarde la cime des arbres. »
Peut-être pour s’y réfugier, car c’est pour lui sûr abri, peut-être
aussi pour voir d’où souffle le vent. N'est-ce pas notre proverbe à nous
aussi, ou le conseil familier : « Regarder d’où vient le vent », et régler
sa conduite en conséquence.
Les bons esprits ne sont pas seulement sur la terre. Beaucoup
habitent les airs, le ciel, les étoiles, en particulier les Pléiades. Aussi,
sans lui rendre un culte, les Pygmées regardent-ils avec intérêt cette
constellation. Elle leur annonce de plus le retour de la Saison des
pluies, des fruits nouveaux, de la récolte, de l’abondance, toutes choses
nullement négligeables dans leur pauvre vie.
En résumé, les Pygmées admettent l'existence de bons esprits et
ne les confondent en aucune manière avec les revenants. Toutefois,
leurs notions sont sur ce point des plus confuses. Peut-être aussi
n’ai-je pas su bien les interroger ou encore sont-ils demeurés muets sur
ce point et n’ont pas voulu se compromettre. Qui sait ! Combien de fois,
en effet, n'ai-je pas eu cette réponse : « On ne parle pas de ces choses-
là. » « On n'aime pas ça. » Qui, cet « on » ? Les esprits ou les Pygmées ?
En tout cas, on ne prie pas les esprits, on ne leur rend aucun
culte, on ne se préoccupe d'eux en aucune façon dans la vie réelle, sauf
les restrictions que nous avons indiquées, mais on en admet parfaite-
ment l’existence. Aïnsi quand nous apprenions à nos petits hommes
que Dieu avait envoyé un de ses anges comme messager divin à la
Vierge Marie, et quand nous apprenions le même fait à nos Pahouins,
l'assentiment défnitif était peut-être le même, mais comme première
adhésion:
« Manière de Dieu », répondaient nos petits hommes avec une
adhésion entière.
« Manière de Blancs », répondaient nos Pahouins
Manière de Dieu, dès lors indiscutable ! Manière de Blancs :
æntre les deux réponses, tout un monde.
2. Les Esprits méchants
a) Généralités. — De même qu'ils admettent des esprits bons, de
même les peuples bantu admettent tous des esprits méchants.
Quoi qu'il en soit des conceptions bantu, les Négrilles admettent
€galement des esprits méchants et leur donnent le nom de to rwa, les
esprits d’en bas.
Sur eux et leur rôle, nous avouons sans peine que nos renseigne-
ments ne sont pas aussi complets que nous aurions voulu. C’est d'’ail-
leurs un des points les plus confus et les plus embrouillés de la théolo-
gie négrille. Très facilement, on leur attribue ce qu'on attribue éga-
lement aux revenants, d’autant qu'ils prennent souvent les appa-
130 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
rences de ceux-ci, probablement pour mieux se dissimuler et récipro-
quement.
Tout d’abord, leur habitat.
Ils habitent généralement sous terre, mais dans des contrées très
lointaines, où il fait très froid ; aussi sont-ils toujours glacés, et c’est
cette impression que l’on ressent quand ils nous touchent. Ils s'échap-
pent continuellement de leur pays pour errer dans la forêt. On les
rencontre aussi dans les marais. Les fumées blanches et nauséabondes
(ce ne sont que des émanations de gaz) que l’on voit parfois planer
au-dessus des marais profonds et noirs, décèlent leur présence.
« Fumée du marais, haleine des esprits », dit un dicton négrille.
Leur rôle est de faire le plus de mal possible aux hommes. Pour-
quoi ? Les Pygmées ne le savent pas et ne le demandent pas. « C’est
comme ça ! » disent-ils. Mais ils ne les confondent ou ne les identifient
nullement, comme les Bantu, avec certains phénomènes naturels
effrayants ou nocifs comme le tonnerre, la tornade, les tremblements
de terre, les chutes soudaines de rochers, les tourbillons dangereux du
fleuve.
Bien que les Négrilles se montrent très fermés sur tout ce qui con-
cerne les esprits méchants, par crainte instinctive et irraisonnée,
croyons-nous, de représailles toujours possibles, on en retrouve cepen-
dant parfois la trace, et en particulier dans le folklore, où ils jouent
un rôle approchant de celui de nos Ogres, tel en particulier le géant
Ngoogunogunmbar * |
b) Le Géant Ngoogunogunmbar. —— Le Géant Ngoogunogunmbar
est un esprit très méchant, qui habite de préférence au fond des
marais, sous la vase noire et fétide. Il saisit les gens par les jambes et les
fait enfoncer et mourir enlisés sans qu'ils puissent lui échapper. Il à
aussi une demeure dans une grande caverne sombre, à l'endroit où les
eaux d’un grand fleuve que les Négrilles ne situent plus, se précipitent
en cataractes mugissantes, et la fumée de son haleine s'échappe au-
dessus des chutes qu'elle domine.
Ngoogunogunmbar est très méchant, mais aussi très rusé. Il
cherche surtout à s’emparer des petits enfants, car il. aime les manger
tout crus ! Le soir, près du feu qui éclairait mal la forêt sombre et toute
voisine, la forêt africaine recélant plus de mystères qu’on ne le croit
d’abord, en écoutant le conteur dont la voix s’assourdissait soudain aux
endroits pathétiques, dont le ton baïissait ou se haussait, j’ai pensé plus
d’une fois aux récits de mon enfance, à ma mère nous contant l’aban-
‘don et la randonnée sylvestre du pauvre petit Poucet, son arrivée avec
ses frères dans la demeure de l’Ogre, et celui-ci survenant : « Je sens ici
la chair fraîche ! »
Tel Ngoogunogunmbar : « Je sens ici la chair fraîche ! » Le con-
teur avait baissé la voix, son œil chercheur furetait partout, ses narines
1 Les Fang ont un géant presque semblable Ogulagulogili, dont
maintes fois j’ai entendu raconter les aventures fantastiques.
ESPRITS INFÉRIEURS DE LA NATURE (RWA) 431
frémissaient... et se serrant étroitement contre leur mère, les petits
Négrilles frissonnent délicieusement. Il est si bon d’avoir peur... à l’abri,
et surtout dans les bras maternels !
Ngoogunogunmbar est très grand, de la taille des grands arbres,
avec des pieds et des mains énormes et aussi une énorme bouche, mais
ouverte en travers, au lieu d’être horizontale. Il est tout blanc, avec
une grande barbe blanche, qui lui descend jusqu'aux pieds, mais qu'il
enroule autour de sa ceinture. On en retrouve parfois des poils ? autour
des arbres : il faut bien se garder d’y toucher. Avec ses proportions
fantastiques, il est tout naturel que sa force soit prodigieuse. Quand
il prend un enfant, il le saisit par le cou et l’avale d’une seule bou-
chée, tête la première. Il se transforme aussi volontiers en animal, en
crocodile de préférence ou encore en animal fantastique, tenant le
milieu entre le serpent et l’hippopotame, et habitant les cavernes près
des grandes chutes d’eau. Ngoogunogunmbar pourrait bien être un
souvenir des animaux préhistoriques disparus des forêts africaines
depuis peut-être moins de temps qu'on ne croit ! S’ils ont entièrement
disparu !
Pour éviter les atteintes de ce vilain Ngoogunogunmbar, il faut
tout d’abord cracher derrière soi, puis chanter de toutes ses forces,
(moyen excellent de chasser la peur) et enfin prononcer les paroles
magiques de la conjuration, en prenant ses jambes à son cou, ce qui
est encore un très bon moyen d'éviter l’esprit.
Mon interlocuteur ne connaissait pas les paroles de la conjuration,
ce qui était bien dommage pour lui et pour moi.
: — Mais si, un jour, ou plutôt une nuit, tu rencontres Ngoogun-
ogqunmbar dans la forêt, et qu’il veuille t’attraper, comment feras-tu
pour lui échapper ?
— Oh ! me répondit le petit homme, avec flegme, je mettrai ma
lance en travers.
Et sa crainte, devons-nous dire, n'avait nullement l'air d'’êtr
excessive |
c) Le nain Ogrigrigwäbibikwa. — Si Ngoogunogunmbar est
un génie géant monstrueux, et de taille fantastique, en revanche Ogri-
grigwäbibikwa (le vilain petit homme qui court la nuit), est un nain
hideux, dont il faut se garer avec le plus grand soin. Comme son con-
frère le géant, il porte également une longue barbe, qui lui sert de tout
vêtement, mais sa barbe est toute noire. Il a aussi d'énormes oreilles,
qu'il rabat sur ses yeux pour dormir. Il est tout velu, des pieds à la
tête, et quand il touche quelqu'un, il lui donne la gale. Comme il est très
farceur, il aime beaucoup toucher ainsi les gens, pendant qu'ils dor-
ment, pour les voir ensuite se gratter avec frénésie. Alors, il danse
de joie ! Ses mains et ses pieds sont énormes, gros comme ceux d’un
éléphant. Il se cache souvent près des villages, de préférence dans le
tronc d’un arbre. De là, il bondit sur les gens attardés, s’installe sur
? Réels, mais simples fougères ou mousses épiphytes.
132 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
leur dos * et les force à le porter toute la nuit. Pour s’en débarrasser, il
y a également des paroles magiques à prononcer, mais mon narrateur
_ ne les connaissait pas. « [l faudrait pour cela, me disait-il, payer le
sorcier. Alors, comme ça ne sert pas souvent ! »
Ogrigri aime aussi à se déguiser en animal, de préférence en ser-
pent. Il préfère la chair morte à la chair vivante, maïs ne dédaigne
nullement celle-ci, bien au contraire.
Le mieux est donc de l’éviter, avis sage et prudent que nous par-
tageons entièrenent.
Malgré ces fantômes ou esprits méchants de la nuit, il est curieux
que cependant le Négrille ne redoute nullement les randonnées noc-
turnes et préfère même les chasses de nuit. La nuit leur est amie et
propice :
Akwa ni tétime ndéko, likwé bédi, kwé di.
Négrille et nuit sont amis, deux doigts d’une seule main !
Pourquoi, dès lors, redouter les esprits P
Il marche, peut-être pas très rassuré, qui sait ? Mais, bien plus
que lui, frère blanc appréhende de traverser la nuit quelque cimetière.
Il a d’autant plus peur des Esprits qu'il est lui-même Esprit fort !
1 Ainsi font les Korrigans bretons.
CHAPITRE VII
Esprits Vivificateurs (Ames)
1. Conception négrille de l’âme. -—— 2. Mânes bienveillants. — 3 Mânes
malveillants.
1 Conception négrille de l'Ame
Avant d’aborder l’étude des revenants et des mânes, il faut néces-
sairement connaître la conception négrille de l’âme humaine. Tout le
reste en découle.
Quelle est la conception négrille au sujet de l’âme ?
Tout d’abord, le Négrille croit qu'il a une âme, sinon comme l'’admiet
la croyance chrétienne, tout au moins en tant que principe spirituel et
vivificateur. C’est ce que nous appelons « Ame ».
Cette âme reste pendant la vie intimement unie au corps ; mais
si elle est immatérielle, elle est cependant complexe. Dans son ensem-
ble, c’est môlilà, l'âme. Mais, pour ainsi dire inclus en elle, et séparable,
un principe immatériel, nsie.
a) Conception du Nsie, son rôle. —— Les Négrilles n’admettent
donc pas deux principes vivificateurs, l’un matériel, mutima, l’autre
spirituel, ngeni, comme certains Bantu. Môlili, c’est l’âme dans son
ensemble, mais immatérielle.Nsie, c’est le principe également imma-
tériel, invisible, insaisissable, qui réside dans le cœur, mais influence
la tête. Ainsi les rêves ont lieu dans la tête. Dans la tête aussi, vient
se joindre à l’âme vivante, l’âme des ancêtres, et ont lieu les mani-
festations supranaturelles.
C’est ce principe, nsie, que nous appellerons désormais âme.
Pendant la vie, l’âme peut se séparer du corps, soit involontaire-
ment, comme par suite d’un charme ou d’un maléfice, soit volontai-
rement, ce pouvoir lui ayant été donné par suite d’une conjuration, à
l’aide de poudres et de formules magiques. Dans cet état, elle peut
librement se venger de ses ennemis, les tuer au besoïn. Personne ne la
131 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
voit et ses agissements demeureraient inconnus si les sorciers, rensei-
gnés par les esprits auxquels ils sont voués, n’en avertissaient les
maléficiés. |
L'âme peut encore être ravie par un homme désireux d’être riche,
ou voulant assouvir sa vengeancce. Cet homme se désincarne. Son âme
va alors s'emparer d’une autre âme, l’emporte, la fixe dans quelque
endroit, et désormais elles est soumise à ses ordres. Le corps privé
d’âme meurt bientôt comme une lampe qui s'éteint. Seul, le sorcier
peut par ses conjurations, délivrer cette âme, |
Ces âmes séparées du corps vivant, soit volontairement, soit invo-
lontairement, portent le nom de yaté, les errants, ceux qui vont çà et là.
Après la mort, l’âme, nsie, quitte le corps. Son double, ce que les
Egyptiens appelaient kâ, ou mieux ce que nous appellerions volontiers,
son Genius, ce qui constitue, non son essence, mais sa personnalité, son
originalité propre, se sépare de l’âme, nste,
Ce double, que parfois j'ai entendu appeler tst, constitue pendant
la vie le principe spirituel de l’ombre, intimement uni donc au corps.
Parfois, cependant, l’âme du défunt, nsie, reprend immédiatement
un nouveau corps, et cela quand elle n’a pas pu accomplir sa mission.
Ainsi, un enfant mâle vient à mourir tout petit. Son âme attendra pour
informer l'enfant qui viendra ensuite au monde, à condition toute-
fois que ce soit également un garçon. Le deuxième enfant prendra
d'ailleurs le nom de son prédécesseur dont il ne sera plus fait aucune
mention. La mère elle-même ne le pleurera plus : «il est revenu »
dira-t-elle.
b) Conception du Tsi, son rôle. — Reprenons maintenant plus
haut. L'âme (môlili) vient donc de se séparer du corps, libérant par
le fait même le principe immatériel (nsie) et celui qui lui était intime-
ment uni durant la vie, son Genius (tsi). Celui-ci, cependant, ne va
pas disparaître.
Il reprend alors une nouvelle vie avec un autre corps, non pas
quelconque, mais en entrant de nouveau dans un descendant du défunt,
parent ou allié, mais toujours dans la même famille, le même clan.
Non seulement il peut entrer dans un descendant, mais encore le tsi
du père de famille influence ses descendants, les domine, les inspire,
et le tsi du père du clan influence et domine tous ceux du clan. Le fsi
n'est donc pas un esprit à proprement parler. Nous dirions à peu
près exactement dans le même sens « l’esprit de la race », et dans un
autre sens similaire, « l'esprit de famille». Ou encore, mais plus éloigné
déjà, dérivé, par analogie, « l’esprit militaire, l’esprit de conquête ».
Tout cela, pour un Négrille, constituerait le tsi, existence réelle, mais
n'ayant rien d'un esprit proprement dit, tout au moins pour nous, car
il en va autrement pour le Négrille.
Nous disons « il entre », car, à vrai dire, il ne s’incorpore pas au
vivant, qui conserve son âme propre. D'ailleurs cette entrée, nous
dirions mieux « prise de possession » n’a pas lieu à la naissance, bien
au contraire. Elle peut se produire à ce moment, mais c'est plutôt déro-
ESPRITS VIVIFICATEURS (ÂMES) 135
gation aux faits ordinaires. L’entrée de l’esprit aura lieu de préférence
à la suite de certaines cérémonies magiques, d'initiations ou de consé-
crations.
L'esprit « entre » donc. On pourrait dire encore, pour mieux pré-
ciser, il se superpose à l’âme. Quand il lui plaît, en vertu surtout de con-
jurations magiques, volontaires de la part de celui qui est « réceptacle »
ou du fait d’autres individus, il peut abandonner, suivant encore sa
fantaisie, ou suivant l’ordre que lui intime l’homme du culte, le féti-
cheur, il peut ou doit abandonner, temporairement ou pour toujours,
le corps auquel il s’est adjoint. C’est donc plutôt l’esprit temporaire
de la tribu, du chef du clan du père de famille, survenant pour aider
et conseiller ses successeurs. C’est toujours l'esprit d’un homme défunt,
jamais celui d’une femme. Les esprits de cette catégorie portent le nom
générique de latsie, esprits du sommeil, peut-être parce qu'ils se mani-
festent surtout pendant le sommeil. Ils pourraient se rattacher au toté-
misme, et ces notions demeurent, on le voit, fort obscures et très diffi-
ciles à élucider.
Nous en dirons quelques mots plus loin.
Tandis que le tsi ou double reprend en quelque sorte, ou mieux se
joint à une nouvelle existence humaine, l’âme se trouve libérée, et par
le fait même, son sort change totalement.
Notons en passant que tsi n’entre jamais dans un corps féminin.
Sans doute, pour y être sinon éternellement, du moins longtemps heu-
reuse, l’âme (nsie) retournera plus tard au Créateur suprême, mais
tout d’abord, elle prend rang au milieu des mânes ou mè, qui, en cer-
taines circonstances, sont aussi les revenants, et portent le même nom.
D'où, trop souvent, nouvelle et facile confusion.
2. Mânes bienveillants
D'une façon générale, les mânes, c’est-à-dire les âmes des hommes
ayant accompli leur destinée terrestre, portent le nom chez les Négrilles
de mè. En disant : « les âmes », nous l’entendons dans le sens dégagé
plus haut, c’est-à-dire ce qui constitue la partie essentielle de l’âme.
En principe, les mânes portent donc, de façon générique, le nom
de mè. Cependant ce vocable est plutôt réservé aux mânes bienveillants,
c’est-à-dire ceux qui portent intérêt aux hommes, ou du moins ne
cherchent pas à leur faire du mal, et cela, en aucune manière, soit posi-
tive, soit négative.
Ces mânes sont les esprits des morts, qui, tout d’abord, leur vie
durant, ont satisfait aux préceptes du Créateur en menant une existence
conforme aux lois sociales et familiales qui régissent le clan. Par consé-
quent, ils ne se sont pas livrés aux pratiques de la magie noire, chose
toujours considérée comme irrémédiablement mauvaise; ils ne se sont
pas non plus vendus aux esprits méchants dans un but de lucre ou de
vengeance.
Ces points, on le voit, dépendent de leur seule volonté. Par mal-
heur, il n’en est pas toujours ainsi. Car sont également exclus du
136 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
nombre des mânes bienveillants, ceux qui bien involontairement, mal-
gré eux, sont tombés au pouvoir de puissances adverses, hommes ou
esprits, en vertu de maléfices dirigés contre eux, et de conjurations
magiques, occultes ou non.
Une fois détachée du corps auquelle elle était liée pendant la vie,
l'âme qui a satisfait aux conditions que nous venons d’énumérer, ne
prend cependant pas encore place parmi les mânes bienveillants. Tout
d’abord, et condition sine qua non, doivent avoir été faits pour elles, ou
offerts, les sacrifices funéraires.
Les mânes pour lesquels on a fait des sacrifices funéraires, habi-
tent près de nous. À côté des campements, qu'ils accompagnent d’ail-
leurs dans leurs fréquents déplacements, près du foyer de la case, où
ils demeurent invisibles, disent les Pygmées, qui, toutefois, ne s’en
préoccupent plus quand les rites ont été accomplis, comme nous le
verrons plus loin en parlant de la mort, c’est-à-dire le sacrifice au
moment des funérailles, un nouveau et dernier sacrifice à la lunaison
qui suit la mort du défunt.
Chez les Bantu, dit encore Mgr Le Roy, ces âmes désincarnées
aspirent à rentrer dans des objets, qu'elles affectionnent, dans les ani-
maux vivants, et même dans des créatures humaines, notamment dans
des enfants de leur parenté.
Nous n’en sommes pas bien sûr pour beaucoup de tribus bantu !
En tous cas, rien de semblable chez les Négrilles. Quand les âmes désin-
carnées rentrent dans des animaux vivants, c’est du vivant de leur
corps, comme nous l’avons vu plus haut, ou bien forcées par une con-
juration magique, introduites, asservies, dirions-nous mieux, dans un
corps d'animal ou dans un objet quelconque.
Quant à être introduites dans des enfants de leur parenté, ce n’est
en aucun cas le rôle des mânes, mais celui du Genius, du tsi, dont
nous avons parlé plus haut, en en étudiant la nature. Cette notion nous
paraît certaine.
Une fois désincarnés, les mânes que nous appelons bienveillants,
demeurent un certain temps près des vivants. Combien de temps ? Il
est difficile, pour ne pas dire impossible, de le préciser ! À ce sujet,
j'ai recueilli un certain nombre de réponses, assez peu concluantes :
«tant qu'ils veulent », « tant que cela leur fait plaisir », « tant qu'ils
sont utiles », « tant qu'ils connaissent les gens ». Et c’est cette dernière
réponse qui me paraît bien encore la plus probable et la plus générale.
Leur rôle, en effet, est bienfaisant : tant qu'ils peuvent l'exercer, ils
restent. Quand ont disparu tous ceux qu'ils ont connus, et les enfants
de ceux-ci, quand la vie du clan leur devient étrangère, sinon indiffé-
rente, alors ils s’en vont, rejoignent les mânes de leurs propres ancêtres
et vivent heureux près du Créateur.
Ayant rejoint le Créateur sous forme d” étoiles filantes, ils sont là-
haut, très haut, brillants, dans la lumière. Que font-ils ? Les Négrilles
ne le savent pas, ne s’en préoccupent pas ! Ils seront heureux et cela
leur suffit |
Après toutes les peines et les vicissitudes de leur vie errante, être
ESPRITS VIVIFICATEURS (ÂMES) 137
à l’abri pour toujours de la faim, de la soif, de la maladie, heureux,
les Négrilles n’en demandent pas davantage et ne vont pas chercher
plus loin !
Pour eux donc, signalons en particulier ce point important, ils
n’admettent en aucune manière des réincarnations successives, sous
quelque manière que ce soit ; une fois séparés du corps, les mânes le
sont pour toujours, c'est définitif. |
En attendant leur sort définitif, quel est leur rôle sur terre ?
Ils s'intéressent aux hommes, à ceux qu'ils ont connus, voient
leurs peines, les partagent, mais sans en éprouver de douleur, plutôt
par une sorte de pitié affective et prennent une part invisible aux fêtes
du clan.
Comme par ailleurs ils sont puissants, voient ce que les hommes
ne voient point, ils peuvent donner et donnent de fait d’utiles indica-
tions sur ce qui regarde la tribu, surtout la chasse, la pêche, annoncent
les embûches des ennemis, la guerre. Mais leur rôle utile se borne là !{
et pour le remplir, c’est pendant le sommeil, au moyen de rêves, qu’ils
agissent.
Ils n’ont pas, comme le dit Mgr Le Roy au sujet des Bantu, de pou-
voir supérieur à l’homme sur les vents, sur la pluie, sur les cultures,
sur le gibier, mais simplement un rôle indicatif. J'ai consulté sur ce
point spécial mes petits interlocuteurs, ils ont été très affirmatifs.
« Si, à la chasse, un éléphant vous charge, invoquez-vous la pro-
tection des esprits de vos ancêtres ? »
« Bien sûr que non ! Que voudrais-tu qu'ils fassent ? Ils n’ont ni
armes, ni bras ! »
Ainsi, pour les Négrilles, se réduit en somme à peu de chose le
rôle des mânes des ancêtres, si bienveillants soient-ils : un simple
rôle de donneurs de bons conseils. Et si on les néglige, comme ils n'y
peuvent rien, tout simplement, ils s’en vont.
3. Môânes malveillants
On peut, pour plus de commodité, ou pour comprendre mieux
ces points si embrouillés, diviser les mânes malveillants (kôni mé) en
plusieurs espèces distinctes. Ainsi, tout d’abord, on peut distinguer :
a) Les mânes malveillants temporairement.
b) Les mânes malveillants toujours.
a) Müänes temporairement malveillants. — Les mânes temporai-
rement malveillants se subdivisent encore eux-mêmes en deux classes.
Ce sont :
1° Les mânes pour lesquels on n’a pas offert encore les sacrifices
funéraires ou pour lesquels ces sacrifices n’ont pas été suffisants, sacri-
fices auxquels il a manqué quelque chose, dont certains rites ont été
omis, par la faute de l’officiant ou des impétrants. Aussitôt la faute
réparée, ces mânes reprennent leur place parmi les mânes bienfaisants.
2° Les mânes qui, en vertu de conjurations magiques, sont, pen-
5 œ
138 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
dant leur vie humaine, tombés au pouvoir d’un sorcier. On a bien
accompli pour le défunt les sacrifices requis, mais ces mânes n'ont pu
en profiter.
Le jour même de la mort d’un homme du clan commencent les
cérémonies funèbres et les sacrifices funéraires destinés à assurer aux
mânes du défunt le repos dans l'au-delà ! Si, pour des raisons quel-
conques, mais toujours majeures, on est forcé de les différer, elles ne
seront pas oubliées pour cela. Cette omission temporaire est d’usage
courant dans certains cas. Ainsi, dans les grandes chasses à l’éléphant,
le campement est tout à fait provisoire, la chasse entraîne d'ordinaire
fort loin, et il est très rare qu'il n’y ait pas mort d'hommes. Dans ce
cas, on attend pour les honneurs funèbres que la chasse soit terminée
et le retour au village effectué.
Si, dans notre vie soi-disant civilisée, bien de pauvres morts sont
aussi vite oubliés que disparus, enfouis dans la fosse commune et
anonyme ou dépecés sur une table d’amphithéâtre, il n'en va pas de
même dans la famille négrille ! Il est extraordinaire que le défunt
soit oublié ! la famille est toujours là, nous le verrons quand nous par-
lerons de la mort ; avant et après, des cérémonies précèdent et suivent
le trépas.
Mais, pour der raisons particulières, il peut arriver cependant que
certains morts n’ont pas leurs sacrifices funéraires requis, ou encore
que ceux-ci soient retardés. Aïnsi, par exemple, avons-nous vu un
tout petit clan négrille, où la maladie du sommeil avait passé, exer-
çant ses terribles ravages. Du clan, jadis prospère, ne subsistait qu’une
vieille femme, impotente, presque idiote. Pour les hommes, il est évi-
dent qu'aucune des cérémonies habituelles n'avait pu être observée.
Quelques cadavres abandonnés gisaient encore çà et là dans les huttes
primitives. Quelquefois la guerre a passé, ou encore un des hommes
du clan a disparu, on ne sait ce qu’il est devenu ! Est-il mort ? pri-
sonnier ? vivant quelque part ?
Ce sont précisément ces mânes qu'il s’agit de pacifier, si réelle-
ment les âmes sont passées à l’état de mânes.
Ici se présentent deux cas :
Pour une raison quelconque, les sacrifices funéraires en faveur des
mânes ont été retardés. La cause cessant, l’effet cesse de même, d’après
le vieux principe. Aussitôt les sacrifices offerts, les mânes reprennent
la place qui leur est due.
Il peut arriver également que les ent du défunt se soient
montrés trop ladres dans leurs offrandes, trop pauvres peut-être aussi :
N'importe, les mânes réclament leur dû. Il le leur faut absolument.
N'est-ce pas toute une existence qui en dépend !
Par la faute également d’un officiant insoucieux ou ignorant, cer-
tains rites nécessaires ont été omis. Là encore, il faut remédier. Jus-
qu’à rémission totale, dans les deux cas, les mânes, n'ayant point eu
satisfaction, se vengeront.
Mais comment s’apercevra-t-on chez les vivants que les sacrifices
ESPRITS VIVIFICATEURS (ÂMES) 139
nécessaires ont été incomplètement offerts, que certains rites essen-
tiels ont été omis ou tronqués ?
Précisément parce que les mânes ainsi lésés se vengent ! Ils appa-
raissent alors, pendant le sommeil surtout, rappellent leurs devoirs aux
vivants ; puis, si cela ne suffit pas, ils commencent à les tourmenter, à
leur susciter des embarras de toute sorte ! Ils leur envoient des maladies,
des accidents, les font tromper de chemin, errer longtemps dans la
forêt, ou bien une liane se casse sans raison, une grosse branche manque
de les écraser, la chasse est infructueuse, les animaux s’éloignent, une
flèche, cependant bien lancée, manque le but.
Le Pygmée interroge alors le sorcier, mieux l’homme du culte,
le féticheur. Celui-ci se met à l’œuvre, exerce son art, immole une
victime, consulte le sort surtout et finalement rend son arrêt, indique
d’où vient le mal. Il n’y a plus qu’à écouter fidèlement et à exécuter les
prescriptions requises. Une fois le mal réparé, tout rentre dans l’ordre.
Les vivants ne sont plus molestés, et les mânes sont satisfaits : la vie
habituelle reprend son cours ordinaire. |
2. Nous avons vu plus haut que certains hommes, certains sor-
ciers surtout, savent au moyen de poudres ou de conjurations magiques
s’emparer de l’âme d’un autre homme et la faire servir à leurs desseins
pervers. Généralement, dans ce cas, l’homme ainsi dépossédé, ne tarde
pas à dépérir et à mourir d’épuisement et de faim. Privé de son prin-
cipal vital, il ne s’alimente plus, tombe dans le marasme et succombe.
Ses proches accomplissent bien pour lui les sacrifices funéraires
requis, mais ils demeurent sans effet, l’âme étant captive. D'ordinaire
d’ailleurs, cet état dure peu. En voyant l’état du malade, les parents
en ont soupçonné la cause et le féticheur consulté déclare, après maintes
conjurations, quel est le coupable. Celui-ci arrêté, exécuté sans rnerci,
délivre par sa mort les mânes opprimés et asservis. C’est bien le cas
de le dire : « Morte la bête, mort le venin. »
Mais il pourra cependant arriver que le féticheur ne déclare pas
le coupable, car c’est lui-même, soit encore que le coupable soit un
sorcier redoutable dont il craint les vengeances ! Dans ce cas, l’âme
ou les mânes asservis le demeureront malgré les sacrifices. Seules pour-
ront les délivrer la mort ou la volonté de l’oppresseur. Îrrités, ne pou-
vant se venger sur le sorcier, ils tourmenteront le clan sans raison et
lui infligeront le plus de misères qu'ils pourront.
Le Négrille, au fond, prendra ces misères en philosophe, comme
accidents nécessaires de sa vie, heureusement rares |! Accepter ce qu'on
ne peut empêcher ! Haute philosophie !
b) Mânes toujours malveillants. — Quels sont les mânes toujours
et pour toujours malveillants ?
Ces mânes toujours malveillants le sont pour deux raisons dis-
tinctes, mais au fond, le résultat reste exactement le même, au moins
temporairement.
Les mânes malveillants sont tout d’abord ceux pour lesquels les
sacrifices funéraires et les rites funèbres n’ont pas été observés et ne le
140 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
seront jamais, tels ces morts de la maladie du sommeil, cités plus haut.
Ils sont donc condamnés à errer jusqu’à la fin des hommes, éter-
nellement malheureux, à moins que le Créateur n’en ait pitié. Ce qui
arrive | En cela, leur sort diffère des mânes de nature perverse, pour
lesquels il n’y a pas de rémission possible, puisqu'ils ne changent pas
et ne veulent ni ne peuvent changer. A eux doit plutôt donc être réser-
vée l’épithète de mânes malfaisants.
Pour bien les connaître, nous avons à examiner d’abord leur nature,
puis le rôle qu'ils jouent dans l’existence de nos Négrilles et enfin avec
le danger de les rencontrer, le moyen d’y échapper.
Ls mânes malveillants sont les âmes qui pendant leur vie terrestre
animaient des hommes méchants. Que faut-il comprendre par ce terme,
en somme assez vague ? Si pour nous, il renferme bien des catégories,
admet de nombreuses nuances et de multiples degrés, il n’en est pas
ainsi pour nos petits hommes. Ces hommes méchants, ce seront d’abord:
1° Les sorciers de magie noire ‘, qui se sont donnés aux esprits du
mal, ont conclu un pacte avec eux ;
2° Les anthropophages. Les Négrilles, au contraire de toutes les
tribus qui les avoisinent, les ont en horreur et les mettent sur le même
pied que les sorciers. Un de leurs proverbes le dit expressément :
Se lève le mangeur d'hommes, se lève le sorcier,
Un seul doigt, un seul crapaud. (Kwé mbôdi, hwé mbédi);
3° Les criminels que nous appellerons de droit commun, morts en
accomplissant leurs forfaits et sans avoir eu le temps de faire les sacri-
fices d’expiation qui rachètent la faute, tels les voleurs de femmes.
Ces méchants mânes ne vivent que dans le désir et la volonté de
faire du mal aux hommes, nous dirions volontiers pour le plaisir de
leur en faire. Si, par exemple, ils leur apparaissent pendant le som-
meil, comme ont coutume de le faire également les autres mânes, ce
n’est nullement pour prévenir les dormeurs d’un danger qui les menace,
ou les avertir d’une chasse heureuse, c’est au contraire pour essayer de
les tromper, les précipiter dans un danger mortel. Ainsi, lorsqu'un
éléphant, vieux mâle rageur, chassé du troupeau, ravage les plantations,
ce sera un jeu pour ces mânes de le diriger vers les cases. Un de leurs
chants d’expiatoin, de sacrifice, le dit expressément :
Nguya
Poussé par les esprits méchants de la forêt,
Le vieil éléphant, père du troupeau (Ngôr)
Celui qui erre seul, dont les femelles ne veulent plus,
O Père éléphant, où est La force virile ?
Ta force dont tu étais si fier ?
Poussé-par les esprits méchants de la forêt,
. Le vieil éléphant s'approche de nos cases.
1 Relire à ce propos le très remarquable chapitre écrit par Mgr Le Roy
sur la Magie noire dans sa Religion des Primilifs.
ESPRITS VIVIFICATEURS (ÂMES) 441
Que ton œil n’y voie pas, 6 Père éléphant,
Que ton oreille soit sourde au petit enfant qui crie, gnian gnian,
Que ton pied trop gros n’écrase point nos cases.
O Père éléphant, 6 Père éléphant !
Aussi, comme nous le verrons plus loin, faut-il, à tout prix, essayer
d'interdire l’entrée de la case aux revenants mauvais. On y arrive, heu-
reusement |
Beaucoup plus souvent que dans les songes, les revenants se mon-
trent aux vivants en leur apparaissant dans la forêt sous forme de
grands spectres blancs, à figure de squelette dont les trous des veux
sont remplacés par des charbons enflammés. Ils n’ont pas de barbe,
mais on entend leurs dents craquer comme lorsqu'on écrase une noix.
Ogiri, toi qui sur la terre fus un mangeur d'hommes,
Ogiri, n'approche point de nos cases !
Nous avons vu tes yeux briller dans la nuit noire, -
— O Ogiri ! —
Nous avons entendu tes dents qui faisaient kra, kra,
— O Ogiri ! —
Toi qui fus sur la terre un mangeur d'hommes,
O Ogiri, que nous avons bien connu,
N'essaie point d'approcher de nos cases !
Les revenants apparaissent encore dans les marais sous forme de
feux follets (el6bzx). Il faut bien se garder d'aller de ce côté, tout au
contraire s’en détourner au plus vite, car ils le font pour vous attirer
dans les endroits dangereux, où on risque fort de s’enliser. Ils cherchent
surtout à entraîner les enfants et les jeunes filles pour les conduire dans
les cavernes sombres et humides où ils sont forcés d’habiter. Ils n’ont
pas, en effet, permission de sortir pendant le jour. A l’entrée de ces
cavernes, d’après une légende, habiterait comme gardien un monstre
hideux, une sorte d’énorme lézard, tout recouvert d'’écailles rouges et
vertes et qui porte sur la tête une longue et forte corne. Reviviscence de
monstres antédiluviens ? Licorne antique ou rhinocéros ?
Les revenants ne peuvent donc sortir de jour ; on peut pénétrer
dans ces cavernes : on ne voit ni le gardien, qui demeure invisible et
se cache au moindre bruit, ni les revenants qui sont accrochés aux
parois comme des chauve-souris :
Esprits de la forêts, revenants de la nuit
Qui durant le jour clair,
Comme la chauve-souris qui suce le sang des hommes
Demeurez accrochés aux parois glissantes des grandes cavernes,
Derrière la mousse verte, derrière les grandes pierres blanches,
Dis-nous, qui les a vus, les revenants de la nuit,
Dis-nous, qui les a vus :.
? Chant de Nguya.
142 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Mais si, le jour, ils n’ont point permission de sortir, la nuit, ils
prennent leur revanche, de préférence les nuits claires où les étoiles
sont bien étincelantes, où la lune brille en haut :
Etoiles étincelantes de la nuit blanche,
Lune qui éclaires en haut,
Pénétrant la forêt de tes rayons pâles,
Etoiles, amies des revenants blancs,
Lune, leur protectrice !
Ils vaguent çà et là : craignez leur approche, elle donne la fièvre,
et ces fièvres sont des plus difficiles à réduire. Seule y parvient l’écorce
de l’arbre eti, le Pausinystalia * des botanistes, qui donne, en effet, un
produit intéressant, l’Yohimbine, plutôt cependant aphrodisiaque que
fébrifuge. |
Voir un des ces spectres est toujours annonce de malheur ; c’est
signe de mort prochaine pour soi-même ou pour quelqu'un du clan.
Il est difficile de s’en garer. Heureusement toutefois, ils redoutent les
choses pointues, les épines, les sagaies, les flèches *. Il est donc bon,
pour les éloigner, de tourner en haut les épines de phormium dont on
se sert pour couvrir les cases. Placer syr le toit et devant l'entrée une
branche épineuse ou un fagot d'ortie brûlante, l'Urtica ferox, sp. dont
les blessures très graves restent longtemps douloureuses, est particu-
lièrement efficace.
Si on rencontre les revenants dans la forêt, il faut d’abord avoir
soin de cracher sur la pointe de sa lance et attaquer ensuite vigoureu-
sement le revenant. On peut également cracher sur une flèche et la
tourner contre la larve malfaisante. En tout cas, ne pas se sauver : elle
vous attraperait infailliblement par le cou, d’où danger presque certain
de mort. Mieux vaut donc lutter courageusement contre ces larves
malintentionnées. Au fond, elles redoutent l’homme ; pourquoi ? On ne
saurait le dire; elles espèrent probablement pouvoir l’attraper plus
tard sans danger pour elles-mêmes *. |
D'où un proverbe curieux :
Si tu rencontres le kôni mè, frappe d'abord, sinon tu seras frappé.
Et encore celui-ci qui, pour être un dicton négrille, pourrait être
admirablement aussi un dicton français :
Dans la forêt, tiens ferme ta lance et ton cœur !
1 Pausinystalia Trillesii (Pierre), des Rubiacées, somnifuge excellent,
tout proche des Quinquinas. En Fang Endum. |
? On emploie de même en Normandie des branches de houx pour
éloigner les revenants. Voir l’ouvrage de de Mirville : Les Esprits et leurs
manifestations fluidiques. Chap. des apparitions du presbytère de Cide-
ville (Manche).
3 Pour tout ce qui regarde les pouvoirs des sorciers sur l’âme, voir
plus loin, p.
CHAPITRE VIII
Le Totémisme chez les Négrilles
1. Définition du Totémisme. — 2. Totem national ou tribual. — 3. Distinc-
tion en animaux sacrés et animaux totems. — 4. Traces possibles d’un
ancien totem tribual. -— 5. Totem clanique. — 6. Totem individuel. —
7. Totémisme des femmes. — 8. Sociétés secrètes et leurs totems.
1. Définition du Totémisme
Sans nous attarder sur ce sujet à de longues dissertations qui nous
paraissent peu à leur place ici, nous dirons tout à l’heure pourquoi,
sans donner notre propre définition du totémisme, ainsi que nous l’avons
fait dans notre livre sur Le Totémisme chez les Fang , nous croyons
plus simple de nous en rapporter à la définition donnée ou suggérée
par le R. P. Schmidt. Elle a le grand avantage de rallier tout d’abord
beaucoup plus de suffrages, d’être ensuite à la fois beaucoup plus
simple, plus complète et plus compréhensible que celles données par
Frazer, Réville, Reinach, Van Gennep et même Mgr Le Roy :.
« Le totémisme est un ensemble d'institutions dominé par l’idée
d’une relation spéciale, conventionnelle ou physique, entre un emblème
ou patron, le totem (phénomène physique ou plante, plus ordinaire-
ment animal), et un individu, ou tous les individus d’un sexe, ou tous
ceux d’un groupe social ou clan. » D'où la distinction entre totémisme
individuel, totémisme de sexe, totémisme de clan.
On entend aujourd’hui par fétichisme le culte rendu à des esprits
considérés comme habitant dans ( ou comme incorporés à) quelque:
objet matériel. |
Rallions-nous donc à cette définition que nous approuvons d’ail-
leurs totalement, et qui permet d’embrasser tous les cas particuliers de
totémisme.
Bien que l’on ait voulu parfois faire du totémisme le fondement
même de la religion, antérieur à elle, la racine qui lui aurait donné.
naissance, malgré, d’un autre côté, les négations de certains mission-
1 M°" Le Roy, Rel. des Primilifs, p. 132.
144 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
naires dénués de culture scientifique, ou uniquement préoccupés d’évan-
gélisation et considérant toutes croyances païennes comme simples
« bêtises », il est certain que le totémisme joue un très grand rôle chez
les peuples bantu.
Comme le dit très bien Mgr Le Foy (Religion des primitifs, p. 111),
le totémisme est à la fois un système religieux et un système social, ou
plutôt c’est une institution sociale, et mieux, familiale, basée sur un
concept magique. Il n’a pas créé le tabou, dont la raison d’être part
d’un autre principe, mais il a été l’occasion de la création de nom-
breux tabous: c’est ainsi qu'il est généralement interdit aux membres
de la famille qui porte le nom d’un totem * ou qui se réclame de lui,
de le tuer ou de le manger —— si ce n’est en sacrifice et par manière
de communion —, de le toucher ou même de le regarder.
Ces dernières assertions nous paraissent toutefois assez sujettes à
caution, ou du moins exagérées, même pour les Bantu.
On trouve chez les Négrilles des traces très apparentes de toté-
misme, tout aussi bien que de fétichisme. De ce dernier, nous nous
occuperons plus loin. Mais en examinant successivement d’après la
classification aujourd’hui adoptée, le totem national, clanique, sexuel
et individuel chez les Négrilles, nous aurons par là-même résolu la
question du totem *.
2. Totem national ou tribual
a) Observations préliminaires. — Plusieurs observations prélimi-
naires s'imposent tout d’abord. Pour avoir un totem national ou tri-
bual, il semblerait nécessaire, au moins à certains points de vue, que
sous une certaine forme, plus ou moins déterminée, les Pygmées fussent
constitués en nation, ou encore l’eussent été autrefois. Peut-être l’ont-
ils été.
Aujourd’hui il n’en est certes pas ainsi. Tous les clans pygmées
que nous avons rencontrés s’ignorent presque les uns les autres à
moins d'être assez rapprochés, issus à une époque assez récente d’un
rameau identique. Hors ce cas, ils savent simplement qu'ils sont les
antiques possesseurs du sol. Notons cependant que cette union et cette
connaissance des autres clans pourrait bien être beaucoup plus com-
plète que nous ne le croyons, entretenues par les devins, les magiciens,
les chanteurs qui vont de clan à clan, les retrouvant, les visitant, appelés
vraiment, on ne sait comment, si ce n’est peut-être en vertu de leur
science mystérieuse.
À ce sujet, nous pouvons citer le fait suivant. Un vieux chef de
clan négrille vint à mourir dans notre voisinage. Le petit clan vivait
fort isolé. Or, sans qu’un homme du clan fût allé le prévenir, et ils
n'avaient aucun intérêt à me tromper, deux jours après arrivait de fort
loin pour présider aux funérailles un magicien négrille que nul ne con-
naissait, mais qui se fit aussitôt reconnaître en cette qualité. Et comme
1 Totem, c’est-à-dire animal du groupe particulier d’une espèce d'’ani-
maux.
LE TOTÉMISME CHEZ LES NÉGRILLES 145
je lui demandais ensuite comment il avait appris la chose : «Je sais
que tu es notre ami, me répondit-il : silege mfunga wa lur *. Demande
au vent qui passe. » Et la réponse était fort sérieuse : il n'avait nulle-
ment l'intention de se moquer de moi.
Constitués aujourd’hui en clans distincts et s’ignorant presque les
uns les autres, les Négrilles ont-ils été du moins constitués jadis en
nation ? Peut-être !
Les légendes des Fang, leurs voisins du Gabon et du Congo, sem-
blent prouver qu’à une époque très éloignée, ceux-ci étaient constitués
en nation, car is avaient un totem national, le Crocodile, Ombure.
L'’émiettement des tribus fait disparaître le totem national en un temps
plus ou moins long, maïs la légende demeure, preuve vivace d’un
passé disparu *.
Chez les Négrilles, aujourd’hui émiettés ainsi en petits clans, nous
avons trouvé des légendes semblant se rapporter à un ancien totem
national. Des recherches ultérieures pourront peut-être les compléter.
Dans l’état de nos connaissances actuelles, on peut affirmer que les
traces sont rares. Mais, à défaut de légendes suffisamment probantes,
quelques chants magiques tendraient à établir l'existence antérieure
d’un totem tribual, à l’époque lointaine où les Négrilles vivaient en
groupes plus compacts qu'aujourd'hui. Au fond, ce ne serait donc, dans
cette hypothèse encore, qu’un totem clanique.
Dans certains clans négrilles, le totémisme, en particulier sur la
question des sociétés secrètes, est beaucoup plus développé que chez
les autres. Mais il faut alors très soigneusement observer que ce toté-
misme est d'autant plus développé que le clan est plus fortement métissé,
ou tout au moins dans une dépendance plus étroite des Bantu, ses voi-
sins : il l’est d'autant moins, mais alors sous une forme particulière,
que le clan est moins métissé, moins sous la domination bantu, et
vivant plus à l'écart, au plus profond de la forêt.
Donc, dans le totémisme négrille, infiltration bantu dont il faut
se défier. Mais néanmoins, indépendamment de toute influence, le toté-
misme existe chez eux. De nombreuses légendes, plusieurs chants
magiques très anciens, beaucoup plus anciens certainement que les
rapports actuels et toujours transitoires avec les tribus bantu aujour-
d’hui leurs voisines et demain bien loin, du fait des migrations ordi-
naires des uns ou des autres de ces tribus bantu et clans négrilles si
instables, le prouvent abondamment.
Une dernière observation. En étudiant le totémisme chez les
Négrilles, il faut distinguer soigneusement entre animaux « sacrés » et
animaux « totémiques ». Faute de connaître et d’avoir pu étudier cette
distinction qui nécessite évidemment une connaissance assez appro-
fondie de ces matières, Mgr Le Roy semble être tombé dans des erreurs
1 En langue fang.
? Tout d’abord, on trouve à l’origine de la race un Esprit protecteur,
très souvent identique à l’'Ancêtre de la Race. Le totem naît de l’émiette-
ment de la nation en tribus, puis en clans.
146 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
fondamentales au sujet du totem tribual négrille. Nous allons en parler
en donnant précisément cette distinction nécessaire entre animaux
« sacrés » et animaux « totémiques ».
b) Totem général ou tribual négrille. — Les Négrilles ont-ils un
totem général ? Mgr Le Roy est très affirmatif sur ce point ‘. « Tout
d’abord, dit-il, les Négrilles paraissent bien avoir comme totem général
le singe, tout au moins certaine espèce de singe, que certains clans
reconnaissent de plus comme totem particulier clanique. » Ainsi, dit
toujours Mgr Le Roy, « les Négrilles de la forêt équatoriale du Gabon,
par exemple, ont le chimpanzé ou kweya * totem, d’où leur nom de
Ba-Kweya, les Chimpanzés ou Chimpanzéens, au sud du Kamerun,
transformé en celui de Be-Kü chez les Fang et Akôa chez les
Mpongwé. Ils ne parlent de cette espèce de singe qu’en prenant une
périphrase et ne souffrent même pas qu’on prononce son nom en leur
présence, dans la crainte de paraître lui manquer de respect et de pro-
voquer son ressentiment. »
Bien que donnée de façon aussi affirmative, l’opinion de Mgr Le
Roy est-elle juste ? Nous ne le croyons pas. En effet, pour affirmer que
tel ou tel animal est d’après telle ou telle observation ou rapport d’infor-
mateur indigène un totem général, une première difficulté se présente,
et non des moindres ! Certains animaux sont « sacrés » pour les
Négrilles, sans aucune idée de totem. La raison en est tout autre . Ainsi
le Caméléon n’est certainement un totem que pour certains clans par-
ticuliers (et encore ne m'en a-t-on jamais citél), pour certains individus.
Cependant le Caméléon est reconnu « sacré » par tous; on ne le tue
jamais, on ne le mange pas, parce qu'il est reconnu, nous l’avons vu
plus haut, comme messager des dieux.
3. Distinction entre animaux sacrés et animaux totems
Donc et tout d’abord, distinction nécessaire, et qui n’a peut-être
pas encore été faite à ce sujet, entre animaux sacrés et animaux {otems,
protecteurs du clan ou de l'individu.
Malgré la science incontestée, reconnue par tous, de À. de Quatre-
fages, son témoignage ne nous paraît pas probant en cette question,
trop peu connue et trop peu étudiée de son temps, du totémisme bantu.
Signalons une seconde erreur. Reconnaître comme Mgr Le Roy
dans le ngo des Bushmen un animal totem tribual parce qu’on l’invoque
pour la chasse, même de façon générale, nous paraît bien tirer une
conclusion universelle d’un fait mal interprété.
Au Congo, la forêt équatoriale recèle une araignée, une sorte de
1 Les Pygmées, par Mgr Le Roy.
? Kweya désigne le chimpanzé en langue Benga, du Cap Estérias.
(Kwé en fang). Le mot Bekü, qui désigne en effet les Pygmées chez les
Fang, au singulier nkü, n’est nullement dérivé de Kwé, comme l’indique
Mgr Le Roy : nous le verrons plus loin. Les Négrilles ont également le mot
« Kwé », mais il veut dire « main », jamais « singe ».
LE TOTÉMISME CHEZ LES NÉGRILLES 147
mygale (ou plus probablement une épeire *) qui tend entre les branches
des arbres sa forte toile, destinée à capturer moustiques, mouches ou
insectes dont l’animal fait sa proie. Or, le Pygmée ne détruit jamais
cette toile, ne tue pas la bête, lui qui très volontiers se nourrit de toutes
sortes d'insectes ! Passe-t-il devant cette toile, il s'arrête volontiers,
non pour faire une prière, mais pour une sorte d’invocation :
Rri, c’est le nom pygmée de cette araignée.
« Rri, tes fils sont admirablement tendus,
» Chasseur rusé, tes filets sont bien tissés,
» Rri, tu es assurée d’une nourriture abondante.
» Esprit, sois-moi propice,
» Fasse que comme Rri ma chasse soit heureuse ! »
La première fois que nous vîmes ainsi un Pygmée, sur le point de
partir en chasse, s'arrêter devant la toile d’une épeire et adresser cette
invocation, nous ne disons pas « lui » adresser cette invocation, nous
crûmes bien, en effet, qu’elle s’adressait à l’animal. Plus tard, expé-
rience faite, renseignements recueillis, invocation transcrite, il est facile
de voir, à notre avis du moins, que la vue de l’animal et de sa toile,
des mille rets encerclant et paralysant les captures, ramène le chasseur,
par une association d'idées, à l’esprit qui guidera sa chasse, fera tomber
l'animal sous ses coups. Il invoque l’esprit, mais non l’araignée, et
quoi qu’en dise de Quatrefages ou Mgr Le Roy, nous pensons qu'il
pourrait bien en être de même pour le ngo des Bushmen.
De même pour le Rtsa, ou Goliath *.
Les Pygmées ont pour lui une sorte de respect superstitieux, n’y
touchent jamais et ne le mangent pas. Ils n’ont, par contre, aucune
hésitation à manger ses chrysalides qui vivent dans la moelle de pal-
mier. Pour le Pygmée, le Goliath est un animal « sacré » et à ce titre
entre dans la confection de certains fétiches.
Caméléon, épeire, goliath, et il en est probablement d’autres, voilà
donc, pour une raison ou une autre, trois animaux « sacrés » mais nulle-
ment totémiques. Raison qui nous paraît bien d’ailleurs se rattacher à
la chasse, mimétisme du caméléon, habileté de l’épeire à tendre ses
rets, aspect effrayant du goliath, d’où association d'idées, comme nous
l'avons remarqué, appel à l’esprit protecteur.
De voir un Pygmée respecter tel ou tel animal, s’arrêter devant
lui, «paraître » le prier, il ne faut pas se hâter d'en conclure au
1 L’Epeire royale, à large croix noire sur le dos, est une de nos plus
belles araignées.
2 Goliath Cacicus et regius, des Scarabéides, énorme coléoptère, un des
plus beaux, sinon le plus beau de l’ordre, que l’on trouve en abondance
dans les pandanus. L'espèce commune bourdonne le soir au sommet des
palmiers et se fait prendre assez facilement aux lumières. Une espèce
beaucoup plus belle, le Goliath camerunensis, vit au sommet des grands
arbres, en particulier de l’Eriodendron, suçant avec délices le suc sucré
qui exsude des bourgeons et des fleurs. Souvent, la rosée abondante, le
brouillard humide de la nuit alourdissant ses aïles de gaze, l’insecte
tombe lourdement à terre d’où il ne peut reprendre son vol. On le retrouve
au matin, empêtré dans les herbes, et nous en avons pris maintes fois.
148 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
totémisme. Loin de là ! cependant, l’erreur est aïsée ! Mais conclure
également qu'il n’y a pas de totémisme chez les Négrilles serait tout
aussi faux.
4, Traces possibles d'un ancien totem tribual
Les Négrilles, comme l’affirme Mgr Le Roy, sur la foi d’un obser-
vateur indigène, ont-ils un totem général, qui dans l’espèce, serait le
chimpanzé ? Nous ne le croyons pas. Nous reconnaissons volontiers que
les Négrilles Bé ou Ba Kweya ne prononcent pas le nom du chimpanré,
ne le désignent que par une périphrase, ne souffrent même pas qu'on
prononce son nom en leur présence dans la crainte de lui manquer de
respect et de provoquer son ressentiment. L’éminent auteur aurait pu
ajouter encore avec raison que les Békweya, les Chimpanzéens, ou
bien mieux encore les « enfants du Chimpanzé », n'en mangent pas la
chair, ce qui est un signe indéniable de totémisme. Mais il ne s’agit
là, et le point est des plus importants que d’un totem de clan. L’infor-
mateur Benga de Mgr Le Roy lui a dit ce qu’il savait, ce qui était vrai
des Ba Kweya qu’il connaissait, qui sont en effet le clan des Chimpan-
zéens, qu'ils n’en mangent pas la chair et le reconnaissent pour totem
clanique, mais de là à étendre ce totem clanique à l’ensemble de la
race, il y a de la marge !
Du nom du petit clan qui habite près d’eux, les Bengas ont fait tout
naturellement le nom de toute la race, le cas est fréquent. Mais les
Fang ignorent les Benga, tribu très peu importante. Ils n’ont donc pu
transformer Kweya en Nkü ou réciproquement. En réalité, sans nier la
possibilité d’un totem général chez les Négrilles, nous disons simple-
ment ne l’avoir jamais rencontré, mais seulement le totem de clan.
Maintes fois, le totem du clan est le même dans un autre clan, sans que
pour cela il y ait nécessairement parenté plus ou moins étroite entre
les deux clans. Il peut y avoir relation fortuite ou parenté réelle entre
les deux clans. Il est fort difficile d’élucider cette question chez les
Négrilles. Les relations de famille entre clans négrilles sont oubliées,
au contraire de la tribu fang, qui les conserve jalousement. Demandez
à un Fang quelconque le nom de ses ancêtres, sa généalogie, les
rameaux divergents de sa tribu, il vous les dira sans aucune hésitation,
remontera facilement jusqu’à sa vingtième génération, et même au
delà. L’exogamie sera très stricte chez lui. Rien de pareil chez le Pyg-
mée : à la mort du chef de famille, si un oncle ou un frère du défunt
-ne lui succède et prenne énergiquement le commandement du clan, la
petite association se dissout, les familles se séparent et vont constituer
ailleurs de nouveaux clans minuscules. Les traditions demeurent, mais
le lien du sang disparaît vite.
On ne trouve actuellement pas de totem général chez les Pygmées,
ni le singe ni tout autre animal. Nous disons « actuellement ».
Mais la question devrait être étudiée plus à fond, car il pourrait se
faire qu'il y eût jadis un totem général, dont nous avons retrouvé quel-
ques traces. Le totem aurait été un serpent, de couleurs vives, à la
LE TOTÉMISME CHEZ LES NÉGRILLES 149
peau diaprée de teintes chatoyantes, fort dangereux d’ailleurs, person-
nification ou beaucoup mieux habitat choisi sur terre de l'esprit de
l’arc-en-ciel, dont nous avons étudié le rôle très particulier chez les
Pygmées.
Quelques-unes de leurs légendes nous présentent l’arc-en-ciel
comme deux serpents s’unissant l’un à l’autre par une traînée de feu,
d'union étroite et se soudant en un seul. Mais ces légendes sont si
obscures, et les Négrilles en parlent si difficilement que nous ne pouvons
affirmer que ce fut un totem tribual. Peut-être ! Plutôt que ces légendes,
on retrouve encore aujourd'hui chez les Négrilles des chants magiques
qui sont destinés à mettre l’incantateur ou celui pour le compte duquel
il opère, à l’abri des morsures des serpents. Or, dans ces chants, les
serpents sont pour ainsi dire concrétisés en un seul, et c’est lui que
l’on invoque, serpent du ciel, serpent de l’arc-en-ciel, serpent sur terre.
On l’y appelle alors Père, Patron, Protecteur de la tribu. Ainsi :
Quand le pied dans la nuit
Heurte l'obstacle qui se contracte, se redresse et mord,
Fais, à serpent, toi notre Père, le Père de la tribu,
Nous, tes fils,
Fais que ce soit une branche qui se relève et frappe,
Et non un de tes enfants, à la dent aiguë,
O Père de la tribu, nous, tes fils.
Faut-il voir là des restes de croyances totémiques à un culte uni-
versel du serpent en tant que totem ou une simple incantation pour
se mettre à l’abri des serpents et de leurs morsures dangereuses ?
Simples traces donc chez les Négrilles, d’un totem jadis général,
et encore assez sujettes à caution, c’est tout ce que nous pouvons per-
sonnellement établir. Plus tard ?
5. Totem clanique
Si, pour nous, le totem tribual n’existe pas actuellement chez les
Négrilles, ou du moins demeure très sujet à caution, on n’en peut dire
autant du totem clanique.
Tous les clans négrilles que nous connaissons admettent un totem
de clan. Signalons tout d’abord que chez eux le totem clanique est
toujours, à l’exclusion de tout autre, un animal, oiseau ou poisson.
Chez les Bantu leurs voisins, au contraire, le totem est parfois un phé-
nomène physique, tel chez les Fang, la lune, la pluie, l’arc-en-ciel,
ou une plante, un arbre, une fleur. Nous en avons donné Îles raisons
dans notre livre du totémisme fang. Cette constatation ne comportera
évidemment une certitude qu'après de nombreuses observations ulté-
rieures.
Comme dans tous les cas de totémisme, le culte de l’animal totem
repose chez les Négrilles sur un certain nombre de défenses et de pres-
criptions rituelles.
Les animaux totems claniques ne sont pas très variés chez les
150 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Négrilles que nous avons rencontrés. Ce sont presque toujours les
mêmes. Sur ce point, les Négrilles nous paraissent assez utilitaires, car
leurs totems claniques sont le plus souvent des animaux difficiles à
chasser, c’est peut-être une raison *, ou dont la chair est assez répu-
gnante par son goût et son odeur. Parmi ces animaux, on nous a
maintes fois signalé le vautour charognard, qui se nourrit, en effet,
d'animaux morts, un des plus fréquents, le chimpanzé, fréquent égale-
ment, le crocodile, l’iguane, le grand fourmilier ou pangolin, une sorte
de léporide, mais jamais le sanglier, l’antilope, l’éléphant, l’hippopo-
tame, ni non plus là tortue, pourtant si fréquente.
Défense absolue de tuer l’animal totem, par là même de se nourrir
de sa chair, telle est, comme partout, la première observance clanique.
Si, par hasard, l’animal totem clanique est tué par un homme du clan,
c’est fâcheuse aventure, et annonce certaine de malheurs prochains.
Seul, un sacrifice expiatoire et rapide peut racheter le forfait, même
involontaire. Dans ce cas, une fois le sacrifice offert, on recueille soi-
gneusement toutes les cendres, tous les charbons qui ont servi à con-
sumer la victime, on les apporte en silence près du corps du totem et
on les répand uniformément sur le cadavre. A l’exclusion de tout autre,
c’est le chef du clan qui est chargé de ce soin. L'opération achevée, on
retourne au campement. Les guerriers, les hommes, se mettent en
chasse et ne reviennent au campement qu'après avoir trouvé et tué
l'animal totem clanique. Ils rapportent le cadavre au village, le font
rôtir, et le mangent à l’exclusion totale des femmes, qui, dans ce cas
particulier, n’ont droit à aucun morceau, n’y doivent même et surtout
pas toucher sous le moindre prétexte.
Avant de commencer à manger, le chef danse en tournant autour
du totem en chantant une invocation magique, dont on n’a pu me
me rapporter le texte. Le fait est d’ailleurs des plus rares. Tous les os
sont jetés soigneusement sur le feu. On emporte ensuite tous les restes,
charbons, cendres et os et on va, toujours les femmes étant exclues, les
répandre sur le cadavre clanique. On le recouvre alors de feuilles et de
terre, de façon à former un petit monticule, et on revient au village,
après avoir, dernière observance rituelle, coupé le sentier et détourné
le chemin. Nul ne doit plus y passer.
Si un chasseur rencontre le totem clanique vivant, il doit aussitôt
se détourner de son chemin et lui laisser libre passage. C’est d’ailleurs
très heureux présage, annonce de chasse heureuse.
Si, au contraire, le chasseur rencontre l’animal clanique mort,
c'est très mauvais présage. Dans ce cas, il crache d’abord à terre,
dépose ses armes, plantant sa sagaie ou sa lance à terre, couchant sur
l [1 ne faudrait cependant pas donner une importance trop grande à
cette constatation. Chez les Négrilles, comme partout ailleurs, la première
idée du totem a été de s’attribuer une partie tout au moins de ses qua-
lités. Le vautour charognard, par exemple, a pu séduire par la rapidité
avec laquelle il fond sur sa proie, l’acuité singulière de son regard. Le
plus ou moins de valeur de sa chair entre peu en ligne de compte pour
nos petits hommes qui mangent de tout.
LE TOTÉMISME CHEZ LES NÉGRILLES | 151
le sol arc, flèches, couteau. Il recouvre ensuite de feuilles le corps de l’ani-
mal, ayant soin de le dissimuler complètement, coupe le sentier, reprend
sés armes et revient au village, sans continuer sa chasse. S’il a vu le
corps filer au cours de l’eau, comme il arrive parfois, il interrompt
également chasse ou pêche, mais seulement pour quelques instants. Il
peut ensuite continuer. C’est néanmoins mauvais présage.
Si, par hasard, l’animal clanique vient mourir au village, c’est
présage des plus heureux. Il sera immédiatement rôti sur les charbons
et partagé entre tous les membres du clan. Chacun aura sa part, si
petite soit-elle, hommes, femmes, enfants. C’est également signe que
l’on ne doit pas changer de campement, tout au moins d'ici longtemps ;
annonce également de chasses fructueuses. Après le repas, danses et
chants en l’honneur du totem. Ces chants, peut-être et même proba-
blement improvisés, sont toujours un remerciment à l’animal. Ainsi :
Toi, notre père, nous te remercions d’être venu à nous.
" Nous le remercions de l'alliance heureuse, etc.
Cette venue fortuite prouve que l’animal totem est content.
La danse qui suit est toujours la danse mimée de l’animal, la
reproduction de ses mouvements, aussi fidèle que possible.
Enfin, si le chef vient à mourir, l’animal totem du clan figure au
repas funéraire. |
En parcourant le cycle de la vie familiale et sociale, nous aurons
plus tard occasion de signaler les circonstances diverses et les cérémo-
nies où l’on retrouve le totem clanique. Les décrire ici serait faire
double emploi.
Le culte totémique clanique est donc uniquement réservé au chef
de famille, ou au principal chef de la petite communauté, suivant les
Cas.
Ces cas d’ailleurs sont très peu nombreux. Ils se réduisent aux
suivants : |
1° La fondation ou l'établissement d’un nouveau village, mais
exclusion faite d’un campement de chasse ou de pêche éminemment
transitoire ;
2° La naissance d’un enfant mâle et l’imposition du nom ;
3° Le passage de l’adolescence à la virilité, avec la consécration
des armes ;
4° La sépulture ;
5° L’abandon d’un village ;
6° Le départ pour une grande chasse ; dans les circonstances
actuelles, seule est admise la chasse à l'éléphant ;
7° La déclaration de guerre à une autre tribu.
6. Totem individuel
Tous les clans ont leur totem, nous venons de le voir. En est-il
de même des individus ? Nous n'’oserions l’affirmer. Tout d’abord, il
152 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
n’est question ici que des mâles. Nous avons maintes fois posé cette
question. Parmi nos interlocuteurs, les uns n’ont fait aucune difficulté
de nous dire qu'ils avaient un totem et nous l'indiquer, les autres nous
ont affirmé ne pas en avoir. Ces deux réponses peuvent être et nous
semblent vraies. Peut-être le totem individuel est-il le même que le
totem clanique ; peut-être seuls en ont les Négrilles fortement métissés
ou influencés par les Bantu.
Le totem individuel nous paraît être libre chez les Négrilles, livré
à l'inspiration de chacun. Chez les Bantu, le père de famille impose à
l'enfant son totem, suivant certaines règles particulières lorsqu'il atteint
l’âge de puberté, plus exactement chez les Fang, lorsqu'il peut réciter
son mébara, c'est-à-dire la loi des aïeux, la généalogie de sa famille.
Plus tard, à son entrée dans la vie guerrière, après les épreuves rituelles,
il pourra, à son gré, garder son totem ou en changer. De même, il aura
un totem particulier en entrant dans une société secrète, Rien de pareil
chez nos Négrilles.
L'enfant ne reçoit aucun totem particulier tant qu'il est enfant.
Il observe simplement les observances claniques totémiques. Devenu
jeune homme, après avoir subi les épreuves d'initiation, admis à parler
parmi les hommes, à donner son avis, il a pu alors choisir son totem.
S'il est fils aîné du chef, il garde de droit et de fait le totem clanique
qui est le totem du chef de famille. S’il est un des autres fils, appelé plus
tard à se séparer du clan, à fonder lui-même un nouveau clan en se
séparant du clan originel avec sa famille lors de la mort du chef, ce
qui peut se faire et se fait parfois, il choisit Jui- -même son totem, suivant
les us et coutumes de la tribu.
Üne fois le totem choisi, l’imposition a lieu. Elle consiste en un
sacrifice de l'animal totem, les chants et les danses totémiques, puis la
garde d’un fragment, d’un reste, d’une «relique » du sacrifice.
Le sacrifice, les chants et les danses sont exactement semblables
à ceux que nous avons décrits plus haut : recherche du totem, immo-
lation de la victime, manducation, communion à la victime. Il est
donc inutile d’y revenir, et il suffit de les mentionner.
Les restes du sacrifice, un petit os, une dent, souvent une griffe, un
peu de cendres, sont renfermés et cousus dans un informe bout de chif-
fon, plus fréquemment encore insérés dans une petite corne d’antilope,
obturée ensuite avec de la cire végétale. Le réceptable importe peu :
seul le contenu est essentiel. Désormais, le chasseur le portera toujours
sur lui, parfois suspendu au cou, dans un pli de son vêtement, attaché
à son couteau. Peu importe.
Le perdre ou l’égarer serait un très fâcheux présage. Cela nécessi-
terait toujours sacrifice expiatoire d’abord, puis nouveau sacrifice
totémique.
Les observances totémiques particulières sont exactement les mêmes
que celles du totem clanique. |
LE TOTÉMISME CHEZ LES NÉGRILLES 153
7. Totémisme des Femmes
Le Négrille mâle a donc ou peut avoir son totem ou animal pro-
tecteur. En est-il de même pour les femmes ? La question doit être
résolue négativement de façon formelle, Jamaïs nous n’avons rencon-
tré de femme ayant un totem personnel. De plus, toutes les fois que
nous avons formulé cette question, elle était accueillie de façon plutôt
ironique : Une femme ! est-ce que « cela » peut avoir un totem ? Les
choses religieuses les concernent-elles ?
Toutefois, on pourrait remarquer à cet égard que si elle n’a pas
de totem, la femme pygmée observe néanmoins un certain nombre de
prescriptions totémiques. Ainsi d’une façon publique, tout au moins,
elle ne mangera pas la chair de l’animal totem de son mari, mais pourra
en revanche manger celles de l’animal totem de ses fils. Cela ne la con-
cerne pas. Ne la concernent pas non plus les ordonnances ou défenses
totémiques du clan où elle s’est mariée, mais elle garde celles du clan
où elle est née.
Lorsque nous étudierons les rites de la naissance, du mariage et de
la mort chez les Pygmées, nous aurons l’occasion d’énumérer un cer-
tain nombre de défenses féminines se rapportant au totem. Elles pren-
dront alors tout naturellement leur place à ce moment.
fl importe encore de ne pas confondre avec le totem certaines
coutumes ou usages qui, au premier abord, semblent s'identifier avec
lui. Nous avons vu, à ce sujet, l’erreur dans laquelle nous paraît être
tombé Mgr Le Roy en parlant du ngo, comme animal totem, tandis
qu'il est, au contraire, et seulement, animal sacré. Lorsque la femme
fang, nouvellement mariée, quitte son village paternel pour aller habiter
celui de son époux, elle emporte avec elle précieusement, et c’est même
une des plus jolies cérémonies du mariage, une fleur, ordinairement
une immortelle ou une amaranthe, cueiïllie près de sa case. La petite
plante, soigneusement arrosée la veille, est enlevée avec sa motte, entou-
rée d’une feuille de banane, transportée au nouveau village de la jeune
épousée, plantée autant que possible dans une situation identique. Elle
sera ensuite entretenue avec amour, on n’en prendra pas les fleurs,
on ne mangera pas les graines, on aura soin qu'elle ne soit point frois-
sée. C’est mauvais signe si elle est écrasée, plus mauvais encore si
elle vient à mourir, sans avoir de rejetons, de graines qui la fassent
revivre indéfiniment.
Une observation superficielle pourrait voir dans ce respect de la
plante une observance totémique. Il n’en est rien, nous semble-t-il.
Simple souvenir.
De même, en quittant le village natal, la jeune Négrille se mariant
hors du clan emporte aussi avec elle la plante awi, une labiatée odo-
rante, comme souvenir. Elle la plantera près de sa case, parfois au pied
d’un arbre, la soignera avec amour, se parera de ses fleurs blanches en
étoile, petites et parfumées. C’est un simple mémorial,
154 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
8. Sociétés secrètes et leurs Totems
À cause de leurs totems et également du rang qu'elles prennent
au point de vue religieux, ce serait peut-être ici le lieu de parler des
Sociétés secrètes, où religion, totémisme et magie noire jouent, chez les
Bantu, un rôle si grand et si complexe. Il n’est pas, à notre connais-
sance tout au moins, de peuple bantu, où elles n'existent et ne jouent
un rôle prépondérant. Très actives, englobant nécessairement les élé-
ments les plus intelligents et les plus combatifs de la tribu, les plus
‘ audacieux et surtout les plus ambitieux, favorisées par la loi très stricte
du secret et la mort qui frappe impitoyablement ceux qui seraient
tentés de les abandonner, leur pouvoir est aussi occulte et mystérieux
que puissant.
Chez les Négrilles, il y a lieu à distinction, suivant qu'il s’agit
des clans proprement dits ou des sorciers de magie noire.
Dans les clans de Négrilles purs, ou tout au moins soustraits par
leur habitat retiré à l’influence bantu des tribus voisines, nous n’avons
jamais constaté l'existence de sociétés secrètes, tout au moins « actuel-
lement ».
Nous disons « actuellement », on ne trouve pas trace de sociétés
secrètes chez les Négrilles. Autrefois, à une époque où ils étaient plus
puissants, vraiment les maîtres du Sol, il nous paraît bien probable
qu'ils en ont eu. La société principale devait être chez les Négrilles
de la forêt la société secrète du Léopard, chez ceux vivant près des
lacs ou des grands fleuves, la société du Crocodile. Notre opinion se
fonde, comme nous l’avons fait pour bien d’autres cas, sur leurs chants
ou légendes. Ainsi, par exemple, commence un de leurs récits :
« En ce temps-là, et ces jours sont loin, vivait Ta-diouri, l’homme
fils du crocodile, et qui était leur chef, à eux, ceux de la forêt, à eux,
ceux de la rivière. »
Quand plus tard, le récit fini, j'interroge le conteur :
— Quels étaient ces hommes, fils du crocodile, quel était ce Ta-
diouri ?
— Ah ! c'était comme cela autrefois, du temps des hommes de la
nuit, ceux qui tuent les hommes.
— Mais maintenant ?
— Ah! non ! plus maintenant : c’étaient manières de Pahouins,
manières de sauvages |
Et n'est-il pas piquant de voir ce petit homme, que les Pahouins,
ses voisins, méprisent comme sauvage, leur renvoyer dédaigneusement
l’épithète : Manières de Pahouins, manières de sauvages ?
Jusqu'à plus ample informé donc, et avec les restrictions que nous
avons indiquées ci-dessus, nous ne croyons guère que les sociétés
secrètes existent chez les Négrilles. D'ailleurs, la constitution même de
leurs clans, réduits à quelques familles, éloignés les uns des autres
et n'ayant que de rares communications, semblent bien s’y opposer,
LE TOTÉMISME CHEZ LES NÉGRILLES 1455
tout au moins actuellement * et ce qui confirme bien notre opinion,
c’est que tous les Négrilles que nous avons pu interroger, étaient de
simples adeptes, jamais des chefs. Même pour leur reconnaître ce titre
en magie noire, les Bantu, leurs voisins, les tiennent en trop mince
estime.
Et cependant, sur combien de points, et en particulier au point
de vue religieux, les Bantu ne leur sont-ils pas inférieurs !
Quant aux rares « sorciers » que nous avons pu rencontrer dans les
clans négrilles, les « confrères », car ils me traitaient comme tel, m'ont
toujours affirmé faire partie d’une société secrète, celle du léopard, qui
est également le totem de la société, mais, disaient-ils, n'étant pas
nombreux et pour cause, s’ignorant même souvent les uns les autres,
ils ne pouvaient se réunir que rarement, pour des fêtes spéciales. En
parlant des sorciers négrilles, nous nous en occuperons plus loin.
! Dans notre étude sur les Fang, nous avons donné tout au long la
légende du Crocodile Ombure, remontant certainement aux Origines. Nous
en avons trouvé une presque semblable qui nous fut contée un jour par
un Négrille. L’avait-il entendue chez les Fang, était-elle au contraire une
légende de sa propre race, comme il nous l’affirmait, nous n’en sommes
pas assez sûrs pour avoir une opinion certaine. Il pourrait bien se faire
qu'il s’agît là d’une légende commune aux deux peuples et provenant d’un
fond plus ancien encore. Ce serait une recherche curieuse et de nature
peut-être à jeter un jour nouveau sur les origines. En tous cas, un point
surtout y est le même : le Crocodile, chef exigeant chaque année un tribut
de jeunes filles, tribut auquel on ne peut échapper que par une fuite
précipitée.
CHAPITRE IX
L'homme du Culte dans son rôle de prêtre
1. Le nom et le rôle de l'homme du culte. — 2. L'homme du culte indi-
viduel. —- 3. Position de l’homme du culte social, — 4. L'exercice du
culte.
1. Le Nom et le rôle de l'Homme du Culte
Pour comprendre, même de façon imparfaite ou tout au moins
succincte, le rôle très complexe de l’homme du culte, quelques con-
sidérations générales nous paraissent absolument nécessaires. Tout
d’abord sur le nom.
1. Dans les tribus africaines, ou mieux bantu, l’homme du culte
porte presque partout un nom qui se rapproche de ngang, nganga,
mganga, etc., d’une racine générale qui signifie « remède », mbiang,
biang, etc.
L'homme du culte serait donc : l’homme du remède, celui qui
connaît, qui donne, qui apporte les remèdes. Ce mot remède est tout
d’abord pris dans un sens général, c’est-à-dire que pour se concilier
les faveurs du Créateur, des esprits, des mânes, pour éloigner de lui, de
sa famille, de son village, les influences mauvaises, l’homme ici-bas a
besoin de moyens appropriés, de prières, de sacrifices, en un mot de
« remèdes », car les influences néfastes dominent, et il faut les éloi-
gner. Et comme ces influences néfastes se traduisent presque toujours
par des maladies qu'il faut écarter ou guérir, le mot « remède » et
« homme du remède » prend un sens plus restreint.
Le mot nzorx dont les Négrilles se servent pour désigner l’homme
du culte, a exactement le même sens et la même racine : nzorx dési-
gnant également un arbre (le mbieng des Fang), dont les fleurs sont
émétiques er les racines purgatives, très employé dans la pharma-
copée négrille.
Le mot nganga ou nzorx n’est pas le seul mot qui désigne l’homme
du culte : souvent on lui adjoint, on lui ajoute un autre mot, ou on le
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE PRÊTRE 157
remplace par un équivalent, désignant une de ses fonctions multiples
ou encore un titre honorifique, équivalent à celui de chef, dit Mgr Le
Roy ; ainsi en Afrique orientale surtout, mfumu, mufumu *, l’homme
à la lance, c’est-à-dire celui qui a le commandement. Cette explication
ne nous paraît pas très juste pour la Côte occidentale ! Si au commen-
cement et à la fin de l’acte religieux, l’homme du culte porte bien en
effet et brandit une lance, ce n’est pas là acte de commandement per-
sonnel, mais pour honorer l'Esprit, et marquer sa domination, son
pouvoir sur les hommes. C’est un peu, révérence gardée, comme si l’on
disait d’un évêque, « l’homme à la crosse », d’un prêtre, « l’homme à
l’étole ou au goupillon ».
Le rôle du nganga est donc aussi divers que complexe. Il concerne
aussi bien le culte du Créateur que celui des esprits, des mânes bien-
faisants ou malfaisants, des phénomènes naturels, tout ce qui constitue
la vie sociale, familiale et individuelle de la tribu. A ce titre, l’obten-
tion ou la fin de la pluie, des orages, des inondations seront de son
ressort, tout aussi bien que la guerre, la paix, l’établissement d’un
nouveau village, les calamités sociales, les maladies générales ou
individuelles.
__ Le rôle de l’homme du culte est immense. Un mot le définit : il
s'étend à tous et à tout.
Les voyageurs, et même certains missionnaires pour des raisons
particulières, ont généralement confondu, mélangé, tous ces rôles. Pour
eux, l’homme du culte devient tout simplement « le féticheur », et
plus souvent, plus improprement encore, le « sorcier » *.
Rien de plus faux ou plutôt de moins juste : sans doute, l’homme
du culte donne ou distribue des fétiches, et encore des amulettes, et des
grisgris, nous verrons ces mots. Mais c’est loin d’être son rôle princi-
pal, pas plus que la distribution de médailles, d'images ou de livres,
bénits ou non, par le prêtre catholique, n’est sa grande occupation.
De même, l’homme du culte peut être sorcier. Nous entendons par
là « l’homme de la magie noire », mais ce n’est pas son rôle principal
ou mieux déclaré, rituel, sa fonction si l’on préfère, c’est une dévia-
tion. Nous le verrons plus loin.
Traduire donc nganga ou mganga, ou encore nzork si nous
employons le mot négrille, c’est-à-dire : « homme du remède », par
féticheur ou sorcier, c’est faire confusion de choses distinctes.
Comment donc le traduire ? Le mot le plus juste serait bien celui
de « prêtre » exactement comme nous disons dans le langage courant :
« les prêtres des faux-dieux, les prêtres des idoles ». Aujourd’hui, cepen-
dant, ce mot nous répugne, car il a pris une signification très particu-
lière. Nous avouons notre embarras! « L'homme du culte! » ne dit pas
? Aïlleurs, fumu, ou nfumu, surtout à la Côte orientale. Même signi-
fication. Cf. Dictionnaire Kirundi, du P. Van DEN BuRGT, art, prêtre.
? Pour n’en citer qu’un exemple : Ey oyo, féticheur, Ey oyo, sorcier,
Dictionnaire banda, par le R. P. Cover, 1907. Oyo — fétiche, remède,
158 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
tout, n’exprime même que l’occupation ou le rôle principal. Pourquoi
dès lors ne pas lui réserver tout simplement le nom africain le plus
répandu, le nganga, le nzorx quand nous parlons des Négrilles. N’avons-
nous pas fait passer déjà dans notre langue, n’employons- nous pas cou-
ramment des mots africains (ou autres), passés définitivement dans la
langue courante, comme calife, émir, scheick, cadi, ouléma, vizir,
effendi, pour ne parler que de ceux-là * ?
Si maintenant nous voulons étudier le rôle du nzorx, une première
question se pose : D'où vient le sacerdoce, et par là-même, d’où vient
le prêtre qui l’exerce ?
Si l’on se demande d’où vient le sacerdoce et par là même d’où
vient le prêtre qui l’exerce, le mot lui-même nous l’indique : le prêtre,
c'est le rpesôUrteoos c’est-à-dire l’ancien. De fait, à l’origine, les fonc-
tions cultuelles, et on le voit encore aujourd’hui dans toute l'Afrique,
furent d’abord remplies par le chef de famille, car toute l’organisation
cultuelle repose sur la famille. Le fait est tellement établi et hors de
doute que nous n'avons pas besoin d’en donner les preuves.
N'est-ce pas d’ailleurs le chef de famille qui, mieux que tout autre,
est constitué pour établir les relations nécessaires avec ce monde de
l’au-delà qu'il sait exister, qu'il perçoit, on peut le dire, de tant de
façons différentes, et toutes tangibles pour lui ? Constitué pour don-
ner aux mânes les satisfactions qu'ils demandent lorsqu'ils passent
dans une autre vie, à la mort d’un membre de la famille, lorsque ces
mêmes mânes, satisfaits, ou inquiets au contraire, viennent se mani-
fester pendant le sommeil.
Ainsi en est-il chez nos Négrilles, où le Nzorx, ministre du culte
que nous appellerions volontiers « légal », est aussi respecté et estimé
que le ntüé, ministre du culte mauvais, est haï et méprisé. Tous les mots
servant à désigner le sorcier seraient, d’après Mgr Le Roy dérivés d’un
verbe dont le sens général est ensorceler, jeter un sort. Cette significa-
tion est probable. Toutefois nous croyons plutôt qu’elle dérive du mot
Tü ou Etüi signifiant « se polluer ensemble » (qui coitum habent), un
des actes et une des conditions de l'initiation des sorciers.
Le rôle du Nzorx est multiple. Pour en avoir une idée nette, étudions-
le dans ses divers aspects. On peut lui en attribuer trois :
1° L'homme du culte proprement dit, ou prêtre et consécrateur ;
2° Le médecin, le guérisseur ;
3° Le devin.
À l'étude de l’homme du culte, il est nécessaire d’adjoindre celle
de son adversaire, de l’homme de la magie noire, du sorcier Ntüé.
Le culte, chez les Négrilles, tout en demeurant très simple et très
élevé, est cependant très développé.
Ï1 nécessite donc un homme du culte. Cet homme du culte existe,
c’est le Nzorx, celui qui voit, qui sait, qui guérit.
1 Le P. Tastevin signale dans une très curieuse étude les mots de la
langue guaranie (Amérique du Sud) passés en français.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE PRÊTRE 159
2. L'homme du culte individuel
L'homme du culte individuel ne peut, de par le fait de la définition
elle-même, qu'être chaque individu lui-même, aspirant pour son propre
compte. Ce culte individuel est, en effet, et forcément, affaire indivi-
duelle, qui ne regarde que chacun. Mais ici, entre le Blanc et le Noir,
dans l’occurrence le Négrille, une différence essentielle. Pratiquement,
le Blanc, l’Européen, si l’on préfère, se libère facilement des obliga-
tions cultuelles personnelles, et à plus forte raison générales. Les ordres
les plus précis, la prière par exemple, les ordonnances rituelles, le
laisseront trop souvent très froid. Pas plus dans sa conduite privée que
dans sa conduite extérieure, il n’en a cure !
Dans les actes de sa vie privée, individuelle, le Négrille observe les
commandements et les défenses rituels : nous en avons vu maintes
preuves précédemment. Les omettre, ou aller contre, ne lui viendrait
même pas à l’idée. Ce sont pour lui choses naturelles, qui font partie
de sa vie, comme pour un catholique pratiquant, aller à la messe le
dimanche.
Chez les Négrilles, le culte est affaire des hommes, en ce qui con-
cerne le culte rendu à Dieu et aux esprits. Affaire des hommes tout au
moins en tant que dirigeants, car, nous l’avons vu, les femmes y pren-
nent également part, part même prépondérante en certaines circons-
tances, telles la fête et les danses en l’honneur de la lune.
Dans la petite famille négrille, la femme occupe une position bien
supérieure à celle de la femme bantu. Le culte est offert par des hommes
parce qu'ils sont chefs de la famille et la représentent. Mais dans le
culte familial, et surtout individuel, la femme a aussi sa place. Ainsi,
avant de s’en aller à la pêche ou à la récolte des fruits, elle aura soin
de mettre un peu d’huile sur le seuil de la case. De même que pour
l’homme, le premier poisson recueilli sera rejeté à l’eau, le premier
fruit comestible lancé dans la forêt.
Acte religieux ?
Certes oui, car c’est en l'honneur des esprits, et d’autant que
certains « trichent », comme je le faisais remarquer un jour à une
bonne maman. Assis sur les bords du ruisseau, j'avais vu venir Ja
bonne femme. Armée de son filet, elle entre résolument dans l’eau,
brouille le courant et commence à pêcher. Le premier poisson pris
était beau ! Evidemment, la tentation était forte, et peut-être la
petite famille avait-elle faim, là-bas dans la case. Je lui adresse néan-
moins la parole : « Eh ! bien, tu ne rejettes pas le poisson ! C’est
pourtant le premier. » Elle me regarde un peu interdite, puis se ravi-
sant : « Oh ! non, ce n’est pas le premier ! Le premier, tiens, il est.
R-bas, sous cette racine, je l’ai manqué, mais je l’avais « presque »
attrapé! » De fait, elle dut avoir un remords, car le second poisson pris,
mais il était tout petit, celui-là, fut rejeté à l’eau, suivant la loi. Il y
a bien quelques Normands en Afrique !
160 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
3. Position sociale de l'homme du Culte
Ajoütons encore un mot sur la position sociale du nzorx négrille.
Elle est très belle, très honorée. S'il ne prend pas rang avant ou après
le chef du clan, il a une position tout à fait à part. Appeler un conteur
négrille par exemple du nom de nzorx, c’est lui faire honneur et grand
honneur, de même, que dans nos sociétés traiter quelqu'un de Maître,
de Docteur, voir même, si le clan est considérable, d’'Excellence ou
Eminence. Si celui auquel vous vous adressez, n’a point ce titre, nous
parlons des Négrilles, il ne manquera pas cependant, dans son for
intérieur, d’en être flatté et de vous en savoir gré.
Un jour, un soir plutôt, nous avions écouté, avec grand intérêt,
un petit conteur négrille nous dire les légendes de la race. En le remer-
ciant ensuite, nous ne manquâmes pas de lui dire qu'’étant nous-mêmes
homme du culte, et de haut rang, nous le considérions au moins comme
un égal, comme un confrère. Il se retira, très flatté, mais sans rien
dire. Le lendemain, il déposait mystérieusement dans notre case un
gros morceau d’éléphant boucané. L’odeur était plus qu’accentuée, le
fumet de haut goût, les vers n’y manquaient pas, mais l'intention y
était ! Et combien délicate. Nous lui en fûmes fort reconnaissant ! Avec
du riz fortement pimenté, et une sauce de poisson non moins violente
et concentrée, nos enfants et nous-mêmes... s’en léchèrent les doigts !
Si, au lieu de l’appeler nzorx, nous l’eussions appelé ntüé, c'est-
à-dire sorcier, même entre confrères, la situation eût changé, du tout
au tout, et nous aurions couru grand risque d’être empoisonné. Nous en
parlerons un peu plus loin.
Toute l’organisation sociale de nos Négrilles est fondée sur la
famille. Loin d’être cellule isolée, l’individu en fait partie intégrante.
Tout en étant individuel dans les proportions que nous venons d'’indi-
quer, le culte sera donc surtout familial, et l’homme qui en sera chargé,
sera tout naturellement le chef de famille.
Au chef de famille par conséquent d’opérer dans tout ce qui
concerne la famille, et cela sous deux formes distinctes, lui procurer
d’abord le plus de bien possible, vie, santé, habitat sain, pêches et
chasses heureuses, puis détourner d'elle le mal, le mal dans toute son
ampleur, esprits méchants, mânes malveillants, maléfices, sorts, mala-
dies et accidents.
Dans tous ces cas qui ressortent de la famille, son chef agira donc
comme ministre du culte.
Mais il arrive fréquemment que le campement négrille forme une
petite agglomération, constitue un clan. Nombre d'événements, heu-
reux ou malheureux, n'intéressent plus alors chaque famille isolée,
mais bien le clan tout entier. Telle, par exemple une grande chasse à
entreprendre, un homme du clan, disparu ou tué, à venger. Dans ce cas,
le rôle de ministre du culte est dévolu au chef de la famille souche. Dans
le village pygmée, en effet, on ne tolère aucun étranger, tous y sont
parents, et même fort rapprochés, la pénurie de vivres, surtout Ja
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE PRÊTRE 161
crainte des ennemis, la nécessité de se cacher, forcent les Négrilles à
vivre en petites agglomérations.
Dans les clans un peu plus importants, dans ceux qui appar-
tiennent par exemple à un chef puissant qui ne leur permet pas de
s'éloigner de lui (ainsi les vit Schweinfurth, chez Munza, roi des Mom-
buttu), ce rôle est dévolu à l'oncle ou au frère puîné du chef de
famille, à défaut du fils aîné, le frère du père lui succédant dans le
commandement du clan. Dans certaines circonstances spéciales cepen-
dant, surtout comme sacrificateur, le chef du clan peut déléguer
temporairement un de ses hommes. Le cas est rare.
4, l'Exercice du Culte
a) Observations préliminaires. —— L'homme du culte, le nzorx
négrille est donc chargé du culte, c’est-à-dire en somme, sauf quelques
restrictions que nous avons indiquées plus haut, particulièrement en
ce qui concerne le culte rendu au Créateur, 1° d'attirer sur la famille
et le clan le plus de bien possible ; 2° de détourner le mal. |
Attirer sur la famille ou sur le clan le plus de bien possible consti-
tue évidemment la partie la plus belle du rôle du nzorz.
La plus belle, mais non certes la plus fréquente ou la plus
importante.
Plus que le bien, en effet, dont à la rigueur on peut se passer, et
qui pourrait bien venir tout seul, le Créateur et les Esprits bons étant
bienveillants par essence, le mal est la chose primordiale, celle qui
joue le plus grand rôle, et le plus complexe dans la vie du Noir.
Ce rôle, de par son importance, dépasse la compétence du petit
chef de famille, au moins dans la plupart des cas. D’où nécessité de
l’homme du culte clanique.
D'autant encore que le mal, sous toutes ses formes, ayant ses
hommes spéciaux pour l'exercer, les sorciers de magie noire, il faut
bien leur opposer aussi d’autres hommes spéciaux ou spécialisés, des
contre-SOrciers.
« Le mal, dit Mer Le Roy, (Pygmées, op. cit.) peut avoir bien des
causes, mais il y a sûrement des influences secrètes qui en sont les ins-
truments, et qui peuvent être, en quelque sorte, gouvernées par cer-
taines personnes et certaines pratiques pour la perte d’un individu,
d'une famille ou d’une tribu entière. Que les agents directs de ces
influences soient des esprits mauvais, qui n’ont rien d'humain, c’est ce
qu'on pense en plusieurs tribus ; que ce soient simplement des
« ombres » devenues méchantes, c’est ce que d’autres supposent ; que
ce soient enfin de mauvais sorciers, des artisans de magie noire, en
possession d'un fétiche qui leur permet de se rendre invisibles ou de se
dissimuler sous la figure d'animaux, c’est également ce que l’on dit
ailleurs. Maïs sans se demander trop longtemps, — ce qui est du reste
inutile, — quelle est au juste la nature de ces agents de malheur, on
constate simplement qu'ils existent, qu'ils provoquent telle maladie
spéciale par leur présence ou leur influence, tel accident, telle épidémie,
11
162 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
et qu’il importe de s’en préserver, ou de s’en débarrasser. On le fait en
leur donnant ce qu'ils réclament ou en neutralisant leur action par une
pratique secrète, où le sacrifice figure presque toujours ; et c’est pour-
quoi, là aussi, pour cette pratique et ce sacrifice, il faut l’assistance
d’un spécialiste, d'un contre-sorcier.
Une autre façon de nuire est d'envoyer une maladie ; l’homme
du culte, le contre-sorcier sera, dans ce cas encore, consulté avec pro-
fit ; il verra, dans un miroir magique, la figure du coupable et le dési-
gnera ; il y connaîtra aussi l’auteur d'un vol, saura retrouver les objets
perdus ! Ainsi, dans ce bas monde, le remède est partout à côté du mal :
c’est une consolation ! »
Retourner ou prévenir le mal est donc une des grandes attributions
du nzorx, de l’homme du culte, on pourrait très bien dire dans ce cas,
du contre-sorcier.
Y arrive-t-il vraiment de façon efficace ?
Pour nous, la chose est certaine. De même que le sorcier de magie
noire peut, par des moyens appropriés et à lui connus, envoyer, par
exemple une maladie, pratiquer l’envoûtement et par là causer la mort
d’une personne, soit qu'il soit payé pour cela, soit qu'il lui en veuille,
de même le contre-sorcier peut empêcher les pratiques nocives de son
adversaire de réussir.
b) Accessoires de l’homme du culte. — Dans l'exercice de ses fonc-
tions rituelles et médicales, le nzorx porte toujours un costume spécial.
Avant d'opérer, ou pendant qu’il opère, au costume spécial s’adjoi-
gnent la danse, l’offrande, le sacrifice.
Dans les fonctions rituelles et les fonctions médicales, le chant et
les formules magiques occupent une place importante.
Enfin, s’il agit, ou s’il opère comme devin, le miroir magique ét
les astragales seront accessoires nécessaires. Mais, comme devin, le
costume spécial n’est pas de rigueur, non plus que la danse, au moins
assez fréquemment. Offrande et sacrifice, offrande surtout, sont au con-
traire nécessaires.
Au sacrifice enfin, et découlant de lui, s'ajoute le préservatif qui
en est à la fois le souvenir tangible et le moyen efficace, soit pour attirer
le bien, soit pour détourner le mal.
Nous résumant brièvement, nous avons donc à examiner
le costume —- la danse —— l’offrande — le sacrifice — les préser-
vatifs — les chants et formules magiques —— le miroir magique — les
astragales. De ces divers sujets, les uns seront traités à part, les autres
en parlant du nzorx en ses divers rôles.
De même que nos ministres dans l'exercice de leurs fncéoss
rituelles, le nzorx, en exerçant, et souvent même en dehors du culte,
porte un costume spécial.
Tout d'abord, la coiffure est particulière. C’est une sorte de bon-
net pointu, rappelant celui de nos docteurs et alchimistes du Moyen
Age, indice et marque de ses hautes fonctions. Une peau d'animal,
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE PRÊTRE 163
tantôt de chat sauvage ou de mvurzx *, rarement de panthère, forme Ja
partie principale de la coiffure : la queue de l’animal retombe en
arrière, et les griffes pendent sur les côtés. Souvent, le front est ceint
d’une ficelle de fibres d'ananas, portant au milieu une grosse perle
bleue. |
À la ceinture, sont suspendues des queues de chat-sauvage, par-
fois de léopard ou de panthère qui s’agitent au moindre mouvement,
et décrivent un cercle mouvant et horizontal quand le nzorx danse. A
la ceinture également, des cornes d’antilopes, fermées par un bouchon
de cire et où sont renfermés des objets très divers : partie de son totem,
griffes ou ongles, restes du sacrifice d'initiation, petits os brûlés, en
forment la partie principale. S’y adjoignent souvent des cendres, du
rouge pour se teindre.
Dans un sac pendu à l’épaule, on trouve aussi beaucoup d'ingré-
dients, entre autres des poisons redoutables. Maïs le sac ne fait pas
partie du costume rituel : il le dépose, en effet, lorsqu'il est en fonc-
tion.
Dans les danses rituelles, le nzorx s'attache aux chevilles des coques
sèches de fruits, ayant à l’intérieur leurs graines ou de petits cailloux,
souvent aussi maintenant des grelots de fer et de petites sonnettes qui
accompagnent et scandent tous ses mouvements.
Avant les exercices rituels et en les finissant, le nzorx porte et
brandit une lance ou mieux une sagaie. Nous en avons dit plus haut la
signification. De cette lance, le féticheur bantu a le droit de percer les
non-initiés qu'il rencontre sur son chemin ; leur mort doit être rache-
tée à son profit et à très haut prix. Nous n’avons jamais rencontré cette
coutume chez les Négrilles. A notre avis, la lance ou la sagaie, de
même que les flèches que décoche le féticheur négrille aux quatre
coins du ciel, sont employées pour éloigner les esprits et mânes
malfaisants.
Quand il opère comme médecin, et là seulement, le nzorx, brandit
de la main gauche une queue d’éléphant, l’agite tout autour du malade,
et chante en même temps l’évocation magique qui en détermine nette-
ment le sens :
Retire-toi, esprit malfaisant !
Rentre dans la forêt, dans la nuit,
De par toi, 6 père éléphant !
Retire-toi, quitte cette case,
Abandonne cet homme, 6 esprit méchant !
Souvent, enfin, accessoires destinés à effrayer les esprits, le féti-
cheur se barbouille de couleur blanche, couleur des esprits, et porte
sur la tête des queues de porc-épic et une couronne de plumes rouges
de perroquet. |
Costumes et accessoires paraissent évidemment grotesques et hideux
à nos yeux européens. Chaque détail cependant a sa signification, son
1 Animal nocture de la taille d’un chien, chien-hyène.
164 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
importance particulière que connaissent les Négrilles. Enfants de la
forêt, ils ont dû employer ce que la forêt leur fournissait, fruits, dé-
pouilles, plumes et peaux. Omettre tel ou tel accessoire serait compro-
mettre gravement le succès du sacrifice ou de l’opération. Le Négrille
ne trouve pas et, avec raison, son nzorx plus ridicule que le Thibétain
son Lama, le fidèle, son ministre. Affaire de temps, de peuples, de gens
et de rites. Le décor y contribue beaucoup encore, et en voyant opérer
sauvagement tel ou tel sorcier, arracher par exemple le cœur pantelant
de la victime écartelée, dans la nuit profonde, à la lueur fumeuse des
torches, le nzorx ou mieux le ntüé n'apparaît plus « grotesque » et
ridicule, mais ce qu'il est bien, « terrible ».
c) La Danse de l’homme du culte. — En donnant au féticheur,
à l’homme du culte, les moyens opératoires que nous avons cités, pour
attirer le bien et détourner le mal, nous aurions dû peut-être en indi-
quer un autre, et mettre en première ligne le « dessin ». Comme l’a fait
remarquer M. Salomon Reinach dans une hypothèse extrêmement ingé-
nieuse (Communications à l’Académie des Inscriptions, mai 1903),
en parlant des dessins que l’on retrouve si fréquemment dans les
cavernes préhistoriques, le dessinateur primitif n’est nullement préoc-
cupé de plaire, il appartient à un clan ou une tribu qui vivent de chasse,
et il dessine des animaux comestibles parce qu'il croit, et parce qu’on
croit autour de lui, qu’en dessinant tel animal, on le met déjà, dans une
certaine mesure, sous la dépendance du chasseur. Nous en parlerons
plus tard en exposant la vie artistique.
| Les danses rituelles des Pygmées sont toutes miméltiques. Le
danseur (ce n’est pas toujours le chef, ce peut être un délégué, nous
l'avons indiqué plus haut), s’attache à reproduire les allures, les mœurs
d’un animal : par exemple, dans les danses totémiques, de l’animal
totem. Dans les autres danses, il mimera les allures, ou qu'il croit
telles, d’un esprit malfaisant, d’un mâne, d’un sorcier cauteleux et
sournois. Ces danses sont une sorte de dessin en action, une gravure
ou une sculpture, avec la vie et le mouvement en plus. Elles ont pour
but de conférer au danseur, un pouvoir magique sur les animaux dont
elles imitent le mouvement.
Mais cette danse imitative est pratiquée de plusieurs façons.
A) Il y aura tout d’abord l’imitation par les gestes, de façon
plus ou moins parfaite, suivant le talent des danseurs. Quelques-uns
sont admirables, étonnants de ressemblance, d’autres vraiment balourds
et empruntés.
B) L’imitation musicale sera beaucoup plus importante, plus
difficile : la voix et le regard y auront la part principale, sinon presque
totale. |
Nous aurons encore occasion de parler de la danse à propos du
nzorx médecin, de la guérison des maladies, également au point de vue
intellectuel, ou artistique, où nous développerons davantage ce sujet.
Ce que nous venons d’en dire, suffit pour le moment. Mais, déjà, comme
on le voit, la danse joue un rôle très important dans la vie religieuse
1 HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE PRÈTRE 165
de nos Négrilles, et elles est intimement liée à tous les actes qui en
découlent.
Ce que l’on peut en tout cas affirmer à propos des danses rituelles,
c’est qu'elles sont exécutées avec une telle perfection que même les
spectateurs européens les plus ignorants les comprennent et y prennent
plaisir.
d) L'Offrande de l’homme du culte. —— Comme le nom l'indique,
cet acte rituel consiste à offrir l’objet requis par la « fonction », la
cérémonie, dont il fait partie intégrante.
Cet objet est très varié, vivant ou inanimé. Suivant les cas, il est
offert en partie ou en totalité. Il est réel ou peut être simplement
figuratif.
Notons encore que plus sa recherche est difficile, sa capture dan-
. gereuse, plus son action est grande au point de vue du résultat à
obtenir.
De même que pour racheter jadis un grand crime, il fallait accom-
plir des actes fort difficiles, risquer même sa vie presque à coup sûr,
comme aller en pèlerinage à Rome, en Terre Sainte batailler contre les
Infidèles, de même certains sacrifices d’expiation comportent parfois
des offrandes des plus malaisées à se procurer. Le sacrifice en aura
d'autant plus de chance de réussir.
Les Négrilles ne sont pas anthropophages *, nous l’avons vu, ils
ont même horreur de manger la chair humaine. Néanmoins dans
certains cas, par vengeance surtout, l’offrande peut être une victime
humaine.
Dans ces occasions, les Fang, les Bakota, les Bakélé, leurs voi-
sins bantu, et bien d’autres, n’hésiteraient jamais. Après avoir été
sacrifiée et rôtie, la victime humaine est toujours partagée entre les
assistants, C’est la communion après le sacrifice. Chez les Négrilles,
au contraire, le sacrifice humain n'’existe pas ou du moins nous ne
l’avons jamais rencontré. Il y a substitution. Ce cas se présente, lors-
qu’un Négrille a été tué par un homme appartenant à une tribu de
race étrangère, œil pour œil, dent pour dent, sang pour sang. Celui qui
a tué, et plus d’un avec lui, sera donc impitoyablement sacrifié. A
défaut du meurtrier, un de ses proches, de son village, de sa tribu,
sera « offert » d’abord, puis sacrifié. La loi est inexorable.
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.
« L'homme pris dans ces circonstances, dit Mgr Le Roy pour ce
qui regarde les tribus bantu (R. des Pr., p. 217) d’après des rensei-
gnements que nous lui avions d’ailleurs en grande partie fournis, est
ramené au village du défunt : on l'installe assis par terre, pieds et
poings liés, sur la place publique, on organise autour de lui des danses
et des chants, on lui rase la tête, et sur cette étrange tonsure, on place
des charbons ardents; on lui remplit de piment le nez, la bouche, les
1 Chaïlley-Long est le seul à prétendre le contraire (L'Afrique centrale,
p. 276).
166 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
oreilles ; souvent on le barbouïille de miel pour attirer les mouches
piquantes. Puis, quand la nuit couvre tout de son ombre, que le tamtam
fait rage et que les chants sinistres sont renvoyés par l’écho de la
forêt voisine, tout à coup, à un signal donné, la tête du malheureux
tombe sous le coup de sabre de l’exécuteur et roule par terre, le corps
se débat dans des convulsions hideuses, le sang inonde la place, les
assistants se précipitent sur le cadavre, coupent la chair en fines lanières,
la font cuire et la mangent. Pour les gourmets, les doigts des mains
qu'on suce avec délices, sont très estimés, mais le cœur est particu-
lièrement recherché comme le symbole du courage, qu’on s’assimile en
le dévorant. » Les Bondjo du Centre équatorial, surnommés avec
justesse les hyènes de l’humanité, sont plus féroces encore !.
Avec de tels voisins, de tels exemples sous les yeux, il semblerait
que nos Négrilles dussent agir de même. Il n’en est rien. Sans doute,
ils vengeront la mort d’un des leurs par la mort de celui qui a tué ou
d’un homme de sa tribu, mais cette mort sera discrète ; dans la forêt,
une flèche, aussi mortelle que silencieuse, et tout sera dit.
Cependant, coutume curieuse, il y aura cependant offrande, sacri-
fice, mais avec une victime substituée, un arbre parfois, qui, grossiè-
rement taillé en forme de statue humaine, beaucoup plus souvent un
animal, de préférence un cabri, seront « offerts », en expiation. L'arbre
ou l’animal offerts prennent le nom de nna, qui signifie, croyons-nous,
en place de, remplaçant. On dit aussi mtué, littéralement : l’autre.
Le cabri doit être pris dans le village de celui qui a tué. Ramené
au campement, suspendu à un arbre la tête en bas, il est écorché vif,
non par cruauté, mais pour ressembler davantage au meurtrier. Il est
alors en effet tout barbouillé de noir. Autour de lui a lieu la danse
rituelle ekorkore (tourner en cercle), le tamtam résonne, accompagné
par les chants magiques :
Que ton sang coule en expiation du meurtre !
Ton sang est son sang, ta chair sa chair ! ?
Le nzorx, ou à son défaut, comme il arrive le plus souvent, le chef
du clan, après avoir dansé et chanté, donne le premier coup de cou-
teau en tranchant la veine jugulaire. Il arrache ensuite les yeux, et les
jette derrière lui dans la forêt sans regarder : il enlève la cervelle, et
la mange chaude et encore fumante. L'animal est alors dépecé, posé sur
les charbons ardents, et mangé. Seuls, les assistants mâles y touchent,
ainsi que la femme de celui qui a été tué, s’il en a une, et la mère. Les
autres doivent s’en abstenir. La peau et les os sont jetés au fleuve et une
danse rituelle, la danse du guerrier vainqueur, termine la cérémonie de
l’offrande. |
* Plusieurs de nos Missionnaires ont été attaqués ou ont succombé du
fait des Bondjo. Cependant leur évangélisation est aujourd’hui commencée.
? Du moins autant que nous avons pu traduire ces mots archaïques,
ayant aujourd’hui autre signification ou inusités.
#
#6 #
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE PRÊTRE 167
e) Le Sacrifice de l’homme du culte. —— Le sacrifice suit d’ordi-
naire l’offrande. Cependant ce processus usuel n’est pas toujours
nécessaire.
Tout d’abord, pour ne pas s’exposer à des confusions singulières,
il faut, comme le fait très bien remarquer Mgr Le Roy, distinguer trois
sortes de sacrifices:
1° Le sacrifice aux morts : il a lieu le jour des funérailles ; les
jours suivants, à certaines époques déterminées, on offre ce qui peut
être utile aux morts : nourriture, boisson, vêtements ;
2° Le sacrifice aux esprits, aux mânes ; on offre un animal vivant ;
il est immolé, la chair est partagée entre les assistants et le sang bu
par eux ;
3° Le sacrifice aux esprits supérieurs, par exemple les sacrifices des
prémices de la chasse, de la pêche. |
Nous avons déjà parlé plus haut de quelques-uns de ces sacrifices.
Le sacrifice peut être complet ou partiel. Complet, il comporte
l'offrande totale, avec effusion de sang, mort de la victime offerte,
participation au sacrifice par manducation de cette victime.
Partiel, il n’y aura ni offrande de victime, ni effusion de sang.
Cependant, nous venons de le voir, il peut y avoir substitution.
Ainsi un arbre peut être « sacrifié » dans le sens rituel du mot.
Mais il faut que l’objet substitué puisse être détruit, au moins
virtuellement, sinon réellement. Nous avons été témoins du fait dans les
circonstances suivantes. Un jeune Pygmée avait été blessé à mort par
un coup de fusil que lui avait tiré presque à bout portant un chasseur
fang. Il vint mourir près d’un gros arbre, un Ébele, arbre à fruits
comestibles, tout près de son campement. Les hommes du clan, qui
l'avaient retrouvé, apprirent de lui le nom du meurtrier. Ils se mirent
aussitôt en chasse. À quelques jours de là, ils revenaient et m'annon-
çaïent triomphalement que justice était faite. De fait, le meurtrier, son
frère, et un de ses oncles disparurent mystérieusement et personne
n’en entendit plus jamais parler.
Le corps du jeune homme était, pendant ce temps, resté couché
au pied de l’arbre sans que personne s’en occupât. Une fois la ven-
geance accomplie, mais alors seulement, commencèrent les lamenta-
tions funèbres et les cérémonies funéraires dont nous parlerons plus
loin. Le nzorx, convoqué spécialement, vint à ce moment « consacrer »
l’arbre. Après avoir tourné autour en dansant, il prit une poule, lui
arracha le cou, et avec le sang, traça sur le tronc de l’arbre, une gros-
sière silhouette. Il prit ensuite la ceinture du mort, la suspendit à
l’arbre et l’aspergea de sang en chantant l'appel aux Esprits. Alors
commencèrent de longues lamentations. Puis chaque guerrier tira une
flèche contre l’arbre, y enfonça son couteau, en cueillit quelques fruits,
les mangea et fit ensuite le simulacre de poser ses excréments au pied
168 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
de l’arbre. Coutume évidemment symbolique et facile à comprendre *.
Le nzorx fit alors jaillir du feu de son instrument à feu, et alluma
un bûcher préparé au pied de l’arbre, bûcher composé seulement de
quelques brindilles. Quand le feu eut cessé de brûler, chacun s’éloi-
gna en silence. Défense désormais de cueillir et de manger les fruits de
cet arbre, d’en employer les branches pour le feu de la case, de passer
dessous, de s'arrêter à côté, de tuer même singes ou oiseaux qui
viendraient s’y réfugier, ou alors défense de les manger.
Comme on le voit, dans ce cas nulle défense totémique ; la dis-
tinction est souvent difficile à faire. Tout observateur transitoire aurait
conclu à une interdiction totémique.
On aurait pu tout aussi bien remplacer l’arbre par un animal maïs,
au dire des Pygmées, « l’arbre vaut mieux » *. Ils n’ont pu m'en indi-
quer la raison. Mais que ce soit arbre ou animal, une chose est abso-
lument nécessaire : l’incorporation préalable de quelque chose qui a
appartenu au meurtrier, sang de préférence, que l’on a recueilli sur des
feuilles, cheveux, fragments, à la rigueur quelque chose qui lui a appar-
tenu. Plus tard, en exposant la vie familiale du Pygmée, en particulier
les rites de la naissance et de la mort, nous retrouverons le sacrifice et
aurons occasion d'en parler.
Par ces quelques mots, on voit combien les Négrilles réalisent
l’idée même du sacrifice, qu'il soit totémique, funéraire ou autre :
offrande d’abord, puis sacrifice, et enfin communion, accompagnée
de chants magiques et de prières. Ainsi dut agir l’homme primitif, et
c’est de lui, qu’à travers les millénaires et les générations, nos petits
hommes ont appris et gardent la manière d’honorer le Créateur, de se
concilier les Esprits et de ne pas oublier leurs morts, en attendant
d'aller les retrouver eux-mêmes, comme ils l’espèrent et le croient
fermement, dans un monde meilleur, celui de Dieu et des Esprits bien-
veillants et bons, dans un monde où sont bannies la douleur, la souf-
france et la faim, éternellement.
* La manducation est, pour la victime, le châtiment suprême, car
l’esprit du mort, ne pouvant retrouver son substratum, demeure éternel-
lement errant.
? Aucune raison d'utilité. L'arbre, dans le cas cité précédemment, leur
a beaucoup plus précieux. Peut-être, facilité de substitution par le
essin.
CHAPITRE X
L'homme du Culte dans son rôle de Consécrateur
1. Les Négrilles ont-ils de vrais fétiches ? — Les différentes espèces des
objets consacrés. — 3. Le pouvoir réel des objets consacrés.
Du sacrifice découlent tout naturellement les objets consacrés,
bénits, pourrions-nous dire en quelque sorte. En effet, ils n’en sont que.
la suite. Mieux vaudrait-il dire même : la preuve effective, la consé-
cration. Sans sacrifice préalable, en effet, pas de choses consacrées,
bénites, sacrifice étant pris dans son sens le plus large.
De plus, quel que soit l’objet consacré ou la tribu dans laquelle
on le trouve, et on le trouve partout, il requiert nécessairement l’inter-
vention de formules spéciales, dites ou chantées par l’homme du
culte. C’est donc toujours un acte rituel, jamais un acte individuel,
c’est-à-dire dépendant de la volonté de n’importe qui, ou d’une volonté
individuelle.
On s'était accoutumé de désigner ces objets consacrés sous le
nom de « fétiches ». Le mot est-il juste ?
1. Les Négrilles ont-ils de vrais fétiches 2
Que signifie d’abord le mot fétiche ?
Considérons la racine du mot. Fétiche vient directement du
mot portugais « feitiçco » objet enchanté, charme, amulette. Dérivé
du latin facticius, artificiel, nous le retrouvons dans notre mot « fée »,
dans l’anglais « fairy » etc. Les navigateurs du xv° siècle désignaient
sous ce nom tous les objets que les Indigènes, et tout d’abord les Noirs
de la Guinée Supérieure, qu'ils rencontraient les premiers dans les
expéditions de découvertes, leur paraissaient adorer, toutes les choses
ou êtres auxquels les Noirs rendaient un culte religieux. Le mot fétiche
n’a donc rien d’indigène. C’est un mot de pure origine européenne.
« Le fétiche, nous dit Réville, est un objet vulgaire, sans aucune
valeur en lui-même, mais que le Noir garde, vénère, adore, parce qu’il
170 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
croit qu'il est la demeure d’un esprit. Il ne faut pas se demander ce
qui peut être fétiche aux yeux d’un nègre, on ferait mieux de se deman-
der ce qui peut ne pas l’être. Une pierre, une racine, un vase, une
plume, une bûche, un coquillage, une dent d’animal, une peau de
serpent, une boîte, une vieille épée rouillée, tout au monde peut être
fétiche pour ces grands enfants. Dans le nombre, on trouve parfois des
produits de l’industrie européenne. »
Définition exacte, sauf en ces premiers mots, « objet vulgaire, sans
aucune valeur en lui-même ». Le Noir, en effet, qui nous vola jadis
notre théodolite, ceux qui volent revolvers ou carabines, montres ou
bracelets pour en faire des fétiches, savent très bien qu'ils prennent des
objets de valeur. Même on pourrait dire, en bien des cas, plus l’objet
a de valeur, tout au moins à leurs yeux, plus le fétiche a de valeur.
Ainsi un os, a fortiori une tête de Blanc.
Eh bien, justement parce que les fétiches sont la demeure d’un
esprit (donc d’un être plus ou moiïns personnel), ils, ou plutôt les
esprits qui résident en eux, peuvent recevoir un culte rendu à eux.
Mais il ne paraît pas que les Négrilles connaissent de tels fétiches.
Ce qu'ils connaissent et qu'ils emploient, ce sont des objets dans
lesquels réside, non pas un esprit (plus ou moins) personnel, mais une
vertu impersonnelle qui leur est venue par une consécration spéciale.
À de tels objets, les Négrilles ne vouent aucune espèce de culte,
ils les traitent seulement avec une certaine révérence. Ils ne leur
parlent pas, ils ne leur adressent pas de prières, parce que ce sont des
choses auxquelles on ne parle pas, ils ne sont pas des personnes
auxquelles on parlerait. | |
Ils n’ont donc pas de vrais fétiches, maïs des objets consacrés que
l’on pourrait appeler pour le but qu'ils poursuivent : moyens de salut ”,
où « salut » signifierait toute aide spirituelle ou corporelle, positive ou
négative. Plusieurs auteurs emploient le mot « amulette » qui nous
paraît être trop étroit.
Ces points une fois établis, ajoutons une constatation beaucoup
plus importante, dont nous avons dit un mot précédemment.
L'objet consacré, en lui-même, n’est rien, quel qu'il soit, statuette
ou objet quelconque, pierre, arbre, crâne ou os : il n’est rien, à moins
d’être tout d’abord « influencé » ou consacré, mais dès lors il devient le
siège d’une vertu mystérieuse. Mais pour cela, il doit nécessairement
avoir passé par les mains consacrées du féticheur, bon ou mauvais,
qui lui transmet les pouvoirs surnaturels qu’il possède ou est censé pos-
séder. Ces pouvoirs, les objets ne les ont pas nécessairement par le fait
même de leur consécration. La preuve de leur pouvoir doit en être faite,
et on y a confiance seulement quand la preuve a été faite.
Vendus, cédés à d’autres, ils sont par là même « exsécrés », n'ont
plus aucune valeur. L'esprit ou la vertu mystérieuse les a abandonnés.
1 En allemand « Heilmittel » qui rend mieux encore cette idée.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE CONSÉCRATEUR 171
2. Les différentes espèces des objets consacrés
Tout d’abord, les Négrilles portent sur eux-mêmes des « moyens
de salut » totémiques. Dans une petite corne d’antilope, plus souvent
dans un coquillage, sorte de limnée d’eau douce, est renfermé un frag-
ment de leur animal totémique, corne, os, poil, ordinairement reste,
débris d’os calciné provenant du sacrifice offert au totem, soit le totem
individuel, soit le totem clanique.
La corne ou la coquille sont d'ordinaire attachées à une ficelle
passée autour de la ceinture. Parfois aussi, ils la portent suspendue
au cou.
Trois petits morceaux de bois attachés au cou et au poignet, comme
le signale Mgr Le Roy, sont également des préservatifs destinés à écarter
les mânes malveillants, surtout lorsque l’un d’eux est taillé en pointe.
Ces bois, durcis au feu, ont passé par le foyer du sacrifice offert aux
esprits et aux mânes pour se procurer d’heureuses chasses, particu-
lièrement la chasse à l'éléphant. Ils portent le nom de lüi, ailleurs bva,
noms différents provenant de l'usage différent auquel ils sont destinés.
Les fruits évidés, sorte de grelots, de l’Erythrophloeum guineense
et les petites sonnettes qu’ils peuvent parfois se procurer, fruits qu'ils
portent aux poignets et surtout aux chevilles dans les danses rituelles,
sont également des « moyens » destinés à éloigner les esprits méchants,
les mânes malveillants.
Les hommes du culte portent de plus sur eux un certain nombre
de « préservatifs » attachés à leur coïffure ou à la ceinture d'’écorce
qui entoure leurs flancs, toujours dans le but d’écarter les esprits
mauvais. |
Mais il est incontestable que les Négrilles ont beaucoup moins
de telles choses sacrées que les peuples qui les entourent et surtout en
portent beaucoup moins sur eux.
Dans des boîtes d’écorce, soigneusement gardées dans les cases,
les Négrilles, comme le signale encore Mgr Le Roy, conservent certains
objets sacrés, pour faire une bonne chasse, par exemple, une guerre
tieureuse.
Une chose certaine en tout cas, c’est que pour les fétiches « nocifs »,
il faut quelque chose de l'individu ; les cheveux en particulier mais
aussi les ongles, le sang, sont recherchés. Aussi jamais un Négrille ne
laissera-t-il traîner ceux qu'il a coupés. Cheveux, fétiches puissants !
Dans un village négrille, les femmes réclamaient des miens avec ins-
tance ! Je leur en donnaiï un, deux, trois... Puis, avisant une vieille, qui
ne m'en demandait pas :
— Eh ! bien, et toi, Maman, tu ne m'en demandes pas ?
— Oh ! moi, j'ai passé l’âge ! Mais oui, tu vois bien, ce « monde-
là » veut de tes cheveux pour que leurs enfants en aïent de jolis comme
s tiens |... :
À partir de ce moment, je les ai vendus un poulet pièce ! Mais j'ai
dû cesser... et pas faute d'amateurs !
Pour se procurer ces fétiches nocifs, il s’agit d’abord de tuer un
172 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
homme. Chez les Mpongwé, les Fang et beaucoup d’autres, cet homme
doit être un parent rapproché, un fils ou une fille, un neveu, une épouse,
dans le cas où le fétiche doit vous faire devenir riche ; mais les Békü
(Négrilles) n'ayant point cette préoccupation et pensant plutôt à la
chasse, il leur suffit de tuer ou de faire tuer un individu quelconque,
surtout un ennemi, mais jamais un homme de leur race. Lorsque,
dans la tombe, le cadavre commence à se décomposer, on prend sa
tête qu’on détache du tronc ; on enlève la cervelle, le cœur, les yeux,
les poils du corps, cheveux, cils, sourcils, etc., on mêle le tout suivant
une formule secrète, avec des incantations spéciales *, et quand cet
étrange composé est sec, on s’en frotte pour acquérir un peu de la
puissance supérieure dont on est doué dans l’autre vie, et en parti-
culier l’invisibilité !
L’invisibilité ! « Un des privilèges, le plus fréquemment attribués
aux Négrilles un peu partout, dit encore Mgr Le Roy, est en effet celui
de se rendre invisibles. On dit bien qu'ils ont une manière de se
dissimuler près d’un tronc d'arbre si adroiïtement qu’on peut passer
près d’eux sans les apercevoir ; on dit encore qu'ils se couvrent de
feuilles au point de se faire passer pour un arbuste ou un buisson aux
yeux des gens et des bêtes. Mais il y a mieux encore. En mêlant
ensemble, dans un savant composé qu’on réduit en cendres et dans des
proportions que je ne saurais dire, — ne les connaissant pas, — la
feuille de la salsepareïlle africaine, le fourmi-lion, une graine de palme,
une chauve-souris, un serpent d’eau, une autre feuille dont l'aspect est
celui du chanvre, un petit poisson, et l’écorce de l’arbre sacré Moduma,
- on obtient un spécifique dont ces étonnants petits bonshommes se
frottent le front : ce qui suffit pour les faire immédiatement dispa-
raître aux yeux des autres mortels...
« C’est pour cela que je ne les ai pas vus à... tel endroit. »
Nous ne savons vraiment où l’éminent auteur a puisé ces détails.
Toutes les fois que nous en avons parlé aux Pygmées, ils ont été fort
surpris et ont répondu invariablement avec admiration : « Fétiche de
Blanc ! Si nous pouvions connaître ! »
En revanche, j'ai assisté plusieurs fois à la confection d’abord,
puis à la réalisation du « vrai » fétiche pour se rendre invisible : c’est
beaucoup plus simple !
Pourgonfectionner ce fétiche, on s’en va en troupe dans la forêt,
là où on ait rencontrer un arbre de taïlle très moyenne, à fleurs
blanches, petites et odorantes, à feuilles épaisses et comme vernissées.
Quand on entaille l’arbre, la sève coule, blonde d’abord, puis rou-
geâtre et épaisse. L’arbre se nomme nküi *. On en prend l'écorce et les
1 Je n’ai pu avoir le texte de ces incantations. Elles sont en langue
archaïque.
* Peut-être un Garcinia ou un Clusia. L'écorce de ce dernier passe pour
guérir la lèpre. Le Garcinia Hamburgi de Hook, des Guttifères fournit la
gomme-gutte de Siam, purgatif drastique et utilisée en peinture. Le
G. Mangostana donne un des meilleurs fruits connus, le mangoustan. Les
Pygmées mangent également le fruit de leur arbre.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE CONSÉCRATEUR 173
feuilles, sans d’ailleurs aucune cérémonie ni aucun chant. Quand la
provision est jugée suffisante, on retourne au village, comme on était
venu. Il est à noter toutefois que l’on ne doit pas être vu par un homme
d’un autre clan, à plus forte raison, par un étranger. Simple mesure de
précaution, à mon avis, pour ne pas dévoiler le secret, mais sans
aucune idée de fétiche ou de sortilège. Une fois au village, écorce et
feuilles sont soigneusement séchées sur le feu, puis renfermées en un
sachet de feuilles d’amome.
Un Pygmée veut-il ensuite aller dans un village quelconque, de
préférence éloigné de sa demeure pour ne pas éveiller de soupçons
inutiles et dérober subrepticement quelques victuailles, poules ou cabris,
par exemple, voire même simples bananes, il se glisse de nuit, rampe,
se faufile, se dissimule. Arrivé à proximité de la case où veillent les
guerriers qui gardent le village, il lance adroïitement sur le feu qui y
brûle toujours, et pour lui ce n’est qu'un jeu, le cornet de feuilles dessé-
chées de nküt. Bientôt se dégage une fumée légère, presque imper-
ceptible, légèrement cdorante. À mesure qu’elle envahit la case, une
douce torpeur s’appesantit sur les gardes : ils dodelinent de la tête,
font de vains efforts pour se lever : les conversations cessent, les chants
s’éteignent, tout le monde dort. Notre petit homme est maître de la
situation et il en profite largement, car même les poules et les cabris,
qui vaguaient de-ci de-là, se sont endormis. Les chercher, au matin
venu, serait travail bien inutile !
Pour l'honneur du nküi, ajoutons en passant que les Négrilles s’en
servent également pour calmer les toux rebelles et épuisantes, rappeler
le sommeil qui fuit, particulièrement, dans les cas de fièvre. Je m'en
suis servi personnellement et avec grand profit et aurais voulu en faire
profiter notre pharmacopée française, mais nos petits hommes n'ont
jamais voulu me montrer l’arbre.
De ce que nous venons de dire résulte donc bien nettement que
les Négrilles, contrairement à ce qu’affirment certains auteurs, ont des
remèdes magiques, en petit nombre, il est vrai, beaucoup moins que
les Bantu, et qu'ils y croient. Mais ces préservatifs ont-ils vraiment un
pouvoir réel ?
N 3. Le pouvoir réel des objets consacré.
Les consécrateurs ont un pouvoir réel, par eux-mêmes, en vertu
toujours de l’esprit ou de l'influence localisés. Il paraît difficile de le
nier, quelle que soit la cause qui peut y être attribuée ! À vrai dire,
la question dépend plutôt d’une autre à laquelle nous répondrons plus
loin : les féticheurs et les sorciers:pnt-ils un pouvoir réel ? Peuvent-
ils le localiser ?
Un négrille interroge un jour devant moi son fétiche de chasse.
Il l’a entre les mains, je le vois comme lui. Soudain, le fétiche tombe
à terre, il se penche pour le ramasser, là, entre ses pieds, et... il a
174 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
disparu * ! Impossible, malgré nos recherches, de le retrouver sur le
sol battu, uni, sans une fente. « Je suis mort, s’écrie-t-il, le féticheur
me l’a annoncé : Gare à toi quand tu ne verras plus ton fétiche. » Il
part cependant à la chasse. Le soir même, il était broyé par un éléphant.
Hasard ? Que sais-je ! Oui, peut-être !
Un Négrille me met un jour son fétiche entre les mains, une petite
corne d’antilope : « Prends, me dit-il, et serre. » Je m'’exécute. Main-
tenant, je vais sortir de la case. Tant que je serai sorti, tu ne pourras ni
sortir, ni lâcher le fétiche. » Il sort, et malgré tous mes efforts, impos-
Sible de sortir, impossible d'ouvrir les mains. Simple suggestion, dira-
t-on. Eh ! oui, je le veux bien !
1 Notons à ce sujet que certains morceaux de verre, telles les larmes bata-
viques, tombant à terre, se brisent en poussière impalpable.
CHAPITRE XI
L'homme du Culte dans son rêle de Médecin
1. Généralités. — 2. Le traitement des maladies par des moyens surnatu-
rels. —— 3. Les chants et les charmes. — 4. Le sacrifice. — 5. Le miroir
magique. — 6. Les Ordalies. —- 7. Les remèdes naturels.
1. Généralités
Nous avons vu plus haut la genèse de l’exercice de la médecine
chez l’homme du culte. Elle dérive de sa fonction sacerdotale, en est la
suite nécessaire. Si bien que dans nombre de tribus, le mot qui signifie
prêtre, signifie aussi guérisseur. Ainsi chez nos Négrilles : nzorx,
l’homme du remède, tout aussi bien du remède spirituel que du remède
corporel. À lui d’écarter la maladie. Quelle en est d’ailleurs la cause ?
Soit un esprit ou un mâne malfaisant qui exerce son action nocive, soit
les forces mystérieuses des choses. Chasser ces esprits au moyen d’esprits
plus, puissants, combattre ces forces par d’autres forces, écarter les.
inflÆnces nocives, voilà tout le rôle du médecin, donc rôle magique:
d’abord, naturel ensuite.
Pour obtenir un résultat heureux, il aura à sa disposition et
emploiera successivement ou simultanément, d’abord :
1° Les moyens surnaturels.
Par les chants, les incantations, les charmes, les sacrifices, il fera
appel aux esprits plus forts, aux influences mystérieuses. S'il réussit,
il s’en arrêtera là, son rôle est terminé, le malade sauvé. Mais la maladie
résiste. C’est qu’un sorcier, ou un homme qui s’est adressé à un sorcier,
a jeté un sort, peut-être même inconsciemment, son âme ne lui appar-
tenant plus, mais étant soumise au sorcier . Il faut alors découvrir le
jeteur du sort, le jettatore. Entre alors en scène :
2° Le miroir magique.
1 « Son âme ne lui appartenant plus, mais appartenant au sorcier ».
À ceux qui nous taxeraient d’exagération, voici ce qu'écrit à ce sujet.
176 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Après les incantations et sacrifices nécessaires, le miroir magique
a dévoilé le coupable. On a reconnu ses traits, sa figure. Mais il n’avoue
pas, tout au contraire. On l’invitera alors, invitation impérative, à
prouver son innocence devant le clan réuni. Ce seront :
3° Les ordalies, le poison d’épreuve.
En toute sûreté maintenant, le médecin pourra soigner le malade
par les remèdes qu’il connaît, que l’usage et la tradition lui ont appris,
et sa pharmacopée est vraiment assez riche. Viendront donc alors :
4 Les remèdes naturels.
Pour accomplir ces divers processus, le médecin doit effrayer les
esprits méchants, les contraindre à se retirer, s'emparer en même
temps de l’esprit du malade, le terroriser et lui inspirer confiance. Pour
ce faire, un costume spécial est nécessaire ; le médecin négrille n’y
manquera pas. Et comme ce costume fait partie intégrante de son rôle,
c’est lui que nous verrons tout d’abord.
Le nzorx négrille, dans l’exercice de ses fonctions, a également le
sien. Nous l’avons décrit plus haut, quand il opère comme homme de
culte. En tant que médecin, il ajoute une bande d’écorce, nthüt, qui
lui encercle le front ; autour des yeux, pour aviver le regard, un rond
blanchâtre de craie ou de terre blanche argileuse. Le sac à médicaments
complète le costume, d’ailleurs fort sommaire. Ainsi accoutré, il entre
en dansant et en agitant la queue d’éléphant (mfü, mjüi), qu'il tient
à la main, le chasse-mouche des esprits, tourne autour du malade couché
par terre au milieu de la cour, crache aux quatre coins et commence
les adjurations.
2. Le traitement des maladies par des moyens surnaturels
Beaucoup plus que des remèdes naturels, si puissants soient-ils,
les moyens surnaturels ou magiques chez les Nègres Bantu, jouent un
rôle important pour la guérison du malade. Rien d'ailleurs de plus
compréhensible, puisque la maladie « naturelle » est de beaucoup la
plus rare dans la croyance de tous les noirs.
Cependant, à ce point de vue, les Négrilles se montrent, là encore,
incomparablement supérieurs aux populations qui les entourent ! Pour
Mgr Le Roy: « Toujours dans cette partie de l’Afrique (Loango), suivons
maintenant la consécration d’un « fétiche vengeur » : celui-là est direc-
tement influencé par une âme vivante, arrachée de force à un homme
désigné et connu. En cette matière, nous n'avons vraiment plus affaire
à de vaines et risibles superstitions. » (Mgr Le Rey, Rel. des Prim.,
p. 349.)
Suit également le témoignage similaire de Dennett, At the Back of the
Black Man's mind, p. 93 : « Quand on entre dans un bois avec le sorcier
attaché au service d’un fétiche de la vengeance... Le Kulu (c’est-à-dire
l’âme) de l’homme dont la vie a été sacrifiée se charge de tuer ceux qui
ont fait telle ou telle chose que l’on dénonce. C’est le procédé de l’envoû-
tement.
Nassau est tout aussi affirmatif.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE MÉDECIN 1477
un Noir bantu, en effet, 99 fois sur 100, la maladie est due à une cause
magique, à un esprit malveillant, à un fétiche adverse, à un sort ! Pour
le Négrille, au contraire, on pourrait dire que la proportion est presque
renversée. Combien de fois, par exemple, n'’ai-je pas entendu un
Négrille m'annoncer qu'un tel ou un tel était mort à la chasse aux
éléphants, entre autres, toujours particulièrement dangereuse, et ajou-
ter : « C’est que cela devait arriver comme cela ! » Ou bien encore,
suprême injure : « C’était un maladroit ! » Et tant pis pour lui ! Mais,
d'esprit ou de fétiches, il n'était nullement question. D'où par une
constatation singulière, à propos de ces croyances ou plutôt manque de
croyances particulières aux esprits malfaisants, les Bantu disent des
Négrilles : « Ce sont des sauvages, trop bêtes pour croire aux esprits ! »
et les Négrilles disent des Bantu : « Ce sont des sauvages, ils voient
partout des esprits. » Cependant, dans l'incertitude de l’origine de la
maladie, le nzorx négrille commence d’abord par les incantations, les
charmes. |
3. Les chants et les charmes
Les charmes, c’est bien ici le mot à employer. Charme vient, en
effet, du latin « carmen », chant, puis antérieurement « vers destiné à
être lu » plus anciennement encore, « commandement religieux» et
enfin aux débuts, « chant magique » et c’est ce que l’on retrouve
partout ! |
Chez les Négrilles, en effet, nzia, les chants, ont certainement la
même origine que nzorx, le magicien, comme chez les Bantu, leurs
voisins, bya, les chants, et biang remèdes.
Chez les Grecs, l’ode, &oô%, contracté en 6Ô%, était également le
chant magique, de même que chez les Egyptiens, où le mot hosiu,
pas bien éloigné de nzia, signifie tout aussi bien chant que incantation.
Et toujours il en a été ainsi : pour guérir les maladies, le médecin
primitif a chanté d’abord son incantation, puis il l’a récitée, et enfin,
tout récemment, affranchi de la religion et de la magie, il a dansé
jusqu'à ce que Île danseur soit complètement épuisé. Parfois, à ce mo-
ment, a lieu le transfert de la fièvre du malade dans un animal ou un
arbre *. Cérémonie des plus étranges, où l’on voit, sous l’influence des
passes magiques, le malade se calmer peu à peu, puis, après une sueur
abondante, s'endormir doucement, tandis que l’animal tremble, gémit,
puis se couche à terre et meurt souvent, agité par des frissons convul-
sifs d’abord, puis raïdi soudain et tombant comme une masse. C’est,
! Ainsi avons-nous vu opérer un féticheur fang. Un de nos catéchistes,
Paul Nsho, était atteint d’une fièvre algide, dite des bois, très grave.
Quinine impuissante. Le féticheur le fit transporter sous un arbre (Mpala)
à larges feuilles, puis exécuta les passes rituelles sur le malade d’abord,
puis sur l’arbre. Bientôt les feuilles de celui-ci commencèrent à s’agiter,
puis noircir et tomber. Sudation abondante du malade. Le lendemain, il
était guéri.
178 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
dans ce cas, ordinairement un cabri, souvent aussi le chien préféré
. du malade.
4. Le sacrifice
Une fois les chants terminés, le magicien négrille se fait apporter
une poule, s’accroupit auprès du malade, prend la bête par les pattes
et la regarde fixement. La bête s’agite, crie, puis s'endort très vite,
sommeil provoqué. Il la pose à terre, l’étend sur le dos, puis d’un seul
coup de son coutelas la fend en deux, applique une des moitiés sur le
front du malade, et avec l’autre, se barbouille de sang, lui-même
d’abord, le malade ensuite. Il se relève, danse autour du patient, comme
il l’a fait au commencement de la cérémonie, crache aux quatre coins
cardinaux, puis vers le soleil, et s'éloigne enfin. Cette cérémonie porte le
nom de ntar, la recherche. (Cf. égyptien, taru, examiner.)
En principe, le malade doit être guéri. De fait, commotion ner-
veuse, passes magnétiques, insufflation, sommeil hypnotique, de fait,
il l’est souvent.
Mais il peut très bien arriver aussi qu’il ne le soit pas ! Pas plus
que nos médecins, le médecin négrille ne se pique d'’infaillibilité.
Comme le fait son confrère blanc, quand un remède n’a pas réussi, on
passe à un autre : telle « spécialité » n’a pas réussi, telle autre sera
plus heureuse, jusqu’à ce que guérison ou mort s’ensuivent.
Ce que j'ai toujours admiré chez le médecin négrille, c’est qu'il
croit fermement à son art ; chez le patient, c’est que, lui aussi, est un
convaincu ; en quoi l’un et l’autre montrent bien qu’ils ne sont pas...
des Blancs ! un
Les incantations et adjurations n’ayant pas réussi, on passe à un
autre mode d'action. La maladie n'étant pas due directement à un
esprit ou mâne malveillant, car il aurait certainement pris la fuite, elle
est peut-être due à un sort, à un fétiche malfaisant, à un envoûtement.
Qui a employé le sortilège F Pour le découvrir, le médecin négrille
aura recours à un autre moyen, ce sera le miroir magique, wadi6, litté-
ralement l'œil du feu, ou encore siva.
5. Le miroir mogique
En pays pygmée, donc, la maladie, lorsqu'elle n’est point le fait
d’un esprit, est due à un ennemi du patient qui lui a jeté quelque
sort. Et pour découvrir le sort, il faut au préalable découvrir celui
; qui a jeté le sort. Telle est la marche des choses en pays noir, le sort
[ne venant qu’en deuxième lieu. Quand est connu le IFHIOIeE le sort
l’est par là même.
Pour le déceler, le médecin négrille aura recours à son miroir
magique, où lui apparaîtront, après les sacrifices requis et les conju-
rations nécessaires, sous des traits plus ou moins distincts, la physio-
nomie, l'apparence ou au moins la forme du ou des coupables.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE MÉDECIN 179
Illusion, fantasmagorie, tour de passe-passe ? Peut-être, souvent
même. Toujours ? Ce serait bientôt dit ! Là encore, on est forcé de
l’admettre : certains faits sont des plus étranges etyinexplicables.
Jadis, et encore aujourd’hui, mais rarement, le petit Négrille
employait comme miroir magique un morceau de cuivre soigneuse-
ment poli et devenu fort brillant à force de le frotter. Souvent aussi,
faute de cuivre, et il le fallait bien, notre petit homme employait
comme miroir magique, quelque source, quelque flaque d’eau bien
cachée dans la forêt, souvent éloignée, et il fallait s’y rendre en grand
mystère. Nous en avons vu une de cette sorte, vraiment bien jolie, au
milieu des fougères arborescentes qui l’encerclaient tout entière de
leurs vertes frondaisons. Elle gardait encore le nom de « fontaine des
esprits ». Peut-être les fées de la forêt venaient-elles s’y mirer le soir !
En tout cas, c'était un poste merveilleux pour y attendre les antilopes
et les sangliers !
Aujourd’hui, le miroir ancien, cuivre ou claire fontaine, est à peu
près complètement délaissé. La civilisation a passé par là, le sorcier
négrille emploie notre clinquant bon marché, nos petits miroirs ronds,
et suffisants, paraît-il |
Mais si se procurer un miroir n’est chose n1 difficile ni compliquée,
du moins ordinairement, une fois qu'on le possède, il n’est pas magi-
que pour cela, à loin près. Il faut nécessairement qu'il soit « con-
Sacré ». |
Je fus témoin un jour du fait.
Un de mes confrères négrilles avait par accident brisé son miroir
magique. Il était dès lors «exsécré », bort à rien. Il fallait le rempla-
cer. Grosse affaire ! Nous étions si loin de toute factorerie, de tout
centre habité ! |
En lui octroyant un miroir, un très beau, tout neuf, brillant,
encadré de fer blanc, peint de diverses couleurs, et qui me revenait,
prix coûtant, à 50 centimes au moins, je lui fis un sensible plaisir
et m’acquis en même temps un ami sûr et fidèle.
Après m'avoir bien remercié :
— Il n’y a plus qu’à voir s’il sera bon |
— Evidemment, lui répondis-je, mais, tu comprends, je l’ai choisi
_entre beaucoup, comme pour moi. Je serais bien étonné si tu n’en étais
pas content |
Avant de s’en servir, il fallait donc le « consacrer ». J’assistai à la
cérémonie, assez longue. Le petit miroir fut placé sur un tronc d’arbre,
recouvert lui-même d’une peau d’iguane, de manière à recevoir les
premiers rayons du soleil levant. A côté de lui, le fétiche totémique de
mon ami, son couteau, de l’eau bouillie dans une géode avec certaines
herbes, entre autres l’ava : et une salsepareille : les piquants de celle-ci
devaient arrêter les voleurs découverts dans le miroir, l’eau les empoi-
sonner. Egalement, tout autour, des plumes rouges de perroquet, deux
astragales de cabri et un sifflet, pour appeler les esprits, le tout fait
? Sorte de labiacée, usitee comme condiment.
180 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
très soigneusement, rituellement. Au premier rayon du soleil, il prit
une poule noire, par le cou, la balança de gauche à droite, puis de
droite à gauche, et la fit ensuite tourner rapidement autour de sa
tête jusqu'à ce que la tête du volatile lui restât dans la main, le corps
pantelant projeté plus loin, marchant encore, ce qui fut observé soi-
gneusement, car la direction importe beaucoup. En hâte, avec le sang
qui s’échappait du cou, il aspergea le miroir, tournant trois fois autour,
et murmurant un chant magique. Il voulut bien, après la cérémonie,
me redire le chant magique, mais en mimant de nouveau la cérémo-
nie, car le chant ne doit pas être dit seul. Ce chant était, m'’a-t-il paru,
adressé au soleil. La signification en était très difficile à saisir :
« Soleil, tu vois tout, la lumière pénètre partout. Enferme-la ici. » Il
était ensuite question d’esprits qui devaient venir ou s’enfuir. Ce chant
était certainement très archaïque.
Le Négrille prit alors des graines de Monodora myristica, graines
à saveur forte et piquante, nommées Asenga (fep en fang, mpussa en
gabonnais) et les mâcha longtemps, ainsi que des feuilles du même
arbre, de manière à déterminer une salivation abondante ‘
Avec sa salive, il délaya le sang qui avait jailli sur le miroir, et avec
le petit doigt de la main gauche, s’en fratta les yeux à diverses
reprises, chantant toujours et tournant dans le même sens. La tête de
la poule fut déposée sur le miroir, les deux yeux arrachés et jetés dans la
brousse. Puis, après un nouveau chant, ce fut fini pour le matin.
À midi, le soleil au zénith, furent recommencés les mêmes chants,
mais sans nouveau sacrifice. Le soir enfin, répétition du matin, sacri-
fice d’une nouvelle poule. Le petit homme reprit alors son miroir, en
me disant avec satisfaction : « Il sera bon, le sacrifice est agréé. » La
preuve en était les gouttes de sang qui s'étaient réparties à son entière
satisfaction, et un oiseau qui, le soir, avait traversé, juste au-dessus
du miroir, où il s'était reflété. Présage heureux.
A quelques jours de là, je me plaignais, bien par hasard, que
dans mon très modeste bagage, on avait pris une boîte de conserves.
Sans mot dire, il alla chercher son miroir magique, puis après quel-
ques incantations, me déclara tout net : « Je vois ton voleur, c'est
un tel », et il me désignait l’un des jeunes gens qui m’avaient accom-
pagné. « D'ailleurs, regarde toi-même ». Et à mon grand étonnement
je vis en effet se refléter, très distinctement, les traits de mon voleur
dans le miroir. L’ homme, Ausnèl interrogé, avoua qu'il était, en effet,
le coupable.
Evidemment, pour nous surtout, on peut mettre la suggestion en
cause, mais.
/ Dans un des voyages que nous fimes avec Mgr Le Roy, le féti-
cheur du village où nous arrivions le soir, ne nous décrivit-il pas fort
1 Les Monodorées, de la famille des Anonacées, nous donnent un arbre
magnifique, cultivé dans nos jardins, l’Asiminier dont le fruit sucré est
comestible, et le Cananga odorata qui donne l’Ylang Ylang. Les graines
du Monodora mryristica sont utilisées comme condiment. C'est le faux
muscadier.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE MÉDECIN 181
exactement le chemin que nous avions parcouru, les haltes faites, les
rencontres diverses, le menu de notre repas, et même les conversations
échangées. Une entre autres était particulièrement typique. Nous avions
rencontré une petite tortue de terre. « Autant pour le dîner de ce soir »,
me dit Mgr Le Roy et moi d’ajouter en riant, car nous avions une faim
féroce: « Au besoin, on y ajoutera la tête du guide! » Or, nous parlions
en français, dont le féticheur ne comprenait pas un mot : Et sans bouger
de son village, au vu et au su de tous, il nous avait « vus » dans son
rairoir magique ?, il redisait ce que nous avions dit !
Et combien nous pourrions citer d’autres cas ! Remettons-les à
une étude subséquente des sorciers et concluons. Je cause un jour avec
un féticheur négrille. Mes pagayeurs devaient me rejoindre et m’appor-
ter des provisions. Incidemment, j’en parle à mon homme, me deman-
dant : « Sont-ils encore bien loin, m'’apportent-ils ce que j'ai de-
mandé? » « Rien de plus facile que de te le dire ! » Il prend son miroir
magique, s’absorbe, prononce quelques incantations. Puis : « En ce
moment, les hommes doublent telle pointe de la rivière (c'était à plus
d’un jour de pirogue), le plus grand vient de tirer un coup de fusil sur
un gros oiseau, il l’a abattu, les hommes pagayent fort pour l’attraper,
il est tombé dans l’eau. Ils l’ont pris. Ils t’apportent ce que tu as
demandé. »
De fait, tout était vrai, provisions, tir, oiseau abattu, et c'était,
répétons-le, à un jour de là !
Vue à distance, télépathie, eh ! oui, nous le savons bien ! Et autre
chose encore !
Dans le miroir magique, en cas de maladie, le féticheur médecin,
ou le sorcier, peu importe, voit donc le coupable. Parfois, c'est un
homme ou une femme du clan, parfois d’un clan éloigné, et on doit
alors s’en emparer, qui a jeté le mauvais sort, appelé la maladie.
Régulièrement, l'accusé se défend, nie comme un beau diable. Il
faut alors recourir aux ordalies, c’est-à-dire au poison d’épreuve !
6. Les Ordalies
Les ordalies, ou absorption d’un poison d’épreuve, destiné à prou-
ver l'innocence ou la culpabilité de l’accusé, sont en usage dans pres-
que toutes les tribus africaines. Mais elles semblent fleurir de façon plus
marquée dans les tribus du Centre africain, particulièrement chez
celles qui avoisinent nos Négrilles.
1 Loin de nous évidemment, soit dit entre parenthèses, l'idée d'affirmer
ou de croire que le miroir magique donne toujours des résultats ! Sou-
vent, très souvent même, peut-être, le sorcier ne voit rien, bien que, nous
semble-t-il, il se suggestionne lui-même! Mais tandis que le sorcier bantu
ne consent jamais à affirmer son impuissance, et trouve toujours un cou-
pable, vrai ou supposé, le sorcier négrille dira tout simplement en nom-
breux cas : « je ne vois rien ! »
Les Bantu admettent également le miroir magique. Ainsi, dit
Ms Le Roy, Rel. des Primitifs, p. 849 : « Le Bwiti, qui est très connu
182 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
Le poison en usage.est presque partout un Strophantus (Sirophan-
tus 1kaja, Kipapa, Dewevrei, et surtout Dekindtiana *), dont les fruits
sont très toxiques. On utilise les racines, râpées et bouillies. L'accusé
doit absorber l’infusion.
Nous ne nous attarderons pas ici sur le poison d’épreuve, car sauf
preuve du contraire, nous ne le croyons pas en usage chez nos Négrilles,
ou du moins très peu, de façon exceptionnelle et dans les clans très
métissés. Toutes les fois que nous leur en avons parlé, ils ont toujours
nié avec énergie: « Manière de sauvages » affirmaient-ils. De fait, nous
n’avons jamais pu constater qu'un fait de ce genre, et encore ne
sommes-nous pas sûr qu'il s’agissait bien du poison d’épreuve. C'était
_ peut-être plutôt une femme que l’on punissait, accusée d’avoir tué son
enfant, crime réputé très grave chez les Négrilles. De plus, le fait se
passait dans un village déjà fortement métissé.
En tout cas, le poison n'était pas dû au Strychnos en usage dans
les tribus bantu. C’était le suc d’une liane connue comme abortif vio-
lent, dans une décoction où avait bouilli un champignon très curieux,
dont les bords du chapeau retombent en fine dentelle, à jolies mailles,
une Phalloïde, peut-être du genre Dictyophallus ou peut-être un Colus,
également très vénéneux.
Si on n’a pas découvert de coupable, on a recours alors aux
moyens naturels. Chez les Négrilles, ils réussissent souvent, et nous
avons vu ainsi des cures étonnantes. Nous aurons plus tard l’occasion
d’en reparler.
7. les remèdes naturels
« Partout où ils sont, dit Mgr Le Roy (R. des Pr., p. 279), les
Négrilles sont renommés pour l’art de guérir, et plusieurs chefs les
gardent près d'eux à ce titre. Comme les Blancs, me disait un jour un
« savant » du monde africain, connaissent toutes les choses de la mer,
ainsi les Négrilles connaissent toutes les choses cachées de la terre et
des bois... » Il est certain, nous avons pu l’expérimenter maintes fois,
que leur pharmacopée est assez riche.
Ils emploient d’abord en décoctions ou en infusions les herbes,
les fleurs, les fruits, les écorces de la forêt, et ce qu’il y a de particu-
lier c’est que leurs remèdes, au contraire des nôtres, sont souvent
agréables à prendre et cependant fort efficaces.
Ainsi les fruits du Bimba, proche du Phyllanthus urinaria* de
dans la région du Gabon et du Loango, jet est le centre d’une association
secrète, consiste matériellement en un bâton grossièrement sculpté en
figure humaine ; des éclats de verre figurent les yeux ; un autre morceau
de miroir occupe la place du nombril : c’est là que le sorcier cherchera
la vérité. »
! Du R. P. T. Dekindt, C. S. Sp. missionnaire en Angola, savant
botaniste.
2: Phyllanthus sp., des Euphorbiacées, très voisin de l’Ipécacuanha et
de nos Euphorbes.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE MÉDECIN 183
l'Inde, acidulés et astringents, sont un diurétique énergique, tandis que
les fleurs à odeur parfumée de jasmin du Toa (la Randia dumetorum ‘)
partagent, avec les fleurs non moins parfumées de l'Ombieng, le pri-
vilège d’être un vomitif aussi complet que facile à prendre.
Une Tiliacée de bel aspect, l’Houé (Tilia ficifolia), est un sudori-
fique puissant, tandis que l’Heinsia jasminiflora guérit les névralgies
et les migraines tenaces.
Les fruits bouillis du Cerolepsis Klaineana * chassent les coliques
avec les vers qui en sont la cause. L’écorce de l’Anthocleista Vogeli
guérit les maladies vénériennes tout aussi bien que la Cola acuminaia
dont le fruit ranime de plus les forces épuisées et permet les longues
randonnées. Le Cissampelos glaberrima guérit les morsures des ser-
pents ainsi que le Cananga Thollonii. Le Pavetta gracilipes remplace
le café, pourtant abondant, mais non usité, et tant d’autres écorces
qu'il nous serait facile d'indiquer. Çà et là, nous aurons l’occasion
d’en citer quelques-unes.
À ces remèdes naturels par les simples de la forêt, le médecin
négrille ajoute les ventouses, les scarifications, les bains de sueur, les
douches froides et chaudes, voire même les pointes de feu. Nous retrou-
verons quelques-uns de ces remèdes et en donnerons une liste plus
complète dans le chapitre traitant des maladies. Ils sont vraiment utiles
et agissants, ventouses et pointes de feu en particulier ; les rhumatismes
et pleurésies sont en effet des plus fréquents chez nos Négrilles, préci-
sément par suite de leur vie errante et exposée à toutes les intempéries,
sans vêtements et souvent sans feu pour se réchauffer dans les longues
stations d’affût ou dans leurs misérables cases, tandis que la tornade
gronde et que la pluie tombe à torrents, des jours, des jours, des
jours!
1 Randia dumetorum Lamarck, des Rubiacées, bel arbuste très flori-
fère.
? Du R. P. Klaine, C. S. Sp. savant botaniste.
CHAPITRE XII
L'homme du Culte dans son rôle de Devin
1, Le miroir magique et le Jeu des Cordelettes. — 2. La divination par
astragales. Généralités. — 3. Les jetons de jeu et leurs noms. — 4. Une
séance de divination. — 5. Règles de présage.
1. Le Miroir magique. Le Jeu des Cordelettes
En même temps qu’ils sont prêtres, consécrateurs et ensuite méde-
cins, les hômmes de culte sont presque tous « devins ». C’est une partie,
et non des moins curieuses, du grand art.
1. À ce rôle se rattache bien tout d’abord le miroir magique dont
nous avons parlé plus haut. Toutefois, en dehors des cas que nous
avons signalés, il est très rare qu’on le consulte. Cuique suum. Aïnsi,
comme me le déclarait un féticheur négrille, consulter le miroir pour
savoir si une chasse sera heureuse ou non, serait infailliblement « tuer »
son miroir pour toujours. Jamais plus il ne vaudrait rien.
2. Dans un clan de la Côte, j'ai vu, et cela une seule fois, utiliser
pour la divination un jeu de cordelettes iressées avec du fil d’ananas.
Le jeu se composait de neuf cordes serrées à leur extrémité par un fil
de cuivre. Au milieu de chaque corde, était inséré un objet rituel : dent
de caïman, dent de lézard, un ongle et une corne de petite antilope,
un morceau de l’arbre Aiwa, taillé grossièrement en forme de petite
statuette, un os de mort représentant un phallus, un coquillage, une
lymnée, pour les parties féminines, un morceau de métal arrondi pour
simuler la case, le village, une mèche de cheveux du consultant. Le
devin prenait trois cordes dans chaque main, les tordait en les faisant
tourner, puis les laissait tomber. D’après la position des cordes et des
objets, il répondait.
À chaque nouvelle lune, me déclarait-il, il ne manquait pas de
« conjurer » les cordelettes en les arrosant d’eau consacrée et en leur
offrant du piment, de la kola et le sang d’une poule.
N'ayant rencontré que cet unique cas chez les Négrilles, je ne
saurais affirmer s’il est vraiment autochthone.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE DEVIN 185
Partout j'ai trouvé au contraire la divination par les astragales,
le ntsüa.
2. La divination par Astragales. Généralités
Ce qu'il y a de très particulier dans cette divination, c’est que,
si le féticheur est souvent l’homme qui explique les astragales, c’est
également souvent un autre homme. La situation en somme se pré-
sente la même qu’en pays « blanc ». Quand on veut connaître l’avenir
par les cartes, on va trouver une cartomancienne, ou bien on se tire
les cartes à soi-même, et certaines vieilles dames, paraît-il, sont des
plus expertes en la chose.
Ce qui étonnera peut-être un certain nombre de lecteurs, c’est
qu’il en est bien peu parmi nous qui n'aient consulté le sort au moyen
des astragales. C’est, en effet, une chose absolument démontrée, notre
dé à jouer n’est autre chose que l’astragale transformé. Cette évolution
remonte certainement très haut : on a trouvé des jeux de dés dans des
tombes égyptiennes datant de 3.000 ans au moins avant J.-C.
Qu'est-ce que l’astragale ? C’est tout simplement ce que nous
appelons osselet dans le jeu si connu de ce nom. Dans son savant
ouvrage sur la civilisation méditerranéenne (Dawn of medit. Civil.),
Angelo Mozzo écrit : « Dans l'articulation du pied, il y a un os cuboïde
appelé « astragale » que les anciens employaient pour leurs jeux, comme
dés, et aussi pour la divination. » -
Si l’on remonte plus haut encore, l’astragale était déjà en usage
chez les Néolithiques. Paul Venga en à trouvé tout un gisement dans
le palañitite d'Auvernier, et quelques-uns portaient des signes à leur
face inférieure.
Notre mot « Astragales » dérive d’ailleurs directement du grec
äotpæyahos désignant le second os du tarse, et signifiant également
« dé à jouer et osselet divinatoire ». S’en servant dans leurs jeux exac-
tement comme nous des dés, et en font foi plusieurs statues conservées
au British Museum (une jeune fille de Cyrénaïque C. 17), (groupe
d'Italie [p. 161]), ils les utilisaient également pour consulter l’avenir.
Le souvenir de l’oracle d'Héraclès est demeuré typique.
Les Négrilles consultent les astragales pour savoir si le sort leur
sera propice dans telle ou telle circonstance, si par exemple la chasse
sera favorable ou la pêche heureuse, le mariage propice, leurs amours
comblés. Notons que le sort n’est pas consulté dans les grandes cir-
constances de la vie, pour le mariage, par exemple, mariage à con-
tracter, mais non quant aux résultats. On interrogera le sort pour
savoir si le mariage sera heureux, par exemple, mais non pour en
décider l’exécution. On ne le consulte pas non plus pour la mort, ou
la maladie. Le sort est réservé simplement à ce que nous pourrions
appeler les actes journaliers de l'existence. Tout au moins, nous ne
l'avons pas vu employer dans les grandes circonstances, dont nous
186 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
venons de parler. Là, les invocations, prières, sacrifices au Dieu Créa-
teur, aux mânes sont seuls en vogue, et seuls usités.
3. Les Jetons de jeu et leurs noms
Les jetons employés pour consulter le sort sont tout d’abord les
astragales, au nombre de quatre, quelquefois, mais plus rarement,
de cinq.
Avec les astragales, quatre fragments de carapace de tortue de
terre : deux de ces fragments sont incisés à une extrémité ; une des
incises est plus profonde et représente la femme mariée, mya, l’autre
la jeune fille, nté, les deux autres taillés en pointe, plus ou moins pro-
noncée, représentent le chef ou le père, ngwami, et le garçon lao.
À côté des fragments de carapace de tortue, on trouve également
des noyaux de fruits du nkula (Koula edulis), l’arbre sacré des Négrilles,
et des cornes et des sabots de la petite antilope blanéhe amphibie des
marais, une des bêtes les plus difficiles à tuer que je connaisse, car
d’une sauvagerie et d’une défiance extrêmes. Les Négrilles la nomment
hwa. Les sabots de cette dernière peuvent être remplacés par ceux de
petits cervidés, ou autres antilopes, mais ne sont alors que des succé-
danés, ne rti, et n’ont plus la même efficacité.
À côté de ces divers objets qui constituent la matière principale de
la divination, on trouve également, maïs moins souvent, une griffe de
panthère. Quelques autres griffes, des os de doigts de singe, des arêtes
de poisson, des plumes d'oiseaux, et toujours plusieurs fragments de
carapace de tortue. Chaque objet a son nom, son rôle et sa signification
particulière. Bien que les Négrilles ne possèdent pas de chèvres, n’en
élèvent pas dans leurs campements toujours temporaires, et les volent
quand ils veulent s’en procurer, le jeu d’astragales, outre les fragments
d’écaille de tortue, possède toujours ses quatre osselets.
De ces osselets, deux proviennent de béliers (ce sont les plus dif-
ficiles à se procurer, car on garde les mâles pour la reproduction et
on les mange rarement. Il est difficile de les voler, d'autant que les
Fang, après avoir châtré les mâles, les gardent souvent pour les engrais-
ser dans un réduit obscur de la case). Ils représentent, de même que pour
les écailles de tortue, le côté mâle ; les deux autres proviennent de
chèvres et représentent le côté féminin ou femelle. Ils portent souvent
le même nom que les fragments de carapace, mais avec une intonation
particulière, et précédés d’un k avec le click guttural. Ce nom, toutefois,
ne leur est donné que lorsqu'ils sont « consultés » en conjonction avec
les fragments d’écaille. Autrement, ils portent un autre nom que nous
verrons plus loin et qui leur est propre.
Les hommes, car seuls les hommes emploient les jetons, les portent
dans un petit sac fait avec la peau d’un grand écureuil, l’Heliosciurus
Stangeri (Waterhall.) à la queue aux très longs poils annelés de blanc
et de noir. Le sac ne paraît pas avoir une grande importance. Néan-
moins, celui que nous venons d'indiquer est de beaucoup le plus fré-
quemment employé. On ne pourrait pas employer certaines peaux, celle
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLL DE DEVIN 187
d’iguane en particulier, non plus celle de léopard. Nous ignorons la
raison de cette exclusion.
Les Négrilles portent rarement ce sac avec eux, et seulement lors-
qu'il faut l’employer. D'ordinaire, il est dissimulé dans un coin de
la case. C’est plutôt, croyons-nous, de peur de le perdre ou d'égarer
un des instruments, chacun étant réputé précieux et devant être récolté
à part et dans des circonstances particulières. L’antilope des marais,
par exemple, doit avoir été prise vivante encore, et dépouillée aussitôt.
De plus, dans ce cas, elle n’est pas mangée, mais brûlée sur un feu
spécial, dont les cendres sont ensuite jetées à l’eau.
Lorsqu'on veut consulter le sort, on commence par étendre à terre
une peau d’Anomalure (Anomalurus Fraseri, Waterhall), espèce d'écu-
reuil volant. À son défaut, une écorce d’arbre, généralement l’Onzakong
(Antrocaryon Klaineanum) ou des feuilles d’espèces particulières.
Les dés, si nous pouvons les désigner sous ce nom, ne doivent pas,
en effet, toucher le sol ou la terre nue. Ils seraient « influencés ».
Chacun de ces dés porte tout d’abord un nom : také, l’homme,
who ou whozé, la femme, ngao, le garçon, kuh ou tana, la fille.
Chez les Bushmen du sud Africain, où nous retrouvons un système
de divination qui se rapproche du nôtre, Dorman signale également
quatre osselets portant des noms presque similaires : chowé l’homme,
gaichwé la femme, kao le garçon, dana la fille *
Le cinquième osselet porte le nom de ghwa, le village. Chaque
osselet en particulier se nomme gé, os, et l’ensemble gégé.
4. Une Séance de divination
Mon ami Nktia, littéralement le charançon des palmiers, — on
l’a ainsi appelé parce que au moment où il venait au monde, son père
rapportait à la jeune maman un sac rempli des larves blanches de ce
charançon, mets très apprécié des Négrilles, — Nktia, chef du clan
négrille voisin de ma case *, a décidé, qu'on irait à la chasse des élé-
phants. Un troupeau des énormes pachydermes a été signalé dans le
voisinage. Mais la chasse sera-t-elle heureuse ? Nktia a consulté les
esprits, la réponse a été douteuse. En rêve, il a vu plusieurs de ses
hommes tués. En interrogeant le tam-tam de chasse, les baguettes se
sont agitées d'’elles-mêmes * et ont désigné sa propre case. Nktia est
très anxieux, et se décide à consulter le devin. Le miroir magique reste
muet. Comme le clan a faim, il faut se décider ; on consultera donc
les astragales.
En principe, Nktia devrait opérer lui-même. Sur les instances de
sa femme, il a appelé le chef d’un clan voisin, devin renommé, Akhôr.
Celui-ci est arrivé avec son clan, qui, bonne aubaïne, participera
1 South African journal of science, déc. 1923, vol. XX.
* Clan voisin du village fang d'Evoredhule, Haute-Abanga.
$ Fétiche très curieux dont nous aurons occasion de parler dans notre
prochain livre sur les Fang. Il est consulté avant le combat Dour savoir
ceux qui seront tués ou blessés.
188 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
à la chasse, si les destins sont favorables. On consultera les osselets,
on commencera par l'épreuve de l’eau, miaïyé.
Dans une géode *, on fait apporter de l’eau par la plus petite fille
du clan après l'avoir dépouillée de tout ce qu’elle portait sur elle :
anneaux, quelques perles, amulette préservatrice. L'eau de la source
est versée dans la géode. Akhôr étend les maïns au-dessus, paumes en
dessous, et prononce les incantations rituelles aux esprits des eaux.
Bientôt la géode commence à se balancer et l’eau bout à gros bouillons.
La scène est vraiment très curieuse, d'autant que géode et eau étaient
auparavant froides et que nul feu n’est allumé.
Dans l’eau bouillante, on verse de la farine de manioc délayée
dans l’eau, en prononçant une nouvelle incantation. On laisse déposer,
on jette l’eau, on laisse sécher, avec de nouvelles incantations. Puis
Akhôr examine longuement les figures qui se sont formées : au centre,
longue ligne, bien tracée, mais souvent coupée, le chemin sera long et
difficile, mais conduira au but. Un cercle, il y aura mort d’homme ;
des triangles, il y aura des éléphants tués, nombreux ; la chasse en
somme, promet d’être heureuse ; donc, il n’y a pas à hésiter, il faut
l’entreprendre.
Déjà très rassuré par l'épreuve de l’eau qui lui fut favorable, Akhôr
se dispose alors à consulter les astragales et les fragments d’écaille. Il
commence par les enduire d'huile et de poudre de boïs rouge (efawa).
Le rouge est la couleur de la chance, de la joie, des naissances et des
mariages. Pour nous faire honneur, les ménagères de l’intérieur qui
nous recevaient avaient grand soin d’oindre d'huile et de rouge le lit
de bambous qu'elles nous offraient aimablement. L'huile dont elles
se servent, huile de fourmis blanches a, nous l’avons dit, un parfum
très particulier. Il fallait des bains répétés pour s’en débarrasser, mais
elles étaient si heureuses de nous faire fête !
Akhôr prend ensuite les osselets et les tablettes de la main droite,
les agite, les fait passer d’une main dans l’autre, main fermée, main
ouverte, puis les lance un à un, successivement, osselets d’abord, réser-
vant les tablettes pour une seconde consultation, sur la peau d'animal
qu'il a étendue à terre.
Chacun des quatre osselets porte des signes différents sur la face
postérieure et antérieure et les autres côtés. Tout le monde sait que les
enfants jouant aux osselets désignent chacune des quatre faces d'aprés
leur forme, les creux et les dos, les p et les s. En négrille, les diverses
faces portent les noms suivants : les creux madu (intérieur), les dos
kinga (colline), les p lobole (en haut), les s ngélé (en bas).
Akhôr, après les avoir agités une dernière fois dans la main, les
jette à terre en commençant par {aké l’homme, puis who la femme, la
ou ngao le garçon et khu la fille. En même temps, il prononce grave-
ment une incantation, différente à chacun des osselets.
Cette incantation est difficile, pour ne pas dire impossible, à com-
1 Géode, masse minérale ou calcaire creuse, tapissée intérieurement de
cristaux.
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE DEVIN 189
prendre. Deux raisons en sont la cause : la première, chaque osselet
porte un deuxième nom dans cette incantation. Ainsi dans l’ordre de
tout à l’heure :
také, l'homme küa, le pharanger
bélé, le bouc khu, la fille
la, le garçon koko, la poule
klipa, le fourmilier who, la femme
Les deux premiers vocables paraissent bien venir du cri de l’ani-
inal, simples onomatopoées. Dans les incantations, l’osselet porte tantôt
son premier, tantôt son second nom.
La deuxième raison de la difficulté à comprendre ces incantations
c’est qu'elles sont en langue archaïque que les Négrilles actuels ne
comprennent pas toujours bien eux-mêmes.
Voici la première de ces incantations :
| (také) (bélé)
L'homme va, court et tombe, L'homme est tombé.
La flèche part, vole, siffle, Vué, vué !
Esprits, esprits, Le jour succède à la nuit, la nuit
[au jour,
Semence, herbe et plante. L'homme est tombé !
Cette incantation nous paraît renfermer une allusion à la vie qui
recommence toujours, que la flèche ne détruira pas.
Akhôr a lancé son premier osselet. Dans l’espèce, il représentait
le chef du clan. D’une façon générale, toutes les fois que le sort est
consulté, les osselets représentent des individus vivants, soit du clan,
soit des amis ou des ennemis. |
L'’osselet, roulant sur lui-même, est tombé. Tous le regardent atten-
tivement. fl est tombé face concave, le creux regardant la terre. C’est
bon signe, chance heureuse, réussite dans ses desseins, vie assurée.
Nktia est tout content. Si le creux, au lieu de regarder la terre avait
regardé le ciel, Nktia aurait été au contraire en fort mauvaise posture,
vaincu, près de mourir. On se couche, en effet, sur le dos pour mourir,
on regarde le ciel, le ventre se creuse.
Mais si l’osselet avait représenté l’éléphant pourchassé, le creux
regardant le ciel eut été au contraire fort bon signe pour le chasseur,
puisqu'il aurait certitude d’abattre la bête.
Avant de continuer, le devin prononce une nouvelle adjuration :
La flèche a volé, a sifflé, Vué, vuêé !
La terre, s’est entr'ouverte
(Probablement sous le choc de la chute de l’animal.)
L'esprit est errant, le coupable est loin,
Père, père, tes enfants ! Vent de l’orage, tonnerre.
Détourne tes coups!
Peu à peu, le devin s’exalte : en chantant, il tourne avec rapidité,
190 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
sur lui-même, se courbe en arc de cercle, la tête ren versée en arrière
vient toucher fe sol qu’elle frappe violemment ; puis il bondit et bondit
encore ; il s'élève à un état psychique intermédiaire entre l’état con-
scient et l’état de transe : ses facultés de divination s’exaltent ; on le
voit mimer le chasseur, l’animal traqué, les phases de la chasse avec une
vivacité extraordinaire, il saisit les rapports qui existent entre les êtres
et les choses. Successivement l’osselet est lancé de façon presque incon-
sciente pour chaque homme du clan, appelé à haute voix ; pour les
femmes, douleur, deuil ou joie ; pour les enfants, seront-ils heureux ou
orphelins. La chasse est mimée avec une précision extraordinaire : le
devin voit. Les sagaies sont lancées : le devin a désigné le chasseur,
montre celui qui fuit, qui attaque, qui est saisi par l’animal expirant,
broyé, rien à faire, puis voici les vainqueurs, les vaincus de cette chasse
toujours périlleuse. |
Et chose plus étrange, j'ai pu le constater, cette vision à distance,
mais cette fois dans le futur, se réalise exactement dans les moindres
détails, non seulement le lieu de la chasse, non seulement les hommes
morts ou blessés, le nombre d’éléphants tués, ceux qui échappent, mais
aussi le nombre de défenses. Tout est exact |
Un deuxième présage a été tiré de la position que l’osselet occupe
par rapport à celui qui jette. Plus à droite, signe de chance ; plus à
gauche, signe de malheur. Il vaut mieux alors s'abstenir, ne pas partir
pour la chasse : elle serait infructueuse, susciterait de nombreux acci-
dents.
Par rapport aux chasseurs, tout a bien réussi, peu d'’accidents à
redouter, chasse heureuse. Akhôr va lancer maintenant l’osselet pour
l'animal, dans l’espèce, pour l’éléphant. L’attention redouble : Akhôr,
couvert de sueur, ne voit plus rien, ni personne : il est évidemment
complètement suggestionné. Il lance l’osselet. |
Roule, roule, esprit d’en haut, esprit d'en bas,
Lumière à droite, nuit de la forêt, ténèbres,
Flèche, sang, mort, nuit de la forêt.
Tous regardent.
Voici les présages :
Le dos en haut : le chasseur aura beaucoup de mal à s'approcher
du gibier ; il est loin, les obstacles seront grands.
Le creux en haut : le gibier n’est pas loïn ; on l’approchera facile-
ment pendant le sommeil.
Le P en haut : le gibier est d'importance, il est inattentif, c’est
probablement un éléphant.
L’S en haut : on ne trouvera que petit gibier ; il sera attentif et
veillera, le chasseur aura beaucoup de mal à l’approcher et le tuer.
Si l’osselet en tombant présente la face P ou S, on le reprend, on le
jette une seconde fois. Tombé P, il retombe encore P : il faut se mettre
en chasse immédiatement, autrement la chasse serait infructueuse.
PRE | MR
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE DEVIN 491
5. Règles de présage
Voici donc la première combinaison. Ce résultat une fois obtenu,
on jette le deuxième osselet, koko, la poule, la femme, who.
Nous supposons qu'il s’agit toujours de la chasse, car évidem-
ment on peut consulter pour tout autre événement, naissance d’un
enfant, par exemple, issue d’une maladie, etc.
Si l’osselet tombe tout près du premier, c’est chose réputée excel-
lente, la chasse sera fructueuse.
Notez bien qu'Akhôr, pas plus qu'aucun devin, n’use de super-
cherie ! Ce lui serait évidemment facile, mais il est très sérieux, et fait
la chose sérieusement, en convaincu. Il n’y a d’ailleurs qu’à le regarder
pour en être sûr ! Le regarder, lui, et tous les autres assistants. Pas un
ne rit, pas un ne sourit, tous sont passionnément attentifs, et Akhôr,
les yeux révulsés, est loin, bien loin. Ce n’est pas un simulateur, j’en
suis convaincu, il voit, certainement il voit...
Les deux osselets ont roulé l’un près de l’autre ; si le sort veut que
la figure soit la même, c’est de meilleur augure encore, les chances
favorables augmentent. Suivant les diverses positions occupées par le
deuxième osselet, on tire diverses prévisions. Chaque combinaison porte
un nom particulier qui a une signification également distincte. Mais on
ne retrouve pas ce nom dans la langue ordinaire. Ainsi, si les deux osse-
lets sont près l’un de l’autre, c’est mê, chance. Si, au contraire, ils
sont éloignés, klè, maladie, sort funeste. Si les deux figures sont les
mêmes, kô, le ciel, très heureux présage. Dos et creux, siô, urine et
sueur en langage courant, là, chasse difficile, mais fructueuse, il faudra
beaucoup courir et fonctionner. Si les osselets étaient consultés pour
un mariage, cette même combinaison serait alors la plus heureuse de
toutes et signifierait que l’union serait féconde et débuterait par un
garçon.
Les signes tracés sur les osselets portent le nom de kéki *, choses.
coupées, entaillées.
Dans une consultation, comme va le faire tout à l’heure Akhôr,
après les astragales, on lancera les fragments de carapace de tortue,
ordinairement au nombre de quatre. Ils portent le nom de ppà, et
représentent la famille, père, mère, fils et fille, sous les noms suivants :
elo, nta, nture, ngra. Les deux fragments représentant les mâles, avons-
nous dit, sont taillés en pointe, les deux autres portent une incision,
représentant ainsi les parties viriles et les parties féminines. Le côté lisse
interne représente la mort, la maladie, l’absence, l’inaction, la non-
participation à une affaire, la non-culpabilité. Le côté rugueux externe.
1 La racine Eki, couper, est très ancienne. On Îla retrouve dans:
l’ancienne langue égyptienne, aussi bien que dans le bantu. Cf. en fang,.
ékirk, couper, okeng, couteau, etc.
192 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
de la carapace, au contraire, le côté actif, agissant, course, marche,
voyage, chasse, coopération, union. La direction de la pointe est égale-
ment à considérer : c’est la marche, d’un ami ou de l’ennemi suivant
les cas, vers le village, d’où nécessité de fuir, ou à son opposite, rester
tranquille, calme, aucun danger, joie, bombance.
En lançant, après les osselets, les fragments d’écaille, Akhôr veut
encore savoir combien, chose très importante pour eux, les chasseurs
tueront d’éléphants mâles, auront donc de défenses *.
Les combinaisons que l’on peut obtenir sont nombreuses : on peut
certainement en compter plus de cent, toutes différentes ! Chose remar-
quable, la loi du devin, comme des assistants, est absolue. Jamais on
ne « force » le sort ! Jamais le devin ne recommencera deux fois, si
dans une première expérience, il se trouve que la chance n'est pas de
son côté. Le sort a parlé. Le sort ? non, mais les esprits qui sont là,
qui parlent, qui se communiquent, les esprits qui ne sauraient errer.
Le devin est sûr de sa science, et aussi de sa méthode !
En quoi, remarquons-le en passant, il diffère singulièrement des
braves et naïfs consulteurs qui, en pays civilisé, interrogeant le sort
avec le marc de café, les clefs, les cartes ou les réussites de cartes,
croient dur comme fer à l’oracle si la prédiction de la pythonisse leur
est favorable, mais dans le cas contraire, s’adressent bien vite à un autre
et font recommencer jusqu’au résultat favorable, presque toujours,
pour ne pas dire toujours...
Chez nos Négrilles, au contraire, nous avons pu voir ainsi, dans
une consultation du sort, les premières figures être heureuses, pro-
mettre réussite, mais les morceaux de carapaces de tortue tombèrent
l’une sur l’autre et la face creuse en haut, figure dite nlô, la rivière,
symbole ou présage de chutes nombreuses, de lianes brisées ; la griffe
de panthère, fé, tomba également pointe en haut, figure li, signe de
grands dangers, de mort probable... Le petit chasseur réintégra ses
ustensiles dans leur sac, alla s’étendre au soleil et remit la chasse au
lendemain. Une proie eût été cependant la très bienvenue, car il avait
le ventre vide ! Mais le sort avait parlé, rien à faire !
Chacun des objets qui accompagnent les quatre osselets princi-
paux, a encore sa signification propre. Ainsi les morceaux de carapace
de tortue. Dans tout le folklore négrille, comme d’ailleurs dans le folk-
lore bantu, la tortue est l’animal très rusé, qui l'emporte toujours sur
ses ennemis, leur joue mille tours, déjoue toutes leurs malices. C'est en
même temps l'animal tranquille, content de lui, qui ne se presse
jamais, et qui vit à l’aise dans sa maison, sans se préoccuper d’aucune
intempérie, l'animal qui n’a jamais faim, que l'on ne trouve mort
dans la brousse que de vieillesse.
Les combinaisons des petits fragments de carapace de tortue seront
donc en général heureuses, une seule combinaison présage le malheur,
todi, quand les deux fragments se recouvrent mutuellement. Les autres
1 On n'utilise pas et on ne vend pas les pointes d’éléphants femelles,
ou escarvelles, beaucoup plus petites.
+
L'HOMME DU CULTE DANS SON RÔLE DE DEVIN 193
signifieront que le gibier poursuivi se cachera, déjouera d’abord toutes
les poursuites du chasseur, klipa, mais que le résultat final sera heu-
reux. Ou bien encore que l’ennemi qui en veut au village ne réussira
pas dans ses desseins perfides, que ses attaques seront déjouées, mais
que néanmoins il faut veiller avec beaucoup d'attention et sans se
lasser. Cette combinaison porte le nom de napo.
Cette combinaison pourrait tout aussi bien s’appliquer à un
mariage, une naissance ou encore une maladie. Concernant un mariage,
Todi indiquera une mort prochaine, un décès d’enfant, etc. Donc
s'abstenir. Klipa : un mariage difficile, mort des premiers enfants,
maladie de la mère, mais réussite finale. On peut donc aller de l’avant,
mais des sacrifices préventifs sont nécessaires. Napo : tout marchera
pour le mieux : joie, réussite, se hâter. Le premier-né sera un garçon.
Il se portera bien, sera fort. Le père sera heureux.
Il serait facile de donner d’autres combinaisons avec leur explica-
tion. Nous espérons pouvoir le faire en un travail plus complet, celles-
ci suffisent pour donner une idée succincte des interprétations
diverses.
Si l’on cherche les raisons profondes de cette divination par les
osselets ou les écailles de tortue, il ne faudrait pas croire qu’elles repo-
sent sur l'arbitraire ou le hasard. Pour le primitif, en effet, du moment
que deux êtres se ressemblent, de quelque façon qu'on le conçoive, il
y a action de l’un sur l’autre. De même encore, toutes choses sont
interdépendantes les unes des autres.
« Pourquoi, dit à ce sujet le pasteur Junod, un des très rares ethno-
logues qui se soient occupés de la question, pourquoi l’astragale de la
chèvre représente-t-il la chèvre elle-même ? Parce qu'il est une des
parties de cet ensemble qui est la chèvre. Et pourquoi la chèvre repré-
sente-t-elle le sujet, l’habitant du village ? Parce qu'elle demeure au
village, parce qu’elle est en contact avec ses maîtres. Pourquoi le côté
convexe de l’astragale représente-t-il l’homme debout, actif ? Parce
qu'ainsi l’astragale est debout, lui aussi, tandis que s’il tombe en mon-
trant sa face concave, il est couché sur le dos, et alors l’homme, lui
aussi, est sur le dos, inactif, malade, mort peut-être. Il y a de plus
deux autres côtés à considérer : le côté droit qui présente une légère
enflure, c’est la poitrine gonflée par la colère, l’amertume, l’angoisse,
— et le côté gauche un peu creusé — c’est la poitrine vide, le cœur
tranquille, la vie sans souci, l’homme paisible, reposant agréablement
sur ses coudes. On verra que toutes les subtiles déductions des devins
sont d'accord avet les principes de la magie inspirés par eux. Voilà
pourquoi elles sont admises comme des oracles. Les prémisses sont
inscrites au fond de la mentalité de chacun. Elles sont conformes à la
conception du monde et des choses, que chacun se fait *. »
Après cette longue digression, revenons à notre ami Akhôr. La
séance de divination prit fin, et le clan apprit avec satisfaction que l’on
1 Bulletin de la Société de Géographie de Neuchâtel, 1929, p. 52.
194 LE PYGMÉE DANS SA VIE RELIGIEUSE
tuerait huit éléphants, dont cinq mâles, et qu’un seul chasseur succom-
beraïit.
Les chasseurs, ayant pris leurs dispositions dernières, partirent
joyeusement en chasse. Ce que je trouvai ensuite de plus surprenant,
c’est que les prédictions d’Akhôr se réalisèrent exactement. Par hasard,
évidemment... mais comme ce n’était pas la première fois.
Les peuples qui entourent les Négrilles font très peu usage, du
moins à ma connaissance, de l’astragalomancie. Plus probablement,
peut-être, ceux qui les ont étudiés n’y ont fait que très médiocre atten-
tion, ou plutôt ne s’en sont nullement préoccupés. Pour ma part, après
avoir consciencieusement étudié la tribu Fang au milieu de laquelle j'ai
longtemps vécu, ce point, je l’avoue, m'avait d’abord complètement
échappé. D'ailleurs, il est évident que les sorciers, car à eux, sauf chez
les Négrilles, est réservé ce rôle, ne consultent pas les sorts devant les
missionnaires. On ne les surprend que par grand hasard.
TROISIÈME PARTIE
Le Pygmée dans sa vie
intellectuelle et artistique
Préliminaires.
Chapitre premier. -— La Numération des Négrilles.
Chapitre ||. — La Langue des Négrilles.
Chopitre Il. — La Littérature des Négrilles en général.
Chapitre IV. — La Vie des Négrilles dans leurs Proverbes.
Chapitre V. — Les Enigmes.
Chapitre VI, — Mythes et Légendes cosmogoniques.
Chapitre VII. — Légendes historiques et Contes merveilleux.
Chapitre VI. — Les Fables. |
Chapitre IX. — Le Chant.
Chapitre X. — Les Instruments de Musique.
Chapitre XI. — La Danse.
Chopitre XII. — L'Art du Dessin et de la Sculpture.
Préliminaires
Les Négrilles sont des hommes comme nous. — Ayant étudié la vie
religieuse de nos Négrilles, vu ensemble combien elle était singuliè-
rement plus développée chez eux et reposant sur des concepts beaucoup
plus purs et plus élevés que chez les Bantu, leurs voisins et presque
toujours leurs oppresseurs, il convient maintenant de voir leur « vie
intellectuelle ».
De tout ce que nous avons exposé jusqu'ici de cette vie religieuse
en particulier, ressort nettement que les Pygmées sont des hommes,
des hommes comme nous, et cela, dans toute la force du terme.
Maintenant, il serait évidemment paradoxal de prétendre qu'il
n’y a aucune différence intellectuelle entre eux et nous, et affirmer que
les Négrilles sont, dans l’ensemble, aussi intelligents, aussi perfectibles,
aussi capables de progrès que les Européens. Non. Le soutenir, ce serait
imiter l’exagération de ceux qui, sans les avoir étudiés, les appellent
sérieusement des « gorilles mal dégrossis ».
C'est leur numération et leur langue que nous examinerons pour
connaître les parties les plus significatives de leur vie intellectuelle.
CHAPITRE PREMIER
La numération des Négrilles
1. Numération par signes. Généralités. Numération par signes des Bantu.
— 2. Numération par gestes des Négrilles. — 3. Numération par bran-
chettes, bâtonnets, etc. — 4. Numération par nœuds. — 5. Numération
parlée. — 6. Vocabulaires comparatifs de numération. — 7. Numération
secrète.
1. Numération par signes. Généralités
Numération par signes des Bantu
La numération par signes est et fut toujours universelle. Bantu et
Négrilles ne dérogent pas à la règle commune.
Si nous prenons les peuples qui entourent immédiatement les Pyg-
mées, ceux au milieu desquels ils vivent, tels les Fang ou Pahouins
avec leurs divers clans, les Nserk ou Asékiani, Bakélé, Batéké,
Kombé, etc., leur manière de compter par gestes est identique ou à peu
près, tel du moins que nous avons pu le constater, chez ces divers
peuples. Ainsi, comme exemple typique, comptent les Fang :
Pour la première dizaine, la main gauche levée en l’air, la droite
abaissée : | |
_1=tous les doigts repliés, la paume de la main gauche regardant
celui qui compte, l'index seul relevé ;
2— l’index et le majeur relevés, tous les autres doigts fermés, même
position de la main ;
‘8—le pouce, l’index et le majeur gauches relevés, les autres fermés;
4=très particulier: le pouce gauche fermé, les quatre autres doigts
relevés, mais serrés deux par deux, et nettement séparés au
milieu ;
5=tous les doigts fermés ;
6—la main gauche fermée et en bas, la main droite relevée, l'index
droit relevé ;
7=la main gauche fermée, l’index et le majeur droits relevés ;
200 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
8=la main gauche prenant la même position que la droite : la
droite reproduisant le geste de la main gauche pour le 4 ;
9—]la main gauche fermée, la main droite donnant le 4 ;
10=—Îles deux mains fermées, paumes se regardant, puis un coup
frappé l’une contre l’autre ;
11=10 et 1 ;
12=10 et 2, etc.
20 — deux coups frappés des deux paumes et ainsi de suite.
Au-dessus de 20, on compte par bâtonnets fichés en terre *.
À quelques modifications insignifiantes près, cette manière de
compter est générale chez tous les peuples du bassin de l’Ogowé, du
Chari, de l'Oubanghi.
Les Bantu du Congo belge, Kasaï, environs du Lac Léopold II ont
une numération par signes très voisine. Ainsi :
Bolia-Tumba 1=Index de la main droite levé, doigts repliés,
. pouce à l’extérieur
Baboma | Main droite fermée, auriculaire relevé, pouce
intérieur ;
Monsengere-Lesa Main droite fermée, auriculaire relevé, pouce
intérieur ;
Yaelima Main droite fermée, auriculaire relevé, pouce
intérieur ;
Wadia Index de la main droite sur l’auriculaire de
la main gauche :
Kundu Médius de la main droite sur le pouce du
poing gauche.
Bolia-Tumba 2=Index et médius droits, autres doigts repliés;
Baboma Main droite fermée, auriculaire et annulaire
relevés :
Monsengere-Lesa Main droite fermée, auriculaire et annulaire
| relevés ;
Yaelima Main droite fermée, auriculaire et annulaire
relevés ;
Wadia Index de la main droite sur l'annulaire
gauche ;
Kundu Médius droit sur index gauche.
Bolia-Tumba 3—=Index, médius, annulaire droits levés, doigts
| repliés ;
Baboma Index sur le pouce, les trois autres doigts
levés ;
1 Les bâtonnets ainsi fichés en terre représentent aussi en même temps
des objets. On les conserve par exemple en cas de contestations, aussi long-
temps qu’il est nécessaire, chaque bâtonnet représentant à la fois, par
exemple, et de façon immuable, l’animal réclamé et le nombre. Tel bâton
pourra donc ainsi signifier 10 poules, ou 2 cabris, 3 pagnes ou telle autre
chose.
Monsengere-Lesa
Yaelima
Wadia
Kundu
Bolia-Tumba
Baboma
Monsengere-Lesa
Yaelima
Wadia
Kundu
Bolia-Tumba
Baboma
Monsengere
Lesa
Yaelima
Wadia
Kundu
LA NUMÉRATION DES NÉGRILLES 201
«
Index sur le pouce, les trois autres doigts
levés ;
Index sur le pouce, les trois autres doigts
levés ;
Index droit sur médius gauche ;
Médius droit sur médius gauche.
4= Pouce replié, quatre doigts droits levés ;
Pouce replié, quatre doigts droits levés ;
Pouce replié, quatre doigts droits levés ;
Pouce replié, quatre doigts droits levés ;
Index droit sur index gauche ;
Médius droït sur annulaire gauche.
b=Main ouverte, pouce écarté ;
Main ouverte, pouce écarté ;
Main ouverte, pouce écarté ;
Main ouverte, pouce réuni ;
Main fermée ;
Mains allongées ;
Médius droit sur auriculaire gouche.
10=Mains frappées l’une contre l’autre.
Or, phénomène singulier, qui à lui seul prouverait une origine
toute différente,
distincte.
les Négrilles ont une numération complètement
2. Numération par gestes des Négrilles
Pour compter, nos Négrilles et les Pygmées du Congo belge, d’après
Maes, du Musée de Tervueren, Annales 1910, s’y prennent de la ma-
nière suivante, le dos de la main vers l’objet à compter :
— le pouce de la maïn gauche élevé, les autres doigts repliés ;
_ index gauche relevé, tous les autres doigts pliés ;
3—le petit doigt relevé, tous les autres doigts pliés ;
4—l’annulaire relevé, tous les autres doigts fermés ;
5—toute la main fermée :
6—les deux petits doigts relevés, les autres fermés, soit trois et
trois ;
7=—les deux petits doigts relevés et aussi le pouce de la main
gauche ;
8—les deux annulaires seuls relevés ;
9=les deux annulaires et l’index gauche relevés ;
10=—les deux mains fermées, en face l’une de l’autre ;
11=—les deux mains fermées, l’une contre l’autre et le pouce gauche
relevés.
12= etc; ;
20=les deux mains fermées, frappées l’une contre l’autre.
202 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Au-dessus de 20, les Pygmées ne comptent plus, ni avec les mains,
ni avec les pieds. Pour eux, les nombres surpassant 20 sont simple-
ment « Beaucoup », comme nous le verrons à la numération parlée :.
La numération par gestes est d’ailleurs aussi ancienne que le
monde, et les peuples de civilisation très avancée comptaient et comptent
encore aujourd'hui à l’aide des doigts. Ainsi actuellement, dans l’Inde,
comptent les marchands et les banquiers du Bengale, avec cette remar-
que que 4 est toujours leur plus grand multiplicateur et diviseur. Ils
se servent des jointures de leurs doigts pour calculer, en commençant
par l'articulation: inférieure du petit doigt et en revenant jusqu’au
pouce, la terminaison spatulée comptant pour une jointure. La main
contient donc le nombre 15, et pour que nul ne connaisse leurs tran-
sactions, ils se donnent la main sous un drap.
N'est-il pas curieux de constater que nos Négrilles ont un mode
analogue de compter ? Eux aussi, lorsque pour une raison quelconque
ils ne veulent pas que leurs transactions soient connues, par exemple
l'achat d’une femme, se serrent mutuellement la main, main droite
prenant main gauche, et du bout de l’index, appuyant de façon
imperceptible sur les jointures adverses. C’est ce qu'ils appellent, d’une
phrase très expressive « faire chanter les petits hommes de la main ».
_ Notons encore à ce sujet que dans cette numération par gestes et
suivant les cas qu’elle comporte, les doigts de la maïn gauche repré-
sentent l'étranger, l’ennemi, le gibier chassé, l’objet convoité, ou dans
un autre ordre d'idées, la femme, les enfants, c’est-à-dire, en somme,
comme toujours pour le côté gauche l’être inférieur, d’où malheur et
calamité, tandis que les doigts de la main droite représentent l’homme
lui-même, l’hôte, le chef, les hommes du clan, c’est-à-dire l’être supé-
rieur, d’où bonheur, chance, etc. |
La main gauche repliée indique le mépris, la chasse, la main droite
levée, la prière, la demande, le salut.
3. Numération des Pygmées par branchettes, bâtonnets, etc.’
Les peuples noirs qui entourent les Négrilles s’aident tous, pour
compter, de branchettes, d’os, de coquilles, de cauries *, de petits
cailloux. Au milieu d’exemples qu’il serait facile, mais fastidieux, de
multiplier à l'infini, les Fang, voisins des Pygmées, comptent, tan-
1 À partir de 20, les Bantu continuent au contraire à compter.
? Ainsi, l’homme primitif, Faoubur, chef des Oulhar, dans la lumière
neuve, dénombra sa tribu, à l’aide de ses doigts et de rameaux. Chaque ra-
meau représentait les doigts des deux mains. Il dénombrait mal : il vit
cependant qu'il restait quatre rameaux de guerriers, plus de six rameaux
de femmes, environ trois rameaux d'enfants et quelques vieillards. Et le
vieux Goûn aux os secs, qui comptait mieux que tous les hommes, dit qu'il
ne demeurait pas un un enfant sur un rameau, un homme sur cinq, une
femme sur trois. (C1. AnEr, La fin d’un monde.)
$ Petit coquillage de valeur infime usité dans toute l'Afrique.
LA NUMÉRATION DES NÉGRILLES 203
tôt au moyen de petits morceaux de fer, (eki), groupés et attachés
par 10, formant alors un faisceau (biki), et représentant une dizaine *,
tantôt par petits morceaux de bois piqués en terre ou couchés horizon-
talement et représentant alors les dizaines, les unités étant figurées par
d’autres morceaux de bois, couchés verticalement aux horizontaux.
Les Négrilles s’aideront également, non de petits cailloux, qu'ils
n'ont pas toujours à leur portée dans la forêt à l'humus épais et pro-
fond dont les feuilles et le bois pourri composent la texture, mais de
branches d'arbre, de morceaux d’écorce. Toutefois, ils usent très rare-
ment de ce moyen, et y trouvent de grandes difficultés :
« Gurou gé li ré. Cela vide tête mienne », me disait un jour un
Négrille auquel j'avais imposé cet exercice. Au fond, il n’avait pas
tort. Si, en effet, nous en décomposons la technique, voici ce que nous
constatons.
Nous sommes dans un village pygmée. Il compte une vingtaine
de cases, donc cinquante à soixante individus. Une partie des hommes
est à la chasse, d’autres à la pêche, des femmes aux plantations. « Com-
bien manquent d'hommes dans ton village, combien de femmes »
demanderons-nous au chef. Il nommera immédiatement les hommes
absents, puis les femmes, il les a vus partir, il le sait. Mais s’il lui faut
les dénombrer, c’est toute une affaire ! Il lui faudra alors prendre
famille par famille, représenter chaque homme par une branchette,
chaque femme ou enfant par un objet différent, car autrement il
s’embrouillerait, puis mettre à part les absents, catégorie par catégorie,
et enfin se livrer à un autre calcul pour additionner les absents de cha-
que catégorie ! C’est affaire très compliquée !
Le Négrille, comme beaucoup de Noirs, connaît tous les êtres du
clan, sait les présents et les absents, maïs il ne lui faut rien de plus ;
il ne vit pas d’abstractions, mais de réalités tangentes.
Aussi, disons-le en passant, quand pour la perception des impôts,
l’Administration demande aux chefs de dénombrer exactement les
hommes de leurs villages, et qu’ils n’y parviennent, et souvent bien
mal, qu'après de nombreux tâtonnements, beaucoup d'efforts, et résul-
tat presque toujours erroné, l’Administrateur taxe « Mauvaise volonté »
et punit d’une amende injustifiée. En réalité, ignorance de sa part, et
incapacité, faute d’exercice, de la part du Noir.
4, Numération par nœuds et par tailles
À côté des branchettes ou morceaux d’écorce dont les Négrilles se
servent pour compter, une autre façon plus curieuse encore et très peu
étudiée, se trouve parfois, les nœuds de corde, guirêé ppika, littérale-
ment corde-nœud,. |
Plusieurs fois, il nous est arrivé de voir les Négrilles prendre ainsi
des cordelettes, tressées de fil d’ananas, y faire des nœuds évidemment
conventionnels, se les montrer. Jamais ils n’ont voulu nous en indiquer
1 Véritable monnaie fiduciaire.
204 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
la signification. C’est défendu, répondaient-ils simplement. D'ailleurs,
seuls les vieillards connaissaient ces cordelettes.
Il y aurait là matière à recherches intéressantes, et dans un
domaine très fermé. Le temps et l’occasion nous ont manqué *.
2. Enfin, tout le monde connaît le système des tailles ou morceaux
de bois encore si usité naguère chez les boulangers : le vendeur et
l’acheteur ayant chacun la sienne ; au moment de la vente, on fait une
encoche sur les deux tailles, plus profonde pour les dizaines. Autant
d’encoches, autant de pains vendus, chacun garde sa taille, aucune con-
testation possible ! On retrouve le même usage, pour la vente et l’achat
des tortues par exemple, chez les Indiens du Mexique, les Sioux de
l’Amérique du Nord pour les fourrures et chez les Cafres d'Afrique,
pour la chronologie,
Les Négrilles s’en servent également dans certains cas spéciaux. Je
l’ai vu employer une fois à propos de dot, pour compter les pièces de
gibier que le futur devait apporter au beau-père.
S. Numération parlée
D'après certains auteurs, surtout matérialistes, ce serait du lan-
gage primordial par gestes, tels les singes, que seraient sorties, au
cours des âges, après un long et pénible processus, les différentes
langues parlées. Tout d’abord, le geste exprimant la pensée, puis le
geste accompagnant le son, enfin la parole exprimant la pensée sans
l’aide du geste, la richesse en mots abstraits ‘étant chez un peuple la
marque de plus ou moins grande culture. Nous ne sommes nullement
de cet avis : Dieu a donné à l’homme en le créant la parole en même
temps que le geste ; mais cette discussion nous entraînerait trop loin
et serait ici parfaitement oiseuse.
Pour la numération parlée, il est toût naturel, nous l’avons vu
plus haut que le Noir, Négrille ou autre, se serve de ce qu'il voit, de
ce qu'il sent, de ce qui est le plus à sa portée, à celle des gens avec
lesquels il a affaire.
L'idée de main, éveillant celle de doigts, la main indiquera tout
naturellement le nombre « cinq ». Comme corollaire « deux mains »
représenteront « dix » et « un homme » vingt, par l’ensemble des mains
et des pieds.
Ainsi, à Sierra-Leone, d’après Kôlle, 20— mobandé, mo égalant
homme et bandé, fini, terminé, d’où : homme complet.
En ranga, ndla, maïn, nthlame, cinq. Et il en est de même à peu
près chez tous les peuples bantu. |
Suivant le même principe, et en observant les mêmes règles, les
Négrilles emploient pour compter les noms suivants dont nous don-
nons en même temps la signification :
1 Les tribus bantu de l’intérieur comptent également par nœuds de
cordelettes.
LA NUMÉRATION DES NÉGRILLES 205
Un kwédi, le pouce litt. la main celle-ci.
Deux bédi, l’index litt. les bras ceux-ci.
Trois bara, petit doigt.
Quatre bana, annulaire.
Cinq kwé, la main.
Six mobara-mobara, ou simplement mo bara.
Sept mo bara mo bana, trois et quatre.
Huit Mo bana mo bana, quatre et quatre.
Neuf mo bara mo bana mo bidi, cinq et quatre.
Dix éli kwé éli kwé, fwé ; par abréviation fwé.
Onze fwé li kwédi, dix et un.
Douze fwé li bédi, dix et deux.
Vingt fwé bidi, dix deux fois.
Dans cette manière de compter, quatre semble donc être le nombre
de base. j
Cent et amana * dadi, un tas beaucoup.
au-dessus
Et nos Négrilles n’ont guère l’occasion de compter plus loin.
Soit dans le bassin de l'Ogowé, soit dans celui des affluents du
Haut-Congo, de la Sangha, du Ntem et du Wole, ces deux derniers,
fleuves côtiers du Nord, les Négrilles vivent au milieu de populations
très diverses auxquelles ils ne sont nullement apparentés et dont ils ne
parlent pas la langue, quoi qu’en disent certains ethnologues, bien
qu'ils aient pu, et l’ont souvent fait dans la pratique, emprunter aux
voisins nombre de vocables qui leur manquaient.
Lorsqu'on demande, soit directement, soit par interprète, à nos
Négrilles de traduire les noms de nombre, ils donnent invariablement
les nombres que nous venons de citer.
Ainsi, opérant dans un pays assez éloigné de celui où nous avons
rencontré les Négrilles, mais où il les a également rencontrés, le
docteur Ouzilleau, dont nous parlerons plus loin, nous donne dix voca-
bulaires différents des peuples vivant avec ou près des Négrilles et en
même temps les noms de nombre des différentes peuplades négrilles
rencontrées.
À propos de ces noms, une première remarque s’impose : ils parais-
sent bien appartenir de façon plus ou moins lointaine ou détournée aux
populations bantu ou nilotiques que les Pygmées ont jadis côtoyées ou
traversées, donc, de racine bantu ou nilotique, étrangère aux Pygmées,
mais assimilée. Maïs est-ce bien la numération « vraie » des Pygmées ?
« Nous comptons aïnsi, me disait un jour mon vieux chef Lé-kwa,
pour que les autres nous comprennent », et les nombres qu’il me dic-
tait se rapprochaïent sensiblement de ceux du docteur Ouzilleau. Puis,
après un moment de réflexion, il ajouta : « Eloigne ton compagnon ».
* Amana, en fang — c’est fini. — En négrille — tas, amas, etc. La
racine est toute différente, A—mana et am—an—a.
206 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
C'était mon petit boy indigène. Et quand l'enfant fut loin : « Lorsque
tu voudras montrer à l’un de nous que tu es vraiment notre frère, tu
compteras ainsi, comme nous. » Et voici ces nouveaux nombres :
né ku bann kukwé bo fi
1 2 3 4 5
kub6 buené fiku nunu ou neku
7 8 9 10 10
dont la signification st celle-ci :
Né le pouce, ku deux jambes, bann le nez et les deux narines, l’en-
semble, kukwé bras-jambes, bo le corps avec bras-jambes ou kwé la
main, fi le visage, pluriel de mi, ouvertures, deux yeux, deux oreilles,
nez, bouche, kubo le corps, et deux jambes en plus, buené le corps avec
pouce, fiku visage et jambes, nunu les deux pieds, ou neku le corps.
Une fois, deux fois.
« Tu pourras compter encore ainsi, c’est « même chose » :
Né ku bann bekwé bwéné :
1 2 3 - 4 5
Pouce jambes . nez bras jambes membres et un
bwabann bwa né bann bwabékwé nébwabékwé lokaga
6 7 8 9 10
double le nez double (le nez) double un et double la barbe
et un les membres les membres
D'une façon générale, on peut donc dire que la façon habituelle,
de compter des Pygmées est celle-ci : |
Kwédé, bédi, bara, bana, kwé, puis les réduplicatifs des quatre :
premiers nombres, et enfin fwé, pour dix : numération empruntée aux
Bantu, au moins en partie.
Entre eux, ils compteront :
Né, ku, ban, békwé, bo, fi, kubo, nbébwé, nénu, néku, etc.
Les Asandeh ou Nyam-Nyam auxquels on a voulu parfois assimiler
les Pygmées comptent ainsi :
Mêmes signes avec une main fermée, l’autre faisant le signe. Dix
en frappant les deux mains l’une contre l’autre.
Après dix, pour onze, le signe un de la main et du pied posé sur
l’autre puis retiré. Et ainsi de suite.
Le pouce désigne l’homme, le mâle.
Oralement, ils comptent d’abord sur la main gauche, en observant
le même ordre de doigts que précédemment.
1 Ssâ
2 Juê
3 Byata
4 Byama
LA NUMÉRATION DES NÉGRILLES 207
5 Bissuëê (peut-être deux fois deux et un),
puis sur l’autre main
6 Bissué bâti ssâ, littéralement : de cinq, délivres-en un.
7 Bissué bâti iouê, ou plus simplement Batioué.
8 Bâti byata.
9 Bâti byama.
Après le nombre 6, on laisse presque toujours bâti, la main dont
on se sert indiquant suffisamment le chiffre indiqué :
10 Bauëé dix, c’est-à-dire Ba le père, Jué des deux, sous-entendu
« Mains ».
On continue en comptant avec les pieds :
11 Baué (bâti, sandey6) ssû délivre un sur la terre.
12 Baué bâti sandeyô ioué.
13 Baué bâti sandeyô byata.
14 Baué bâti sandeyô byama.
15 Hirä.
16 Hirâ cabâni ss4, quinze et un doigt de l’autre côté.
17 Hirâ cabâni oué.
18 Hirä cabâni byata.
19 Hirâ cabâni byama.
20 Mbodoûmbodôu vingt.
Pour 21, on prend le doigt d’une autre personne présente, en
ajoutant à 20 :
Zi borânyo ssâ, prends-en un d’une personne.
Puis le nombre 40 s’exprimera par Aborâu ioué, deux hommes,
parce qu'ils auront 40 doigts ; 50 Aborâu na baoué, 40 doigts et dix :
doigts, et enfin 100 Aborâu bissoué.
6. Vocabulaires comparatifs de Numération
Le docteur Ouzilleau, dans ses Notes sur les Pygmées de la Sanga,
nous donne, en dix vocabulaires différents, la numération des Négrilles,
puis la compare avec celle des peuples qui les entourent, au milieu
desquels ils vivent. Bien que certains ethnologues qui ont parlé des
Négrilles, entre autres le savant P. Sacleux, déclarent, comme nous
l'avons dit, qu'ils n’ont pas un langage qui leur soit propre, il faut
avouer cependant que les ethniques numéraux négrilles, pour ne parler
que de ceux-là, diffèrent notablement, on le constatera, des ethniques
voisins, bantu ou autres que nous donnons ensuite.
A) Ethniques numéraux en divers dialectes négrilles, d'après le
D’ Ouzilleau :
1 Poté odé Bodé Moti
2 Bidé Bidé Bidé Bibaï
3 Bata Pata Bata Binato
4 Bana Bana Bana Bana
b Wé Pué Wé Vué
208 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
6 Pué momona No-bodé-Kwé Singamoti
bodé avec un, la
main
7 Pué momona Bidé Kwé avec Singabilai
bidé deux, la main
8 Pué momona Bata kwé Singabanato
pata |
9 Pué momona Bana kwé Singabana
bana
10 Paho (la main) Pabo Bopé
Il (Le mot Pabo désigne les deux
20 Pabo bidé mains ou mieux la main, c’est un
mot bantu.)
B) Ethniques numéraux en treize dialectes bantu ', d’après le
D' Gravot, revu par Poutrin :
Tribus 1 2 ] 4 5
1 Duala Biba
2 Bali
3. Bayou
4 Wuri
5 Yaundé
6 Kèlé Ginat Béna Bilalé Binan Bitani
7 Benga
8 Bangala $
9 Dzimu Uat Iba Ilali Na Itanè
10 Dzem Ngorr Iba Ilali Na Itanè
11 Sanghasan- |
gha Uoto Biba Ilali Na Bitanè
12 Gumba Msude Béba Bilali Blua Bitanè
13 Fong Fo Bè La Bure Tan
C) Au Fong, qui est un dialecte pahouin, ajoutons trois autres, de
tribus de même race :
Tribus 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Nserk Woté, Biba, ltati, Binéi, Bitani, Néwoté, Nébiba, Nébitata, Nébinéi, Dyomu
Dzèm Ngor, Mba, Lé, Na, Fyèn, Bingor, Bimba, Biié, Bina, Kam
Fang . Fo, Bë, La, Né, Tan, Sam, Nzangwal, Onwam, Ebvul, Agum
Pour permettre mieux la comparaison, donnons la numération de
deux clans négrilles vivant au milieu de ces trois dernières tribus.
1 2 3 4 5
Bayaga de Sendjé Bodè Bidé Bota Bana Vuè
Bayaga du Ntèm Bodé Bidé Bota Bana Kvué
1 Ces treize dialectes appartiennent à des tribus bantu. Les cinq pre-
mières vivent au Cameroun, les autres au Congo français. Les deux der-
niers sont des Négrilles.
LA NUMÉRATION DES NÉGRILLES 209
En résumé, si nous prenons les seuls vocables pygmées, nous avons
pour les divers noms négrilles :
1=— Poté, Bodé, Bodé, Moti.
2— Bidé, Bidi, Bidé, Bibai.
3—Bata, Pata, Bata, Binata.
4— Bana, Bana, Bana, Bana.
5 — Wuè, Puè, Wé, Vué, Kvué.
agglutinatifs.
DOD IE
1
Les vocables négrilles ont évidernment une certaine ressemblance
avec ceux des tribus qui les entourent. Egalement avec quelques dia-
lectes du Haut Congo que nous donnons ci-dessous, surtout le dialecte
banziri. (Cette tribu, venue du Nord, a été chassée de son pays par les
Foulbés du Niger.) Il resterait toutefois à établir si on peut conclure
“Sur un ou deux témoignages ; si le Banziri qui a donné ce renseigne-
ment d’un côté, ou le Négrille de l’autre, n'étaient pas des métissés
<et ont bien donné la vraie manière de compter des Négrilles ! Nous
venons justement de dire plus haut combien ïl fallait se méfier du
témoignage a priori.
Dialectes du Haut Congo et dialecte banziri
Pays mbimu Pays baya Pays gundi Dialecte banziri
1 Woro Dan Emoti Gpé
2 Ba Bua Ibao Leissi
3 Lali Tar Ialo » Bata
4 Na Nar Inai Bana
5 Tano Morco Itano Vué
6 Tanéworo Morco zanadan Itanoymoti Djegpé
7 Tanéba Morco zanadan Îtanaipay Djegbissi
_. bua
8 Tanélali Morco zanadan Itanailalo Djegbara
tar
9 Tanéna Morco zanadan Itanainai Djegbana
nar
10 Kamo Buco Ebofé Boté
11 Kamo né Buco zanadan Ebofé ing émoti
WOTO
20 Kanuba Buco bua Motopé
210 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Numération banda
Cette numération est quinquennaire.
1 Bali
> Bisi
3 Vota
4 Vana
5 Mindu :
6 Mindu amane ou mane ou pa bali
7 Mindu amane ou mane ou pa bisi
8 Mindu amane ou mane ou pa vota
9 Mindu amane ou mane ou pa vana
10 Morofo
11 Morofo amane ou mane
12 Morofo amane ou mane pas bali
13 Gere vota 16 Gere vota amane pas bali
14 Gera vota amane zazu bali
20 Bit. avoir un homme.
Dans le Haut-liuri, la Numération des Alulu au milieu desquels
vivent plusieurs clans négrilles est très différente deæelle des Pygmées.
Nümération des Alulu
Akiélé
Ario
Adèka
Anwèn
Abisi
Asièle
Abiro
Abora
Abgwen
10 Bola
Inutile de prolonger ces énumérations : elle montrent suffisam-
ment combien le Négrille diffère des autres langues qui l’entourent.
Par l’orthographe adoptée, il est également manifeste que ces
divers auteurs étaient très peu au courant de l’ethnologie et que la
valeur documentaire de ces recueils est très faible. Nous avons d’ail-
leurs donné plus haut la vraie numération négrille.
GO O0 «7 Os Ot HR © KO ri
7. Numération secrète
À côté de la numération muette ou par signes, et de la numération
parlée, il existe enfin une numération secrète, qu'il est des plus diffi-
ciles de connaître, et sur laquelle je n’ai que très peu de renseignements.
Ainsi les Fang, au milieu desquels vivent les Négrilles, en ont
également une, dont peut-être, du moins à ma connaissance, pas un
auteur jusqu'ici n’a parlé, et que cependant tous les enfants emploient.
LA NUMÉRATION DES NÉGRILLES 211
Au lieu de compter comme ils le font habituellement :
Fo, bè, la, ni, tan, sam, nzangwal, onwam, ebwul, agum,
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
les Fang, ne voulant pas être compris, diront :
Fo, bèye, yebè, khoul anweira, bésobétu, ngon a so éy6,
tortue tranquille la lune sort
khul a ne, khul a khuge, monekü agum
tortue à terre, tortüe qui marche, petit nain, dix
où encore :
Td, 16, t6tôt6, nda mbird, nda mbirà, békü, bé yex, méyez.
Un, deux, trois, maison debout, cinq les nains font les digues
maison ruinée, Six sept huit
NEkG ayär, banga, (banga signification inconnue).
la colline de l’autre côté dix
neuf
ou encore :
Td t6 danibo bikango nda mbird nda mbiräna
Un deux trois(?) quatre (?) cinq Six
bidzi bi tanga medzim mi tsama bibè binzel mbiràäna
les vivres sont comptés les eaux sont mêlées deux barbes P
sept huit neuf dix
Les Négrilles, quand ils ne veulent pas être compris, emploient
également cette manière de compter :
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Fi, twé, ifi, kuo, mo, kondo, kuaka, kuafi, timofi, dan
arbre, oreille, fourche, bâton, main, poule, oiseau.
de l’arbre croisé
dont la signification et la formation sont simples. Dan est une fleur très
commune, à cinq pétales et sépales.
De tout ce que nous venons de dire, résulte donc assez nettement
que tout d’abord les Négrilles ont :
1° une numération par gestes qui leur est absolument propre ;
2° une numération parlée commune avec leurs voisins d’hier et
d'aujourd'hui, numération empruntée et modifiée par différentes allu
VIONS ; |
- 3° enfin que pour leurs rapports entre eux, ils ont conservé une
numération particulière qui pourrait bien être le reste ou du moins un
reste de leur langue et de leur civilisation primitives.
CHAPITRE III
La langue des Négrilles
1. Opinions des différents auteurs sur la langue des Pygmées. — 2, Exa-
men critique des opinions de ces auteurs. — 3. Notre propre opinion
sur la langue des Pygmées. — 4. La grammaire des Pygmées et celle des
Bantu et Soudanais. — 5. Vocabulaire pygmée et celui des Bantu et
Soudanais. — 6 Vocabulaires des langues pygmées.
1. Opinions des différents auteurs sur la langue des Pygmées
Les Pygmées ont-ils une langue ou un idiome particuliers p La
question paraît des plus controversées, les uns affirmant, les autres
niant *. Citons quelques auteurs. Voici quelque trente ans, Mgr Le Roy
écrivait (Les Pygmées, éd. nouv., p. 110):
« Tous les groupes des Négrilles rencontrés jusqu'ici parlent une
sorte de patois qui paraît étranger à leurs voisins, mais qui, de fait,
est emprunté à d’autres tribus près desquelles ils ont précédemment
séjourné. Ainsi, toujours, quand j'ai eu l’heureuse fortune de rencon-
trer des campements de Pygmées, j'ai demandé si, outre la langue
dont ils se servaient pour communiquer avec les populations du voi-
sinage, ils n’en parlaient pas une autre entre eux : « Oui, me répon-
» dait-on, et nous ne la comprenons pas » (souligné par nous). J’inter-
rogeais les Négrilles, en leur faisant traduire certains mots, toujours
les mêmes, quand ils voulaient bien s’exécuter. Mais la comparaison
me montrait par la suite que ces mots appartenaient à la langue d’une
tribu ou de tribus plus ou moins éloignées... Je continuais : « N’avez-
» vous pas encore une autre manière de parler P» On souriait, et l’on
me disait parfois : « Oui, encore une... » Maïs c'étaient, parmi les
Bantu, des mots es empruntés à une tribu plus éloignée, ou défor-
més, ou retournés *
? Cf. aussi W. Sceminr, Die Sprachfamilien und Sprachenkreise der
Erde, Heidelberg, 1926, pp. 8 ss.
3 Nous devons avouer que pour notre part nous n'avons jamais vu ces
mots retournés, ou même déformés à dessein. Nous ne croyons pas les
Pygmées si malins !
LA LANGUE DES NÉGRILLES 213
Le docteur Poutrin, dans sa notice linguistique publiée dans le
rapport de la mission Cottes au Sud Cameroun et Gabon Nord (p. 200;
écrit :
« Les idiomes Ba-Yaga (Pygmées) sont à exclure du domaine
Bantu. Les vocabulaires ainsi que les procédés correspondent si fré-
quemment avec ceux des Banziri et des Bondjio, qu’il semble possible
de considérer ces quatre langues comme ayant entre elles de très
grandes affinités *.
» Les Négrilles n’ont pas une langue propre, ou du moins on n’en
trouve pas de traces, et ils semblent avoir subi, aussi bien au point de
vue de la langue qu’à celui des mœurs et des coutumes l'influence des
tribus au milieu desquelles ils vivent plus ou moins en parias. »
Dans un ouvrage récent sur l’Afrique équatoriale, un auteur, très
documenté d’ailleurs, G. Bruel *?, écrit au sujet des langues d’Afrique
équatoriale. | |
« Les populations de l’A. E. F. (Afrique équatoriale française) se
rangent au point de vue linguistique en 11 groupes, les 7 premiers étant
de la famille soudanaise, 2 de la famille bantou, une apparentée au
bantou, et une isolée, celle des Négrilles. » Il semble donc attribuer aux
Négrilles une langue propre à eux.
Le R. P. Schebesta, dans sa récente exploration des Pygmées de
l'Ituri, dont il évalue le nombre à 10 à 15.000 au plus, donne égale-
ment des détails sur la langue. Son étude, récemment publiée dans
l’Anthropos, corrobore notre propre étude en beaucoup de points.
Le fait capital obtenu par ses recherches est la découverte d’une langue
propre aux Négrilles chez la tribu négrille des Efé ; chez eux, ce ne
sont pas les Pygmées qui ont pris leur langue des Nègres avoisinants,
mais, au contraire, ce sont des Nègres, dits Momvu, influencés fortement
par les Négrilles, d’ailleurs plus nombreux qu'eux en bon nombre
d’autres points, qui parlent maintenant la langue des Pygmées *.
Dans une étude que nous avions nous-mêmes composée mais
demeurée inédite, voilà plus de trente ans, lorsque nous commencions
à nous occuper des Pygmées, nous écrivions les lignes suivantes, qui
gardent encore leur intérêt.
« Les Pygmées étudiés par Mgr Le Roy au Gabon dans une série
de voyages où j’eus souvent l’honneur et surtout l’heureuse chance de
l'accompagner, parlent, tout au moins devant les étrangers et dans
leurs rapports avec eux et les clans au milieu desquels ils vivent, un
dialecte nettement bantou. Seuls, leurs chants rituels paraissent s’en
éloigner, ainsi que d’autres chants qui font partie de leurs légendes.
Peut-être cependant n’en faudrait-il pas conclure qu’ils ne connaissent
pas un langage particulier, car rien n’est plus difficile que de pénétrer
! Un certain nombre de mots sont, en effect, communs dans le lan-
gage courant. Jamais dans le langage secret.
? L'Afrique équatoriale française, par G. Bruez, Lib. Larose.
# La possibilité de faits de ce genre avait été déjà prévue par le
P. G. Schmidt dans son livre : Die Stellung der Pygmäenvôlker in der Ent-
wicklungsgeschichte der Menschen, Stuttgart, 1910, p. 118, n° 2.
214 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
dans leur intimité. Il m'’arriva ainsi un jour dans un de leurs campe-
ments de pouvoir noter quelques mots particuliers grâce à un de mes
catéchistes, Albert Ompunga, qui, étant enfant, avait été enlevé et avait
vécu près d’eux. Dès qu'ils s’en aperçurent, l’un d’eux s’écria aussitôt :
« Changez votre langue » et à partir de ce moment, ils parlèrent une
langue absolument inintelligible à mon catéchiste. »
D'après les auteurs que nous venons de citer, ce qu'a écrit Mgr Le
Roy et ceux qui l’ont suivi, ressortiraient les conclusions suivantes :
1° Les Pygmées n'ont pas de langue propre ;
2° Ils parlent une langue étroitement apparentée, sinon la même,
à celle des clans au milieu desquels ils vivent ;
3° Quand cette langue n’est pas celle du clan ou de la tribu au
milieu de laquelle ils vivent, cette langue est celle d’une tribu ou du
moins contient les mots d’une tribu chez laquelle ils ont vécu autrefois,
fût-elle même éloignée de milliers de lieues et à une APSTUE plus ou
moins reculée.
2. Examen critique des opinions de ces auteurs
Malgré la valeur ethnographique des écrivains qui ont écrit ces
conclusions, elles nous paraissent, sinon complètement erronées, du
moins singulièrement sujettes à caution.
Tous ces auteurs en effet, Mgr Le Roy, et a fortiori des passants
comme Poutrin et Gravot, n’ont jamais interrogé les Pygmées que par
interprètes. Nous avons dit plusieurs fois ce que nous pensions de cette
méthode qui dépend avant tout de la valeur des interprètes, la plu-
part du temps très minime, car ces Noirs élevés dans les missions sont
très peu au courant des subtilités de la langue française et de nos
méthodes scientifiques. Elle dépend aussi, et pour une forte part, de
ceux qu'on interroge. Or, à qui ces divers explorateurs ont-ils eu à
faire ? À peu près toujours à des individus craintifs, souvent amenés
par force, venus parfois par curiosité, et qui, loin de se prêter à une
enquête quelconque, ne demandaient qu'à fuir le plus vite possible.
Donnons un exemple typique de ces interrogatoires, auxquels nous
avons assisté maintes fois, avant de vivre nous-mêmes chez les Pygmées,
de leur vie, dans leur campement, de causer familièrement avec eux
et avec leurs femmes, qui elles, au contraire des hommes, ne parlent
presque jamais la langue de la tribu près de laquelle elles vivent, ou à
peine quelques mots, et ceci nous paraît très important. Or, faisons
déjà cette constatation grosse de conséquences : nous n'avons jamais
vu, sans nier la possibilité de la chose, non pas interroger, mais
répondre une femme dans ces enquêtes linguistiques. Tout d’abord,
beaucoup plus sauvages, beaucoup plus timides que les hommes. De
plus, devant les mâles de leur clan, elles n’oseraient prendre la parole.
Ce leur est d’ailleurs interdit. Pour les apprivoiser, c’est œuvre de
longue haleine, c’est question de vivre de leur vie, dans leurs cam-
pements.
LA LANGUE DES NÉGRILLES 215
Fevenons à un de ces interrogatoires typiques :
Le Blanc. = Demande-lui comment il appelle « banane » dans
sa langue ?
L'Interprète. — Comment appelles-tu une banane ?
Le Pygmée, qui répond dans la langue de l'interprète. — Je
l'appelle « banane ». Si l'interprète est intelligent : « Maïs dans ton
langage à toi P» Et le Pygmée donne alors une réponse souvent quel-
conque, et à peu près jamais le mot vrai, car très farouche, très timide,
il ne tient nullement à ce que son interlocuteur qu'il ne connaît pas,
les auditeurs qui se moqueront certainement de lui, puissent pénétrer
dans sa vie intime, ou encore il craint une perfidie, une accusation de
vol, un piège |! Ils l’ont vu si souvent !
Prenons comme exemple *, et c’est symptomatique, un groupe de
romanichels, de bohémiens, dans un village français et les paysans les
interrogeant sur leur langue, comment ils appellent une poule, un
mouton ! Même, ce qui est bien douteux, s’ils consentent à répondre,
ne se moquent pas de leur interlocuteur, quelle sera la valeur de leur
réponse, du mot mal entendu, car nouveau pour les auditeurs, avec des
intonations et accentuations difficiles à rendre? Avec nos Pygmées, nous
avons dû bien souvent, presque toujours, changer notre première nota-
tion. Tout missionnaire, dans un pays nouveau, connaît ces difficultés.
A-l'interrogation sur sa langue, le Pygmée répond donc tout natu-
rellement par le mot de la langue de son interlocuteur d’abord. Poussé
de plus près, par le mot, non de sa langue, mais d’une tribu au milieu
de laquelle il a vécu. Plus tard, peut-être, une fois mis en confiance,
par le mot véritable.
Un exemple typique est donné de cette façon de faire, précisément
par un passage de Mgr Le Roy (Les Pygmées, p. 111). « Chez les Akôa
du Gabon, homme se dit tout aussi bien onomé que mulomé, mulumo,
nbendé-ma et mbendé ok6a. »
Au lieu de ces mots qui, empruntés aux clans voisins, sont, en
effet, bien compris chez les Akôa, et même usités par eux, mais non
de la langue propre, il aurait pu, poussant l’interrogatoire plus loin,
trouver « Mokossé » donné par le D' Ouzilleau, et en réalité formé de
deux noms : mo personne, kossé et mieux kôzé mâle debout, vivant,
d’origine banziri et bondjo, et enfin, employé dans les chants, les
légendes, «{so », qui nous paraît le vrai mot, et, on le voit, ne res-
semble en rien aux vocables précédents. De même, le mot fang munga *?
«une femme », dont la vraie orthographe est mônenga, c’est-à-dire
mône «une enfant », nga « femelle » se retrouvera dans le pygmée
méka, ailleurs wézé ou vossé, femelle debout, comme en Banziri, mais
! Si l’on veut un exemple plus courant, supposons un Français ayant
devant lui un groupe d'enfants anglais ou allemands, leur demandant leurs
noms et les transcrivant! On verra les erreurs sans nombre! Et la langue
des interlocuteurs est incomparablement plus voisine que les nôtres du
pygmée. |
? Peut-être mu, un homme, un être, disent certains, mais alors le
pluriel sera ba. Or, au pluriel, mônenga donne naturellement bônenga.
#216 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
dans les chants « Hétso », c’est-à-dire l’individu de gauche, ou le semen
humain, de même qu’en fang méyôm droite, méyäl gauche désignent
à proprement parler le sperme masculin et le sperme féminin.
En présence enfin d’un certain nombre de vocabulaires négrilles
recueillis presque toujours comme nous l'avons indiqué’ plus haut,
conclure que les Pygmées n’ont pas de langue propre parce que, dans
ces vocabulaires, on retrouve un certain nombre ou même beaucoup’
de vocables empruntés ou apparentés à des dialectes parlés dans des
tribus beaucoup plus éloignées avec lesquelles les Pygmées se seraient
jadis trouvés en relations nous paraît extrêmement aventureux. A ce
compte, les Français n’auraient pas non plus de langue propre ! En
effet, si l’on veut prendre les mots de la langue française, ou de toute
autre langue européenne, l’anglais en particulier, combien il sera facile
d'établir, et avec beaucoup plus de certitude que pour le Pygmée,
que sur cent mots différents, pris à peu près au hasard, vingt seront des
mots grecs, vingt des mots latins, ceux-ci celtiques et ceux-là gaulois,
d’autres burgondes, saxons ou allemands, voire même d’origine arabe,
nègre ou américaine (ex. : perroquet, canot, pagaie, tabac, chocolat,
quinquina ou haricot). Donc, par une conclusion similaire ou presque,
pas de langue française !
Et en admettant même que ces mots soient les mêmes dans une
tribu éloignée et dans le langage usuel d’un clan pygmée, il resterait
encore à prouver :
1° Que les Pygmées les ont empruntés à cette tribu, ce qui après
tout est fort possible ;
2° Que ces mots ne proviennent pas eux-mêmes d’une autre langue
beaucoup plus éloignée à laquelle les deux races les auraient empruntés.
Hypothèse qui est loin d’être spécieuse ! Dans notre étude sur les
Fang, nous avons prouvé qu'une bonne centaine au moins de leurs
vocables actuels étaient étroitement apparentés, souvent identiques aux
vocables similaires employés par les Egyptiens au PE des Pharaons.
Et nous aurions pu en citer bien d’autres *!
Or, nous avons retrouvé bon nombre de ces mêmes vocables
employés par nos Pygmées dans leur langage courant ! Evidemment,
diront les ethnographes en chambre, les Pygmées vivant au milieu des
Fang, leur ont emprunté ces mot ! Voire, dirait Rabelais ! Les Pyg-
mées, nous l’avons vu, étaient en Egypte déjà en ces temps reculés |
Et ainsi tombe une théorie !
? Ne pas s'illusionner sur ce mot « beaucoup » ! Les Pygmées ont-ils
plus d’un millier de mots ? Nous ne croyons à guère plus, et encore ! La
simplification extrême de leurs besoins explique, par contact, le grand nom-
bre de mots étrangers introduits.
? Cette même opinion est affirmée par Mie Homburger, professeur
aux Hautes Etudes. Mais lui en attribuer la paternité, comme l’affirme
Bruel vg. est retarder de trente ans. Cuique suum/!
LA LANGUE DES NÉGRILLES 217
Notre propre opinion sur la langue des Pygmées
En résumé, de tout ce que nous venons de dire, il ressort nette-
ment, ce nous semble du moins :
1° Que les Négrilles, tous les Négrilles rencontrés jusqu'ici répon-
dent ordinairement, lorsqu'on les interroge, dans la langue du clan
auquel ils sont assujettis plus ou moins momentanément ;
2° Que dans les vocabulaires recueillis, abstraction faite d’un côté
de la fidélité ou de l'intelligence de l’interprète, toujours fort sujettes
à caution, de l’autre, de la science ethnographique ou linguistique
de l’explorateur, non moins sujette à caution, on rencontre tantôt des
mots qu'on ne saurait rattacher à un autre idiome, tantôt des mots
appartenant ou se rattachant, plus ou moins déformés, à d’autres
langues plus éloignées, d’où supposition que les Négrilles auraient jadis
vécu près de ces clans ;
3° Sur ces données, fort sommaires, il faut bien l’avouer, les divers
ethnographes, Le Roy, Poutrin, Sacleux, Gravot, etc., ont conclu, con-
tentons-nous de dire « bien facilement » : « Les Négrilles n’ont pas de
langage qui leur soit propre...» Avelot est d’un avis contraire, et il
. est loin d’être le premier venu !
Contre cette assertion, nous nous contenterons de faire remarquer :
1° Que les Négrilles ont toujours été interrogés par interprète,
jamais directement, par les ethnographes cités ;
2° Que seuls quelques Négrilles mâles ont été interrogés, jamais
les femmes, du moins à notre connaissance, lesquelles d’ailleurs ne
comprenaient pas l’interprète ;
3° Que les Négrilles donnent toujours quand on leur demande
leur nom propre, le nom donné à eux par le clan auprès duquel ils
vivent, mais qu'ils en ont un autre, employé dans leur propre clan,
nom d’animal, plante ou de circonstance, et que ce nom alors, trans-
mis de père en fils est tout autre que le nom similaire donné dans la
tribu conquérante ou dans les tribus jadis traversées ;
4° Que dans les contes, légendes, devinettes, chants sacrés, comme
nous en avons cité maintes fois, des vocables très nombreux ne ressor-
tent en rien des langues voisines ;
5° Que la grammaire, si on peut l’appeler ainsi, est toute différente,
comme nous le dirons plus loin.
Ils nous paraît loisible et permis d'affirmer, et cela après une
longue cohabitation avec eux et de fréquents entretiens que si les
Négrilles, avec les étrangers, emploient : 1° soit la langue de la tribu
conquérante ; 2° soit une langue où les mots de tribus plus au moins
éloignées ont pénétré, mais qu'ils déforment en les accommodant à leur
génie propre, ils ont néanmoins une langue bien à eux, ou surtout ont
eu une langue à eux dont on retrouve les vocables, parfois même avec
une signification aujourd’hui inconnue, et souvent très déformés :
1° dans les chants sacrés, prières d’exorcismes, incantations, d’une part;
2° dans les noms propres de l’autre ; 3° dans les proverbes, devinettes,
218 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
fables, récits, et 4° enfin parfois même dans le langage courant. La
numération, dont nous avons parlé plus loin, nous en paraît donner un
exemple frappant.
Comparons la langue pygmée à un immense filet. Au cours des
siècles et des migrations, bien des mailles, souvent des morceaux
entiers se sont usés, ont disparu. Les Négrilles les ont réparés avec les
matériaux qu'ils avaient sous la main, à leur portée. Retrouver la
trame ancienne n’est pas chose facile ! Mais de ce que les Négrilles ne
veulent point livrer leurs secrets, de ce que l’on se trouve en face de
ces morceaux plus ou moins disparates, affirmer que ces pièces rap-
portées sont la trame elle-même, est-ce vraiment, nous posons la
question, sûrs de la réponse, est-ce là vraiment œuvre et assertion de
véritable ethnographe ?
Dans son livre sur les Pygmées, Mgr Le Roy cite (p. 119), une
fable pygmée : kau na ngomba « Le Rat et le Porc-épic. » Ce n'est
évidemment pas en langue pygmée, mais une traduction en langue de
la tribu conquérante. D'ailleurs, disons-le avec tout le respect dû à
l'éminent écrivain, Mgr Le Roy ne semble-t-il pas se contredire lui-
même et affirmer notre thèse lorsqu'il écrit (Op. cit., p. 118) : « Les
Békü parlent le fang. Lorsque Mba-Sholé voulut bien nous donner une
représentation, il commença par chanter en fang ; tous les assistants
le comprenaïient. Mais, subitement, voilà qu'il s oublie, dans le feu
du succès et le bruit des applaudissements il se lança dans une chanson
accompagnée de danse d’où personne ne pouvait plus rien tirer... Mal-
heureusement, revenu au repos, il fut impossible de la lui faire répéter
pour en prendre copie... »
Voilà ! précisément ! Mba Shole s’oublie ! il ne chante plus en
fang, personne ne le comprend plus, ensuite il ne veut pas répéter ! Et
Mgr Le Roy conclut : « Il n’ont pas de langue propre ! » Alors, qu'’est-
ce que cette langue que personne ne comprend plus ?
4. la grammaire des Pygmées et celle des Bantu et Soudanais
La langue des Pygmées que nous étudierons est parlée par tous les
Pygmées établis, non pas chez les Fang du Haut-Bénito, comme l'avait
dit Mgr Le Roy, mais plutôt chez les Dzèm, population vivant des
sources du Wole au Haut-Benito jusque et au delà des rives du Dzah,
et également chez les Dzandzama, peuple vivant un peu au sud et à
l’est des Dzèm. Les Dzèm et les Dzandzama sont d’ailleurs apparentés
aux Fang, mais se rapprochent davantage des Mékurk ou rameau
Osyeba, subdivision des Fang.
Revenons à la grammaire. Quelques notes assez courtes suffiront
pour montrer les différences profondes de la langue négrille : 1° Avec
les langues bantu proprement dites ; 2° Avec les langues du groupe
nilotique.
Nous nous bornons à ces deux groupes de langues avec lesquelles
nos Négrilles ont eu surtout des relations.
1. Dans son ouvrage sur les langues de l'Afrique équatoriale,
LA LANGUE DES NÉGRILLES 219
Bruel définit avec une certaine justesse les caractéristiques des langues
Bantu. Ce sont, dit-il, des langues agglutinantes, caractérisées par :
1° Le radical demeurant invariable, du moins d’une facon
générale, car en certains cas il peut subir une modification, tout au
moins euphonique. Ainsi le superlatif en fang où on forme ce cas par
réduplication du radical : a-kork une pierre, a-kokork, pour a-kork-
kork, une toute petite pierre ;
2° La formation du pluriel par l’adjonction ou la modification du
pluriel : a-kork une pierre, mé-kork des pierres ;
3° L'accord des adjectifs, pronoms, etc., avec le substantif par
des préfixes semblables à ceux du substantif (et non comme le dit Bruel,
a) au commencement des mots, mais avant le radical de l’adjectif,
b) par des déterminants ayant la même consonne initiale que le déter-
miné, ce qui est entièrement faux, ces déterminants commençant sou-
vent par une voyelle). Aïnsi o-non o-nèn oiseau gros, a-non a-nen
oiseaux gros ; é-li é-nen arbre gros, bi-li bi-nèn arbres gros. Constatons
que contrairement à la règle 1°, le radical adjectif peut très bien chan-
ger ou ne pas prendre le préfixe du nom, ou rester invariable ‘. Ainsi
n-da n-dèn maison grosse, mi-nda minèn maisons grosses, (et non
mindèn) ;
4° L'emploi d’un petit mot, « le relatif », qui se combine avec les
pronoms, les adjectifs ;
5° L'existence de six classes de mots (souvent plus) et de nom-
breuses sous-classes ;
6° La permutation de certaines consonnes, en vertu de règles fixes.
2. Si d'un autre côté on regarde les langues soudanaises, les
langues parlées beaucoup plus au nord-est, tel le Bondo, originaire
de la Haute-Koto, le Ndri, Wada, Mbru, Ngao, Baga, Ndi, Ka, Ngobu,
Banda, et une dizaine de langues similaires, on trouvera des langues très
différentes des langues bantu, langues auxquelles manque en particu-
lier la division des substantifs en classes. Le Banda ne connaît pas le
procédé de l'accord, et par le fait, n’a pas les genres asexuels des Bantu;
les noms mâle et femelle qu'il ajoute aux noms épicênes n’ont aucune
répercussion sur les parties variables du discours. D'un autre côté, s’il
se rapproche souvent par son vocabulaire du Banziri et du Bondjo,
ceux-ci n’admettent pas le préfixe pluriel a pour les êtres animés, qui
rapproche au contraire le Banda des Bantu, a-ba.
De plus, chez les Banda :
1° Seuls, les noms d'êtres animés ont un pluriel, marqué par le
préfixe a, omis dans certains cas ;
2° La relation de se rend par la préposition na, comme en fran-
çais, de, du, aux ;
3° L’adjectif qualificatif est invariable, se place toujours devant
le nom, sauf quelques exceptions ;
* La grammaire fang du R. P. Lejeune donnera de nombreux exemples
de l'adjectif demeurant invariable. C’est une grosse complication !
æ#
220 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
4° L’adjectif numéral est invariable ;
5° La numération est quinquennaire ;
6° Le pronom subjectif se place immédiatement devant le verbe
dont il est le sujet ;
7° Le pronom objectif se place immédiatement après le verbe dont
il est le complément ;
8° Pronom et adjectifs démonstratifs ou indéfinis sont invariables ;
9° Pour le verbe, une seule forme pour le passé, le présent,
le futur qui sont indiqués par des adverbes ;
10° Un seul auxiliaire, le verbe « être » ;
11° D'une façon générale, le banda et autres langues similaires
ont une construction analogue au français, fort différentes des langues
bantu. Aïnsi le fang traduira : « J’ai vu un petit oiseau dans le gros
arbre » par « arbre gros dedans oïseau petit moi ai vu », suivant ce
qui l’a frappé objectivement.
3. Si maintenant, nous revenons au Négrille, autant du moins
que nous avons pu le constater, autant par ses vocables et sa construc-
tion il s'éloigne du Bantu dont il n’a pour ainsi dire aucune règle,
autant il paraît se rapprocher du Banda, du Banziri, et autres langues
similaires, mais demeure fort loin de l’Asandeh dont on a voulu cepen-
dant le rapprocher.
Ainsi, en négrille, si nous comparons brièvement avec les règles
données rapidement plus haut :
1° Tous les noms sont invariables, qu’ils appartiennent à des êtres
animés ou non. On n’ajoute le mot mâle et femelle, que si l’on veut
expressément marquer le sexe ;
2° La relation « de » ne s’indique pas : le possesseur se place
avant le possédé : maison du blanc, traduisez maïison-blanc ;
3° L’adjectif qualificatif se pIAee avant le nom : il est toujours
in variable ;
4° Les principes de numération ont été donnés plus haut : en fang,
nous trouvons une numération décimale ; en banda comme en négrille
une numération quinquennaire, mais probablement trinaire à
l’origine ;
5° Le pluriel s’indique, soit par l’adjectif numéral, si l’on veut
préciser, soit, dans les cas ordinaires par les mots « plus », « beau-
coup » ou encore fréquemment par « un et encore » ;
6° Le pronom subjectif se place ordinairement devant le verbe dont
il est le sujet, quand ce verbe a un complément. Si le verbe n’a pas
de complément, le pronom sujet se place après ;
7° Le pronom objectif se place devant le pronom subjectif. Ainsi
« Je le vis », se traduira par « le je vis ». De même pour le complément.
Je vis un grand arbre : « grand un arbre je vis » ;
8° Pronoms, adjectifs démonstratifs et indéfinis sont invariables ;
9 Un seul auxiliaire, le verbe « être », avoir se traduisant par
«moi maître avec » :;
LA LANGUE DES NÉGRILLES ‘221
10° Le verbe est invariable, quel que soit le temps. Un adverbe
situé avant le verbe indique le passé ou le futur, un adverbe situé après
le verbe ou encore le verbe être avec ses trois formes : ko, ese, za indi-
que la forme passive ou réduplicative.
D'un façon générale, la contexture de la langue négrille est beau-
coup moins compliquée que celle des langues bantu, fang ou mpongwé
par exemple, mais les mots désignant les choses et surtout les états
d'être ou de positions, seront en revanche peut-être plus nombreux
encore. Ainsi des vocables différents mais uniques, désigneront souvent,
surtout pour les choses usuelles, sans employer comme nous l’adjectif,
un animal qui guette, un animal méchant, un fruit vert, un fruit
mûr, un fruit gâté, etc.
5. Vocabulaire pygmée et celui des Bantu et Soudanais
Ces courtes notions étant acquises : quelques mots du vocabulaire
négrille comparés aux mots similaires des langues voisines suffiront *.
Mais ce qui, à notre avis, différencie le plus la langue des Négrilles
de celles des autres tribus, quelles qu'elles soient, c’est leur prononcia-
tion particulière, les souffles courts ou gasps, qui remplacent certaines
consonnes, en particulier le g, k, { et v, et un autre son qui ressemble
à celui qu’on produit quand on claque de la langue. Johnston ajoute
qu'ils parlent avec une intonation singulièrement musicale et que leur
prononciation est plutôt staccato, chaque syllable étant prononcée d’une
façon scandée et très distincte.
D'après le R. P. Schmidt, au rapport du D’ Ouzilleau, les « faucal
gasps » de Johnston sont à rapprocher des « clicks » ou sons claqués
employés par les Bushmen et les Hottentots, et aussi des « Laute mit
Kehlkopfverschluss » (sons produits après la fermeture de la bouche
en élevant le larynx et en interrompant par la fermeture de la glotte la
communication entre la bouche et les poumons) qui sont assez répan-
dus dans différentes langues de l’Afrique.
Nous ne sommes pas entièrement de cet avis. Les clicks des Pyg-
mées sont différents, en particulier de ceux des Fang.
Tout d’abord, certaines syllabes sont prononcées du fond de la
gorge avec une sorte de gargouillement, la consonne d’appui étant pro-
noncée bouche ouverte, langue repliée et sur les dents du fond de la
gorge. En produisant au fond de la gorge une sorte de gargouillis, ou
encore en s'appuyant le doigt sur la langue pour l'arrêter et en pro-
nonçant le mot avec un effort de gorge, on arrive à reproduire assez
exactement ce son *. Les clicks, au contraire, sont fort différents. On
en compte au moins trois. Le plus difficile, à notre avis du moins, est
* Nous devons avouer d’ailleurs que la plupart de nos vocabulaires,
et impossibles à reconstituer, ont été perdus récemment, volés ou égarés
lors d’un déménagement. Nous espérons toujours pouvoir réparer cette
perte par ailleurs si regrettable.
_ ? Le « faucal gasp » ne doit pas, à notre avis, être assimilé à un son
claqué, comme le dit Grenfell, mais non plus à une apostrophe, comme le
222 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
tout semblable au bruit que produisent certains individus en se mettant
un doigt dans la bouche fermée et imitant une bouteille qu’on débouche
_ avec bruit. Ce click est rare : à peine le connaïissons-nous dans deux,
peut-être trois mots : Hngüi, sorte de fourmi piquante, Hngurh, sorte
de champignon comestible, ou encore cri d’émerveillement. Un
deuxième click beaucoup plus fréquent se produit en repliant l’extré-
mité de la langue et en appuyant fortement la langue ainsi repliée sur
le palais, puis en ouvrant la bouche en même temps que la langue se
détend. Ce click est en particulier fréquent devant les consonnes n et k.
Un troisième click se produit en roulant la langue en tuyau mince,
comme s'amusent souvent à le faire les enfants, et avec une sorte de
sifflement exprimé, ressemblant un peu à notre pfuitt. En même temps
un léger clappement de langue. Exemple : Nüi, arbre à fruits comes-
tibles. Un quatrième enfin est à la fois dental et labial : il est très com-
parable au léger appel de langue du maître qui veut faire taire ses
élèves, ou attirer leur attention * st.
Nous donnons ci-joint en citant simplement un certain nombre de
mots pour ne pas arriver à une énumération fastidieuse :
1° Le vocabulaire négrille recueilli par le D' Ouzilleau dans la
région de la Kadéi, au milieu de populations bantu apparentées au
groupe fang, en pleine forêt équatoriale, au nord de l’Equateur
de 0 à 4° ;
2° Le vocabulaire négrille recueilli par le D’ Gravot et Poutrin
de la mission Cottes, au nord du Gabon et sud du Cameroun ;
3° Divers vocabulaires recueillis par le D’ Ouzilleau dans la Haute-
Sangha ;
4° Notre propre vocabulaire ;
5° Le vocabulaire négrille que nous avons pu recueillir dans les
chants, légendes, proverbes, etc.
6° Nous donnons enfin ces mêmes mots en différents dialectes,
choisis parmi les peuples voisins ou anciens voisins des Pygmées,
peuples bantu, semi-bantu ou non-bantu, v. g. fang, banziri, banda,
mbimu, etc., de la côte ouest à la côte est.
Une fois de plus, ces vocabulaires, transmis par interprète, sont
sujets à caution, et écrits suivant la fantaisie de chaque inscripteur,
comme il a cru entendre. Un exemple : Au mot «blanc, cou-
leur » le D’ Gravot transcrit pour le Fang et Mpongwé : Ntangani. Or,
Ntangani c’est « l’homme qui compte », de tanga, compter, l’Euro-
péen ! Evidemment il est blanc, mais... Blanc, dans cette langue, égale
n'afum, c’est-à-dire « avec la moisissure », celle-ci étant blanche, mais
évidemment pas Ntangani !
dit Johnston. Il ressemble beaucoup plus à une syllable que prononcerait
quelqu'un en manquant tout à coup de respiration et avalant sa salive.
Notre « oh ! » de frayeur, en aspirant fortement et avec son guttural le
rend assez bien.
1 Il est à noter que ces mots avec klicks sont entièrement différents
des mots des langues voisines ou non exprimant l'idée similaire. Ne
seraient-ce Das des mots de l’origine ?
LA LANGUE DES NÉGRILLES
1
Pygmée du Mbimu 1
région de la Kadéï
Homme
Garçon
Vieillard
Père
Femme
Fille ?
Vagin
Membr. viril
Soleil
Lune
Ciel
Arc-en-ciol
Tonnerre
Abri, case
Village
Forêt
Arbre
Feu
Eau
Tête
Dent
Œil
Bouche
Mokossi
Lénessé
Khua
Baba
Vuessé
Lévuessé
Naa
An
Mbako
Pé
Djobo
Nda
(mot fang)
Mba
Ngo
Do (bo)
Tébo
Labo
Mobo
2
Négrilles
de la forêt
équator. frontières
Cameroun.
Mukosso
Dèmbi
Kwa
Baba
Uessè
La Vuessé
Libolo-Bambu
Danga
Ngal
Bola
Mosiki
Bélé Mbolé
(case de forêt)
Bunjoli-Mango
Ua
Léna et Opi
Ngo
Njo
Tébo
Leu
Mobo
Négrille
chez les Dzém.
Kozè
Likozé
Khwa
Né
Whossé
Léwhossé
(la = feuille)
Na
ee
Hè
Anu
Kwa ou ka
Kaki
(ki — anneau)
Ngumba
Eso et Tébi
Soso
Ta
Mpa
Wa ou Mio
Ngo ou Bèr
Dzâ
Mo
_ 223
Négrille des
chants, légendes
etc.
€
Tso
€ #
Tétso
kaki
Ngum,
ngumngunt
Eso ou Ato
Tébi
Soso et Elälé
Lo
Mpa
Waha ou Mio
Bèr
Dzô6 et Méi
Bah
Yü
Mo
1 Le Mbimu, à l’ouest de la Sangha et la Kadéï jusqu’au 4 Nord limite de la grande.
forêt. Grosses agglomérations de tribus apparentées au rameau fang, Bumuali, Bukondjo, Binga,
Ndzimu, etc.
2 Litt. feuille de l’homme.
3 Bo signifie corps.
4 (Bi=Phrygnum, palmier dont on prend la feuille, (Té) pour couvrir la case.)
224
Pygmée du Mbimu
région de la Kadéï
Homme
Garçon
Vieillard
Père
Femme
Fille
Mère
Vagin
Membr. viril
Soleil
Lune
Ciel
Arc-en-ciel
Tonnerre
Abri, case
Village
Forêt
Arbre
Feu
Eau
Tête
Dent
OEil
Bouche
5
Fang (Bantu)
Mur, mu
Mong'e
Nôme
Esa
Munga (nga —
femelle)
mone munga
— ngon
Na
Yäl
Nod1ô
no — tête
Ngon
D1ô
Mfufulane
Nzalang
Nda
Dzal
Ajfan
Eli
Ndua
Medzim
N6 ou nlô
Askong
Dzio
Anfu
6
Dzèm
Nzurn-Mo
Mo — tum
Nôm
À —= ko
Mu = ma
Ma = bera
Na
Yéyäl
Duo — ciel
Ba — kua
== Muwil
idyono
Mitshen idyono
arc
Niälangi
Esa
Ndude
Madiba
Lô
Nadjé
Dio
Anum
7
Banda
Yogo
(maître)
Eyaze
Agboro Yase
EYy
Gele
Olo
Iope
Afo
Avingi
Dovzo
Anda
Ogo
Baku
Oyo
Owo
Ongu
Kumu
ai
Ala
Ama
LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Bondjo
= Bandziri
Sa
Inyan
Ua
Ngo
Njo
Té
La
——
9
Mbimu
— Région de la
Kadéï
Muru
D1o et yô
Bakua
Dali
Bumara
Mabibo
1 Vocabulaire recueilli par Bruel.
10
Baya
— Haute Sanga
Wowi
Bobem
Bafa
Buko
11
Gundi
Sanga
Moto
Moassini
Apa
Maymoto
Mua u
aymoto
Ina
Isoko
Mososa
Moli
Moso
2 Recueilli par le Capitaine Périquet.
LA LANGUE DES NÉGRILLES
12
Pomo i
(Sanga)
Mout
Toma
Pembo
Djako
Lé
Xota
Madibo
225
13
Babinga ?
(Sanga)
Mébuya
Mwana
Tawé
Mohitu :
Mwana
mohitu
Ana
Kumba
Gazobo
Ngumba
Maké
(plur.)
Munuya
226 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
1 : 14 15 16 17 : CE
| Dialectes | Côte Est et Centre Est Africain
rt es — -
Dinca Moru Mombettu Bamba | Sandeh
Homme Mog Ago Massi Modoko Komba
Garçon — — — — —
Vieillard _Wo Tefemaro | Ngwè Baba Ba
Père Téndia Docomaro | Nandro Kéli Dé
Femme Me Tefémora | Ya ngwé Na Mama
Fille — — — — —
Mère — — — — —
Vagin — — — — —
Membr. viril | Akwal Kwal Néko Maniki Ulu
Soleil Fi Imba Aukwé Dimma - | Divi
Lune Dwé Dwé Nora Konguno Mbemba
tulu
Ciel — — — — —
Arc-en-ciel ee — Komaduti —— Maïne Kc
(maï Eau)
Tonnerre Goamaro Nsi Neba Mugo Polo
Abri, case — — — — —
Village Roré Aya Nopi Solu Biyé
Forêt Mba Scamba Wokwokwé| Mussa Bangwa
Arbre Moy _Assé Cago Tchogossi | Wé
Feu | Pilu Jssi Egwa Tbeli Immé
Eau Nom Di Nédru Nrolu Li
Tête Lou Ki Kimunuma| Kiadé Kala
Dent Miéné LE Neago Musuma Banguili
Œil Roe Kola Tipo Nako Mba
Bouche — — — _— _—
LA LANGUE DES NÉGRILLES
227
1 2 3 4
Jambe Nobo Guanga No No
Nez Bongabo Béngabo Bong Tsüi
Langue Mibo Paso Mi Mi ou Méa
Corps Bo Bo Bo Eom
Aller Ndomou Ménikémé Wi Wi ou wie
venir—damou
Voir — Leu Nié-N\tehialé | Nié
Entendre Adié Dzè Bè Bé
Manger Dio Dzô D16 Dzô
Dire Etbo Etbo Ngo Fa
É C
Viande So So So So ou kro
Poisson Si Singu (ngu —=| Si Nie et Eshé
qu’on mange,
qui est ici)
Eléphant Ya Ya | Ngo Aor
Caïman Gahdu So (en réal.| Gandi To ou Vi
viande)
Gorille Bobo Bobo Bobo Bobo
Blanc Ndiendiéné | Mvuma Bu Bu Ameu ou
(mot fang) Hete Héte
= le clair du jour
Noir Bibi Bibi Bibi Bibi ou ÀAso
Raka —l'obs-
curité, la nuit
Bon Diocu Ako Eoko Eoko
Mauvais Siti Uépé (en réal.| Siti Modidi
mentir)
Beaucoup Ebo Ebo Kié Kène ou Mahi
Peu Eweddé Lélé (eur. pe-| Té Té
tit)
Rien, non Weddé Otale Weddé Naté
En baut Ibolo Bamba (le | Ye Tu
ciel)
En bas Ntolo Bolo (la terre), To Tue
Loin Okogolo Ngolo Go Go
Jci Musiki Mosiki Gété Ni et Gété
Arc Bobo Bobo Akko A4kko et Séba
Flêche Li Li Li Tsitsi (onoma-
topée)
Sagaie Nga Nga Nga Mban
Langue
Corps
Aller
Voir
Entendre
Manger
Dire
Viande
Poisson
Eléphant
Caïman
Gorille
Blanc
Noir
Bon
Mauvais
Beaucoup
Peu
Rien, non
En haut
En bas
Loin
ci
Arc
Flèche
Sagaie
Eyèn
Ewurk
Edzi
Ekoba
Nama (ani-
Kos
Oya
Va et Mu
Mvéne
Ebè
Akong
6
Bomo
Ndü
Drèm
Nole
Eka
Edziên
Ewôk
Eddè
Ekob
Nama
Su
Ndjaku
Ngani
Dzil
M pum
Edjeme
Imbia
Sékua, Abb
Béa
Fitia
(litt. petit)
Ibèi (je ne
veux pas)
Yoko
Enoa
Edya
Vêi — Konia
mo (nous
sommes là)
Ngola
Ngala (arc)
Ako
7
Nu
Oco
Mbomaze
Pwege
Njebre
Kora
Odu
LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Mu
Zè
Djio
Si (terre)
Dio
l'adiélé
Bidio
Kéna
Titi
Baha
Djoco
Gandi
Nguye
Pundaya
Bindoa
Noa
Yanou
Eté
25
Yabé
yayabé
Aco
Likométéco
Diaha
So
1‘oné
Gundjo
10
Ebali
Dzia
Noamon
Enu
Sadi
Sai
11
Movendé
Lô
Lémi
Ebo
Vyaka
Edzô
Kaméliko
Puya
Lau
Nyama
Issu
Djoku
Gandu
Nga
Ebé
Liko
Issé
Mosiki
Gédza
ue
Esai
LA LANGUE DES NÉGRILLES
12
Pumbi
L6
Mébo
Abo
Kendè
Essi
Elo
Adè
Guièm
Ngo
Madindi
Pussa
229
Lohani
Maké
Eloui
Edè
Yanganyé
Nyame
Eko
Ndoka
Koankélé
Bà
Nounga
Yéhakai
Limbéhi
—
Ma
Nez
Langue
Corps
Aller
Voir
Entendre
Manger
Dire
Viande
Poisson
Eléphant
Caïman
Gorille
Blanc
Noir
Bon
Mauvais
Beaucoup
Peu
Rien, non
En haut
En bas
Loin
Ici
Arc
Flèche
Sagaie
À
LÉ PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
14
Um
Ghénine
15
16
Konzo
Namo
Kodro
—
Amayÿo
Madumana
Nebi
Nangwèré
Noko
17
Goloku
Bissé
Mbugo
Dimaba
Tandéké
———
Gwanza
Kugamo
18
Ndué
Tino
Mbana
Pwésié
| Biè
Oho
Sende
Gwanza
Basso
LA LANGUE DES NÉGRILLES 231
Pour mieux faire sentir combien en réalité diffèrent le langage des
Fang (Bantu) et celui des Pygmées, ajoutons quelques mots de la vie
courante qui n’ont pas dû changer depuis l’origine.
Précisons que si les substantifs bantu font leur pluriel par l’adjonc-
tion d’un préfixe, les substantifs négrilles le font par réduplication de
la consonne initiale ou adjonction de « beaucoup » Kérè ou « plusieurs »
Mahi et jamais par préfixes.
Négrille Fang
Chef Kvoa Khu-ma
Vieillard Au Nome
Troupe, clan Bwa Ayong
Alliance Réta Alare
Foudre Piti -Nzalang
Feu Opi Ndua
Marais Tua Nzam
Luciole Afi _Noiki
Chemin Siti Nzèn
Tamtam Mdu, ou Kô Ngôma
Cithare O-mbi Nwèüe
Marmite No Moul
Sauce à l’huile Esthâ Nyembwé
Chants Giwa Bya
Abcès _Koho Abukwé
Blessure Nga Mvul
Arbre à arc Mfi Okala
(Xylopia africana)
Arbre à poison Ttché [tunda
(Ourouparia)
Haricot Efè Osang
Silure (poisson) Etüi Ngol
Cochon Wézo Ngi
Panthère Ingwé Nze
Après ces divers vocabulaires, il est temps de conclure. Oui ou non,
les Négrilles ont-ils une langue qui leur soit propre ?
Nous avons mis sous les yeux des lecteurs les pièces du procès:
1° Notons cependant qu’en donnant les différents mots négrilles,
surtout ceux des chants, nous ne prétendons pas affirmer que ce soit
le vrai mot. Il peut être emprunté, mal interprété ;
2° De l’examen de ces vocables, il ressort évidemment que cer-
tains mots négrilles se retrouvent dans telle ou telle langue de tel ou
tel peuple plus ou moins éloigné. Conclure de là que les Négrilles n’ont
pas de langue à eux, c’est aller bien loin. Nous l’avons dit, on prouve-
rait de même que le français ou l’anglais ne sont pas des langues, mais
un ensemble de mots ramassés çà et là !
232 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
En définitive, les preuves pour la négative nous paraïssent con-
clure de l’inconnu à l’affirmative, être faibles ou du moins prématurées.
Nous penchons, sans pouvoir en donner des preuves absolument
certaines, pour l’affirmative. Adhuc sub judice est !
Nos successeurs résoudront la question pour le plus grand bien de
l'ethnographie.
AL DE ULS
CHAPITRE II
La littérature des Négrilles en général
1. Scène et heure des légendes. — 2. Le conteur et ses récits. — 3. Une
séance de littérature pygmée. — 4. Divers genres de conteurs. — 5. Les
différentes manifestations intellectuelles des Négrilles.
Voici que devant nous s’ouvre un nouveau chapitre des plus sympto-
matiques avec un nouvel aspect de la vie intellectuelle chez nos
Négrilles.
« 11 y a très peu de choses à dire du sentiment esthétique chez les
races noires de l'Afrique tropicale. Elles manquent précisément des
deux fondements principaux de l’art, l’imagination et l'idéal, que leur
refuse encore leur nature insuffisamment dégagée des soucis grossiers
de la vie sauvage.
» Pas de littérature écrite, puisque l'écriture est inconnue. Les
Fang sont, à ma connaissance, les seuls qui possèdent une littérature
parlée, sous forme de traditions, de légendes, de fables, de contes,
transmis oralement de génération en génération. La valeur de ces mor-
ceaux ne réside que dans le fond du récit, la forme en est négligée en
tant qu'expression artistique *. »
Toute cette partie montrera combien ce sentiment est faux et mal
justifié.
1. Scène et heure des légendes
C’est le soir, l’heure du repos, l’heure des contes, des chants, des
proverbes, des devinettes, des légendes de la race.
Dans une clairière à peine débroussée de la forêt sans cesse enva-
hissante, toujours prête à se ruer en avant pour jeter de nouveau son
* Currau : Les Société primitives, déjà cité. Le moindre examen des
livres parlant de la littérature noire montrerait le peu fondé de cette
assertion. |
234 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
emprise maîtresse sur son domaine violé, du village négrille, tapi dans
les buissons, les huttes informes, les abris précaires se dressent.
Au soleil, bientôt six heures, six heures du soir. La forêt est déjà
dans l'ombre, mais le ciel est clair, bleu-doré : à l’horizon le soleil
cuivré s'incline ; c’est le soir.
Un dernier flamboiement d’étincelles, de gerbes ondoyantes de
rayons rouge feu, flammes dorées, pourpres, vertes, violettes, mauves,
rose pâle, et soudain le soleil a disparu. La brise s’élève, douce et amie,
les chasseurs ont regagné la case et n’en partiront que tout à l’heure
pour les nocturnes affûts, le village assoupi dans la lourde torpeur des
journées équatoriales, le village assoupi s’éveille.
Tout à l’heure, il était jour encore, et voici que déjà la nuit s’est
faite. Maintenant, dans les cases assombries, plus souvent en plein air,
partout pétillent et s’allument les tiges sèches des amomes, au parfum
piquant qui, vite, brülent, se consument et s’éteignent. D’autrés les
remplacent, c’est le rôle et la joie des enfants.
C'est l'heure du repas, vite achevé, puis c’est l’heure des longues
causeries, c’est l’heure des légendes. Tout d’abord, dans chaque case,
ou mieux devant la case, la ménagère affairée a disposé les mets sur de
simples feuilles, sur une écorce. Dressés en piles, taros, ignames,
bananes « empruntées » aux plantations voisines, un peu de viande,
de poisson cuit sous la cendre ou dans des feuilles de gynérium. Dans
des calebasses de Ngon (Cucumis ngon) on a apporté une infusion aro-
matique bouillante : les Fang l’appellent ngira, les Négrilles t$o. C’est
un composé de menthe, d’aubergine amère, d’ava, de café !. Chacun
avale une bonne gorgée, se rince la bouche, se nettoie les dents avec
son bâtonnet de bois de mvane, puis s'étend et s’étire : la journée est
finie. |
Les pipes d'ivoire font leur apparition, ivoire pour les chasseurs
heureux, simple feuille roulée en cornet pour les autres. Le tabac en
feuilles encore vertes y est roulé, le tabac, consommé vert encore, par-
fume l’air de ses âcres effluves, de son parfum opiacé *.
C’est l’heure du repos, c’est l’heure des légendes.
2. Le conteur et ses récits
Au pays bantu, de même que partout ailleurs, il en est peu qui
savent bien conter. Ce talent, fort goûté de nos Noirs, est réservé à
quelques individus, qui, par leur brio, leur mémoire, leur science très
réelle de diction, de mimique, de mise en scène, ont su capter les
faveurs d’un public difficile entre tous.
« Vous autres Blancs, me disait un jour un brave Noir, vous ne
* Coffea Trillesiana, var. jasminoïdes, Pierre.
? Tabac vert. — Les Noirs font dessécher le tabac pour en garder une
provision, et à ce titre, le tabac des Batéké est particulièrement recherché.
De préférence, ils consomment la feuille verte. Ils prennent une feuille
à la plante, la dessèchent rapidement sur les charbons, la froissent entre
leurs mains et bourrent la pipe qui se consume en deux ou trois bouffées.
LA LITTÉRATURE DES NÉGRILLES EN GÉNÉRAL 235
savez pas conter | Quand vous parlez, seule, votre langue marche. Nous,
c’est tout, tête, yeux, bras, mains, jambes, tout ! »
Et c'était bien vrai !
Il en est de même chez nos Négrilles. Bien que leurs clans soient
souvent nomades et restent rarement longtemps au même endroit, ils
ne s’ignorent cependant pas, se fréquentent mutuellement, même à de
très longues distances. Ce rôle de relier les clans entre eux est surtout
dévolu aux conteurs. Semblables aux troubadours ou aux trouvères de
jadis, ces conteurs, d’esprit aventureux et éternels errants, s’en vont
ainsi, au gré de leur fantaisie, de forêt en forêt, de clan en clan, porter
les nouvelles, sûrs de trouver partout bon accueil et autant de nour-
riture qu'on pourra leur en donner.
Jamais les femmes n’assumeront ce rôle. Elles ne sont d'ailleurs
pas libres d’elles-mêmes et ne pourraient le faire, appartenant toute
leur vie mâle : père, époux, enfants, oncles. Jamais il ne leur sera
donc permis de prendre la parole en public *, de conter les légendes ou
les prouesses des aïeux, les bons tours de maître éléphant ou de rusée
tortue. Ce n’est pas à dire cependant qu'elles ignorent ces contes ou
sont incapables de parler. Plus d’une fois, tandis qu’elles se reposaient
de leur pêche, ou de leurs très modestes préparations culinaires, dans
quelque coin, j’ai entendu de malicieuses jeunes femmes, ou des vieilles,
à l'œil plein de ruse et à la besace richement ornée de bons tours et
d’anecdotes, pleines d'humour et d’esprit, presque toujours fortement
corsées et pimentées, conter à un auditoire féminin, trié sur le volet,
quelque fable piquante, quelque apologue satirique, où les travers et les
défauts de leurs seigneurs et maîtres étaient marqués et fustigés de main
de maître... Mais on était entre soi !
Revenons à nos Négrilles.
Tout le monde est sorti des cases. Chez eux, en effet, pas de case
centrale, pas de case pour les étrangers comme chez les Bantu. Seule,
la grande case dont la toiture est le ciel et les montants, les arbres de
la forêt. Quand il fait beau, on est dehors. Quand il pleut, on reste
chez soi.
Tous les hommes sont donc sortis, femmes et enfants près d'eux,
car nos Négrilles sont, sur ce point, beaucoup plus larges et tolérants
que les Bantu, leurs voisins. Au milieu d’eux, assis sur quelque tronc
d'arbre, près du feu qui pétille, un étranger est assis. La petite harpe
à trois cordes, séparées au milieu par un crochet de bois, de façon à
donner plusieürs notes, est à portée de sa main. Par quelques accords,
grêles et criards, mais justes et assez habilement plaqués, il prélude
d’abord, fixe l’attention, puis pendant de longues heures, poursuit un
interminable récit, le soutenant parfois d’un monotone chant de basse,
criant souvent à tue-tête en suraigu, reprenant ensuite une sorte de
psalmodie, sur un mode uniforme.
De temps à autre, il s’interrompt, coupe le fil de sa narration par
! Sauf évidemment entre elles.
236 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
quelques courts refrains que les assistants reprennent aussitôt en chœur,
refrains très archaïques, de tournure et de sens difficiles à saisir.
Les intermèdes sont souvent scandés au son du petit tamtam à
deux caisses de résonance, placées l’une à côté de l’autre, qu’il porte
avec lui près de sa harpe, et toujours frappées avec un sentiment exquis
de la mesure.
Puis le récit reprend et, bien avant dans la nuit, se déroulent les
hauts faits des aïeux ‘, les longues guerres jadis soutenues, les inva-
sions barbares, les épopées fantastiques. L’auditoire, tour à tour exalté,
ou ému, frissonnant ou charmé, voit passer devant lui, en un pitto-
resque défilé, esprits et sorciers méchants, géants et nains, les événe-
ments les plus inattendus, les plus surprenants, tout le surnaturel divin,
toute la fantasmagorie des esprits mauvais, acharnés à la perte des
pauvres humains.
Deux, trois, quatre jours durant, chaque soir, pendant la longue
veillée, le rhapsode errant prolongera ses récits. Puis, comme il était
venu, un beau matin, besace bien garnie de viande et de poisson sec,
sans d’ailleurs autres cadeaux, car il n’a cure de rien et porte toute sa
richesse dans sa mémoire, le conteur s’en va vers un autre clan, sou-
vent très loin, sûr d’être partout bien reçu, fêté à l’arrivée, regretté
au départ.
Que demande-t-on au conteur ? Une bonne voix, une mémoire
imperturbable, une élocution facile que ni fatigue ni interruptions ne
sauraient démonter. Avec ce bagage, notre conteur est sûr d’une popu-
larité étendue, d’une renommée de bon aloi, autant du moins que
peuvent les lui assurer des clans aussi restreints. D'ailleurs, sa clien-
tèle dépasse le clan pygmée. Fréquemment, nos petits hommes s’exhi-
bent, et non sans succès, dans les tribus voisines.
Aïnsi décrit une séance de ce genre Mgr Le Roy, séance que nous
vimes jadis ensemble, dans un village bien éloigné du Haut-Gabon.
3. Une séance de littérature pygmée
« Mba Shole *, nom que lui ont donné les Pahouins, c’est-à-dire
le voleur malin, et il en est fier, appartient au groupe Békü ou Akka
établi chez les Fang Esamveng, aux sources de la rivière Egombiné,
affluent du Haut-Komo. C’est un bonhomme qui perdrait sûrement
son temps à concourir pour le prix de beauté ; mais nous eûmes le plai-
sir de le trouver très communicatif, et quand, le soir venu, au petit
clair de lune qui commençait, on l’invita à nous donner un spécimen
de ses talents, il s’exécuta sans trop de résistance.
» Tout de suite, le cercle se forme ; nos guides et notre suite sont
aux premières, les Fang du village, hommes, femmes et enfants sta-
? Le Docteur Cureau dans son livre : Les sociétés primitives, se trompe
en affirmant que seuls les Fang ont des traditions orales. Toutes les tribus
ont les leurs.
? Nous avons donné précédemment son vrai nom de Négrille.
LA LITTÉRATURE DES NÉGRILLES EN GÉNÉRAL 2317
tionnent où ils peuvent ; les tout petits, hissés sur les épaules de leurs
auteurs, regardent par dessus toutes les têtes, et ne sont pas les der-
niers à montrer leur satisfaction en tapant des pieds ou des mains sur
la poitrine et la crinière où ils ont élu domicile. Dans l’intérieur du
cercle, les acteurs Békü se sont accroupis, et tantôt en groupe, tantôt
isolément, ils nous donnent une représentation qui nous laisse, le
P. Trilles et moi, absolument étonnés. Je ne décris point les danses
singulières d’Ethune Shuga (1 m. 34) qui, les jambes entourées de
petites castagnettes en fruits desséchés, faisait, toujours en mesure,
avec un bruit extraordinaire et continu, des mouvements d’une agilité
surprenante, et des sauts dont nul, auparavant, ne l’eût jugé capable.
Aux yeux de notre suite, c’est lui qui a remporté le prix.
» Mais, à notre avis d’'Européens, Mba Shole est beaucoup plus inté-
ressant. Lui, danse, chante et fait la mimique À la fois. Malheureuse-
ment, il est impossible de donner une idée de cet art de l'enfant des
bois, supérieur, en son genre, à tout ce que j'ai vu chez les Noirs.
» La première chanson est à refrain, répété avec entrain par toute
l'assistance.
REFRAIN
Mba Sholé : Le poisson fait. Tous : hip!
— L'oiseau fait. — viss!
= Le marmot fait. — gnân!
Mba Shole
Je me jette à gauche,
Je me tourne à droite.
Je fais le poisson,
Qui file à l’eau, qui file,
Qui se tortille, qui bondit.
Tout vit, tout danse, et tout piaille…
Le poisson fait. hip !
L'oiseau... viss !
Le marmot.…. gnân !
Mba Shole
L'oiseau s'envole,
Vole, vole, vole.
Va, revient, passe,
Monte, plane, et s’abat.
Je fais l’oiseau.
Tout vit, tout danse et tout piaille.
238 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Le poisson fait... hip 1
L'oiseau. viss |
Le marmot.…. gnân !
Mba Shole
Le singe, de branche en branche,
Court, bondit et saute,
Avec sa femme, avec son mioche,
La bouche pleine, la queue en l’air.
Voilà le singe ! Voilà le singe !
Tout vit, tout danse et tout piaille !
» Successivement, sept ou huit couplets se déroulent aïnsi, accom-
pagués d’une variété de gestes extraordinaires, légers, comiques, et
d’un naturel absolu, car en même temps que les paroles, il faut que la
mimique représente la bête en question.
» Tantôt notre bonhomme est en l'air et tantôt le voilà par terre.
Tout est en mouvement : la tête, la langue, le corps, les pieds, les
mains ; il danse, il saute, il se renverse, il vole, il frétille, il se couche,
se tord ; mais tout se fait en mesure, et c’est une vraie merveille que
de le voir, un vrai plaisir que de lui répondre en refrain :
Andang.… ‘moving.
Ngong.…. VISS.
Mong'he... gnân.
» Mais il est malin, le vieux, et trouvant, sans doute, que l’occasion
est bonne d'’exhaler ses plaintes sur les Fang qui l’exploitent, devant
les Européens qui paraissent pour la première fois en ce village reculé,
il improvise une chanson satirique. Comme le bouffon du Roi, il paraît
qu’il a le droit de tout dire, pourvu que ce soit en chantant.
» Il commence :
La forêt est grande, le vent est bon.
En avant les Békü, l’arc au bras !
Par ici, puis par là, par là et par ici.
Un cochon. — Qui tue le cochon ?
C’est le Nkü. —— Mais qui le mange ? — Pauvre Nkü !
Dépèce-le toujours ! Tu te régaleras des tripes.
Pan ! un éléphant par terre !
— Qui l’a tué ? — C'est le Nkü.
— Qui aura ses belles dents. —— Pauvre Nkü !
Abats-le toujours : ils te laisseront... la queue...
Sans maison comme les singes,
Qui ramasse le miel ? C'est le Nkü,
Et qui le mange à en avoir mal au ventre ? —— Pauvre Nkü !
Descends-le toujours ; ils te laisseront... la cire !..
LA LITTÉRATURE DES NÉGRILLES EN GÉNÉRAL 239
Les Blancs sont là, de bons Blancs !
— Qui est-ce qui danse ? — C'est le Nkü.
Mais qui fumera son tabac ? — Pauvre Nkü !
Assieds-toi quand même, et tends la main !
» Les Fang ont compris : ils rient, mais un peu jaune. Pour nous,
nous nous exécutons sur-le-champ, et lui donnons le tabac demandé,
avec recommandation de ne pas le laisser fumer par d’autres que par le
pauvre Nkü. Mais... »
Bientôt, en parlant des danses, nous retrouverons Mba Shole,
Ethune Shuga * et d’autres. Revenons à notre conteur.
Ces conteurs ou chanteurs errants, d'ordinaire très pacifiques, s’en
vont ainsi de clan en clan, presque sans armes, sauf pour se défendre
contre les animaux de la forêt, les bêtes malfaisantes, ou avec l’arc qui
leur assurera la nourriture quotidienne.
Leur unique vêtement est un pagne d’écorce de ficus *, roulé autour
des reins, simple, commode, et la fabrique n’est pas loin ; les ficus
abondent dans la forêt, et l'arbre, en plus de l’habit, offre ses fruits
comestibles.
Costume sommaire : en revanche, coiffure compliquée, cheveux
garnis de cauris et de perles, tressés, torsadés, enroulés en cornes, en
bandeaux, en diadèmes. Demain, les femmes du village les auront
copiés. Ainsi va la mode chez les Noirs : hier, cheveux aussi allongés
que possible, demain, presque rasés, frisés, en bouclettes, en accroche-
cœur : un chanteur ambulant a passé... Et chez nous...
4, Divers genres de conteurs
Et voici le premier genre de conteurs, celui que nous venons de
connaître.
Il en est un second ; ce sont les vieillards. Quelques-uns, chez les.
Négrilles comme chez les Blancs, ont la parole facile et l’esprit disert.
Ïls aiment à raconter les légendes des origines, les traditions des migra-
tions passées, les grandes chasses de jadis, les luttes sanglantes, les
incidents de leur aventureuse jeunesse. On les écoute avec déférence,
comme les dépositaires d’un passé qui s’en va déjà brumeux. Mais
comme chez nos vieux grognards de jadis, leurs récits, toujours les
mêmes, sont bientôt sus par cœur, lassent bien vite l’attention de leurs
auditeurs qui, eux non plus, ne changent guère, et plus d’une fois il
m'est arrivé de rester bénévolement seul en face d’un vieux conteur à
la voix chevrotante et monotone, mais si charmé de mon attention sou-.
1 C'était son nom en fang, mais mal orthographié. En réalité Ethun
Eshuga. Littér. (s-ent. haut comme une) moitié de touque. II était très:
petit.
? Ficus Vogelii, des Moracées. Miquel.
240 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
tenue ! Pour moi, c'était encore du nouveau ! Seuls monuments d’un
passé qui n’existe plus que dans leur mémoire fugitive. Aimablement,
il m’expliquait ce que je n’avais pas compris tout d’abord : un conteur
errant ne l’eût jamais fait. |
Les rhapsodes sont rares, les vieillards vite laissés de côté, et
cependant nos Négrilles aiment les « histoires » !
Comme nous, jadis, bambins attentifs, rangés en cercle :
— Grand-père, encore une histoire !
— Mais vous les savez toutes par cœur |
— N'importe, dis tout de même.
Le bon grand-père s'exécute : Il était une fois un oïseau bleu.. Et
quelle joie de l’interrompre : Mais non, grand-père, tu te trompes, ce
n'est pas comme cela ! Et le bon grand-père reprenait docilement.…
De ces diverses causes, différents aspects de la vie intellectuelle :
A la veillée, les enfants commencent à se provoquer par des devinettes
ou énigmes dont nous donnerons quelques échantillons. Les plus âgés
se mettent de la partie, pus peu à peu, l’un d’eux, plus grand, hasarde
un conte, un récit qu'il a entendu ! Parfois, il s’embrouille, mêle les
incidents, on rit, une autre fois, il sera plus heureux : Comme dit un de
leurs proverbes: « Pour ne plus tomber, l’enfant doit d’abord souvent
tomber », ou littéralement : Avec tomber souvent, après plus tomber !
Exactement notre proverbe: « C’est en forgeant qu’on devient forgeron! »
ou encore, au maladroit qui, enfonçant un clou, se donne un coup de
marteau sur les doigts : « C’est le métier qui entre... » Tout à fait ce
que dit papa négrille à son mioche ! On est en train de dépecer un
sanglier, le bambin aide de son mieux et se coupe profondément, le
sang jaillit et le père le console : « OEil pour voir. Peau d'homme n'est
pas peau de cochon », du moins généralement !
Il ne faudrait pas croire d’ailleurs qu’on n’aime à conter que le
soir. Dans les journées interminables de pirogue, dans la lente naviga-
tion sur le fleuve, aux haltes de voyage dans la forêt, quelque conteur
aimable prend souvent la parole, et ses auditeurs charmés, en entendant
les hauts faits du Roman des Animaux, par exemple, oublient leur fatigue
et ne pensent plus au temps qui s’écoule, au soleil ardent qui darde ses
rayons sur leurs têtes. Il est juste de reconnaître aussi que nos hommes
savent ingénieusement réveiller l'intérêt de leurs auditeurs. Sentent-
ils faiblir l’attention ? Une question adressée soudain à l’un des audi-
teurs, une allusion, une raillerie à celui-là, un refrain que tous repren-
nent aussitôt en chœur, suffit à rappeler tout le monde à l’ordre.
Au contraire des rhapsodes, dont l’action oratoire est souvent pres-
que nulle, nos conteurs de fables vivent avec leur récit : on les voit
s’incarner littéralement dans la peau de ceux qu'ils représentent, rire
ou pleurer, s’indigner ou raiïller, en un mot vivre de la vie de leurs
personnages. |
Et au moment précis, lorsque l'intérêt est le plus vivement excité,
tous leurs auditeurs suspendus à leurs lèvres, ils savent fort bien ména-
LA LITTÉRATURE DES NÉGRILLES EN GÉNÉRAL 241
ger leur effet, et tout comme nos feuilletonnistes populaires, dire au
bon moment :
— La suite à demain...
5. Les différentes manifestations intellectuelles des Négrilles
D'après tout ce que nous venons de dire, on voit que les différentes
manifestations intellectuelles des Négrilles prennent des formes très
diverses.
On peut cependant les ranger sous les dénominations suivantes qui
les comprennent toutes : |
1° Le Folklore sous ses divers aspects ;
2° Les arts plastiques, danses, musique, dessin.
« Ceux qui ont pratiqué les « Primitifs », dit excellement à ce sujet
Mgr Tardy, aujourd’hui Vicaire apostolique du Gabon, savent à quel
piètre résultat on arrive si, voulant se renseigner sur ce qu’ils pensent,
ce qu'ils croient, sur ce qui se cache sous leur peau noire, on procède
par interrogation directe *.
» On peut avoir, à son gré, toutes les réponses désirables ; quant à
savoir si elle sont conformes à la réalité, c’est autre chose : « L'homme
sauvage, disait déjà Buffon, est de tous les animaux le plus singulier,
le moins connu, le plus difficile à décrire. » Et ne serait-ce pas parce
qu'ils mettent une sorte de pudeur, ces « sauvages », à voiler à nos yeux
de civilisés cette âme qui se sent toute honteuse de sa misère, de sa
déchéance, de son infériorité manifeste ?
» Mais, grâce à la connaissance de leurs idiomes, laissons là les
interrogations par interprète toujours gênantes pour ces pauvres gens,
car, de plus, l'interprète ne vous livre que ce qu'il veut de la vérité.
Mettons-nous à écouter (et à noter soigneusement) pendant des
semaines, des mois, des années ! Alors, on aura quelques chances de voir
se révéler peu à peu cette âme si hermétiquement fermée jusque-là !
» Et quels trésors insoupçonnés on découvrira ! Pour ma part, j’ai
été extrêmement intéressé par ces quelques spécimens que j'ai pu
recueillir de la littérature noire ! Combien pittoresques leurs proverbes,
imagées leurs devinettes, amusantes ces fables où le conteur fait défiler
sous nos yeux l’innocente mascarade de ses animaux préférés : la tortue,
l'éléphant, la panthère, l’antilope, le singe, pour ne nommer que les
acteurs les plus connus. Nous les retrouverons bientôt *?. »
* Nouvelle confirmation par un témoin compétent, sachant les langues
indigènes à fond, vivant au milieu des Noirs depuis trente ans, de tout ce
que nous avons dit au sujet de l’incompétence profonde des explorateurs
qui se mêlent d’ethnographie.
? Voir à ce sujet « Fables congolaises » dans l'intéressante Revue Xave-
riana, de Louvain.
Voir également Bulletin des recherches congolaises.
242 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Les genres que cultive la littérature indigène, peuvent se ranger de
la façon suivante :
1° La poésie sententieuse ou didactique où prennent place les pro-
verbes, les énigmes, les devinettes ;
2° La poésie épique comprenant les chants et les légendes de la
race, les récits merveilleux, naïns, géants, enchantements, transfor-
mations ;
3° La poésie narrative, où nous mettrions les fables, les apologues,
les contes proprement dits, histcires souvent très attachantes dont les
héros sont des gens ou des animaux. |
CHAPITRE IV
La Vie des Négrilles dans leurs Proverbes
1. Observations introductoires. — 2. L'amour de la liberté. — 3. L'indivi-
dualisme. — 4. Le sans-souci. — 5. Travail et repos. — 6. Conseil
et prudence. — 7. Réunions de palabre. — 8. Mariage et famille. —
9. Défauts du Négrille. — 10. Qualités du Négrille.
l. Observations introductoires
Les proverbes, dont nous nous occuperons tout d’abord, ne cons-
tituent pas, du moins généralement, pour les folkloristes, la partie la
plus importante de la littérature noire. Ne la considérant presque tou-
jours qu'au point de vie direct, intérêt souvent très grand, amusement
et peut-être surtout facilité de recueillir, on note plutôt les Légendes et
encore mieux les Contes et Les Fables.
Les uns et les autres, nous le verrons plus loin, offrent évidem-
ment un grand intérêt et reflètent l’âme d’un peuple.
Moins cependant, croyons-nous, que les Proverbes !
Avec eux, mieux encore que par les contes et les fables, on entre
profondément dans l’âme du peuple, on saisit sur le vif ses impressions,
ses idées, ses sentiments, ses règles de vie. On entre dans un monde
généralement très fermé et dont les Noirs, même nos Chrétiens, se
refusent bien souvent à nous ouvrir les portes.
Les proverbes noirs et dans l'espèce, les proverbes négrilles, cris-
tallisent, pour ainsi dire, la sagesse d’une race. Ce sont les leçons d’une
expérience millénaire appliquées aux diverses circonstances de la vie
commune, leçons d'expérience, leçons de bon sens, paroles des
vieillards.
« Les jeunes avalent la viande, les vieux la mâchent longtemps. »
Observation d'expérience courante, d'observation usuelle, mais qui
signifie en réalité que les jeunes gens tranchent une question au plus
vite tandis que les anciens l’examinent longuement.
Il ne faudrait cependant pas rechercher dans les proverbes
244 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
négrilles, pas plus que dans les proverbes des Noirs, une haute et pro-
fonde sagesse, non plus qu’une sorte d’enseignement ésotérique.
Rien, par exemple, de ce que nous promet le début du Livre des
Proverbes :
1. Proverbes de Salomon, fils de David, roi d'Israël :
2. Pour connaître la sagesse et l'instruction,
Pour comprendre les discours sensés ;
8. Pour acquérir une instruction éclairée.
La justice, l’équité, la droiture,
4. Pour donner aux simples le discernement,
Aux jeunes gens la connaissance et la réflexion.
5. Que le sage écoute, et il gagnera en savoir ;
L'homme intelligent connaîtra les discours prudents.
6. Il comprendra les proverbes et les sens mystérieux,
Les maximes des sages et leurs énigmes.
Rien de tout cela dans les proverbes noirs. C’est, tout simplement,
répétons-le encore, l'expérience des anciens reflétée par les mille
facettes de la vie quotidienne, de la vie courante.
L'étude des proverbes amène un autre avantage : au point de vue
linguistique pur, ils sont des plus précieux. C’est une mine féconde de
mots anciens, souvent archaïques ou désuets, de tournures que l’on ne
connaît plus.
Dans ces races où n'existe aucun monument, où l'écriture incon-
nue ne fixe pas les traditions qui s’en vont, qui s’éloignent et dispa-
raissent dans le recul des âges, un mot est souvent le chaînon précieux
qui permet de relier, de ranimer toute une époque.
Précieuse au point de vue linguistique et ethnographique, l’étude
des proverbes offre un autre avantage.
Le missionnaire est au village : il note, il écrit, il écoute les ora-
teurs parler. Puis, à son tour, il prend la parole. S'il sait à propos
glisser une sentence, un proverbe connu, ses auditeurs, aussitôt char-
més, l’écoutent avec beaucoup plus d’attention, car on le reconnaît
pour quelqu'un de la tribu. « C’est un des nôtres, dira-t-on, il parle
comme nous » et : |
« Poki dio bodé poki, l'abeille ne pique pas l’abeille, »
ce que nous disons, nous autres : « Les loups ne se mangent pas entre
eux », dans un sens quelque peu différent.
Etudions donc nos proverbes négrilles, car ils nous montreront une
nouvelle face de leur être, au fond si fugace, sans trop nous presser
toutefois, car :
« Le chasseur ne court pas plus vite que l’antilope »,
et s’il va trop vite, évidemment il n’attrapera aucun gibier ! Toutefois,
n’hésitons pas à les interroger, et à les interroger beaucoup : nous y
gagnerons toujours quelque chose :
« Ton filet (à poissons) est plein, il n’y en a qu’un de mauvais ! »
Colligeons toujours, il sera toujours temps de rejeter ce qui ne vaut
rien. Abondance de biens ne nuit pas. Et ce n’est pas le moment de
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 245
rester coi, car ici le silence n’est ni de saison, ni d’or, bien que le
petit Négrille vous le recommande pour bien des circonstances :
« Ne parle pas, tu ne te mordras pas la langue » (litt. ta langue
restera indemne), beaucoup plus expressif, convenons-en, que notre :
« Silence est d’or, parole est d’argent. »
Avant de commencer l’étude des proverbes ou plutôt de la conti-
nuer, puisque nous venons d'en donner déjà quelques-uns, une der-
nière observation nous paraît nécessaire.
Presque toujours, les folkloristes qui se sont occupés de cette
question, les donnent de la façon suivante. Dans leur étude, ils ouvrent
comme nous l’avons fait, un chapitre, ou un paragraphe à part, l’inti-
tulent « Proverbes » et donnent ainsi tous ceux qu'ils ont pu rassembler.
Et ainsi aligneront-ils et numéroteront au besoin, des listes variant
de 10 à 300 proverbes, parfois même davantage. Il faut bien l’avouer, à
moins d’y rechercher un intérêt tout spécial ethnologique,; rien de plus
fastidieux que pareille lecture ! On en lit deux, trois ou dix, on parcourt
distraitement les autres d’un œil rapide, parfois amusé, et on passe
bien vite à un autre chapitre.
Aussi, n’avons-nous pas voulu donner une liste sèche et numé-
rotée : nous avons préféré essayer de faire pénétrer dans l’âme du
peuple, soulever un coin du voile qui recouvre l’âme négrille. |
Nous souhaiterions de tout cœur y avoir réussi. Si nous n’avons pu
le faire qu’en partie, si minime soit-elle, nous en serons cepéndant
heureux et on nous en pardonnera l’insuccès en pensant à la réelle
difficulté de l’entreprise.
2. l'amour de la liberté
Le Négrille est, avant tout, profondément épris de sa liberté. Il y
a tout sacrifié, même son bien-être :
« Trois pattes pour un tigre lui valent mieux dans la forêt que
quatre dans un piège. »
Notons encore que les proverbes sont presque toujours exprimés
d'une façon très concise. Nous devons parfois les traduire un peu lon-
guement pour les rendre intelligibles.
Donc, le plus grand des biens est la liberté, chose compréhensible
dans un pays où l’esclavage a régné si longtemps avec toutes ses hor-
reurs, et mieux vaut souffrir, avoir trois pattes, mais libre, que quatre,
et prisonnier. Comparez avec le chien si connu de La Fontaine.
Non seulement, la liberté dans le clan et à l’égard des autres peu-
ples est la chose la plus désirable, mais encore et surtout chez soi :
« Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées », ce que le
Négrille nous traduit :
« Le fourmilier dans son trou, la tortue dans sa maison... » Cha-
cun chez soi !
Respectons donc la liberté individuelle ! Et surtout n’allons pas
ennuyer les autres de demandes incessantes ! D'ailleurs, bien vite ils
se lasseraient, et le profit serait nul : « À toujours secouer l'arbre, il
246 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
perd tous ses fruits, les mûrs et les verts ! » C’est ce que je répétais sou-
vent à mes interlocuteurs quand ils se montraient trop quémandeurs !
Il est vrai qu'ils me l’ont dit maintes fois également, en me voyant
prendre crayon et papier : À toujours secouer l'arbre.
Une fois dans la case, que faire P Le Négrille n’éprouve nul désir,
nul besoin de travailler ! La forêt, la rivière, les tribus voisines culti-
vent et plantent pour lui. Que faire donc dans la case? Rêver et dormir!
« C’est en dormant qu’on mange le mieux !»
Et puis, on ne se fatigue pas, on ne risque pas de se faire du mal :
« Le couteau du sommeil. ne vous coupe pas, le fusil ne vous tue
pas », ou, si vous préférez :
« Quand tu bêches ton champ en dormant, tu n’attrapes pas de
durillons. »
Aujourd’hui, les Négrilles ne cultivent aucun champ et vivent sur
le voisin. Le proverbe est une preuve en passant qu'ils n’ont pas tou-
jours été les errants d’aujourd’hui, maïs ont jadis cultivé.
: Proverbe plus expressif encore :
« Tu dors? tu ne t’enfonceras pas d’épines dans le pied. »
Car les Négrilles, avec raison, redoutent fort les longues épines acé-
rées de la forêt et des palmiers agrippants!
Travailler, à quoi bon ! Voilà longtemps que notre bon fabuliste
a chanté les douceurs du sommeil :
De quelque côté que lui vint le vent,
Îl y tournait son aile, et s’endormait content !
Le moulin travaillait tout seul pour le meunier Sans-Souci !
D'ailleurs, on le sait bien : « La fortune vient en dormant », ce que
les Négrilles vous disent autrement :
« Pendant que tu dors, l'éléphant tombe dans le piège », ou
encore : « Tu dors ? l’antilope s’est prise à ton lacet. »
Aurait-elle point mieux fait de dormir que de courir, la pau-
vrette ! Et puis, que voulez-vous, il n’y a rien à faire, on reste ce que
l'on est, comme répondaient à nos reproches nos petits amis pris en
flagrant délit de larcin :
« Tortue, tortue ! Eléphant, éléphant ! »
Quoi que l'on fasse, mais seuls le disent les Négrilles, les petits
restent les petits, et les gros, les gros |! Qui mieux est, celui qui a
déjà cinq talents, en reçoit encore cinq autres, les honneurs, les richesses
s'accumulent dans la même famille :
« L'eau vient toujours au moulin ! » Ce que le Négrille dit beau-
coup plus crûment : « Où le chien a pissé, pisse encore son frère
chien », c’est d'observation courante ‘.. Et les petits ruisseaux font
les grandes rivières !...
! Proverbe qui répond aussi à : « Tel père, tel fils. »
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 247
3. L'individualisme
S’il entend bien rester libre, par là même, le Négrille est profondé:-
ment individualiste, Quelle que soit sa très réelle philosophie, notre petit
homme sait bien qu’au fond, il ne peut guère compter que sur lui-
même, son industrie, son initiative. Il le sait, quand il dit :
« Pour manger la bouillie du voisin, ta cuiller est inutile. » (Litt.
« Ne creuse pas de cuiller. » Allusion à leur cuiller de bois qu'ils doi-
vent creuser eux-mêmes.)
Chacun pour soi, en ce bas monde ! La Fontaine, à tort ou à raison,
avait déjà remarqué que la fourmi n’est pas prêteuse. Le Négrille l’a vu,
lui aussi : Chacun pour soi.
« La fourmi n’amasse pas de provisions pour la sauterelle », mais,
néanmoins, cela n’empêche pas de demander, d’insister au besoin.
« L'arbre qui ne laisse pas tomber ses fruits, frappe-le du pied. »
Et certes, ils nous le montraient bien, quand ils avaient envie de quel-
que chose ! De guerre lasse, le missionnaire « arbre » laissait bien
tomber une pincée de tabac, un peu de sel !
« La goutte d’eau creuse un grand trou ! » ou si vous le préférez
à notre vieux proverbe : « Patience et longueur de temps... » dites
avec Lé-Khüa :
« Petite fourmi blanche ronge les plus gros arbres. »
Vous voyez, à force de demander et d’insister |
Mais, en cela, comme en toutes choses, l’important est de bien
saisir son moment.
L'important cest de saisir l’occasion aux cheveux, et comme nous
l'avons remarqué, ce n’est pas des plus faciles, la Fortune n’en ayant
qu'un ! et le Négrille vous le déclare :
« L’antilope ne passe qu'une fois par le même sentier », ou
encore :
« La flèche de mort ne frappe l'éléphant qu’une fois... », ce qui
heureusement pour le Négrille, n’est vrai qu’en proverbe. Mais n’im-
porte ! La chance est une chose aussi capricieuse que personnelle :
« Chance et femme, même tabac, ça ne se prête pas ! »
Mais, au fond, notre homme n’est pas un ambitieux ! Avant toute
fortune, ou mieux la meilleure des fortunes, est encore la vie :
« Tu vois, c’est mieux que mort », ou
« Branche pourrie n’est bonne qu’au feu! » ou bien
« Feu éteint ne sert de rien », et plus joliment encore :
« Le rat vivant dit au rat mort : Ote-toi, tu puesl»
Et mieux vaut tenir que courir |
Toutefois il faut accepter la vie comme elle vient :
« Aujourd’hui soleil, demain la pluie », ou
« Soleil ? montre ton ventre ! Pluie ? tends le dos ! »
Patience, résignation, philosophie! on est ce qu’on est.
« Négrille, Négrille, Fang, Fang, le cochon ne dit pas à la tortue :
regarde mes écailles. »
Et ainsi, sans efforts, sans même y songer autrement, figé dans sa
248 LE PYGMÉE DANS $A VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
torpeur et son atavisme séculaire, reste notre petit homme ! Il ne cher-
che guère à se secouer pour s'élever ! À quoi bon ?
« Le singe revêtit la peau du sanglier, mais mourut singe », ou
encore
« La pierre reste pierre, l’arbre reste ‘arbre ! »
Dès lors, tout effort est vain ! et cela se comprend avec sa vie
étroitement limitée par de dures exigences matérielles, vie bornée dans
son petit clan perdu, où nulle ambition ne saurait se faire jour !
Tout effort est vain !
4, Le sans-souci
Grâce à ses proverbes, voici déjà esquissé un des principaux aspects
de la vie du Négrille. I] prend la vie comme elle vient !
Et de quelque côté que vint souffler le vent,
Il y tournait son aile, et s’endormait content!
Heureux meunier de Sans-Souci ! Notre homme voudrait bien que
pour lui, il en fût ainsi ! Sans doute, il a réduit sa vie et ses besoins
au strict minimum. Néanmoins, il faut tout de même quelque chose
à se mettre sous la dent.
« Les alouettes ne tombent pas toutes rôties dans le bec », ou
comme il le dit si bien, mais autrement :
« Le singe n’est pas un fruit de l’arbre. »
C'est dommage, ce serait si commode de le cueillir comme une
banane ! Mais pour vivre et donner pitance à la petite famille, il faut
se donner du mal, se lever de bonne heure, car |
« L’éléphant court pour attraper le soleil », c’est-à-dire se lève
très tôt |
Mais une fois en chasse, par exemple, il y sera tout entier ! Il lui
faut dissimuler soigneusement ses traces, ne pas se montrer, car
« Le singe ne laisse pas sa queue traîner derrière lui. »
Proverbe que le Négrille met joliment bien en pratique, non seu-
lement pour le gibier, mais aussi pour les bananes et le manioc qu'il
va outrageusement piller chez ses voisins. On le soupçonnera bien, mais
sans pouvoir l’accuser sur preuves, car il le sait bien :
« Quand le singe va aux cabinets, il « opère » dans le trou du grand
arbre », ou, si vous préférez notre traduction décente : « Ne laissons
jamais de traces derrière nous ! Tout se reconnaît. »
« L’éléphant et l’écureuil, chacun sa fiente. »
Ce gibier, si dur à attraper, il convient donc de ne pas le gâcher,
donc de ne jamais rien gaspiller, ne rien laisser perdre :
« L’éléphant dit à son petit éléphanteau : « Le singe cueille et
» jette aussitôt, c'est un singe, mais toi, tu es un homme ! »
Malgré tout, ne nous pressons pas trop, c’est inutile... et dan-
gereux !
« En courant trop vite, l’antilope est tombée dans le piège... »
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 249
Et, après tout, un jour de plus ou de moins importe peu :
« Le soleil de demain vaut celui d’aujourd’hui ! » ou bien encore :
« Compte les jours passés, compte les fourmis qui passent. »
Et quand on a vu, comme nous, une armée de fourmis émigrer,
sur 30 ou 50 centimètres de front, pendant des heures, des heures, et
même des jours... on comprend mieux le proverbe négrille…..
Une fois son travail fait, chasse ou pêche, laissons donc notre petit
homme se reposer tranquillement. À quoi bon se remettre au travail |
« Ventre plein ne désire rien. »
Et encore :
« Le meilleur soleil, celui qui vous chauffe le dos », car on dort si
bien, ainsi repu, et étendu sur le ventre, tranquille ! Ne trouvons-nous
pas, nous aussi, après tout, la vie agréable, en étant :
« Dos au feu, ventre à table ! »
Eh! bien, le Négrille aussi, il a le temps :
« La graine d’hier ne sera pas arbre demain ! »
Non, et Paris ne s’est pas fait en un jour !
5. Travcil et repos
Notre Négrille prend donc la vie comme elle vient ! C’est peut-
être de la haute philosophie ! Il se repose le plus souvent qu'il peut et
travaille quand il le faut absolument. Mais une fois au travail, il y est
sérieusement : Âge quod agis, disaient les Latins, sois à ce que tu fais,
ou encore : On ne fait pas bien deux choses à la fois ! La maman
négrille le dit à sa filette :
« Tu cuis le poisson ndama, tu ne plumes pas une poule ! », et
papa négrille à son petit gars :
__«& Si tu regardes le singe, tu ne verras pas l'éléphant. »
Cependant, rappelons-nous toujours que :
« Prudence est mère de sûreté ! »
Plus d’une fois, mes petits Négrilles me l’ont rappelé. Tout
d’abord, à la chasse, plus que partout ailleurs, mais souvent dans la
vie, ne compte que sur toi. |
« Deux coqs ne s’aident point pour attraper un seul ver. »
Bien au contraire ! puis, ne comptant que sur soi, réfléchir :
« Dans le danger, regarde ton nombril », ou, si l’on aime mieux,
penche la tête et... pèse le pour et le contre.
Nous faisons bien comme le Négrille ; et puis, ensuite, à l’œuvre.
Ne comptons pas trop sur nos amis : le Négrille est assez sceptique
sur ce point : |
« Dix amis, dix branches pourries »
« Les sourires d’un ami se paient cher. »
Et il ajoute, avec un sentiment très humain, et peut-être très vrai,
qu'au fond, seule, la mère s'intéresse à l’enfant. |
« Se fâcher contre qui n’est pas ta mère, c’est abîmer tes lèvres. »
Un ami, évidemment c’est bien, mais pourtant, défions-nous : « Le feu
qui te brülera, c’est celui auquel tu te chauffes. » Et comme nous voilà
250 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
loin du christianisme ! mais ne l’oublions pas, nous sommes en société
où l’adage latin dit aussi : Homo homini lupus, philosophie païenne,
et c’est tout dire !
Compter sur soi, sur soi seul, et puis ne pas aller trop vite ; c’est
le conseil ironique maintes fois rappelé ; sachons attendre :
« La bouillie trop chaude brûle la bouche ! »
Bébés et mamans le savent bien ! et souvent aussi les vieux anciens
bébés par expérience ! Et encore, cette expérience !
Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ! Est-ce bien vrai ? Le
Négrille n’y croit guère !
L'expérience des autres, d’abord ?
« Regarde les anciens, crache en l’air ! »
C’est tout comme ! Ou si vous préférez :
« La crue d’aujourd’hui emporte les eaux d’hier. »
Et de l’une comme des autres, qui se rappellera demain ? Quant
à sa propre expérience... c’est toujours à recommencer sur nouveaux
frais.
« La sueur du chien ne va pas plus loin que ses poils. »
Donc, en résumé, se reposer toute les fois qu’on peut, travailler
quand il le faut, mais le faire alors en ne comptant que sur soi, avec
prudence :
« L’épine du chemin ne te pique pas, c’est toi qui te piques à
elle », sans trop te presser, c'est le meilleur moyen d'arriver, car,
soyons tranquilles : « La montagne n’a pas encore gagné de jambes »,
et ne se déplacera pas. Prenons le temps comme il vient :
« Tu appelles la pluie ? elle n’a pas d'oreilles! » et sachons nous
résigner, les événements se succèdent toujours les mêmes, comme nous
le disions plus haut.
« Fils chien fait pipi au même endroit que papa chien » ; ou plus
élégamment :
« Hier, la rivière coulait, et demain elle coulera au même endroit!»
Avec prudence et surtout aller doucement, « tout doux, pressons
pas », comme chante l’employé de la petite vitesse qui n’accélère pas
le mouvement. C’est ainsi qu’on attrape les moineaux avec un peu de
sel sur la queue, ou
« Va doucement, tu prendras la queue du singe. »
Et ainsi, on évite le péril !
Aller doucement et éviter les dangers inutiles, bien regarder en
baut :
« Tu dois voir la nouvelle lune avant le singe. »
Bien regarder en bas:
« La tortue ne tombe pas dans le piège de l’antilope. »
Aller doucement: |
« Qui va piano, va sano » disons-nous et qui a jamais vu :
« La tortue ne se casse pas la patte en courant », cela, non, et la
tortue est le symbole de la prudence !
Et éviter les dangers inutiles. On ne gagne rien à faire le brave :
« Le singe qui gambade le mieux, c’est celui-là qui est tué ! »
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 251
Combien de nos pauvres petits soldats seraient aujourd’hui sains
et saufs, s’ils avaient observé ce conseil négrille ! Donc de la prudence !
« La tortue ne mord pas la patte du léopard ! »
Elle s’en garderait bien, la sage petite bête ! Faisons donc comme
elle, et soit qu'il s’agisse de surprendre le gibier, soit qu'il s’agisse de
son ennemi, il faut savoir se faire tout petit, se dissimuler adroitement :
« Tu vois l’éléphant, il ne te dit rien ! Tu ne vois pas la fourmi,
c'est elle qui te pique ! »
Proverbe bien semblable au fond à celui-ci :
« Le crocodile te happe la jambe, maladroit ! Le serpent te mord
au talon, pauvre Négrille ! »
Conclusion, à toi d’être le serpent... si tu peux ! Toutes précautions
prises, s’il faut y aller, allons-y, chacun pour soi, alors, et bravement :
« La banane dans la marmite dit à la banane : Chacun cuit pour soi! »
je crois bien ! quand on est ensemble dans la marmite ! Si le sort mau-
vais veut qu'on soit blessé, n’en faire rien paraître : |
« Le sanglier qui boite ne le montre pas ! »
C’est sur lui qu’on tomberait ! Ne tombe-t-on pas toujours sur le
blessé, sur le malheureux !
: « L'antilope qui reste en arrière, le chien la mord et l’attrape. »
à Que voulez-vous ! on n’a rien sans peine : « Tu veux fumer, tousse
: d’abord ! »
| Nous l’avons nous aussi tous éprouvé ! Et puis, si malgré tout,
on doit y passer, il faut bien se résigner ! Sans doute, ce n’est pas gai,
c'est le grand inconnu : « La lune, qui a vu son dos? » mais puisque
les anciens y ont bien passé, on saura faire aussi le grand saut, en
brave, en espérant tout de même l’aube nouvelle :
« Dormir, mourir, une seule et même chose. »
On se réveille tous les matins. Eh ! bien, un matin, on se réveillera
dans un autre pays, après tout plus beau que celui où vit le pauvre
Négrille, dans un pays où il ne connaîtra plus les misères d’ici-bas, les
peines, les souffrances, le froid, la faim, qui sont si largement son
partage ! Non seulement, il l’espère, mais il y croit fermement, il en
est SÛT : |
« Mourir, c’est dire à son père : me voilà ! » Dire à son père, me
voilà. Est-il, au fond, un seul de nos proverbes, en est-il un dans tout
autre pays, chez n'importe quel peuple, qui atteigne pareille hauteur,
pareille confiance. Quand le petit Négrille dira, comme nous : « Notre
Père ! » il aura atteint la plus haute philosophie qui soit, et aussi la
plus douce certitude. Et déjà, pour lui, l’aube s'annonce, cette aube
resplendissante qui brille si étincelante au Cameroun, chez ses voisins,
où hier en 1900 on comptait à peine un millier de catholiques, aujour-
d’hui en 1931, on en voit 150.000 et 130.000 catéchumènes, et demain.
Oh ! oui, demain, cher petit Négrille, comme tu diras avec nous, dans
la pleine joie de ton cœur : « Mourir, c’est dire à son père : Me voilà ! »
Et ce jour-là, comme hier, nous serons avec toi, cher petit Négrille !
RRQ A ER RTE Dre PM NE
252 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
6. Conseil et prudence
Travailler quand il le faut, mais se reposer le plus souvent pos-
sible, est donc l'idéal du Négrille, semblable en cela à bien des Blancs.
De bien des gens ne dit-on pas : Il a un poil dans la main ! et mieux
encore parlant d’un « copain », j’entendais récemment un ouvrier
dire : Ce n’est pas un poil qu'il a dans la main, c’est toute une queue
de vache ! Chose curieuse, nos Négrilles, dans les mêmes circonstances,
parlant d’une femme paresseuse, diront pareillement : « Elle a une
queue d’éléphant dans la main ! » ou de façon identique : « Elle a
une main de bois ! » Et chacun sait qu'avec une main de bois... Mais les
Négrilles ont une façon énergique d’y remédier, le mari prend un
bâton, et si le bâton est de bois ou de cuir d’hippopotame, la main
qui frappe n’est pas de bois !
Au village, donc, on se repose, on mange, et on parle. On parle,
surtout ! On sauve le clan, ou du moins, quelques-uns le sauvent, tout
comme nos orateurs de petite ville sauvent La République tous les soirs
au Café du Commerce ! Häâbleurs qui pourraient si bien s'appliquer
notre proverbe : À beau mentir qui vient de loin! Aux fanfaronnades
si connues de nos modernes Tartarins, le dicton négrille s'oppose
si gentiment : « Avec l’arc de la bouche, on tue beaucoup de gibier ! »
Avec l’arc de la bouche ! Mais beaucoup moins en réalité ! Il en
est quelques-uns qui ne reculent devant rien, et le crapaud négrille
mériterait d’être marseillais :
« Le crapaud a chanté : j'ai tué un buffle ! »
Oui, mais allez-y voir ! Il dirait tout aussi bien :
« La langue dit au rocher : Je te traverserai bien ! » et c’est bien
ce que l’on répond à celui, qui, tout de même, exagère mensonges et
audacieuses affirmations !
Pas plus en pays noir qu’en pays blanc, pour ne pas s’exposer à de
tristes mécomptes, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de
l'avoir tué !... Le Négrille traduit la même pensée en disant :
« Ne prépare le berceau de l'enfant que lorsque tu l’as senti
remuer. »
Cependant, au village, lorsque se traitent les questions importantes,
tout le monde n’a pas le droit de parler, et nos Négrilles ne sont en
rien féministes |
Respect au chef de village, détenteur de l’autorité !
Respect aux anciens, car en eux réside la sagesse, dans le chef
d’abord, le père du clan, celui qui sait :
_ «Le père crocodile se tait devant le chasseur et se cache : le petit
crocodile hurle et se fait prendre. »
Mais toutefois il n’est pas seul à être sage :
« La sagesse (que l’on compare ici à un éléphant mâle) est
comme l'éléphant, elle a plusieurs femmes et plusieurs maisons. »
Respect aux anciens, respect aux hommes faits. Les enfants, comme
les femmes, ont le devoir de ne rien dire et le droit absolu de se taire,
quand ils sont devant les hommes :
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 253
« Le maïs n’est bon qu'avec trois poils au menton. »
« Le petit poulet n’instruit pas maman poule », non plus que
«les vieux singes barbus n’écoutent les nouveau-nés ! Les hommes
avec les hommes, les femmes avec les femmes, les enfants avec les
enfants ! Les hommes avec les hommes, car c’est à eux de commander :
« Le maître des chiens ne leur obéit pas. » C’est à eux de suivre,
coinme c’est le rôle des femmes et des enfants d’écouter. |
Toutefois, pour avoir le droit de parler au Conseil, et surtout d’être
écouté, certaines conditions sont à réaliser : Ne pas être trop vieux
d’abord, car :
« Le vieux gorille dit : « Où sont mes dents ? » Il n’a plus qu’à
mourir |
Puis avant de donner des conseils, il faut avoir fait ses preuves :
« Tu es tigre ? montre tes griffes ! »
Et pour cela, il faut avoir au moins déjà tué un homme ! Le dire
ne suffit pas, il faut bien Le prouver ! Tout le monde le sait :
« Quand le canard bat des aïles, les grenouilles se cachent », mais
le canard n'’effraie que les grenouilles, les autres savent bien que c’est
pure fanfaronnade.
L'orateur, pour se faire écouter, doit donc être un brave. Il lui
faut aussi être souple, insinuant, disert : « Beaucoup d'’huile, corps
brillant » (car pour être beau, on s’oint d'huile) et savoir à propos
employer les paroles douces et flatteuses, les redoubler au besoin :
« Miel et sucre sont deux choses différentes, mais toujours du
sucre »,
Et surtout ne pas employer la menace, les paroles dures :
« Quand le petit singe crie, le père singe frappe, le petit hurle ;
la maman singe donne du lait, le petit sourit. »
Proverbe qui, pour être long, n’en est pas moins bien joli |
D'ailleurs, ne pas s’arrêter aux petites choses :
« Tu pêches le petit poisson et le crocodile te happe », ce que les
Fang, leurs voisins, disent mieux encore : « Tu regardes les poules se
battre, tu oublies le léopard », ou plus gentiment : « L’enfant vide
l’eau du fossé creusé par la poule, ce n’est qu’un enfant. »
Ecouter, mais ne pas se laisser séduire, car autrement on est pris :
« Le gibier ne s’échappe pas du filet » : vieux proverbe entre paren-
thèses, car aujourd’hui les Pygmées ne chassent plus avec des filets, et
qui montre encore une habitude de jadis oubliée maintenant.
7. Réunions de palabre
__ C'est au village, dans ces réunions, ces palabres pour employer le
mot consacré, que les décisions importantes sont prises, les grandes
chasses décrétées, la guerre impitoyable déclarée. Une fois la décision
prise, il n’y a plus à reculer :
« Quand le chasseur a pris son arc, il part à la chasse. »
L'heure n’est plus aux paroles, mais aux actes, il faut agir :
« Le fruit mûr est bon, le fruit gâté t’'empoisonne. »
254 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Sans doute, nul n’est bon juge en sa propre cause :
« Le singe ne voit pas les poils qu'il a sur le front. »
Mais entre camarades de combat, on sait sur qui on peut compter :
« Les lions de la forêt se connaissent tous entre eux. »
Sans doute, la guerre ou la chasse, surtout celle de l’éléphant, ont
leurs dangers, souvent mortels. Parbleu, on le sait bien :
« La guerre, une chèvre qu'il faut traire dans les épines. »
Proverbe qui nous rejette encore vers un temps très éloigné où
les Négrilles connaissaient la traite des animaux, peut-être même pra-
tiquaient l'élevage, plus ou moins restreint, ce qu'ils ne font plus du
tout aujourd’hui, au moins dans nos régions.
Devant le village encore, devant les hommes assemblés, sont jugés
les coupables, ou présumés coupables. Là encore intervient la sagesse
des proverbes ! On se souvient de ce Président de Harlay, si je ne me
trompe, qui déclarait hautement, en plein pays civilisé : Si l’on m'’accu-
sait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par me
sauver ! Ou encore : Donnez-moi trois lignes de l’écriture d’un homme
et je me charge de le faire pendre ! Les temps ont-il tellement changé
depuis lors ! En tout cas, notre Négrille est bien de l’avis du Président
de Harlay ! Est-il accusé de crime, de meurtre par exemple ou de vol,
comme l’en accusent souvent ses puissants voisins — entre nous soit
dit, non sans raison, la plupart du temps, mais supposons notre homme
innocent — le mieux pour lui est de commencer par prendre du large !
En vain se défendrait-il :
« Quand on veut tuer son chien, il a toujours des puces » et certes :
« Celui qui veut battre son chien trouve toujours un bâton. »
Hâtons-nous donc de fuir, de prendre la poudre d'’escampette,
c’est bien le plus sûr, d’autant que lorsqu'on est mort, il n’y a plus à
songer à se venger :
« L’éléphant mort ne se protège plus des mouches », non plus
que l’homme mort des insultes qu’on lui a faites, tandis que lorsqu'on
est vivant :
« [nsultes et dettes ne pourrissent jamais »,
c’est-à-dire ne sont jamais oubliées ni remises. Devant les accusations,
commençons donc par nous sauver au plus vite :
« Ils disent au singe : Tu as tué ? -_ Il regarde le vent. »
Et certes, le vent ne s’arrête pas pour vous regarder ! Il fuit, faites
comme lui ! [l est vrai qu’en pays noir, avec de l’argent et des protec-
tions, on a de grandes chances de s’en tirer, tout d’abord si, derrière
soi, on a des amis résolus pour vous appuyer. Dès lors, on est un gros
personnage.
« L'hippopotame n’est pas pris à l’hameçon du Mvark », qui est
un tout petit poisson |
Si l’on est pincé et sans amis, tâchons de détourner l'orage par
un bon cadeau :
« L’éléphant arrête le poison. »
C'est-à-dire, tâche de donner un éléphant en cadeau, et tu ne
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 255
boiras pas le poison de l'épreuve, des ordalies, qui sûrement te serait
mortel.
8. Mariage et famille
Un des actes les plus importants de la vie de notre petit homme
est certainement le mariage, tout au moins comme conséquences.
Pas plus que dans les autres tribus noires, en effet, il ne se marie
guère par amour, ce sentiment lui est à peu près inconnu, tel au
moins que nous le concevons ', mais pour avoir des enfants, pour
fonder et continuer la famille. Aussi, jamais un Noir n’admettrait-il
que pour sauver la mère, on sacrifiât l’enfant : Une femme, rien de
plus facile que d’en avoir une autre ! Il suffit d’y mettre le prix !
Les proverbes sur le mariage, mieux que bien des études, vont nous
mettre tout à vif les sentiments des Négrilles sur ce point délicat. Evi-
demment, tout d’abord, les parents acheteurs du futur mari ne se pré-
occuperont guère si la jeune fille veut ou ne veut pas le prétendant.
Elle n’a rien à y voir : « Le bois rouge n’a jamais dit : Qui me coupe
et m’emporte. » Rien à y voir ! au moins en apparence. Quelle est la
loi qui ne peut être tournée?
Elle n’a qu’à se taire. L'affaire se passe entre le prétendant et les
parents : « Nous voulons ceci. — Voilà ce que j'offre. — Peu à peu,
chacun y mettant du sien, l’affaire s'arrange, se conclut, le mariage est
décidé. Il ne faut pas cependant se presser trop, la satiété viendra bien
assez vite :
« À manger du porc-épic tous les jours, le ventre fait vite mal ! »
Notons en passant que les Akka semblent ignorer leur estomac
ou leur cœur ; ils n’en parlent jamais, c’est toujours du ventre qu’il
s’agit ! Le ventre joue chez eux un fameux rôle. Tout comme nous
disons : il a de l’estomac, ou il a du cœur, on dira facilement : « Il a
du ventre ! » C’est quelqu'un ! Et souvent les intéressés s’en passe-
raient bien !
Donc, ne nous pressons pas trop, ne nous fions pas aux apparences,
mais les parents sont là, car :
« Ce papillon dit : je suis beau ! Pourquoi ne le manges-tu pas ? »
Nous disons dans le même sens : « Tout ce qui reluit n’est pas or ! »
Ne pas se fier aux apparences, si souvent trompeuses !
« L'enfant dit au serpent : Que tu es beau ! — Viss, il est piqué,
il est mort. »
Cependant, le mariage a eu lieu. Inutile de se préoccuper des sen-
timents de la femme : N’est-elle pas pareille à la chèvre?
« La chèvre broute là où elle est attachée... »
1 Il ne faudrait cependant pas conclure du fait de l’achat de la femme
par le futur mari, ou plus souvent encore par ses parents, que l’amour
n'existe pas ! Tout d’abord les enlèvements ne sont pas rares, et plus
souvent encore, telle ou telle jeune fille sait parfaitement bien faire tomber
sur elle le « choix » de son futur mari.
256 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Et puis, en commençant du moins, il y a des chances pour que
tout aille bien : « Balai neuf nettoie bien la case. »
Là encore, ce proverbe tendrait à prouver que jadis les Négrilles
vivaient dans un état plus stable, et au lieu d’être les errants d’aujour-
d’hui, Bohémiens sans feu ni lieu, avaient cases et villages !
La femme, au fond partout la même, ne demanderait peut-être
pas mieux que d'aimer et de se dévouer pour son mari. Son dicton
le prouve :
« Frappe le tigre : sa femelle t’attaquera »,
ou bien encore et, mélancoliquement, comme ces petites perruches
que l’on nomme les inséparables :
« Mari mort, sa femme meurt aussi. »
Le premier amour est d'ordinaire le plus fort, le premier mari le
plus aimé. C’est peut-être aux Négrilles que les Fang ont emprunté
leur joli proverbe :
« Le ngon * est comme le cœur : la première pousse est la plus
forte. » |
Dans ce que nous sommes convenus d’appeler « la lune de miel »
l'amour réciproque peut encore être assez fort, mais le mari, au fond,
se lasse bien vite.
« La première pluie (on la désire) on dit : quand donc ?
» La deuxième pluie : c’est assez ; les autres : c’est trop ! »
Et bien vite, l’éloignement ou la satiété tue les premières amours :
« La graisse se fige dès qu’on l’éloigne du feu... »
et pour nous les absents ont toujours tort.
En pays négrille , et pas seulement en pays négrille, les maris sont
souvent volages :
« L’Eleusine * pousse mieux si tu la repiques. »
Mieux vaut donc changer, moins vite viendra la satiété !
Toutefois, comnie malgré tout ta femme est un capital, qui tra-
vaille et produit, veille soigneusement sur elle : à la laisser loin de ta
surveillance, tu risquerais fort :
« Maïs loin du village, le corbeau * le mange quand il est mûr. »
Et même avant ! Aussi, peu d’estime mutuelle, peu ou prou, le
mari réclame avant tout du travail, la femme ne réclame rien et se
soumet :
« La femme, ce n’est qu’un pagne ! »
Tant que l’étoffe est bonne et résistante, cela va ! Quand elle n'est
plus bonne à rien, on la jette |
« La femme, ce n’est qu’un pagne ! »
Quand le pilon à écraser le manioc est trop vieux, on le jette ou on
le brûle, et la femme n’est pas autre chose :
1 Espèce de cucurbitacée, Cucumis ngon, très usitée en cuisine indi-
gène. On mange le fruit et la farine extraite des pépins du fruit.
3 Nouvel exemple d’un ancien état de choses, d’antiques migrations,
l’Eleusine, sorte de millet, est plantée et mangée, non au coage où on ne
Ja trouve pas, mais vers le Haut-Nil et le Soudan.
3 Tout au moins un oiseau du même genre.
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 2517
« Vieille femme, vieux pilon ! » ou encore « vieille femme, vieux
jardin ! » où rien ne pousse plus, qu’on abandonne à son sort. Ne
vaut-il pas mieux nouvelle et féconde plantation ?
La femme le sait bien, d’où son dicton désabusé en partant au
mari du jour du mariage . « Le mari achète la femme, la femme achète
la peine. »
Dès qu'il a acheté sa femme, il s’empresse de l’emmener. Pas de
danger qu’il demeure chez ses beaux-parents :
« Le gendre chez sa belle-mère, c’est un marmot! »
Il n’a rien à dire, le pauvre, qu’à se taire, à écouter, à obéir. Aussi,
chacun chez soi, et mieux encore, pas de belle-mère à la maison !
« Chaque tortue, chaque maïson, jamais deux dans la même ! »
Evidemment ! et comme la tortue est le prototype de la sagesse !
Décidément, les belles-mères ont mauvaise presse, même en pays
négrille. N’en ayant, pour ma part, jamais constaté le bien fondé, je
n'oserais dire : Pas de fumée sans feu ! Mon petit négrille pourrait me
répondre : « Dans un tas de noix gâtées, on en trouve encore une de
bonne. »
Mais une, c’est si peu |
Le mari entend donc rester maître dans sa case ! Après tout, n'a-
t-il pas raison ? « Deux maîtres, misère ! » Aussi, n’hésite-t-il pas à
recourir au bâton, suprême argument. La femme, de son côté, n’a-t-elle
pas ses armes, dont elle sait user à temps et à contre-temps.
« Langue de femme et couteau sont pareils : pointus tous les
deux ! »
De plus, il serait impossible de l’arrêter :
« Langue de femme et anguille, même chose : elles ne connais-
sent pas le nœud coulant. »
Au fond, le mari n’a-t-il pas quelque raison de veiller sur sa
femme ? La fidélité conjugale n'existe guère en dehors du Christia-
nisme, et la chaste Lucrèce fut un cas si extraordinaire dans la Rome
païenne que tout le monde la citait comme modèle... inimitable. Alors
ne reprochons pas trop à la pauvre femme négrille de rechercher par-
fois ailleurs quelques consolations bien illusoires, nous autres, surtout,
dans une société qui excuse et pardonne tant de coups de canif au
contrat matrimonial ! Ce qui se passe chez les Négrilles est fréquent
ailleurs, et leur proverbe est sage, quoique d’une crudité un peu
excessive (excusez la traduction littérale)!
« Si tu as beaucoup d’amis, gare au ventre de ta femme. »
Les Fang disent dans le même sens :
« Bananes sans gardien, bananes de tout le monde. »
Tant pis pour le propriétaire ! Il le sait bien d’ailleurs, et nous
l'avons vu, il a à sa disposition Martin Bâton! Ne faut-il pas, en effet,
battre l'écorce pour en faire un habit :
« Ecorce et femme se ressemblent ; le bâton est nécessaire ! »
C’est comme chez nous la crème fouettée : Mieux battue, meil-
leure elle est. Et même chose pour le champagne frappé !
4
258 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Mais, direz-vous, femme et crème ne se ressemblent pas ! Evidem-
ment non |
D'ailleurs, mieux vaut ne pas se mêler de ces querelles de ménage !
Ne mettons pas le doigt entre l’arbre et l’écorce :
« Quand le pangolin et le varan (qui sont deux bêtes à écailles)
se battent, le singe (animal à poil) n’y met pas la queue. »
Si la femme est fine, — et ne le sont-elles pas toutes ? — elle saura
bien un jour ou l’autre dominer la situation ! Certes, nous ne pour-
rions dire, et pour cause, en pays négrille : portera culottes ! Mais c’est
tout comme ! Une vieille Négrille me le disait si bien un jour :
« Les petites lianes font tomber les grands arbres ! »
Peu à peu, elle prend donc à son foyer la place nécessaire !
Elle sait qu'il ne lui faut pas trop compter sur le cœur de son
mari, ondoyant et volage, qui sème ses enfants un peu partout, et
difficile à retenir :
« L'homme, c’est l’anguille dans l’eau ! » et l’anguille, dans
l’eau, n’est pas précisément facile à prendre et encore moins à retenir !
I] est toutefois un sentiment que jamais l’homme ne refuse à sa
compagne, c’est l’amour maternel :
« Plus le petit singe a de plaies, plus sa mère le lèche », et sur ce
joli trait, nous laisserons de côté ce long aperçu du mariage.
De ce que la femme négrille est fort maltraitée dans les proverbes
et plus loin dans certains contes, il ne faudrait cependant pas en
conclure à son entier abaissement et complète servitude. Tout d’abord,
il s’agit de « littérature », et celle-ci n’est pas toujours, à loin près,
la réalité. Ainsi, pour n’en donner qu’un exemple, le Pygmée qui ne
connaîtrait nos belles-mères ou la femme blanche que par nos théâtres
en aurait une idée bien fausse ! N'oublions pas non plus que presque
tous ces proverbes sont « masculins ».. Nous en avons dit la raison.
9. Défauts du Négrille
Les proverbes du Négrille ne nous le montrent donc pas au fond
sous un jour très avantageux. Il a des défauts, il en a beaucoup ! Mais
qui lui apprendrait à s’en corriger :
« Le porc-épic n'arrache pas ses piquants ! »
Tant pis pour qui s’y frotte et s’y pique ! C’est notre rôle glo-
rieux, à nous autres, de nous pencher sur ce frère inférieur, et d’une
main secourable, de l’élever jusqu’à nous ! Peu à peu, nous y par-
viendrons, sinon avec les vieillards, dont la tête est dure :
« Vieil homme et Aza (un de nos arbres les plus durs) sont même
chose : il faut leur casser la tête pour leur faire comprendre. »
« Le vieillard dit à l’Aza : donne ta main, on ne nous coupe ni l’un
ni l’autre pour faire un arc. »
Les hommes ne plient pas, mais les enfants, même les petits
Négrilles, gardent leur nature malléable, un peu tout au moins.
LA VIE DES NEGRILLES DANS LEURS PROVERBES 259
- Nous en avons un certain nombre dans nos missions, et il ne s’y
montrent en rien inférieurs aux autres, bien au contraire ! Tel celui
dont parle un de nos missionnaires du Fernan-Vaz. « Petit, trapu,
ramassé, il est par ailleurs très agile, s'entend très volontiers avec les
petits Nkomis, rit, court et s’amuse. Mais dès qu'on le regarde, tout
est fini. Il baisse la tête et ne veut plus rien entendre ; ne lui demandez
pas d’où il est, de parler sa langue, de dire ce qu’il a vu. Il ne regarde
jamais en face, même ses camarades, et dans les commencements de son
séjour à la mission où rien ne lui manquait, il était toujours prêt à
rentrer dans la forêt et il a fallu plus d’une fois l’y aller chercher.
Thomas est le modèle des écoliers... de l’Ecole buissonnière. »
Dans quelques autres missions, ils ont parfaitement réussi.
En bon païen, comme tous les païens, le Pygmée ne comprend pas
le pardon des injures :
« Cet animal est très méchant,
» Quand on l'attaque, il se défend. »
Et il se défend tant qu'il peut :
« Si tu prends le crabe, gare à ses pinces ». Ou si vous préférez :
« On ne caresse pas avec le bâton ». Peut-être mieux :
« Le tigre défunt ne te mordra plus ! »
Donc, il vaut mieux le tuer, et tuer son ennemi | Et le Négrille n’y
manque pas. D'un ennemi tué, on n’a plus rien à craindre.
On dira de notre Négrille qu'il est vindicatif ! Peut-être ! Mais
n'est-ce pas plutôt simple mesure de précaution ! Il n’a pas de pitié
pour les autres, c’est vrai, la pitié est un sentiment inconnu de tout
païen, car la pitié est une divine fleur de la charité, mais du moins,
cette pitié, il ne la réclame pas des autres pour lui-même, et sait fort
bien vous dire :
« La tique a piqué l'éléphant. L’éléphant ne lui dit pas : Soigne-
moi. » Il la tue, s’il le peut. Si vous préférez :
« Le sanglier meurt tout seul dans sa bauge. »
Il n’implore aucune pitié, pas plus que l’éléphant. Faisant allu-
sion à ces immenses cimetières d’éléphants que l’on rencontre parfois,
le Négrille vous dira :
« Le vieil éléphant va mourir tout seul au cimetière des éléphants. »
Ou bien encore :
«Tu as des abcès, gratte-les toi-même, tu n’en souffriras que
moins ! »
En toutes choses, le petit Négrille songe d’abord à lui-même, à ses
intérêts propres, sans se préoccuper d’abord de V au-delà. Nous l’avons
vu précédemment :
« Dieu est en haut, l’homme est en bas ! »
Donc, s'occuper de soi d’abord, et si l’on vous a fait du mal, ne
jamais l’oublier :
« Là où il y a eu une plaie, la cicatrice reste toujours ! »
« Si tu as eu la vérole (litt. les abukwé), on en verra toujours les
traces. »
260 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Cependant, il sait pratiquer l’hospitalité, et jamais nous n’avons
été mal reçus dans les villages négrilles, loin de là. Son proverbe l’y
engage :
« Si tu reçois une tortue, donne-lui des champignons (car les
tortues sont censées vivre de champignons). Si tu reçois un singe,
donne-lui un siège pour poser sa queue ! » (probablement pour qu’elle
ne le gêne pas). S’il y a beaucoup à manger, donne largement, mais
toutefois, sans t’oublier :
« Donne beaucoup aux autres, mais n’oublies pas ta part. » C’est
un conseil de sagesse élémentaire ! Mais ces conseils de générosité,
il sait encore mieux les prodiguer aux autres |
Combien de fois ne les ai-je pas entendu me dire : Rappelle-toi
bien :
« Le ladre n’a pas d'amis », |
ou encore, quand ils étaient là beaucoup et que j'avais peu de chose à
leur donner :
« Chacun un tout petit peu : nous sommes frères ! »
Mais non, leur disais-je, mais bien en vain : Nous ne sommes ,as
frères, nous ne sommes pas parents, et vous connaissez votre proverbe :
« Les amis ne remplacent pas les parents. »
« La fausse citrouille n’est pas la vraie ! »
ou bien, si vous préférez :
« Le bien d’autrui, regarde-le de loïn ; ton bien à toi, garde-le
comme ton œil ! » ou encore :
« Si tu as tué un rat palmiste, garde-le pour toi. Si tu le dis à ton
ami, il te tuera pour l'avoir », ils savaient fort bien me répondre :
« Ne pleurez pas la graisse (qui reste attachée au) du couteau », ce
qui serait d’ailleurs d’une insigne avarice ! Nous sommes tes amis, nous
saurons bien te garder :
« Si tu as un chien, la panthère ne t’attaquera pas ! »
Pour eux, comme pour nous : Mieux vaut tenir que courir, et :
« La source lointaine vous laisse mourir de soif. »
Je me laissais attendrir : N'était-ce pas mon rôle ! aussi bien
n'étais-je là que pour eux, et pourtant je n'avais, je le savais bien, guère
à compter sur leur reconnaissance, tout au moins celle du ventre :
« Quand tu manges ton chien (et c’est, là-bas, viande hautement
estimée) tu ne t’occupes pas s’il courait bien. »
Ainsi, trop souvent chez nous, les enfants ne s'occupent guère de ce
qu'ont fait pour eux leurs vieux parents :
« Les singes disent à leurs vieux : laisse-moi t’arracher les dents,
elles te font mal », et aïnsi les vieux parents ne pourront même plus
manger |! Tendre sollicitude qu’on voit, hélas, souvent chez nous :
« Le singe dit à son père : Va te chauffer le ventre au soleil sur
le sable. »
Chez nous, on traduit : Il n’y a plus de place à la maison allez à
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 261
l'hôpital, oust, débarrassez... les vieux avec les vieux, les jeunes avec
les jeunes |
Reconnaissance du ventre ! Mais, chez nos Négrilles, en maintes
circonstances, je les ai trouvés pour moi admirablement dévoués, tout
prêts à marcher avec moi, dans un beau sentiment de solidarité à par-
tager tous les dangers :
« Quand vous écrasez une fourmi, toutes les autres vous mordent. »
Puisse cet exemple de nos Pygmées être toujours notre propre règle
de conduite ! Comme individus et comme nations : tout n’en ira que
mieux |
10. Qualités du Négrille
Cependant, en temps habituel, il faut bien le reconnaître, en me
donnant, même largement, leur pauvre hospitalité, en m'invitant à
m'’asseoir à leur table, mes petits Négrilles savaient au fond fort bien
ce qu'ils faisaient ! Comme tant de Blancs, ils donnaient un œuf pour
avoir un bœuf. Car si Notre Seigneur a dit : Mieux vaut donner que
recevoir, c’est pure charité et sentiment chrétien, fleur de christia-
nisme, et nos Négrilles préfèrent dire :
« Ris en recevant, pleure en donnant |! »
et n’estime les gens qu’en raison des services qu’ils peuvent te rendre :
« Les pieds de ton chien ne sont beaux qu’en partant pour la
chasse », ou encore, dans un autre sens :
« Promets une poule et donne un os ! »
et plus chichement encore :
« Tu as promis une tortue : donne un escargot ; tous les deux ont
une maison ! »
Cependant, il ne faudrait pas trop prendre à la lettre ces proverbes :
bien souvent, notre petit homme est réduit à la portion congrue, la
chasse est infructueuse, la pêche impossible, il doit se rabattre sur les
fruits de la forêt, les fourmis blanches, les larves d'insectes : volon-
tiers il donnait de son superflu, aussi volontiers il partagera avec vous
son nécessaire, regardant l’hôte comme son enfant et :
« Quand le petit chevreau a faim, la mère donne tout son lait ! »
Maman bique ne regarde que le présent, ne songe pas à l’avenir.
Notre Pygmée fait de même, confiant malgré tout en la bonté de Celui
qui veille sur les plus humbles plantes et nourrit le passereau :
« Dieu est Maître, tu meurs aujourd’hui, moi demain, c’est même
chose. »
Cette générosité pour l'étranger, cette confiance au Créateur :
maître de tous et de toutes choses, rachètent bien les quelques défauts
de notre homme que nous avons vus plus haut.
Au reste, ces qualités ne sont pas les seules ! il en a d’autres,
heureusement ! Enumérons-en quelques-unes.
Il est prudent, et la prudence est une grande vertu ! Il ne faut pas
imiter l’autruche qui, pour éviter le danger, se contente, paraît-il, de se
cacher la tête, ni la chèvre folle :
262 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
« La chèvre cache ses chevreaux quand le tigre lui en a prisun !»
Mais il est bien un peu tard ! et mieux vaut prévoir |
Prévoir et se souvenir, ce qui est une autre forme de prudence,
car Si : | |
_« Tu oublies le tigre que tu as blessé ? lui ne t’oublie pas ! »
Soyons donc prudents, comme notre petit Négrille, sachant bien
que si l’on vient à mourir, tout disparaît :
« L'homme tombe. On demande : Où est son ombre ? »
Plus rien ! Tout s’est évanoui. Pour notre homme, la vie est donc
le plus précieux de ses modestes biens : s’il l’estime peu, cependant,
seul, il a à s’en préoccuper et ne peut compter que sur lui. Soyons donc
prudents. |
« En courant trop vite, on se trompe au carrefour ! » Ou peut-être
plus gentiment :
« L'éléphant ne met pas le pied sur la pierre branlante. »
« L'iguane ne se pose pas sur la branche pourrie. »
Autrement, il tomberait dans le fleuve et dans la gueule du croco-
dile qui le guette.
Il importe donc d'agir souvent de ruse, ne comptant que sur soi :
« Tu appelles ton ami, il répond : Je pars en voyage »,
mais encore en se rappelant que l’on est pris parfois à ses propres
pièges, surtout quand on n’est pas trop malin soi-même, car :
« Le tigre a posé un piège : il s’y est pris la queue. »
Partout, le danger guette notre petit Pygmée. Il lui importe donc
de savoir se dissimuler, se cacher, se faire petit.
« Touche l’escargot, il rentre ses cornes »,
et en parlant du Mvurk, animal très sauvage, très difficile à surprendre :
« Le Mvurk sent la flèche du carquois et se cache ! »
Fais donc comme lui, l’homme vraiment sage et prudent ne se
contente pas de prévoir le danger : il le sent venir de loin ! Ce que sous
une forme très elliptique dit encore le Pygmée :
« La pluie est une fleur. »
Il faut être prudent, et pour cela encore, très discret. Et il l’est.
Ne se fier à personne, pas même à sa femme. Notre bon La Fontaine ne
nous a-t-il pas déjà rappelé ce qu'il en advenait d’un secret confié à
une femme dans sa fable si connue : La femme et le secret ?
Ecoutons notre Pygmée :
« Tu dis à ta femme : Tais-toi ! Ecoute les grenouilles ! » Et chacun
sait combien le soir venu, les grenouilles coassent, se répondant les
unes aux autres. Que voulez-vous !
« La cervelle des femmes est comme la fontaine : elle s'enfuit par
tous les trous ! »
Esope et La Fontaine avaient bien déjà dit quelque chose de sem-
blable en parlant de la femme blanche, ce qui prouve au fond... l’unité
de la race humaine, car sur ce point, femme noire et femme blanche...
Notre homme est un peu ladre, nous l’avons vu, mais généreux
LA VIE DES NÉGRILLES DANS LEURS PROVERBES 263
aussi quand il le faut, et soucieux de la santé de ses hôtes. Mettons, en
effet, que ce soit un bon motif qui lui fasse dire :
« Si tu as pris un Mvom (qui est un poisson très gros et succulent)
n’en donne pas à ton voisin, tu lui ferais attraper mal au ventre. »
Touchant souci pour la santé des autres ! n'’est-il pas vrai ?
Prudent, mais courageux et avisé :
« La tortue a dit au tigre : Luttons. Qui a gagné ? La tortue »,
car la tortue est prudente et avisée, sait employer la ruse quand il le
faut. |
Courageux, car s’il est forcé de se battre, il le fera bravement sans
regarder le nombre de ses adversaires :
« Le criquet mord la main qui le saisit | »
sans regarder les conséquences, et pourtant le criquet est bien sûr à
l’avance d’être écrasé ! |
Les Fang disent dans le même sens :
« Le crabe pince sans regarder qui le prend », ou
« Le rat mord le pied de l’éléphant »,
et puis, hélas, les pauvres ! L’un est mangé, l’autre écrasé, n'importe,
ils ont fait leur devoir, bravement !
Courageux, prudent, avisé, voilà, n'est-ce pas, de belles qualités ?
Et de plus, s’il le faut, sachant se résigner à la mort. Les accidents,
dans sa vie mouvementée, sont inévitables et il le sait bien :
« L'accident qui te tuera ne s’est pas annoncé », ou encore :
« Quand l’arbre craque, ce n’est plus le moment de te sauver. »
Que voulez-vous, mes amis :
« La mort se cache dans les plis du pagne ! »
et quand elle arrive :
« La mort est toujours une chose nouvelle ! »
Evidemment ! donc il faut bien se résigner !
Si avec toutes les belles qualités que nous venons d’énumérer, il
écoute les conseils de l’expérience et les leçons des anciens, ce sera
mieux encore :
« Tu bâtis nouveau village ? N'oublie pas l’ancien. »
C'est-à-dire que les leçons du passé te servent pour l'avenir.
Mais chacun sait bien que l’expérience ne s’acquiert que par de
nombreux déboires, si encore elle s’acquiert !
« Le dixième serpent mord encore l’enfant ! »
Après, il commencera à y prendre garde, espérons-le !
Mais, pour nous, soyons plus sages ! De crainte de fatiguer ou
d’ennuyer nos lecteurs, sachons clore à temps la série déjà bien longue
de nos proverbes.
Si, grâce à eux, nous avons soulevé un coin du voile qui nous cache
l’âme négrille, nous en serons heureux ! La tâche était facile : du côté
pygmée : « Qui a du sel, fait bonne cuisine », et les proverbes abon-
daient, on a pu le constater.
Si nous n'avons pas réussi ? à nous la faute, nous n'avons pas su
nous y prendre.
264 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Quand le chasseur manque le singe, il dit toujours :
« C’est la faute du singe ! »
Nous ne dirons pas comme lui ! Non, car la mine à nous offerte
par les proverbles négrilles est riche *. Nous pourrions continuer long-
temps encore. Mais, comme on le sait, il n’est si bonne chose dont on
ne se lasse ! |
« À force de manger du poisson — qui est pourtant très bonne
chose -— on attrape mal au ventre. »
Il n’y a que du bon pain et du bon Dieu dont on ne se lasse jamais,
nous disait jadis l’excellent cardinal de Lugo |
Et c’est bien vrai !
Si nous avons réussi, malgré tout, à vous intéresser, excusez nos
longueurs, pardonnez-nous de n’y avoir pas mis assez d’intérêt, et mal-
gré nos défauts, et ceux de nos pauvres Négrillons, ne les oubliez ni
devant le bon Dieu, ni dans vos charités, car
« Quand on aime son chien, on supporte ses puces ! »
1 Autant que possible, nous n’aurions voulu citer que des proverbes
purement négrilles, ou du moins recueillis dans les villages de Négrilles
peu ou pas métissés. Nous l’avons fait autant que possible. Ÿ avons-nous
jours réussi ? Il nous est impossible de l’affirmer de façon absolue avec la
compénétration des races qui a lieu malgré tout. Et ce que nous disons des
Proverbes s’applique également aux Contes et Légendes. De par sa con-
texture, ses mots archaïques, tel chant, conte, légende semble bien appar-
tenir au vieux folklore négrille. Tel autre, recueilli cependant en village
pygmée, peut n'être pas autochtone. Enfin, il en est qui peuvent égale-
ment provenir d’un folklore plus ancien encore. Démêler l’origine de façon
certaine, affirmer que tel proverbe ou chant est certainement pygmée, tel
autre douteux, tel enfin importé, est absolument impossible. Pour quelle
langue, pour quel peuple d’ailleurs, cette discrimination est-elle absolu-
ment certaine ?
CHAPITRE V
Les Enigmes
Observations introductoires. — 1. Enigmes à proverbes. — 2. Les contes
énigmes. — 3. Enigmes proprement dites. — 4. Jeux de mots.
Observations introductoires
On vient de le voir par les proverbes (et encore puisant à pleines
mains dans un fonds très riche, n’avons-nous pu donner que les plus fa-
ciles à saisir, les moins éloignés du génie de notre langue), le folklore
négrille excelle dans les mêmes qualités si bien décrites par M. Junod
dans ses Ba-Ronga : « Ils aiment à présenter leurs idées d’une manière
détournée. Sous des expressions en apparence bien innocentes, se ca-
chent parfois des allusions extrêmement ingénieuses, si délicates
que notre esprit a de la peine à saisir. Ce procédé littéraire -— que l’on
retrouve partout — s’appelle en Ronga Ku pemba (et en négrille d’une
façon charmante — faire chanter la langue). Ils se délectent dans cet
exercice de voltige intellectuelle qui, pour eux, remplace sans doute
le calcul différentiel et intégral ou les élucubrations philosophiques
sur les limites de la raison pure ! C’est dans leurs énigmes ou proverbes
que se manifeste surtout cette qualité ou ce défaut de leur esprit * ».
Les énigmes (asex-asex), comme les proverbes, fournissent, en
effet, un moyen précieux de pénétrer dans les arcanes de l'esprit indi-
gène, car elles sont à n’en pas douter, la partie la plus étrange de leur
littérature, celle qui ressemble le moins aux produits de la nôtre.
Et Dieu sait le mal que nous avons à pénétrer dans ces arcanes de
l'esprit indigène. Bien que ce soit un hors-d’œuvre, un court exemple
tiré également des Ba-Ronga, le montrera bien mieux que de longues
phrases.
« Le missionnaire avait exposé à ses auditeurs ce que c'était que
la « charité », lien nous unissant à Notre Seigneur ! Pour mieux le faire
* Les Ba-Ronga, par A. Juno», p. 292.
266 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
comprendre, le catéchiste Zébédée Mbenyane prend à son tour la parole
et explique : « La charité, disait-il, la charité, c’est la ficelle qui attache
» un paquet. Sans ficelle, votre paquet n'’arrivera pas au but avec tout
» ce qu'il contient ; vous perdrez tout en route.
» La charité, c’est encore la ficelle qui attache l’âne au tronc
» autour duquel il broute. L’âne, c’est nous, et le tronc, c’est Christ.
» Sans amour pour lui, nous nous perdrons... Quand l’âne a cessé de
» brouter, quand il a fini toute l’herbe à sa portée, il brait ! De même,
» quand nous avons fini de brouter toute l’herbe... nous brayons vers
» Christ. »
Il nous souvient d’avoir assisté ainsi à un sermon chez les Benga.
Leur missionnaire, le bon P. Duron, leur adressait quelques mots en
français, court et bon. La messe finie, Hyacinthe, roi et catéchiste des
Benga, Ne le sermon et traduisait. Deux heures après, il parlait
encore..
Les énigmes, de même que les récits merveilleux et les fables, ainsi
que nous le verrons plus loin, sont assez analogues aux « Raetsel-
maerchen », des veillées allemandes. En pays négrille comme dans la
Forêt-noire, ces récits se racontent le soir, près du feu, après les tra-
vaux fatigants de la journée.
Dans les grandes herbes, ou cramponné en haut des arbres aux
lianes de la forêt, de longues heures durant, notre petit homme a pour-
suivi inlassablement le gibier fugitif. Il l’a atteint, abattu, mais alors
il lui a fallu, et la proie est par bonheur d’ailleurs pour la famille, sou-
vent fort lourde, il lui a fallu la ramener au campement. Fort las, pres-
que à bout de forces, quand il y arrive ; et tous les hommes du clan,
presque toujours associés ensemble, sont bien dans le même cas.
Prenons un de nos paysans français : après les longs travaux du
jour, sous la pluie, au vent, au froid, au grand soleil, labeurs souvent
exténuants, il rentre au logis, mange lentement le repas préparé par
sa diligente ménagère et se couche. Pour lui, il faut bien l’avouer, ni
livre ni journal ne l’intéressent guère, la vie intellectuelle est tout à fait
au ralenti : pour le secouer, il faut, et avec quel mal, de l’inédit, de
l'extraordinaire. Les prédicateurs de missions, les pasteurs en savent
quelque chose !
Tout aussi fatigué que lui notre petit Négrille. Pour lui, ni livres
ni journaux, rien de ce qui alimente notre vie intellectuelle. Il semble-
rait tout naturel qu’il dormît aussitôt le repas fait, nous dirions volon-
tiers : qu’il dormît comme une brute, dont quelques-uns le voudraient
si proche ! Un singe, un demi-singe !
Or, il n’en est rien : à peine le repas achevé, le village se réveille.
Souvent, ce seront des danses interminables qui dureront jusqu’à l’aube.
Souvent, nous l’avons vu plus haut, c’est le conteur passionnément
écouté, ce sont les veillées int tellectuelles.
Pour plus de facilité en ce genre assez ones nous avons Cru
bon de ranger ce genre sous plusieurs titres distincts. Nous aurons
donc ainsi :
LES ENIGMES 267
1° Les énigmes à proverbes ;
2° Les contes-énigmes ;
3° Les énigmes proprement dites ; ajoutons
4° Quelques lignes sur les jeux de mots.
1. Enigmes à proverbes
Un premier genre d’énigmes, très difficile à saisir, est celui dans
lequel le conteur ou le questionneur, comme on voudra, raconte un
trait, une courte fable, énonce une sentence ; l'interlocuteur doit lui
répondre par un proverbe adapté. Faute d’analogie en français, nous
avons, très naïvement peut-être, appelé ce premier genre d’énigmes :
énigmes à proverbes. Evidemment, plus le premier interlocuteur est
bref, plus la réponse est difficile. Donnons des exemples faciles :
1:
8.
Interlocuteur :
Un pêcheur prit une barque pourrie et se noya.
Réponse :
Le tigre pose un piège et se prend la queue (c'est-à-dire : il
faut veiller à tout, ou encore: seuls, les sots se laissent rouler).
Interlocuteur :
Un éléphant était tombé dans un piège. Un fourmilier fit
tomber la terre et permit ainsi à l’éléphant de se frayer un
chemin.
Réponse :
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
Interlocuteur :
Deux poules se disputaient un ver.
Réponse :
Le coq l’attrapa. (Comparez avec notre fable : L’Huître et
les Plaideurs.)
Interlocuteur :
Il y avait un grand lac. Un enfant creusa un petit fossé de
dérivation. Peu à peu les eaux se chargèrent de l’agrandir, le
lac entier dessècha !
Réponse immédiate :
Petite flèche tue gros éléphant. (Nous dirions de même en
français : Petite cause amène grands effets, ou encore petite
pluie abat grand vent.)
Interlocuteur :
L'enfant jette un tison. La plantation brûle tout entière.
Réponse :
La réponse peut être assez variée. Même réponse que précé-
demment ou bien encore : Il faut veiller aux plus petites choses. .
Jeunesse est imprudente, etc.
Interlocuteur : |
Les petits mangeurs de millet piaillent dans la plantation.
268 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Réponse :
L'imprudent est toujours puni, (car en entendant les petits
mangeurs de millet, on va aussitôt les tuer : ils sont si occu-
pés à manger qu'ils ne font même pas attention).
7. Interlocuteur :
Le vent souffle, les joncs se froissent avec bruit, tu crois à
la tempête.
Réponse :
Les cris d’une femme sont choses de peu d'importance.
Nous pourrions dire encore : Soupe au lait se calme aussi vite
qu’elle s’'emporte. Beaucoup de bruit pour rien.
8. Interlocuteur :
Nous avons coupé une grande plantation, les sangliers ont
tout ravagé. |
Réponse :
Une pipe de tabac ! — Beaucoup de peine pour rien. (Cette
réponse pourrait très bien être dite par un chasseur qui revient
bredouille d’une longue et pénible chasse.)
Je me souviens encore l’avoir dite à mes braves petits amis qui de
bien loin étaient venu me voir à la mission. Etant assez démuni à ce
moment, je répondis à leurs demandes intéressées : « Nous avons coupé
une grande plantation. Il n’est venu qu’une bande de sangliers. » Et
eux de répliquer en riant jaune : « Beaucoup de peine pour rien |! »
2. Les Contes-énigmes
Les Contes-énigmes offrent un genre tout à fait spécial, où l’esprit
inventif du Négrille se donne libre cours. Ordinairement, c’est l'affaire
du conteur proprement dit. Ils sont accompagnés de chants, destinés
à réveiller l’attention des auditeurs, peut-être quelque peu assoupis.
Chemin faisant, et surtout lorsque l’énigme est terminée, la ques-
tion posée, chacun donne son opinion, la défend avec ardeur, combat
celle de son adversaire. Au besoin, on se prend aux cheveux, excel-
lente manière, comme chacun sait, de faire pénétrer son opinion dans
la tête de l’adversaire, surtout en l’accompagnant de coups de poing.
Plus que les Négrilles, nos exaltés démagogues sont forts sur ce point |
C’est souvent fort curieux.
Nous donnerons plusieurs de ces énigmes, car elles nous parais-
sent fort curieuses et propres aux Négrilles. Nous les avons très rare-
ment rencontrées ailleurs. Et voici la première.
a) Ki et Ntiô. — À qui la palme? — Deux frères, Ki et Ntiô, habi-
taient l’un près de l’autre le même village et ils s’entendaient fort bien.
Ils étaient tous deux mariés, mais encore tout jeunes, n’avaient chacun
qu’une femme. Lütshi était la femme de Ki, Toé, celle de Ntiô.
LES ENIGMES 269
Un beau jour, Lütshi dit à son mari : « Je voudrais bien aller à
mon village natal passer quelques jours avec ma mère. »
Ki, était très bon et aimait beaucoup sa femme ; il lui répondit :
« Je le veux bien, mais laisse-moi d’abord aller à la chasse. Je veux tuer
une antilope, tu la feras fumer, et tu l’emporteras pour ta mère. »
Lütshi, très contente, dit : « Oui. » Ki partit le lendemain pour la
chasse. Il tue une antilope et la rapporte au village. Lütshi la fait aussi-
tôt fumer sur la claie de branchages.
Quand elle est bien prête, elle dit : « Je pars. » Et Ki lui dit :
« C’est bon, va ! J'irai te chercher dans quelques jours avec un autre
cadeau pour ta mère. » La mère, Ki ne l’aimait pas beaucoup, mais il
était très bon et il aimait beaucoup sa femme Lütshi.
CHANT AVEC HARPE :
Ki aimait beaucoup sa femme, vliss
Il n’aimait guère sa belle-mère, in
Il ne l’aimait même pas du tout. Kraaaa
Oh! Ki avait joliment raison.
Les belles-mères sont comme les prunes acides,
Comme les prunes toutes vertes et dures,
On les mange, on grince des dents,
La langue est râpeuse.
Les jeunes femmes, prunes savoureuses,
Toutes pleines d'un jus délicieux, si bonnes à croquer !
REFRAIN :
Ki aimait beaucoup sa femme...
Lütshi était chez sa mère, dans son ancien village. Elle ne trouvait
pas le temps long ! Ki était dans son village. Il trouvait le temps très
long.
Et le conteur s’arrête ; puis, s'adressant à l’auditoire attentif : Très
long. Pourquoi ?
Là-dessus, double réponse unanime :
— Parce qu’il aimait Lütshi.
— Parce qu’il avait besoin d’elle.
— Et Lütshi avait-elle raison de rester près de sa mère ?
—— Oui !
— Non ! Elle aurait dû revenir.
— Elle obéissait à Ki en restant.
-— La mère aurait dû la ramener.
L'auditoire discute, devient houleux. On se croirait au Parlement !
Mais le conteur a repris et tout le monde fait aussitôt silence :
Là-dessus Ki part à la chasse. Il trouve un porc-épic, le tue, le
fume, et dit : « Je partirai demain. » Le soir, tandis qu’il dormait, un
serpent le mord à la jambe. Qui avait envoyé le serpent ? Nouvelle dis-
€ussion : un Sorcier, un esprit, la belle-mère...
270 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Et le lendemain, Ki ne pouvait partir. Il appelle son frère :
« Viens ». | |
Car il ne pouvait se lever. Et Ntiô vient aussitôt.
— Ntiô, écoute.
— J'écoute, parle !
— Cette nuit, un serpent m'a mordu, tu vois la place, je ne puis
me lever. J'avais dit à Lütshi : J'irai te chercher. Va la chercher à ma
place. Je te donnerai un cadeau.
Et Ntiô répondit :
—— Bien, montre d’abord le cadeau.
_ La source éloignée ne calme pas la soif... *
Et Ki montra le cadeau : un morceau de sel, des perles. Ntiô dit :
« Donne encore, la route est longue, le cadeau petit. » Ki donna
encore un morceau de sel, des perles. Ntiô dit alors : « C’est bien,
j'irai. »
Nouvelle interrogation du conteur : « Ntiô avait-il raison de
demander un paiement ? Un frère ne doit-il pas aider son frère gra-
tuitement ? »
Ntiô est parti chercher Läütshi. Il arrive au village, il appelle
Lütshi :
— Viens !
Elle arrive.
— Un serpent a mordu Ki. I} m’a dit : « Va chercher Lütshi,
ramène-la moi. J'ai dit : « Bien. Me voici, nous partirons demain. »
Lütshi répond :
— Mon cœur me fait mal, nous partirons demain.
Le lendemain, Lütshi dit adieu à sa mère pour revenir au village
retrouver son mari. Le cœur lui faisait mal, triste de quitter sa mère,
contente de revenir vers son mari. Elle n’avait pas encore d’enfant.
Quitter sa mère pour retrouver son mari, quitter son mari
pour retrouver sa mère.
Lequel est joie et peine plus grande ?
REFRAIN :
Quitter sa mère, quitter son village, ohé, hè,
Le cœur vous fait mal. oh! yô, l6 !
Revenir au village, revoir son mari, ohè, hé!
Le cœur est content. eh ! yé là!
REPRISE :
Quitter sa fille, rester au village, eh ! yé là!
Le cœur vous fait mal. eh ! yô lô!
Voir son gendre bien loin, eh ! yô lô!
Le cœur est content. eh ! yé lè!
1 Nous dirions en semblable occurrence : Promettre et tenir font deux
ou : Mieux vaut tenir que courir.
LES ÉNIGMES 271
Ntiô revenait donc au village. Lütshi était avec lui. Comme de
coutume, Lütshi marchait devant dans le sentier. Et voici que soudain,
un tigre se dresse devant eux dans le sentier. Lütshi a grand’peur,
grand'peur.
Lütshi a grand’peur, grand’peur.
Car elle a vu le tigre, et le tigre voulait la manger eh ! yé lè !
Lütshi a grand’peur et veut se sauver,
Mais la peur lui attache les pieds par terre. oh ! yô lô!
Lütshi a donc grand’peur, elle veut se sauver, maïs son cœur à
tout froid, tout son poil est debout, les bras lui tombent, ses pieds
sont comme des pierres. Mais Ntiô a un cœur intrépide. Il a couru
tout aussitôt, droit devant lui : il s’est jeté sur le tigre, son couteau
à la main, et le lui a enfoncé dans le cœur. Le tigre est tombé mort,
mais de sa griffe, il a déchiré l'épaule de Ntiô, et le sang coule fort.
Lütshi lave la blessure, elle mâche les herbes qui guérissent, elle les
étend sur la plaie, puis elle lui dit : « Tu m'as sauvée, je t'aime.
Retournons au village. Je tuerai mon mari, et je serai ensuite ta femme
Cela vaudra mieux, car mon mari ne m'a pas donné d'enfant, et il me
méprise. »
Tuer son mari pour épouser celui qui vous a sauvé, le mari qui
vous méprise, Lütshi avait-elle raison ?
Ki méprisait Lütshi,
Il ne lui avait pas donné d’enfant, oh ! yé lè!
Lütshi préférait Nü6,
Nuô qui l'avait sauvée. oh ! y6 l6!
Mais Ntiô répond à Lütshi :
— Non, il ne faut pas tuer Ki. C’est mon frère et il t’aime beau-
coup.
— Il ne m'aime pas et tu m'as sauvée; je serai ta femme. (Après de
longs démêlés et certaines compromissions dont nous faisons grâce au
lecteur, on convient enfin d’une épreuve.)
Et Ntiô dit à Lütshi :
— Je vais courir au village. Toi, place-toi sous le tigre et fais ce
que je dis. Couche-toi par terre.
Et elle se couche. Et Ntiô met le tigre sur Lütshi, les jambes sur
ses jambes, les pattes sur ses mains, la gueule sur sa tête, « pareil
comme si il la mangerait ». Puis, Ntiô :
— Je cours au village, j'appelle Ki. Je lui dis : Vite, vite, le tigre
m'a blessé, vois mon sang, et il est occupé à manger Lütshi. Nous
verrons ce qu'il fera. |
Et Lütshi est couchée sous le tigre. Le village n’est pas tout près,
Ntiô ne se dépêche pas. Dans le noir de la nuit, Lütshi a grand'’peur,
grand’peur, car au loin, la femme du tigre hurle et cherche son mari.
Pourtant, Lütshi ne bouge pas, elle demeure couchée sous le tigre.
272 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Lütshi a grand’peur, très grand’peur !
Le tigre est couché sur elle et sent mauvais.
Les grandes dents sont toutes froides.
Lütshi les sent sur son cou
La nuit est toute pleine de revenants.
Lütshi a peur, très grand’peur !
Ntiô arrive au village, tout courant, mais il n’a couru que tout
près. [l ne peut plus parler, il est tout suffoqué.
— Ki, Ki!
— Oui, voilà.
— C'est moi, Ntiô.
— C'est toi, Ntiô. Où est Lütshi?
— Oh ! ma mère ! la mort ! la mort |
— Où est Lütshi ?
— Tu vois mon sang ! Le tigre nous est tombé dessus, il m'a
déchiré l’épaule ! oh ! ma mère |
Et Ntiô se roule par terre.
— Où est Lütshi ?
— Le tigre la mange !
— Où cela ?
— Dans le sentier du village, là-bas, près du gros arbre Owala..
Malgré sa jambe qui lui fait encore mal, Ki est déjà parti ! IL est
parti, il court, il n’a pas même pris son arc, il n’a pas pris sa lance,
il n’a pas pris son couteau, il est parti, il court.
Il n'a pas pris sa lance, eh ! yélè
Il n’a pas pris son arc,
Il n'a pas pris son couteau,
Il est parti, il court, il court.
Ki arrive près du tigre ! Sans hésiter, il se jette sur lui et le prend
à la gorge. Le tigre roule sur le sentier, et Lütshi se relève. Toute
joyeuse elle lui dit : |
— Le tigre est mort, Ntiô l’a tué.
— Alors pourquoi as-tu fait cela ?
— Je voulais voir si tu m’aimais...
Elle voulait voir s’il l’aimait !
Elle voulait savoir s'il l’aimait…
« Je voulais savoir si tu m'aimais... »
Ki coupe les moustaches du tigre pour s’en faire un puissant
fétiche. Ils revinrent au village et Ki donna beaucoup d'enfants à sa
femme... Ce qui prouve qu'il faut savoir attendre et ne pas se décou-
rager jamais...
La fin de l’histoire, la voilà : Ntiô qui s’est jeté sur le tigre avec
son seul couteau, quand il pouvait se sauver, Lütshi qui est restée toute
seule sous le tigre dans le noir de la nuit, et qui n’était qu’une femme,
LES ÉNIGMES 273
Ki qui a couru sans armes pour sauver sa femme et s’est jeté sur le
tigre, sans réfléchir :
Qui était vraiment le plus brave ?
Et comme nos petits Négrilles discutaient à perte de vue et dis-
cutaient encore, lorsque je m’endormis, tandis que le feu s’éteignait
et que l’aube frissonnante n’était plus bien éloignée, jamais je ne sus
lequel avait emporté le prix, et vous laisse à vous-mêmes, sagaces
lecteurs, le soin de décerner la palme : qui l’aura, Ki, Ntiô ou Lütshi ?
+
*k *%
Autre énigme d’un autre genre, afin de donner une idée aussi
complète que possible de ces curieuses joutes d’esprit et de parole.
b) Le jeune homme et les trois filles. — Il y avait au village un
jeune homme qui voulait se marier. Il avait bien raison. La case est
vide quand on n’est qu’un, et on a froid quand la pluie tombe. Il
avait bien raison !
Son père lui proposa trois filles qu'il connaissait. Ce jeune
homme, suivant l'usage, partit pour aller les voir. Elles habitaient
dans trois villages différents. Le jeune homme, lui, se nommaït Ephrâ.
Avant de partir, il recueillit l’huile de l’omb'é, la délaya avec du bois
rouge, et se fit beau, de la tête aux pieds. Et ainsi brillant, une liane
autour du front *, il partit. La route fut longue.
Chemin faisant, il tua plusieurs animaux et à la croisée des che-.
mins, ayant rencontré sur sa gauche un caméléon, il fut content. .Il
entre au premier village, il s’assied au milieu, et dit : « Devenez vieux!
Soyez en bonne santé * ! » On lui répondit : « Demeure en bonne santé,
deviens vieux » et il parla avec les hommes.
Or, Ekhüi, la jeune fille qu'il voulait voir, était à la pêche.
Quand elle revint, son panier était tout rempli de poissons, des gros,
des petits, il y en avait beaucoup :
CHANT :
Le panier était plein de poissons, le panier d’Ekhüi,
Plein de poissons, le panier d’Ekhüi,
De gros, de petits, de poissons, de crevettes (d’eau douce),
De crabes, de coquillages, il était plein,
Tout plein, le panier d'Ekhüi.
Mais, en rentrant, Ekhüi jeta le panier dans la case, et dit à sa
mère : « Tu es restée assise, je suis fatiguée, fais cuire le poisson. »
La mère fit cuire le poisson, bien enveloppé dans les feuilles avec la
graisse sur les charbons. Le poisson cuit, on le mit sur l’écorce et on
mangea. Ephrâ prit une grosse part, mangea beaucoup, et dit : « Mon
ventre est plein *. »
? Marque du jeune homme cherchant une épouse.
? Salut habituel répondant à notre « Bonjour ».
* Formule habituelle à la fin du repas pour remercier l'hôte.
274 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Le lendemain, il partit pour le second village.
Pour le second village, Ephrâ s'en est allé,
Ephrâ s’en est allé.
Au premier, il a bien mangé, Ephré a bien mangé.
Son ventre était tout plein, lourd était son ventre.
Le lendemain, il partit. Il marcha, marcha longtemps, dans la
forêt ténébreuse. Chemin faisant, il voit un écureuil volant. Sa flèche
vole aussitôt, pfuit, l’animal est touché, l’animal tombe. Ephrà était
un habile chasseur. Sa femme, avec lui, était sûre d’avoir toujours
à manger.
Ephrä était habile chasseur.
Sa femme aura toujours à manger.
Heureuse femme, heureux Ephrä,
L'abondance au foyer est très bonne chose.
(Après diverses aventures, qui occupent les auditeurs et charment
le récit, mais peuvent l’allonger indéfiniment, Ephrâ arriva enfin au
second village.)
Près du fleuve profond, au delà du marais, une légère fumée
bleue monte en l’air. C’est le village où se rend Ephrâ. Ïl arrive, il
s’assied : « Devenez vieux, vous, les hommes, vous tous ! Soyez en
bonne santé ! » Et le chef du clan de répondre : « Deviens vieux, toi,
l’homme étranger! Sois en bonne santé, toi, notre hôte ! » Et tous les
hommes de reprendre : « Sois en bonne santé, toi, notre hôte ! »
Or, la jeune fille qu'il venait voir se nommait Pâmo. Elle n’était
pas au village, elle était à la pêche avec sa mère et ses compagnons.
Bientôt elle revient, et aussi sa mère et aussi ses compagnons. Mais le
panier de Pâmo était à peine à moitié plein, et c'était presque toujours
ainsi, Pâmo n'était pas bonne pêcheuse, elle ne savait pas non plus
bien faire les paniers de pêche, ni préparer ses pièges à poissons. Sa
mère ne lui avait pas bien montré. En revanche, elle était très active,
et savait très bien faire la cuisine. Aussitôt arrivée, sa mère dit :
« Je suis fatiguée, apprête à manger. »
Pâêmo n’était pas bonne pêcheuse, Vliss
Le poisson riait devant son nez, Pfuit
Le crabe la pinçait pour s'amuser, Khra
Pâmo n'était pas bonne pécheuse. Ha, yé, yé,
Sa mère était toujours fatiguée. ER ! yé, mé!
Pâmo se précipite, elle écaille le poisson, elle gratte la peau, elle
lave, elle prépare bien le foyer de boiïs sec. Elle mélange au poisson
les herbes odoriférantes, l’assia et le mfo *, le piment et le sel. Elle
enveloppe bien le poisson, elle surveille la braïise. Quand on ouvre le
« paquet », l’odeur est délicieuse ! Elle offre à manger à Ephrâ dans
une corbeille qu’elle a tressée. Ephrâ mange, mange beaucoup et
1 On emploie le bois comme condiment. Il a une forte odeur d'ail
(Hua gabonensis).
LES ÉNIGMES 275
c'était très bon. Il mange encore et dit : « C’est tout à fait bon. »
Il mange encore et dit : « Je suis fatigué, le ventre me fait mal. » Il
va à côté dans la forêt, se soulage, revient, s'étend au soleil et dit :
« Mon ventre est plein, je suis content. » Ayant nettoyé ses dents ‘
et bu la boisson chaude odorante, il s’endort.
Ayant bu la boisson chaude, il s'endort.
Ephré a dit : « Mon ventre est plein, je suis content. »
Pamô sait très bien cuire la viande,
Son mari sera heureux.
Le lendemain, Ephrâ reprend son arc et son chemin. Il va vers le
troisième village, où demeurait la troisième fille, et celle-ci s'appelait
Mô-to, la main habile. Il marche longtemps, longtemps. Le chemin
était très difficile. Il arrive enfin au village.
« Devenez vieux, les hommes! Soyez en bonne santé ! ». Et tous
lui répondent : « Deviens vieux, toi l’étranger, notre hôte ! Demeure
en bonne santé ! » Et il s’assit au milieu des hommes, et il parla avec
eux. Mais son père avait annoncé au chef du clan pourquoi son fils
viendrait, et le père était là. Le père d’Ephrä le prit à part et lui dit :
« La fille est là. » Ephrâ répondit : « Bien, la fille est là. » I] la regarda,
car le chef du clan, père de la fille, lui avait dit : « Viens. » Ephrâ la
regarda, compta ses colliers. Elle était jeune et forte et sa poitrine était
développée, ses seins pointaient en avant, et déjà elle avait eu un
enfant ?.
Ephrà la regarda et dit : « C’est bien. »
Le chef du clan dit : « Ma fille est une bonne fille, elle sait très
bien faire l’amour. Tu seras heureux. »
Ephrâ dit :
— Est-elle bonne pêcheuse ?
— Elle n’aime pas à prendre froid dans l’eau pour attraper les
poissons. Son mari ira à la chasse tuer le gibier. On m'a dit que tu
étais très bon chasseur.
Ephrà reprit:
— Sait-elle bien cuire le gibier ?
— Elle a peur quand elle va dans la forêt chercher le bois sec,
mais tu lui en rapporteras.
Ephrâ reprit :
— Sait-elle bien faire cuire le gibier ?
Et le père répondit:
— Elle n’aime pas se brûler au feu du foyer, mais elle sait très
bien faire l’amour. Tu auras beaucoup d’enfants, tu seras heureux.
Ephrâ répondit :
1 On n’y manque jamais après le repas. | |
? Chez les Noirs, le fait d’avoir eu un enfant avant le mariage n'est nul-
lement déshonorant. C’est, au contraire, une bonne présomption de fécon.
dité, une espérance fondée que le mariage sera heureux.
276 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
— Le ventre de la femme et le ventre de l’homme sont deux choses
différentes. L'homme les aime pleins tous les deux.
Et il dit encore :
— Je réfléchirai.
Ephrà revint ensuite à son village. Il réfléchit. Et quelques jours
après, le mariage eut lieu.
Mais quelle fille le père d’Ephrâ l’avait-il engagé à prendre ?
Quelle fille Ephrâ prit-il ? Choisit-il Mô-to, qui savait bien faire
l'amour, ou Pamô qui était bonne cuisinière, ou Ekhüi qui savait bien
attraper le poisson ? Qui choisit-il ?
Il nous souvient d’une chanson qui jadis eut son heure de célé-
brité : Jeanne, Jeannette et Jeanneton. Entre les trois hésitait le coq
du village. Jeanne était belle, Jeannette était riche, et Jeanneton douce et
bonne. Au fond, c'était peut-être le contraire ! Le jeune homme hésitait
fort ! Je ne me souviens plus bien du choix de notre jeune homme,
mais il les aurait bien voulu toutes trois. Que n'’était-il en pays négrille!
Car, au fond, dès qu'il eut les ressources nécessaires, c’est bien, je.
crois, ce que fit ce brave Ephrâ ! Au dire du conteur, s’il m'’en
souvient bien, comme Ephrâ était jeune et insouciant, il prit l’amour
d’abord, puis la bonne pêcheuse pour amener l’aisance au logis, et
enfin, l’âge venant, et les rhumatismes, je le crains, appréciant davan-
tage ceci que cela, c'était le tour de la bonne cuisinière. Côté du mari !
Côté de la femme ? inutile d’en parler.
Mais ceci se passait en pays noir |
*
* *
Côté du mari, côté de la femme, venons-nous de dire ! Prenons un
peu le côté de la femme, avec cette gentille Kukulu (la tourterelle) et
ses trois prétendants.
On ne comprendrait guère aujourd’hui en pays négrille qu'une
fille eût le droit de choisir, du moins ouvertement, bien que par le
fait de la monogamie, due en partie à la pénurie des sujets, la femme
négrille soit beaucoup plus libre que la femme fang et les autres
femmes bantu. Ce récit pourrait bien aussi montrer que jadis les
Négrilles ont probablement vécu sous le régime du matriarcat.
c) Kukulu ou la Fille et les trois jeunes hommes. — Dans
un village de la rivière Ebé que je connais bien, j'y suis passé
dernièrement, moi Oko, du clan des Esambila, vivait autrefois
une jeune fille tout à fait jolie ! Son père, c'était Kolélé (celui qui a
couvé). Elle était forte, bien faite, de peau luisante et rouge, car elle
se mettait beaucoup d’huile, et elle avait beaucoup de colliers. Elle
savait très bien prendre le poisson dans le marigot. Elle savait si bien
l’apprêter que son père trouvait toujours que le plat était trop petit.
Elle savait aussi très bien danser en se tordant comme un serpent et son
derrière remuait si fort, qu’on aurait cru qu'il y en avait deux :. Ses
cheveux étaient toujours très bien tressés et avec beaucoup d'’huile. Il
1 Danse assez lascive mais fréquente.
LES ÉNIGMES 2771
était temps de la marier, oui, il était temps, je le dis, moi Oko, et je
ne suis pas menteur. Tous les garçons l’auraient voulue pour femme.
Son nom, c'était Kukulu (la tourterelle).
REFRAIN :
Il était temps de la marier.
Oko n'était pas menteur.
Son nom, c'était Kukulu (la tourterelle).
Elle était très jolie. Trois garçons la voulaient, trois garçons avaient
déjà commencé de la payer et devant eux, les autres s'étaient retirés ;
le père avait reçu des trois côtés, et maintenant, il lui fallait se déci-
der, donner à l’un, rendre aux deux autres. Il aurait voulu tout gar-
der, le cœur lui faisait mal !
Il aurait voulu tout garder.
Le cœur lui faisait mal.
Or, les trois garçons qui avaient déjà commencé de payer, voici
leurs noms. Le premier s’appelait Sekhü, le Chimpanzé. Il était fort,
avec du poil sur tout le corps, une grosse tête, un gros nez, de grands
bras, de grosses jambes. A la lutte, il renversait tous les autres, il cou-
rait dans les arbres plus vite que les singes, et les attrapait à la
course. Sa flèche touchait toujours le but : il avait déjà tué deux élé-
phants et en avait un collier de poils de la queue. Toutes les femmes
couraient après lui, car il savait très bien les battre (1)
Il s'appelait Se-khü,
Et toutes les femmes couraient après lui,
Il savait très bien les battre.
Le deuxième des garçons s’appelait Bélébili (la flèche de la forêt).
C'est lui qui avait donné le plus d’avances. Il était petit et mince, tou-
jours gai, toujours content, toujours chantant, le meilleur danseur
qu'on pût voir. Il attirait de plus dans ses pièges tous les oiseaux, tous
les animaux, en sifflant, en parlant comme eux. Sa case était toujours
pleine de gibier. Mais surtout il savait très bien parler aux filles, il
avait des enfants dans plusieurs villages, il courait après toutes les
filles :
Il s'appelait Bélébili.
Il courait après toutes les filles.
Il savait très bien leur parler.
Le troisième des garçons après ces deux-là, le troisième et peut-être
le premier, se nommait Okhuata (le Champignon vénéneux). Si vous
voulez savoir pourquoi, le voici. Au jour de sa naissance, sa mère
avait préparé pour le repas de son époux un grand plat de champi-
gnons. Parmi eux, il s’en trouva un mauvais; le père eut une grosse
colique, ses boyaux se retournèrent, et il mourut. La femme en avait-
218 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
elle fait exprès Cela, je n’en sais rien, on ne me l’a pas dit. L'enfant
fut nommé Okhuata, et il le méritait bien :
Il n'aimait pas donner de cadeaux.
Ris en recevant, pleure en donnant.
Il n'avait pas encore donné grands cadeaux au père de Kukulu.
Le père aurait mieux aimé, après, n’en avoir pas du tout. Il aurait
mieux aimé ne pas avoir reçu, mais il avait pris tout de même. Il avait
reçu les cadeaux. Okhuata n'allait pas à la chasse. Okhuata n'allait pas
à la pêche. Mais on lui apportait beaucoup de gibier, on lui apportait
beaucoup de poissons. Pourquoi cela ? Okhuala était un grand féti-
cheur, il savait guérir les maladies, et on disait aussi : « Okhuata est
un sorcier de la nuit. » Il y avait du sang dans le coin de son œil, une
dent lui sortait de la bouche, une épaule était plus haute que l’autre,
il ne regardait jamais les autres en face, les filles se sauvaient quand il
venait.
Okhuata était le troisième.
Il faisait peur aux filles.
Les filles se sauvaient quand il venait...
Le temps de marier Kukulu était arrivé. Chacun des trois garçons
vint la réclamer à son père Kolélé. Mais pour l'emmener mariée dans
son village, il n’y en eût qu’un.
Le premier, Sekhü, dit : Elle est pour moi. Fut-elle pour lui ?
Le second, Bélébili, dit : Je ne la céderai à personne. Fut-elle
pour lui ? |
Le troisième, Okhuata, dit : Je mangerai (tuerai) qui me la pren-
dra. Fut-elle pour lui ?
Le père Kolélé aurait bien voulu la donner... A qui?
De fait, il la donna à... À qui ?
La fille aurait bien voulu de... De qui ?
Mariée à... est-elle restée avec lui au village?
Et ce soir-là, hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles émetttant
chacun un avis différent, j'aime mieux laisser à d’autres le soin de
trancher ce nœud gordien, négrille et féminin !
k
*X *
Terminons enfin par un dernier récit, d’un genre un peu diffé-
rent peut-être, mais qui cependant y touche de près. Cette fois, ce
sont trois animaux qui sont en cause.
d) L'Homme, le Tigre, le Singe et le Chien. — En ce temps-là, et
c’est il y a si longtemps que les grands-pères de nos grands-pères ne
l'ont pas connu, que le père du gros arbre que vous voyez là-bas,
n’était même pas encore une graine d'arbre, tous les animaux vivaient
ensemble dans un grand village, et ce grand village, c'était aussi le
village des hommes. Oni Koswé, le chef des hommes, était le chef des
LES ÉNIGMES 279
animaux, et c’est lui qui réglait toutes les palabres. Parfois il disait :
« Il faut que celui-là meure. » Et celui-là mourait.
Un jour, le tigre avait faim, il avait très grand faim. Il entra dans
une case, il vit une femme qui allaitait un petit d'homme. Il sauta sur
la femme, la jeta à terre d’un coup de griffe, emporta l’enfant dans sa
case et le mangea. Il le mangea tout entier, et il n’en resta rien, rien
pas même un os.
La femme alla aussitôt, toute pleurante, porter plainte au chef
du village. Celui-ci dit au tigre :
— Viens ici, je veux te parler.
Et le tigre vint.
— Pourquoi as-tu pris l’enfant de cette femme? Où l’as-tu emporté?
Il répondit :
— Je n'ai pas pris l’enfant de la femme. Il doit s'être perdu
dans la forêt.
Et il appela le singe comme témoin. Le singe vint et dit :
— J'ai vu le marmot dans la forêt. Il courait vers la rivière. Il
s’est peut-être noyé.
La femme pleura, et dit :
— Ce n’est pas vrai.
Le chef des hommes ne savait que dire et allait renvoyer le tigre.
Mais voici que le chien arrive tout haletant, la langue lui sortant
jusqu’à pendre par terre. Il était allé dans la forêt chasser les animaux.
Il dit :
_—- Père des hommes, écoute-moi !
Le chef des hommes lui répondit:
— Parle |
Et le chien parla :
— J'étais dans la case de la femme.
— Que faisais-tu là ?
— J'avais pris un os et je le rongeais.
— As-tu vu le tigre ?
— Oui, j'ai vu le tigre. Il a sauté sur la femme, l’a renversée, et
il a emporté l'enfant, je l’ai suivi, je l’ai vu le manger, jusqu'au der-
nier morceau.
Et le chef des hommes dit :
— C'est bien. Je”’coupe (prononce) la sentence. Toi, tigre,
tu as pris l’enfant de la femme, tu l’as mangé, et tu as menti. Je
te chasse du village, tes enfants paieront le prix du sang, deux pour
un. Maintenant, entre tes enfants et les enfants des hommes, c’est la
guerre à mort. Partout où ils te trouveront, ils essaieront de te tuer.
L'homme sera ton ennemi, et le chien l’aidera. Va !
Et le tigre s’en alla, et depuis, c’est la guerre à mort. Les hommes
tuent les tigres partout où ils les trouvent, les tigres tuent les hommes
partout où ils les trouvent. C’est la guerre à mort.
Et le chef des hommes dit :
— Toi, singe, viens ici !
280 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Et le singe vint en gambadant et en faisant des grimaces affreuses.
Il s’assit par terre et mit les mains à ses fesses. Le chef des
hommes dit: :
— Fouettez-le |!
On le fouetta, et c’est depuis ce temps que les singes n’ont plus de
poil au derrière et ont les fesses toutes rouges. Le chef des hommes
lui dit : |
— Singe, tu as menti. Pourquoi ?
Le singe se moqua de lui. Le chef des hommes prononça alors la
sentence :
— Singe, parce que tu as menti, et parce que tu t’es moqué de
moi, tu seras puni. Je te chasse du village. Tu n’y rentreras plus qu'’atta-
ché par le cou. Tu vivras dans les arbres en sautant, et tous les ani-
maux se moqueront de toi. Les hommes prendront ta peau pour s’en
faire un vêtement, ta chair pour la manger et tu seras trop bête pour
savoir les défendre. Va, je te chasse du village.
= .Le'singe tourna son derrière vers le chef des hommes, fit caca, et
partit en sautant. Depuis ce temps, les hommes prennent la peau du
singe pour s’en faire un habit, sa chair pour la manger, et les petits
singes pour s’en amuser au village.
Le chef des hommes appela alors le chien :
— Toi, chien, viens !
Et le chien vint en baissant la queue, car il avait peur, en pissant
et en faisant : « Woua, woua. » Le chef des hommes dit :
— Voilà. Tu n'as pas défendu la femme, parce que tu mangeais
un os dans le coin. Désormais, tu seras l’esclave de l’homme, et tu
auras les coups de bâton, mais tu auras toujours un os à ronger et tu
ne mourras jamais de faim. Tu seras le gardien de la femme et de
la case.
Et le chien s’en alla en couchant les oreilles et en baissant le nez.
Le chef des hommes a-t-il eu raison de punir ainsi le tigre ?
Le chef des hommes a-t-il eu raison de punir ainsi le singe ?
Le chef des hommes a-t-il eu raison de punir ainsi le chien ?
Aurait-il mieux valu leur pardonner ? Le tigre est-il plus heureux
que le singe, le singe plus que le chien ?
*
+ *
Ce genre d’énigmes, disons-le en terminant, nous a toujours paru
très intéressant et symptomatique. Il eût été facile d’en donner beau-
coup d’autres encore, mais il faut bien l’avouer, c’eût été peut-être
assez difficile ! Si le latin dans les mots brave l’honnêteté, les Négrilles,
comme tous les Noirs, vont beaucoup plus loin que le latin, et on peut
dire que rien ne les arrête ! Les récits les plus grivois soulèvent les
rires les plus prolongés : ils peuvent, à ce titre, donner aisément la
main aux frères blancs, comme du moins ils en voient trop souvent
parmi eux !
LES ENIGMES 281
4. Enigmes proprement dites
Il est assez rare, en principe, que les anciens du clan prennent
part aux énigmes proprement dites (asex) cu peut-être mieux devinettes.
Autant les autres récits les passionnent, autant ils prennent peu d’inté-
rêt à celles-ci qu'ils considèrent, avec juste raison d’ailleurs, plutôt
comme passe-temps enfantin, ou réservé à la jeunesse.
Chez nous autres, Blancs, c’est bien un peu la même chose ! Et
chez les Négrilles, à rares exceptions près, les énigmes sont encore plus
faciles que chez nous. D'ailleurs, le fond est vite usé, le rouleau à bout,
l’intérêt par là même vite à plat. Cependant, pour les mêmes raisons
déjà données, le folklore peut y puiser largement.
En parlant des énigmes chez les Fang, nous écrivions dans notre
livre Proverbes, Légendes et Contes Fang, le passage suivant, qui
retrouve ici sa place toute naturelle.
« Sur le gaillard d’avant, par les nuits claires et calmes, nos
« mathurins », eux aussi, aiment à se poser des devinettes que suivent
d’interminables récits. Avez-vous souvenance de leur début presque
invariable :
« Cric P » — « Crac » répondent les auditeurs. -— Sabot! — Cuiller
à pot.
Mots sans suite et sans lien, qui n’ont je pense, pour effet, que
de donner au conteur le temps de se mettre en verve, aux auditeurs de
se réveiller, de se préparer.
Nos Fang et aussi nos Négrilles ont exactement le même moyen,
consacré par un usage invariable :
— Eyo ? En haut, debout, éveillé ?
— Ya. Oui.
— Ofilang? Proposition ? — Demande ?
— Anzông — Recherche —
— Lérege me... Montre-moi, dis-moi que...
Et la devinette commence.
En voici quelques-unes. A défaut d'autre mérite, elles ont du
moins celui d’être inédites.
D. Dites-moi : Quelle est la plante dont tu ne peux escalader le tronc ?
R. C'est le jonc flexible (il se dresse en effet à trois ou quatre mètres
de haut, mais en ne peut y monter).
Ton bien s'échappe, tu cours après, jamais tu ne le rattraperas |
Ton rot quand tu as bien diné.
Tu le prends par la patte ! Il te la donne et court encore !
Le moustique (qui, en effet, laisse ses pattes entre les mains de
qui le prend).
TD T6
D. Vu monges Res GECTÉEMENRS EL quand ki os Hoi, Lo dis A encore à \
R. L’abeille, dont tu manges le miel.
282 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
D. Avant de le voir, tu le sens. En le sentant, tu es piqué.
R. On pense tout naturellement au serpent ! Mais la vraie réponse est
le Fang, le méchant voisin du Pygmée, qui sent, en effet, fort
mauvais, et est toujours prêt à piquer, soit de la lance, soit du
couteau.
D. Qu'est-ce que la mère aime le plus au monde, que pourtant elle
n’embrasse jamais *, et qui ne vient jamais à sa rencontre ?
R. L'enfant qu'elle porte dans son sein.
D. Tu l’as aimée avant ta femme, jamais tu ne l’as demandée en
mariage. ,
R. Ta sœur.
D. Quelle est la grande feuille d’arbre partagée en trois ?
R. On pourrait chercher longtemps avant de répondre : Le ciel, la
terre et l’eau. |
D. La maison est cachée, elle n’a ni porte ni fenêtre, l'enfant est
dedans.
R. L'’œuf, dans le ventre de la poule.
D. Quelle est la nourriture qui n’a qu'un pied ?
R. On chercherait longtemps avant de deviner qu'il s’agit d’un
champignon.
Mais en voici un, peut-être plus ingénieux et en tout cas, beaucoup
plus difficile :
D. Quelle est la grosse bête dont les entrailles sont à l’extérieur, et
la peau en dedans ?
R. Vous penseriez difficilement au tamtam, et pour notre tambour la
réponse serait la même, la peau est, en effet, tendue en dedans,
et en guise de cordes, par des boyaux d'animaux.
Très joli encore celui-ci :
D. Trois amis s’en vont voyageant ensemble, l’un portant l’autre, le
premier marchant, le deuxième mourant, le troisième se sauvant?
Peut-être ne songeriez-vous guère à la pipe qui porte le tabac,
lequel brûle et meurt, tandis que s’enfuit la fumée |
D. Une feuille que le vent pousse, que le soleil attire, que l’eau séduit.
Qui la veut la prend.
Réponse méchante et qui montre quel peu de cas au fond le Négrille
fait d'elle. Qui la veut, la prend : la femme. Au fait, est-ce bien
sa faute à elle ? |
D. Qu'est-ce qui se tient debout et qu’on interroge en vain ?
R. Un bâton piqué dans la terre.
1 Le baiser comme le nôtre est d’ailleurs inconnu dans ces régions : on
serre simplement dans les bras.
LES ÉNIGMES 283
Quel est l’excellent fruit auquel il est défendu de goûter ?
La femme de ton frère.
Qu'est-ce que l’on ne peut manger que lorsque son père est mort ?
Les pousses de l’arum qui ne sont bonnes qu’à la seconde cueil-
lette.
TS 76
Qu'est-ce que le vieux qui s'applique au mur pour ne pas tomber ?
Le manioc brûlé qui s’attache aux parois de la marmite.
Qui est-ce qui tisse sa toile sans métier ?
L’araignée.
Qui est-ce qui monte au ciel sans ailes et sans quitter la terre P
La fumée du foyer.
TS 36 SS
Et pour finir enfin, de crainte de fatiguer, car nous en avons dit
assez pour initier à l’esprit de nos Négrilles :
D. Le couteau qu’on n’affûte jamais ?
R. La langue d’une femme.
5. Jeux de mots
Parmi les divertissements et jeux enfantins, mais auxquels les
adultes ne dédaignent nullement de prendre part, surtout les mamans,
il en est un qui ressemble étrangement à un des nôtres, le nsi-horfi,
ou jeu de langue.
Pour apprendre à nos enfants à se délier la langue, on les habitue
à prononcer aussi vite qu'ils le peuvent certaines phrases qui par leurs
assonances ou leurs syllabes inusitées, leurs consonnes rarement assem-
blées ensembles, sont difficiles à prononcer, ou donnent lieu à d’amu-
santes méprises.
Tout le monde connaît, par exemple, la chanson du cordier :
Quand un cordier cordant veut corder une corde,
De sa corde à corder, trois cordons il accorde.
Mais si l’un des cordons de la corde décorde,
Le cordon décordant fait décorder la corde.
Lu encore, dire aussi vite et aussi souvent que possible :
Du thym touffu, du touffu thym.
Un chasseur sachant chasser sans chien est un chasseur qui
sait chasser. :
Etc. ! Le moindre almanach en dit des douzaines, et chaque peuple
a les siens. |
Les Négrilles ne manquent pas de suivre l’exemple universel. A
moins de s’y être spécialement exercé, il ne sera pas facile de dire aussi
vite qu’eux que « le petit homme du bois » a été vainqueur du gros Ogre:
284 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Ogungulangalun ogulagunugunbèri
ningulagunogungula ngulagunogogunlagun
ou bien encore que le fourmilier, en se promenant dans le chemin étroit
de la forêt, attrape les fourmis qu’il aime bien :
K’hro a K’hri o Khro K’hra o’K”’hri a K’aro o Khroa.
Ainsi en anglais : Miss Shelling selling shells in her shop...
ou pour finir, en négrille : mpfi amlar'kmpfo mpfo amlarkmpfi,
syllabes arrangées un peu exprès et, je crois, parfaitement incompré-
hensibles pour la plupart, et qu’en tous cas, pour la plus grande joie
de mes petits hommes qui s’en roulaient littéralement par terre, j’estro-
piais de la plus abominable façon, surtout après les avoir prononcées
deux ou trois fois d’affilée pénible et hésitante !
HA
CHAPITRE VI
Mythes et Légendes cosmogoniques
1. Les légendes cosmogoniques en général. — 2. Une légende de la Créa-
tion. — 3. Autre légende de la création. —— 4. Mythes solaires et
lunaires. — 5. La légende du fer.
1. Les légendes cosmogoniques en général
Les légendes cosmogoniques ne sont peut-être pas très nombreuses
dans le Folklore noir. Dans la vaste compilation qu'’éditait dernièrement
Blaise Cendars, sous le titre Anthologie nègre, d’ailleurs fort intéres-
sante, les seules légendes cosmogoniques données par l’auteur sont
celles que nous avons données jadis nous-même dans notre livre :
Légendes et contes fang, publié à Neufchâtel. Ajoutons en passant ce
détail amusant qu’en les insérant dans son livre M. Blaise Cendars ne
cite ni la source ni l’auteur :
Sic vos non vobis….
Nous n’en sommes d’ailleurs pas surpris ! Plus d’un auteur catho-
lique *, copiant mot pour mot un des traïts édifiants que nous citions
dans notre livre : Fleurs noires et âmes blanches, dit tout simplement
« d’après un missionnaire », procédé éminemment facile !
Plus pauvres encore que leurs voisins nous ont paru à ce sujet les
Négrilles, bien que nous les ayons maintes fois interrogés. Pour être
pleinement édifiés sur ce point particulier, il faudrait pouvoir inter-
viewer les aèdes de la tribu, les conteurs ambulants dont nous avons
déjà parlé, et malheureusement, d’un côté ils sont rares, de plus, ils
arrivent à l’improviste et disparaissent de même. Certes, il est facile de
recommander au chef du clan de prévenir dès l’arrivée du chanteur.
Mais pour attendre un résultat de cette recommandation, même appuyée
de la promesse d’un cadeau, il ne faudrait pas connaître le Noir ! Pour
lui, nous l’avons dit, le temps ne compte en aucune manière, demain
1 Tel Mgr M...
286 . LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
est frère d'aujourd'hui. Combien de fois verra-t-on le chef du clan
venir :
— Tu sais, le chanteur est venu.
— Ah ! bien ! il est au village ?
— Oh ! non, il est reparti.
— Mais pourquoi n'’es-tu pas venu aussitôt ?
Mais le Noir ne dit rien, ne répond mot. A-t-il même compris ! Le
Blanc ? La fumée du paquebot, du vapeur qui remonte le fleuve, pfout,
pfout, toujours pressé, toujours haletant |
D'un autre côté, si on a la chance de tomber sur des conteurs ne
nous connaissant pas, ils se montrent, et de beaucoup, plus méfiants,
plus réservés, que nos interlocuteurs habituels. Sans doute, un petit
cadeau les amadoue quelque peu, mais la défiance primitive demeure.
Peu habitués à notre prononciation de leur langue, forcément un peu
ou très défectueuse, ne faisant d’ailleurs, comme nos bons voisins les
Anglais, aucun effort pour comprendre ou pour deviner le sens des
paroles que nous leur adressons, ils ne peuvent s’imaginer que nous
parlons leur langue : pour eux, un Blanc ne peut que parler « blanc ».
Il faut du temps ! |
Enfin, d’une façon générale, ces légendes de la Création ou de la
Race, pour nous les plus importantes au point de vue de son folklore,
puisque, à peu près seules, et mieux que de vagues souvenirs oraux,
vite embrumés dans le lointain des âges et le souci de la vie quotidienne,
elles cristallisent de précieux détails sur les usages d’autrefois, les
luttes et les migrations antiques de la Race, et que sans elles le passé
resterait lettre morte et domaine entièrement clos dans ces peuples sans
livres et sans écritures, ces légendes, disons-nous (et tout l’ancien folk-
lore) intéressent au contraire très peu nos hommes. Elles les ennuient
même très vite. Souvent, au milieu d’un récit qui nous captivait fort,
les auditeurs baîllaient, à qui mieux mieux, puis mettaient à causer
entre eux. Le conteur s’arrêtait vite : « Mé vora, je suis fatigué »
disait-il, et il passait à d’autres sujets. Car, en bon conteur, il savait
soigner sa popularité, et l’indifférence des auditeurs lui était cuisante
blessure.
À ces récits épiques des hauts faits de leurs aïeux, aux légendes
cosmogoniques, combien ils préféraient une bonne énigme-conte, comme
celles que nous en avons citées plus haut, une joyeuse fable, un récit
satirique où leur verve caustique pouvait se donner libre cours, avoir
champ libre devant elle.
Dans ces légendes historiques, ou tout au moins que nous appelons
telles, se rangent en première ligne celles qui se rapportent à la créa-
tion de l’homme et des animaux. Nous en avons déjà parlé plus haut et
n’y reviendrons pas, sauf pour en citer une, aussez curieuse, et qui
diffère notablement de toutes les autres. Peut-être est-ce simplement
un mythe importé d’une autre tribu. En tout cas, il est fort ancien.
D'une façon générale, on peut affirmer que chez les Négrilles, comme
chez les Bantu, toutes les légendes de la création mentionnent le Créa-
2 -
MYTHES ET LÉGENDES COSMOGONIQUES 287
teur comme ayant façonné les hommes avec de la terre, d’une manière
ou d’une autre.
De même que dans les théologies anciennes, on prête au Créateur
tous les sentiments humains, aussi bien que les besoins anthropomor-
phiques. Le Créateur se réjouit et s’irrite, boit, mange et dort. Les Noirs
ne peuvent guère le concevoir autrement.
Venons à notre première légende.
2. Une légende de la Création
Alors, Dieu le Créateur était au village. Il était tout seul et
s’ennuyait très fort. Il le disait : « Je m'ennuie beaucoup. » Ce qui
l’ennuyait le plus, c'était ceci. Il allait dans la forêt, prenait le tabac
qu'on y trouvait alors partout. Revenu au village, il fumait. Puis quand
venait l’heure de manger, personne ne lui avait rien apprêté. Il
s’ennuyait beaucoup dans son village. Il était seul.
Il dit alors: « Je ferai des hommes, et ils me fourniront à manger. »
I] alla donc aussitôt dans la forêt ; il alla vers l’arbre qui donne les
noix de nkula, et ayant secoué l’arbre, les noix tombèrent. Il en rem-
plit son sac de chasseur et revint au village. Et ainsi fit-il pendant plu-
sieurs jours. Dans sa case, il y avait un grand tas de noix. Et quand il
eut regardé le tas, il dit : « C’est assez. »
Il prit alors les noix et descendit avec elles à l’embarcadère, où il
avait amarré sa pirogue, une pirogue très grande et très belle. Il y mit
les noix. Puis il appela le crocodile : « Viens ! » Et le crocodile vint et
fut attaché à l’avant. C'était le crocodile qui tirait la pirogue du Créa-
teur, et celui-ci ne pagayait jamais. Il dit au crocodile : « Va au large »,
et le crocodile partit aussitôt au large. Avec ses pattes, il pagaya long-
temps, si longtemps que le sang lui en sortait par le bout des ongles !
Il pagaya longtemps, olô, olô, olu, olu, droit devant lui.
C'était une très grande eau, si grande, si grande que l’on n’en
voyait pas la fin, là-bas, là-bas, là-bas, même là-bas où le soleil se cou-
chait dedans. C'était une très grande eau.
Longtemps le crocodile tira, tira. Et quand on fut bien loin, le
Créateur ordonna : « Arrête-toi ! » Le crocodile s'arrêta aussitôt, con-
tent. Le Créateur prit alors une noix, la plus grosse qu’il peut trouver. Il
la remua entre ses mains, longtemps, souffla dessus, puis dit : « Tu
seras un homme, le premier. » Et il jeta la noix de nkula vers la terre.
Elle resta à la surface et s’en alla vers la terre. Le Créateur prit une
seconde noix, il la mit dans sa bouche, cracha dessus et la jeta bien
loin dans l’eau en disant : « Tu seras une femme. » Et la noix s’en
alla vers la terre. Et ainsi fit-il successivement avec toutes les autres.
Il dit alors au crocodile : « Retourne à terre. » Le crocodile obéis-
sant pagaya avec ses pattes en tirant la belle pirogue. Et quand il fut
arrivé au rivage, le Créateur mit pied à terre. Tous les hommes l’atten-
daient et le chef des hommes lui dit : « C’est moi ! » tous les hommes
dirent : « C’est nous ! ». Les femmes étaient derrière.
288 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Le Créateur les emmena tous à son village, et quand ils furent sur
la grand’place, il leur dit : « Vous demeurerez ici, voilà vos cases. »
Depuis ce temps, le Créateur fut le chef du village des hommes, il
mangeait avec eux, les femmes faisaient la cuisine, et le Créateur ne
s’ennuyait plus jamais. Les femmes faisaient la cuisine, et en faisaient
une très bonne. Quand on avait fini de manger, on se couchaït bien à
l'aise, et on fumait la pipe. Et on racontait les histoires !
C'était le vrai temps heureux. Ah ! pauvre de nous ! C'était ainsi.
Et cela, c’est la fin de l’histoire, dite par moi, Ndang Ekhü du clan
Mfufuba sur la rivière Eyô *. —— Dites-le, c’est ainsi.
3. Une autre légende de la Création
À la légende que nous venons de citer, existe une curieuse variante.
Le commencement et la trame du récit sont identiques, sauf ce détail.
En lançant les noix de nkula, le Créateur ne crée que des hommes
Quand il arrive au rivage, ils les trouve tous assemblés comme précé-
demment, et va avec eux au village, leur assigne des cases et vit avec
eux. C’est là que nous reprenons notre récit.
Les hommes vivaient avec le Créateur, ils parlaient avec lui, ils
allaient aussi à la chasse, et tuaient beaucoup de gibier. En revenant
au village le soir, réunis autour des grands feux de roseaux...
Ouvrons ici une parenthèse. Je demande au conteur :
— Mais pourquoi faisaient-ils brûler des roseaux, et non du bois
sec, comme tu fais et comme je fais P
— Je ne sais pas, celui qui m'a appris, m'a dit : « Ils faisaient
brûler des roseaux. » Je dis comme lui. |
Conclusion : à cette époque très lointaine, les Pygmées habitaient
une contrée dépourvue de bois, remplie de roseaux, très giboyeuse,
probablement dans les marais de la Haute-Egypte, au pays actuel des
Dinka et des Mouër. Ils ont d’ailleurs conservé plusieurs mots de leur
langue. Nouvelle preuve, en passant, de l’utilité du folklore.
Donc, réunis autour des grands feux de roseaux, ils faisaient griller
leur gibier, mais bientôt, ils furent fatigués et vinrent trouver le
Créateur :
— Nous sommes fatigués, lui dirent-ils.
— Et pourquoi ?
— De toujours manger de la viande grillée ! Regarde, elle nous
sort par les yeux...
Et en écrivant ces souvenirs, je me rappelle que telle était déjà la
plainte d’un de mes anciens catéchistes, Ignace Nze, venu en France, et
que j'avais placé comme infirmier à l’hôpital d'Orléans. Trois mois se
passent, puis il vient me trouver :
— Père, je veux partir, je suis fatigué.
— Comment, tu es bien payé, bien nourri, peu de travail, et tu
es fatigué P
1 Affluent du Ntèm, fleuve côtier du Congo Nord.
MYTHES ET LÉGENDES COSMOGONIQUES 289
— Oh ! je ne suis pas fatigué de travail !
— De quoi alors ?
— Eh ! bien, de toujours manger du bœuf ! Lundi, bœuf bouilli,
mardi, bœuf bouilli, mercredi, bœuf bouilli, jeudi, bœuf rôti, ven-
dredi, bœuf rôti, samedi, bœuf rôti, dimanche, encore bœuf ! Tu vois,
il me sort un bœuf par chaque œil...
Bref, nos hommes étaient fatigués de viande grillée. Et le Créateur
leur répondit :
— Faites cuire votre viande autrement |
Et eux de répondre :
— Nous ne savons pas ! Mais, tu vois, tous les animaux ont des
femmes, il n’y a que nous, qui n'avons pas de femmes ! Donne-nous
des femmes, elles nous feront la cuisine !
Le Créateur leur répondit :
— Je vais penser ! Je vous donnerai des femmes. Allez !
Le lendemain, le Créateur réunit les hommes sur la place du vil-
lage : « Allez tous chercher vos arcs et vos flèches », leur dit-il. Et ils
allèrent donc chercher leurs arcs et leurs flèches, puis ils revinrent.
« Maintenant, partez tous à la chasse et rapportez-moi l’animal que vous
aurez tué. Que personne ne revienne sans son animal. » Ils partirent
tous et puis revinrent, les uns plus tôt, les autres plus tard, chacun
suivant sa chance, chacun suivant sa volonté. Quand tous furent reve-
nus : « Posez devant vous l’animal que vous avez tué. » Chacun le posa,
celui-ci une antilope, celui-là un cochon sauvage, beaucoup des singes
et bien d’autres animaux encore, mais personne n'avait apporté un
éléphant. C'était trop lourd.
Le Créateur réfléchit encore, puis il se leva et vint devant chaque
homme. Et devant chaque homme, il souffla sur l’animal qu'il avait
tué : « Levez-vous ! » Chaque animal tué se leva aussitôt. Mais ce n'était
plus un animal, c'était une femme. Le Créateur dit alors : « Que chacun
emmène sa femme ! »
Chacun emmena sa femme et tous furent contents !
Et c’est depuis ce temps que vous voyez chaque femme avec son
caractère, les unes gourmandes, les autres paresseuses, comme la tortue,
quelques-une agiles, beaucoup criardes, surtout la nuit, comme les
singes, car les hommes avaient tué beaucoup de singes, beaucoup de
piquantes comme les porc-épics, quelques-unes bonnes, mais il n’y en a
guère, et très peu, intelligentes, car nul n’avait tué d’éléphant. Mais
c’est comme ça |
Et je me rappelle que ce soir-là, les femmes, dépitées et furieuses,
voulaient battre le conteur ! Le lendemain, il eut piètre cuisine, très
piètre et-en conclut philosophiquement : « Vous voyez bien ! Mais c'est
comme ça ! » Hélas, oui, souvent c’est comme ça, même dans notre
cher pays blanc !
290 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
4. Mythes solaires et lunaires
a) Le Soleil et la Lune. Vulu ye Fi (Oulu ya Divi en Sandeh* ;
Oulu ya Fi en Dinka). — Le soleil et la lune ne sont pas du tout amis.
Bien qu'ils soient exactement du même âge, chacun prétend être l'aîné
et, par conséquent, avoir droit à l’obéissance de son cadet. Le soleil est
l'ami des gens. Grâce à lui, on voit clair le jour ; en paraissant, il
apporte la lumière avec lui. La lune, au contraire, n'aime pas les gens
et les considère comme de simples bestioles. Elle apporte la nuit et la
mort, elle est mère des sorciers.
Un jour, le soleil et la lune eurent une palabre terrible, et en sor-
tirent plus irrités encore l’un contre l’autre. Comme de coutume, ils
s'étaient disputés sur la prééminence d’âge.
La lune s’écria :
— Qui êtes-vous donc ? Rien, moïns que rien, vous vivez seul,
pauvre mère sans famille. Mon égal ? Allons donc ! Regardez ces étoiles,
comptez-les si vous pouvez, innombrables qu’elles sont. Toutes, elles
constituent mon peuple ; vous, vous êtes seul.
Le soleil répliqua :
— O lune ! Mère de l’obscurité et de la sorcellerie ! J'aurais autant
de peuple que vous si vous n’aviez pas tué tous mes gens ! Mais main-
tenant, j'ai pris les hommes comme enfants, les hommes, les femmes,
les enfants. Voilà ma famille, et je les aime tous.
Et là-dessus, partit la lune toute dépitée, en disant : « Je me ven-
gerai. » Depuis ce temps-là, elle se venge sur les hommes, car c’est la
mère des sorciers et des méchants revenants.
Les légendes, concernant le soleil et la lune sont assez nombreuses.
En voici deux, choisies parmi les plus typiques.
b) La Fâcherie du soleil et de la lune. (Bakoye Mfi râh.) (Cette
légende pourrait bien être d’origine dinka.) — Pourquoi le soleil s’est
fâché contre la lune, c’est moi qui vais vous le dire, moi Raoug
Atchauï (la lance brillante) du clan des Ulbek, de la rivière Eyô, je
vais vous le dire. Toi, le petit là-bas, ferme ton bec, ou je te mange tout
cru, comme une noix... Tu entends P Et à l’adresse du marmot criard
qui arrondit des yeux épouvantés, il roule des yeux furieux...
Bon. Vous autres, écoutez !
— Nous écoutons. Parle, à Raoug Atchauï !
Ce jour-là, le soleil était fâché, tout à fait fâché, et c'était contre
sa femme la lune. Pourquoi était-il fâché ? Ça, je le sais, et le
voilà. Vous autres, écoutez bien. Donc le soleil avait donné à sa femme
un habit superbe pour mettre tout autour d’elle. C’était un habit qu’il
avait fait lui-même, le battant longtemps sur le bois, et pour le faire il
1 Les Asandeh et les Dinka habitent près des Mombuitu dans la Haute-
Nubie.
MYTHES ET LÉGENDES COSMOGONIQUES 291
avait emprunté des morceaux à toutes les étoiles du voisinage, et pris
du fil à son propre habit. Aussi le pagne était-il superbe : on y voyait
des morceaux de toutes les couleurs, du bleu, du rouge, du vert, sur-
tout beaucoup de rouge. Et quand il l’eût fini et orné encore d’une
bordure rouge d’andrinople (ofuna), il appela sa femme et lui dit :
— Tiens, voilà « cadeau » pour mettre sur ton corps. Mets-le |
Et la lune fut très contente, elle le regarda avec joie, et le jeta tout
autour de son corps. Et elle regarda son mari en lui disant :
— Je t'aime.
— Tu me le montreras ? dead le soleil.
— Je te le montrerai dès ce soir.
Et, en effet, elle le lui montra.
Mais quelques jours après, le soleil regarda le pagne de sa femme,
et il y avait de la boue dans le bas. Il ne dit rien. Le lendemain, il
regarda encore, et il vit que le pagne était tout sali. Il ne dit rien. Le
lendemain, il regarda encore, et le pagne de la lune avait des trous où
on voyait les étoiles ! Alors il se fâcha très fort et en devint blanc :
— Où as-tu été courir cette nuit ?
— Nulle part, j'ai dormi.
— Et comment as-tu mis de la boue à ton pagne ?
— Je ne sais pas, j'ai dù le traîner par terre.
— Et comment l’as-tu sali ?
— Je l’avais déposé sur le séchoir au poisson.
— Comment l’as-tu déchiré ?
— J'ai tiré trop fort en l’enlevant.
— Et comment se fait-il que tu vas avoir un enfant ?
— Oh ! ma mère ! Tu me fais la misère, tu ne m'aimes plus ! Et
elle se mit à pleurer ! Je m'en vais au village !
— Va donc et ne reviens jamais |
La lune partit au village de sa mère, et jamais depuis ce temps, le
soleil n’a voulu la revoir ! Jamais vous ne verrez le soleil la nuit ! Mais
la lune, elle, voudrait bien reprendre son époux ! C’est pour cela que
souvent, le soir, quand le soleil n’est pas encore couché, le matin,
quand depuis longtemps il est levé, vous voyez la lune courir après lui
dans le ciel, mais jamais il ne veut la revoir.
Et ceci prouve que lorsqu'on a une femme méchante et coureuse,
et qu’on a réussi à s’en débarrasser, il faut bien se garder de la
reprendre, si on veut être tranquille. Mais il y a des maris plus bêtes
que des hippopotames ! Et j’en connais, moi Raoug Atchauï, du clan
des Ulbek... Cela, c’est la fin. Les dents du crocodile attrapent les
niais !... »
Et le regard narquois du conteur clignait malicieusement du
côté de.
Je n’ai pas su qui, mais tout le monde riait, tous, plus ou
moins!
292 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
5. La Légende du Fer
Les Négrilles travaillent-ils le fer ? dit à ce sujet Mgr Le Roy. La
tradition des tribus de la Côte occidentale l’affirme, mais elle revêt un
caractère légendaire qui rappelle celle des Nutons de Belgique, des Kor-
rigans de Bretagne, des Kobolds allemands, dont l’un des traits caracté-
ristique était la métallurgie clandestine.
« Il y a longtemps, longtemps, me disait un jour mon guide et
ami Mwakaga, du Fernan-Vaz, -— c’est Mgr Le Roy qui parle — des
Akoa résidaient dans les cavernes de Kumuna-Bwali, sur le Ngunyé,
affluent de l’Ogowé. Ils étaient petits, blancs et barbus. C’étaient eux
qui fabriquaient les flèches, les lances, les haches et les couteaux pour
tout le monde, quand nous-mêmes ne le savions pas encore. Mais il
était absolument défendu de les regarder travailler. Or, un jour, un
homme se glissa sur un tronc d'arbre qui dominait leur atelier et
regarda.
» Le chef forgeron se mit à l’ouvrage, alluma son feu, y mit le fer,
forgea, mais ayant essayé de faire une hache, il fut étonné de ne plus
réussir. « Il y a quelqu'un par ici », dit-il. Et ayant levé la tête il vit
l'étranger sur son arbre. Aussitôt, tous les Akoa disparurent comme des
esprits, le privilège de travailler le fer leur fut retiré, et l’homme, ayant
connu leur secret, l’enseigna autour de lui. »
Souvenir légendaire, ajoute l’'éminent auteur, d’un fait historique.
Avant de terminer les légendes cosmogoniques, rappelons que nous
en avons donné quelques-unes précédemment, en parlant de la vie reli-
gieuse, qui pourraient tout aussi bien prendre place ici, en particulier :
les légendes de la Création de l’homme ;
Dieu au village des hommes ;
la légende de la Séparation de Dieu et des hommes ;
la légende de l’Eléphant Gôr ou Gôrou.
NT TON. te ee,
À
|
:
CHAPITRE VII
Les Légendes historiques et les Contes merveilleux
de la Race
1. Les légendes héroïques en général. —— 2. Légende de l’exode. — 3. Lé-
gende fang sur la conquête du pays. — 4. Légende négrille du géant
cannibale Dzôm. — 5. Les contes merveilleux.
1. Les légendes héroïques en général
Toujours pour les raisons que nous avons signalées plus haut, il
est äifficile de recueillir les légendes historiques et héroïques de la
Race. Elles constituent le patrimoine des Anciens, des Chefs de clan,
et pour s’en souvenir, les Négrilles n’ont point, comme les Fang, le
précieux avantage de conserver en vase ou réceptacle spécial les crânes
des ancêtres, d'apprendre, dès le bas âge, les hauts faits et la filiation
de chacun de leurs ascendants.
Il ne serait pas impossible non plus que les chanteurs n’aimassent
point à raconter ces légendes. Toujours vaincus dans leur lutte contre
les envahisseurs féroces, pourchassés sans merci, vendus comme
esclaves, mangés souvent, forcés de se réfugier au fond des forêts impé-
nétrables, défendus par les marais où toute culture, tout abri de longue
durée leur était interdit, peu à peu la nation Akka, jadis prospère, s’est
émiettée, a été réduite à de petits clans isolés. Chanter leurs défaites,
leur infortune millénaire, n’a rien de particulièrement intéressant. De
à, croyons-nous, la pauvreté de cette partie de leur folklore.
Ils ont conservé néanmoins quelques souvenirs de jadis, mais plu-
tôt dans les chants, peut-être plus faciles à se transmettre d’âge en
âge. Ainsi ce chant (ou légende), le seul de ce genre que nous ayons
pu recueillir. Mon interlocuteur Dèmm, c’est-à-dire la Pluie violente,
chef d’un petit clan des rives de la Haute-Yé *, m'a aïnsi, mi-conté,
Affluent du Dzah, lui-même affluent de l’Oubanghi, principal affluent
du Congo.
294 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
mi-psalmodié, cette sorte de cantilène, que nous pouvons intituler :
La Fuite ou l’Exode d’un peuple. Il y est fait allusion à un animal totem
qui les avait abandonnés et désigné sous le nom de Kibi. C’est le nom
du buffle chez les Mombuttu. L'’éléphant, nommé Okun, au lieu de va,
nom usuel actuel, s'apparente bien au dinka : Akun.
2. Légende de l'exode
Dans la forêt sombre, impénétrable, les pères de nos pères fuyaient.
Les Géants noirs étaient derrière eux, tout près, lance en maïn, javelots
lancés, pfuit, pfuit ; nos pères fuyaient, beaucoup déjà étaient tombés,
beaucoup avaient été pris ! Souvent ils se retournaient, les flèches
sifflaient, quelques géants noirs tombaient. Les femmes étaient devant,
les enfants devant, ceux qui tombaient, on ne les relevait pas. La mort
était là.
Nos pères vivaient sur les bords de la grande eau. Dans la forêt,
les bêtes à viande étaient nombreuses. Okun, l'éléphant, venait près
des cases. On en tuait beaucoup. Dans la grande eau, les femmes pre-
neient beaucoup de poissons. La graisse coulait partout. Nos pères
étaient heureux. :
Nos pères vivaient sur les bords de la grande eau. Les géants
noirs sont venus. Ils portaient la lance, le couteau, le bouclier de peau
d’'hippopotame. Ils sont venus, ils ont dit : « La terre est à nous. » Nos
pères ont dit : « Non. » La bataille a commencé. Les flèches se sont
arrêtées sur les boucliers. Beaucoup sont tombés, la mort était là.
Kibi ne protégeait plus ses enfants.
Nos pères ont dit : « Fuyons, quittons la grande eau ! » Les femmes
ont pris les paniers, sont parties en avant, les femmes ont emmené
les enfants, les guerriers sont partis les derniers.
Les pères de nos pères ont dit : « Nous habiterons la forêt. » Ils y
ont habité : la viande était abondante : la fumée des foyers est montée
vers le ciel. Les géants noiïrs ont vu la fumée ; ils ont dit : « Le pays
est bon. » Ils sont venus, ont dit à nos pères : « Le pays est à nous. »
Nos pères ont dit : « Non, restez sur le bord de la grande eau ! » Les
géants ont répondu : « Le pays est à nous, la forêt nous appartient,
toute la viande est à nous ! »
La bataille a commencé, nos flèches se sont heurtées aux bou-
cliers. Beaucoup sont tombés. La mort était là, Kibi ne protégeait plus
ses enfants.
Nos pères ont dit: « Fuyons ! Quittons la forêt ! » Les femmes ont
pris les paniers, sont parties en avant, les femmes ont emmené les
enfants, les guerriers sont partis les derniers.
Nos pères ont dit : « Nous habiterons la montagne. Le ndo (maïs)
n’y pousse pas, non plus que le nsa* (?). On n’y plante pas la banane,
nous serons à l’abri. » Ils ont habité la montagne. Les géants noirs sont
1 Peut-être l’éleusine.
LÉGENDES HISTORIQUES ET CONTES MERVEILLEUX 295
venus. Ils ont dit : « Vous volez nos cultures, vous volez notre gibier,
vous volez notre poisson. Allez-vous-en, sinon vous mourrez | »
Nos pères sont partis, les uns vers le pays du haut, les autres vers
le pays où le soleil se couche. Ils sont partis, ils se cachent dans les
marais, au fond de la forêt, et voici que les géants noirs sont encore là!
Kibi a abandonné ses enfants !
3. Légende de la conquête du pays d'après les Fang
a) Introduction. — Une autre source pour connaître la plus
ancienne histoire des Négrilles s'offre dans les récits des Fang, leurs
voisins nègres, sur la lutte acharnée entre les géants et les noirs.
Nous y verrions volontiers l’histoire embellie et fortement augmen-
tée de la lutte qui a dû surgir à un moment donné entre les Fang enva-
hisseurs et les Négrilles ou Nains, possesseurs du sol, aujourd’hui réduits
à une sorte de servage ou plutôt de tutelle par leurs sauvages vain-
queurs. Parmi les épisodes nombreux de cette noire épopée, nous nous
contenterons d’en retracer un seul, la lutte du nain Angonzing ‘ et de
ses frères contre les géants Ndongmba, Mbam, Bièle et leurs fils. Le
souvenir du géant Ndongmba et de ses flèches magiques est resté vivant
parmi les Fang.
Au moment où débute ce récit, la lutte a commencé depuis long-
temps entre les Géants et les Nains. Deux familles de géants sont à la
tête de toutes les autres et sont commandées par Ndongmba, l’aîné de
la famille Mba, assisté de son frère Nlutang. Ndongmba a deux fils,
Mba et Bièle, Nlutang en a un, Oyônlutang ; la famille Nzdk dispute le
pouvoir à la famille Mba ; trois frères sont unis d’une étroite amitié,
Evungnzdk, Eyangnzdk et Mborenzdk ; Evungnzdk a deux fils, Akwa
et Ethure. La lutte entre les deux familles a été longue : au moment
de la guerre contre les nains, la famille Mba a la prééminence. La tribu
actuelle des Yenzdk fait remonter son origine à Evungnzdk. La famille
Mvurkkangana, qui fait partie de cette tribu, descend en ligne directe
d’Evung ; le chef actuel serait son seizième descendant en ligne droite.
Le renseignement est précieux, surtout lorsqu'on sait avec quel soin les
Fang gardent la mémoire de leurs ascendants, le premier enseignement
donné aux enfants étant le Mébara ou généalogie des ancêtres.
Du côté des Nains, le chef est Angonzing. Ce nom est aujourd’hui
un terme de mépris, dont on se sert pour désigner un Négrille ou un
individu court et gros. Les autres Négrilles ne portent pas de nom
dans ce récit.
b) Premier combat. —— Géants et Naïins sont en présence. Chaque
chef a prévenu ses soldats, tous ont écouté l’appel du tamtam. Les
géants s’avancent à travers la forêt. Ndongmba est à leur tête, armé
? Angonzing, c’est-à-dire Ango fils de Nzing. Ndongmba, Ndong fils de
Mba. Ces noms appartiennent à la langue fang.
296 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
de ses trois flèches magiques ; la première atteint celui qu'il vise au
plus haut des airs, la deuxième perce la masse des eaux, la troisième
s'enfonce dans la terre. Nlutangmba porte son arbalète, la fameuse
Ngorkmimbang. Au lieu de flèches, elle lance un rocher pesant. Sous
le coup de cette masse, les hommes sont écrasés comme des fourmis,
le sang coule comme l’huile des noix de palmes pressées sous l’obala.
C’est une fameuse arbalète, et un fort guerrier la porte...
Cependant l’attaque a commencé. De tous côtés, les petites flèches
des nains volent dans les airs : voui, voui, voui, elles s’enfoncent
dans le corps des géants, les piquent de tous les côtés, les atteignent
à la tête, aux bras, au nombril, aux jambes, Voui, voui, voui, les
grosses têtes tombent par terre ; poum, poum, les grosses têtes tom-
bent par terre. Les géants, furieux, abattent les arbres, les renversent,
les brisent les uns sur les autres ; ils entourent la forêt tout entière
d’un cercle d’arbres abattus, et quand le cercle est clos, ils y mettent
le feu. Les grands arbres flambent, la forêt s'allume, le vent active
la flamme et porte au loin la fumée ; les animaux sauvages poussent
des cris désespérés ; on entend le miaulement du tigre ; les éléphants
barètent, mais les géants font bonne garde : les nains ne pourront
échapper ; tous, ils seront grillés, grillés comme les sauterelles.
Ndongmba est vainqueur ; ses trois flèches lui seront inutiles.
Cependant Angonzing, le chef.des Nains, a vu le danger. Retiré
avec les siens au centre de la forêt, ils délibèrent ensemble. Comment
échapper au danger ? C’est Angonzing qui tranche la palabre. Sur son
ordre, les nains creusent un trou à la base des termitières ; chacun
creuse sa demeure, chacun se hâte, car le vent du feu est chaud et
chacun tient à sa vie. Aussitôt les trous creusés, ils se glissent dans
l'habitation souterraine et attendent les événements. Pour se nourrir,
ils ont les fourmis de leur demeure, les fourmis pleines de graisse et
ils attendent patiemment.
Trois jours durant, la forêt flambe, trois jours durant, autour du
feu, les géants font bonne garde, puis enfin, quand le feu commence
à faiblir, à leur tour ils pénètrent dans le vaste brasier qui s'éteint.
Avec la pointe de leurs lances, ils remuent les cendres encore chaudes;
ça et là, ils trouvent quelques ossements carbonisés ; les nains sont
morts, les géants sont vainqueurs et retournent à leur village en chan-
tant l’hymne de triomphe, en dansant la danse de victoire. Ils retour-
nent à leur village. |
À peine sont-ils partis qu'Angonzing sort de sa cachette et appelle
au dehors tous ses compagnons. Ils sortent tous, riant du bon tour
qu'ils viennent de jouer à leurs ennemis. Les vainqueurs, ce sont les
nains, les hommes de la nuit, les hommes de la forêt sombre. Lorsque
les ténèbres ont caché le soleil, tandis que les géants dévorent les ani-
maux et boivent en leurs villages le vin de palmier et le suc fermenté
de la canne à sucre, les flèches des naïns les assaillent de partout,
voui, voui, voui, elles les piquent, voui, voui, voui, et poum, poum, les
LÉGENDES HISTORIQUES ET CONTES MERVEILLEUX 297
grosses têtes des géants tombent par terre, poum, poum, elles tom-
bent par terre, les grosses têtes.
Rrrii, le premier combat est terminé.
Rrrii, Rrrii ! |
c) Second combal. — Les géants, furieux de leur défaite, ont
recommencé l'attaque. Une fois de plus, ils ont envahi la forêt des
nains, et ceux-ci résistent de leur mieux. Ils sont braves, mais ils ne
sont pas forts. Les géants sont braves et ils sont forts. Evongnzdk les
commande et l’arme qu'il possède, on l’appelle Nkuekyap ; nul ne
peut lui résister. Son frère, Eyangnzdk, est à ses côtés, et celui-ci, nul
ne peut l’égaler. Pour arme, il possède un épervier (ondam), un éper-
vier immense qui, dans ses mailles, peut enserrer une forêt entière.
Il le cache dans son ventre, et quand il fait la guerre, il s’élève jus-
qu'aux nuages, pareil à un oiseau redoutable ; son œil perçant voit
tout, et dès qu'il a découvert l’ennemi, il vole, lance son filet, et
dans les plis ramène tous ses ennemis. Puis, quand tous sont pris et
enserrés sans pouvoir se défendre dans les mailles de l’ondam, il
vomit le marteau caché également au plus profond de ses entrailles,
et à tous, il écrase successivement la tête. Lorsqu'on l’attaque, il
tourne immédiatement le dos à ses ennemis, car son dos est invulné-
rable ; sur sa peau, dure comme le fer, les flèches et les pointes de
lance s’émoussent ; lorsque tous ses ennemis ont épuisé leurs muni-
tions, il se retourne, et c’est son tour, nul ne lui échappe.
Dans la forêt, Angonzing a vu de loïn arriver ses ennemis. Il les
fait cribler de flèches par ses guerriers, mais, lorsqu'il voit Eyangnzdk
prendre son vol et déployer l’épervier funeste, au plus vite, il s'enfuit
avec tous ses hommes vers la forêt profonde, dans la haute futaie, où
les arbres sont épineux. Là, il ne craint pas l’épervier ; les mailles ne
sauraient les entourer, et les épines déchireraient tout. Les géants
doivent recourir à d’autres armes. Mais peu à peu, une fois encore, le
cercle s’est resserré ; cette fois les géants ne mettent pas le feu ; ils
poursuivent les nains d’arbre en arbre, gagnant sans cesse du terrain,
fouillant le moindre trou de leurs longues lances, renversant les termi-
tières, regardant sous les rochers et dans le tronc des arbres morts. Rien
ne saurait leur échapper, les animaux eux-mêmes tombent sous leurs
coups, et, la nuit venue, ils n’ont plus qu’à se joindre pour fermer
entièrement le cercle.
Les naïns sont pris.
Les animaux ont disparu, il ne reste plus que les bandes de singes
qui, là-haut, dans les futaies gigantesques, au sommet des lianes, cou-
rent, sautent, rebondissent de branche en branche, de liane en liane,
en avant, en arrière, sur les côtés, à droite, à gauche, montrant çà et
là leur tête curieuse, puis prenant la fuite au plus vite.
Les géants continuent toujours. Le cercle fermé se resserre de plus
en plus ; les guerriers se rejoignent enfin, les troupes diverses se sont
réunies.
298 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Où sont les nains ?
Disparus, sans laisser aucune trace !
Où les chercher ?
Les géants se retirent, confus, pour reprendre le chemin de leurs
villages. Ils ne chantent point le chant de triomphe ; ils ne dansent
point la danse de victoire, et lorsqu'ils arrivent aux collines qui domi-
nent le pays, de tous côtés, ils entendent s’élever un long concert de
plaintes et de gémissements. Les nains les ont précédés au village :
ils ont emporté avec eux tous les enfants.
Comment se sont-ils échappés ? Lorsque Angonzing s’est vu serré
de trop près, il a ordonné à ses hommes de tuer tous les singes qu’ils
voyaient, et chacun est entré dans la peau d’un de ces animaux. se
hâtant de déguerpir par le chemin des airs.
Rrrii, le second combat est terminé.
Rrrü, Rrrii ! j;
d) Troisième combat. —— Le troisième combat avec les nains est
commencé.
Mborenzdk a pris le commandement des géants, Mborenzdk, qui,
comme son frère Eyang, sait voler en l’air et se cacher dans le creux des
arbres. Nul ne peut lui échapper ; pour arme, il a ses flèches, ses trois
flèches magiques, l’une qui atteint son but au plus haut des airs,
l’autre, au plus profond des eaux, la troisième au plus creux de la
terre. Qui pourrait lui échapper ? Il poursuit les nains dans leurs
retraites les plus cachées ; en vain ceux-ci essaient-ils de résister ; en
vain leurs flèches sifflent-elles, voui, voui, les géants avancent toujours.
Bientôt les nains sont acculés au bord de la rivière, près des grandes
chutes. Toute retraite leur est coupée ; ils n’ont plus qu’à mourir.
Mais Angonzing est toujours à leur tête : il consulte ses fétiches les
plus puissants, et ceux-ci lui promettent assistance.
« Réfugie-toi au fond des eaux, lui ont-ils répondu, réfugie-toi au
fond des eaux. »
Angonzing cherche le sens de ces paroles, tandis que ses hommes
tombent autour de lui : voui, voui, voui, les flèches volent et frappent
le but, voui, voui, voui. Soudain, il a compris : dès que la nuit noire
ést descendue sur les eaux, un à un ses hommes se glissent par un
étroit sentier, un à un au travers des roches, bientôt tous ont disparu
dans la chute elle-même, sous les eaux qui tombent à grand bruit :
Angonzing est un habile homme ; ses guerriers sont bien cachés.
Au matin, les géants cherchent partout leurs adversaires ; les
trouver est impossible ; ils ont dû franchir la rivière, être bien loin
déjà, mais où, comment ? qui le dira ? Eyang a pris son vol ; il plane
au haut des airs ; son regard parcourt une immense étendue ; la forêt,
la montagne, la vallée ne recèlent point ses adversaires. Où jetterait-il
son filet ? IL redescend sans avoir rien découvert. À son tour, Mboren-
zdk prend son vol ; il redescend bientôt : il n’est pas plus heureux que
LÉGENDES HISTORIQUES ET CONTES MERVEILLEUX 299
son frère. Il saisit alors les flèches magiques, les flèches qui jamais ne
manquent le but.
La flèche de l’air, lancée par sa main vigoureuse, pate siffle, vole,
cherchant le but et revient à son maître ; les ennemis ne sont point
dans les airs.
La flèche de la terre, lancée par sa main vigoureuse, part, siffle,
vole, fendant la terre, cherchant le but et revient à son maître ; les
ennemis ne sont point dans la terre.
La flèche de l’eau lancée par sa maïn vigoureuse, part, siffle, vole,
fendant les eaux, cherchant le but ; au travers de la chute, elle pénètre
et frappe au cœur un des compagnons d’Angonzing, mais à la hâte
celui-ci ordonne de trancher la tête, de remplir le corps d’eau, de le
lancer dans les flots, et lorsque le cadavre apparaît au jour avec la flèche
qui le ramène, Mborenzdk s’écrie :
« Ils sont tous morts, ils sont au fond du fleuve, ils ont préféré
se tuer eux-mêmes plutôt que de périr sous nos coups | »
Les géants retournent au village ; toute la nuit, ils tuent les animaux
et préparent les boissons fermentées pour célébrer leur triomphe. Les
danses ont commencé, le tamtam résonne, mais voilà un nouvel ins-
trument de musique : dans la foule pressée, voui, voui, voui, sifflent
et s’enfoncent les flèches des Naïns, voui, voui, voui
Rrrii, le troisième combat est terminé.
Rrrü, Rrri |
4 légende négrille du Géant cannibale Dzôm
Nous terminerons la section des légendes historiques par le récit
d'une légende dans laquelle le génie négrille littéraire et historique se
manifeste tout spécialement.
Pour bien la goûter, transportons-nous pour un moment sur les
bords de l’Aïna, le fleuve équatorial du Haut-Gabon. La forêt vain-
queur a poussé ses frondaisons sur l’extrême rive, la grande forêt con-
quérante ; sous l’épaisse ramure inviolée, dresse ses abris précaires le
petit village négrille. Ils sont là tous, les petits hommes, attentifs près
du grand feu qu'ils ont osé allumer ce soir ; deux arbres entiers ali-
mentent le foyer ; l’eau qu'y jettent de temps à autre femmes et enfants
produit une épaisse fumée, rideau protecteur contre les ennemis pos-
sibles et les moustiques dévorants, inlassables à s’acharner sur leur
proie.
Ils sont là tous, attentifs.
Un des anciens du clan a saisi sa guitare primitive, le nsor, ana-
logue au mverx de ses voisins, les Dzem, le nsor, simple stipe de pal-
mier. Trois filaments soulevés de l’écorce, tendus par une membrure
médiane, fixés aux extrémités, résonnent sous l’ongle crochu du barde
indigène et exhalent leur grêle et plaintive mélopée, sol si fa ré, si mi
do la sol, la si ré fa, chantent-ils en mineur, plainte de grillon, cris-
300 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
sement de cigale, bruit d’herbes froissées, appels d'oiseaux apeurés dans
la nuit... |
Et je traduis littéralement la légende de l’ancien, de l’ancien du
clan, la légende que redisaient déjà ses ancêtres, voilà plusieurs
millénaires, là-bas, tout là-bas, aux rives lointaines du Nil, la légende
millénaire, le chant des aïeux perdus dans la nuit des âges lointains...
Dzôm, c'était son nom, était un géant et en même temps un
génie malfaisant d’une hauteur prodigieuse. Il était grand comme
quatre hommes mis les uns sur les autres, grand comme quatre
hommes, et peut-être même davantage. Il avait une grande barbe
et des cheveux longs et bouclés. Il était très laid. Il était excessive-
ment méchant. Oui. Il mangeait un homme à chaque repas, et il lui en
fallait beaucoup, car il avait trois têtes dont deux n'avaient qu’un œil
au milieu du front. Dzôm avait également six bras, dont deux bran-
dissaient d'énormes massues, faites d’un tronc d'’arbre tout entier,
durci à la flamme.
Et voilà qu'un jour nos ancêtres, ceux de ce temps-là, disent :
« Attrapons-le », car ils l’ont trouvé endormi. Endormi si bien qu'il
ronfle très fort, les feuilles en ont remué : très fort : il ne craint rien.
Autour de lui, tout autour, les hommes ont fait cercle; ils ont apporté
leurs grands filets, les filets que les éléphants ne peuvent briser; ils le
savent, ils en ont fait l'épreuve. Sous le poids des filets, Dzôm dort
toujours. Les Pygmées n’ont plus de filets, tous ont été employés.
Et tout joyeux au signal du chef, les hommes se mirent à chanter
le chant des captifs, et ils chantaient :
Le gros sanglier est pris.
L’Eléphant est tombé,
Tombé dans nos rêts !
Aux femmes d’entailler ses chairs
D'allumer les grands feux pour le cuire,
Aux enfants de l’achever ;
Le gros sanglier est pris.
Mais Dzôm se réveillant au bruit, se lève, brise les liens d'un coup
sec, krâ, d’un coup sec, krâ, brandit ses deux massues et frappe à tour
de bras, t6, t6, t6, tôtôlo ! À chaque coup, deux têtes s’ouvraient comme
un œuf, fwit, fwit, et ceux qu'il attrapait, d’un seul, il en faisait deux,
mâhri, mâhri, il les tenait, il les cognait, il en faisait deux à chaque
coup. Bientôt, de tous ceux qui étaient près de lui, il n’en resta pas
un, pas un debout. Et ceux qui se sauvaient, (nous en aurions fait
tout autant !) et ceux qui se sauvaient, il les poursuivit longtemps,
et il en tua beaucoup. Combien ? je n’en sais rien ! Compte les oiseaux
qui passent, les papillons qui volent, les poissons qui sautent dans
RL]
LÉGENDES HISTORIQUES ET CONTES MERVEILLEUX 301
la rivière ! Compte ! Combien ? je n’en sais rien ! Les femmes ont
beaucoup pleuré.
Il en tua même trop! Et ceux qui étaient restés par terre, tués ou
pas tués, morts ou vivants, mais qui faisaient semblant par peur et
qui cachaient leur tête dans leur bonnet, ceux-là, ils les mangea. Il les
mangea tous |
Comme le ndzôm avale les grenouilles, kwiss, kwiss, et qu’une
n'attend pas l’autre, kwiss, kwiss, Dzôm les mangea tous, en un jour
ou plusieurs.
Et ainsi Dzôm chassa jadis nos ancêtres, il y a longtemps, long-
temps, quand le soleil était clair au-dessus des têtes, Dzôm chassa jadis
nos ancêtres, de la terre de Khum, où Le étaient heureux...
De la terre de Khum..
Et la guitare s’éteignit en un petit accord grêle, sec, plaintif, st ré
fa mi la sol mi...
Et le vieux chanteur se tut...
Pensifs, les hommes du clan écoutaient encore, et leur pensée et la
mienne s'étaient envolées bien loin, vers ces ancêtres fabuleux, inais
authentiques, qui vivaient jadis bien loin, au pays des palmiers, où le
ciel était clair au-dessus des têtes, où ils vivaient libres, maîtres de la
terre.
Leur pensée et la mienne étaient bien loin !
5. Les Contes merveilleux
Les Contes merveilleux doivent abonder dans le folklore négrille,
de même qu'ils abondent dans tous les folklores bantu, car tous les
Noirs se plaisent au merveilleux, nous n'oserions pas dire, y croient
fermement. Si, pour notre part, nous en connaissons très peu, c'est
que notre attention s'était portée sur d’autres points, plus immédiate-
ment intéressants. Nos successeurs combleront cette lacune.
Itwa, l’homme qui savait les secrets de ses ennemis par le chant
des oïseaux, appartient à un genre que l’on retrouve dans tous les
folklores, blancs ou noirs. Il s'apparente étroitement au conte que nous
avons déjà donné dans notre livre sur le folklore fang, sous le titre de
Nkan, l'homme qui connaissait le chant des oiseaux.
Ils doivent même, à notre avis, appartenir à un fonds commun plus
ancien. Quel est celui qui a la priorité, du fang ou du négrille, il est
difficile de le dire. Pour nous, la priorité appartient au conte négrille,
d'autant que les Nains y figurent. En donner les raisons ici nous entrai-
nerait trop loin.
a) Itwa, l'Homme qui savait les Secrets par les Oiseaux *. —— Un
jour, Itwa était parti à la chasse, car il y était très habile, et puis sur-
tout il avait faim. [l avait dit à sa femme :
! Recueilli au village pygmée près des chutes de l’Abanga. Nous tra-
duisons presque littéralement.
302 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
— Donne-moi à manger !
Celle-ci de répondre :
— Tu as tout mangé, je n’ai plus rien.
Ïl était parti à la chasse.
Tout à coup, il voit devant lui une bande de sangliers. Vite, il
bande son arc, il tire sur le chef de la bande, le trait s'arrête dans la
peau : il prend son javelot, il le lance : le sanglier tombe mort. C'était
un grand sanglier blanc, énorme. Itwa se précipite : mais voici que le
sanglier mort se relève.
— Tu m'as délivré, dit-il, un sorcier m'avait emprisonné dans le
corps de ce sanglier. Que veux-tu pour ta récompense ?
Le sanglier s'était changé en un petit homme tout blanc, avec une
longue barbe blanche qui lui tombait jusqu'aux pieds et lui faisait tout
son habit.
— Que veux-tu pour ta récompense ?
— Comprendre le chant des oiseaux, répondit Itwa.
— Bien, tu le comprendras. Tire la langue !
Le petit homme prend alors dans son sac un os et des feuilles, et
de la craie blanche. Il les met dans le creux de sa main, crache dessus,
en fait une bouillie, la met sur la langue d’Itwa.
— Bien, maintenant tu parleras le chant des oiseaux. Quand tu
les appelleras, ils viendront à toi. Donne tes oreilles!
Itwa les présente. Le petit homme y met de la même bouillie, il
en met dans une, il en met dans l’autre.
_— Bien, maintenant, tu comprendras le chant des oiseaux. Va !
Et Itwa revint au village.
À quelques jours de là, Itwa était au village, couché près de sa
hutte, fumant au soleil. Deux perroquets étaient dans l’arbre tout près.
Ils causaient.
— Tiens, c'est Itwa, disait l’un.
— Oui, répondait l’autre. Il est tout seul. Sa femme a dit qu’elle
allait pêcher le poisson. |
— Oui, mais ce n’est pas vrai, elle est couchée au soleil près du
ruisseau et s’amuse avec les femmes.
Itwa ne dit rien. La femme revient de la rivière.
— Où est le poisson ?
— Je n'ai pas pu en attraper.
— Tu as eu beaucoup de mal?
— Oh ! oui, j'ai le corps tout froid.
Itwa prend son bâton :
_— Tô, tô, tô, menteuse | Tô, tô, to, menteuse ! Ah ! tu as froid,
voilà qui va te réchauffer. Tu es restée couchée au soleil, tô, tô, t6 !
La correction est bonne ! La femme d’Itwa n’en revenait pas !
Qui pouvait bien l'avoir dénoncée |
Une autre fois, Itwa était à la chasse. Il voit des pigeons verts qui
jacassaient.
LÉGENDES HISTORIQUES ET CONTES MERVEILLEUX 303
— Tiens, tiens, voilà Itwa. |
— Oui, il est à la chasse. S'il savait que sa femme est en ce moment
dans la case de son ami, il ne serait pas si gai!
Itwa ne dit rien, mais il court, il court, il court, il arrive à la
case de son ami : sa femme était là !
« Tu as des amis : regarde le ventre de ta femmel » dit le proverbe.
Tô, tô, tô, frappe le bâton.
— Que fais-tu ici ?
—— Je... je... je parle...
Tô, tÔ, tô.
— Je demande, je voulais.
— Des coups de bâton ! tô, tô, tô, voilà !
Et les coups de pleuvoir !
L'ami s'était sauvé, la femme en eut la peau comme un crabe dans
la marmite | |
— Ton ami voulait cueillir une fleur, disait Itwa, te voilà fleur
rouge |
Et il frappa longtemps...
La femme n’en revenait pas et accusait les voisines.
Itwa eut ainsi bien d’autres aventures et fut toujours en particulier
heureux à la pêche et à la chasse, car grâce aux oiseaux, il connaissait
toujours les meilleurs endroits. Nous passons sous silence ces histoires
pour ne pas allonger, et arrivons à une dernière aventure.
Itwa causait au village avec ses amis. Des merles métalliques vin-
rent s’abattre près d’eux pour manger les fruits de l’ètuni.
« Tiens, disait l’un d’eux, regarde donc ces hommes qui fument
tranquillement ! S$’ils avaient vu comme nous les Aterk qui s’approchent
du village pour tout massacrer, ils ne seraient pas si tranquilles ! »
Itwa se lève aussitôt, court au tamtam, frappe vite, vite, vite. Le
tamtam dit :
« Sauvez-vous, voici l’ennemi, sauvez-vous ! »
Tout le monde se lève, se sauve, hommes, femmes, enfants, sans.
rien demander. Quand les Aterk arrivent, plus personne ! village vide !
pas même une poule ! Ils s’en retournent furieux, mais les petits
hommes les poursuivirent du haut des arbres, les flèches volèrent, pas.
un Aterk ne rentra en son village !
Itwa fut reconnu par tous comme le chef du clan, et le garda tou-
jours de l’ennemi. Il mourut très vieux et ses enfants le mirent dans.
sa tombe. |
L'histoire d’Itwa est finie.
_ b) La Case des fameux hommes. — Tout proche des Contes mer-
veilleux pourrait se ranger le conte sur la case des fameux hommes,
* On sait que tous les Noirs ont un langage du tamtam.
304 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
qui ne serait pas déplacée à Marseille, et rappelle quelque peu le genre
des Galéjades.
Telle que me la conta mon ami Galé, du clan des Apfièl, sur la
rivière Yé, la voici.
Il arriva que, édo éne na (cela je ne l’ai pas vu moi-même avec
mes yeux, mais on me l’a dit, et celui que me l’a dit, n’était pas men-
teur, car c'était mon père, Imfo, le père de moi, Galé), il arriva que
des hommes vivaient dans une case, ensemble, car ils n'étaient pas
encore avec une femme pour eux, autrement je ne sais pas, car un
homme sans femme n’est pas encore un homme.
Des hommes vivaient ensemble dans une case : c'était le père, les
trois fils et la mère. Tout le monde les craignait : ils étaient très
forts. Tout le monde les craignait : ils étaient très forts, mais ils
étaient encore plus méchants.
Un jour, l’aîné dit : « Je vais à la chasse. »
Le second : « Je vais avec toi. »
Le dernier : « Je vous accompagne. »
Ils s’en vont. Ils sont dans la forêt. Bientôt ils trouvent des traces
de togba, la grande antilope. Ils marchent, ils marchent, l’aîné s’habille
avec des feuilles, il approche tout près de l’antilope, il la frappe avec
son poing, il l’abat morte d’un seul coup. Tô, elle était morte.
Il s’assied et il attend.
Ses deux frères arrivent. Jaoh! dit le second (en se frappant la
cuisse avec les mains en signe d’admiration ‘). Jaoh ! dit le dernier. Le
dernier alors accroche la bête à un arbre. Avec ses ongles, il déchire la
peau du cou, il la dépouille d’un seul coup. La peau tombe par terre.
Le second prend alors la bête, la charge sur ses épaules, et revient
avec ses frères au village.
Le père et la mère disent : « C’est bien. »
_ La mère va chercher alors sa grande marmite : elle y met l’anti-
lope d’un seul coup, avec l’eau pour faire le bouillon, les herbes, la
graisse, et beaucoup de patates *. Les hommes sont autour : ils
regardent l’antilope qui cuit. Quand elle est bien cuite, la mère enfonce
un bâton pointu dans la viande :
« Elle est à point. Vous pouvez manger. »
Elle la dépose dans une grande corbeille. Le père la prend alors par
Îles pattes, celles de derrière ; la tête pend ; il ouvre la bouche, il com-
mence à manger. Quand il s’arrête, il ne restait rien ! rien que les os !
Les fils mangèrent les patates et burent le bouillon. La mère lécha
la marmite.
* Ainsi font les Noirs pour exprimer leur admiration, leur étonne-
ment, etc.
* Dioscorea bulbifera Harms, des Dioscoracées. La plante produit des
bulbes souterrains comestibles et des bulbes aériens toxiques. Ceux-ci
entrent dans la composition du poison des flèches. On s’en sert également
LÉGENDES HISTORIQUES ET CONTES MERVEILLEUX 305
Le père dit alors : « Nous sommes tous de fameux hommes. »
Et cela, c’est la fin !
Assurément, le brave homme donnait ainsi une grande idée de
la capacité de l’estomac de son héros |
Il ne faudrait pas cependant nous en étonner outre mesure ! Etant
nous-mêmes jadis à l’Ile Nendé, dans la rivière Tsini ‘, pour tuer des
pélicans (on en recherchait alors beaucoup la belle fourrure blanche
qui garnit leur poitrine), notre chasse fut heureuse, car les tirant pres-
que à coup sûr sur l’immense fromager (Eriodendron), où ils se reti-
raient pour dormir la nuit, nous en abattimes onze. Le poids moyen
d’un pélican en viande nette, y compris graisse et boyaux, car nos Noirs
estiment les boyaux et leur contenu morceau délicat et se gardent bien
d’en jeter la moindre partie, le poids moyen est donc de douze à quinze
kilos, parfois plus. Ceux que nous avions tués étaient de belle taille.
Ne prisant pas du tout la chair de ces oiseaux, coriace, mais
surtout huileuse et imprégnée d’un fort goût de poisson, j’en fais géné-
reusement cadeau à mes catéchistes pagayeurs. Ils étaient huit forts
garçons, mais dont un très jeune. Ils me réclament d’ailleurs la ration
ordinaire de riz, et je la leur donne. Ils font cuire leurs oiseaux, bien
enveloppés dans les feuilles de banane. Toute la nuit, je les entends rire,
chanter, festoyer.
Au matin : « Allons, en route, les enfants ! »
On a du mal à se mettre en train. Les ventres sont rebondis, les
traits un peu tirés, on se traîne.
« Allons, allons, dépêchons ! »
Et quand tout est prêt. « Eh ! bien, ce qui reste des pélicans ?
embarquez... » |
Le chef des pagayeurs me regarde tout étonné : « Ce qui reste ?
Mais il ne reste rien ! On a tout mangé ! »
Ils avaient tout mangé ! J’estime que chacun avait ainsi dévoré de
douze à quatorze kilos de viande, au moins !
pour étourdir le poisson dans les rivières. Les Négrilles utilisent pour le
même but une plante voisine. Testidunaria alata.
* Rivière Tsini (ou des Mouches, car elles y pullulent), affluent de la
crique Nendé, au nord de Libreville. Nendé, poste de douane, fut une des
toutes premières missions gabonaises, celle du Sacré-Cœur.
CHAPITRE VII
Les Fables
t. Remarques préliminaires. — 2. Cycle des Animaux. -— 3. Cycle du
Lièvre. — 4. Cycle de la Tortue. — 5. Cycle de l’Eléphant.
1. Remarques préliminaires
Abandonnons maintenant les Légendes et les Contes historiques ou
merveilleux pour arriver aux Fables.
Nos folklores européens nous ont légué le roman de Goupil le
Renard, et la tradition nous a conservé le souvenir de ses tours innom-
brables et de sa finesse proverbiale. Les conteurs bantu ont un autre
héros : dans le sud et l’est de l’Afrique, c’est d'ordinaire « Messire
Lièvre ».
« Innombrables, dit Junod dans son ouvrage sur les Ba-Ronga,
sont les bons tours qu'il joue à l’Eléphant, le puissant, le riche, un
peu nigaud, à l’Hippopotame, le lourdaud brutal, au Singe, le malin, à
l’Antilope, la niaise et à tous les autres animaux. Ses hauts faits sont
racontés sans aucune visée moralisatrice (est-ce bien vrai ? Nous ne le
pensons pas), mais avec une bonne humeur satisfaite. C’est toujours
un plaisir, pour le peuple, de voir l’inférieur rusé rouler son supérieur.
Mais la gloire du lièvre pâlit devant celle d’un autre animal plus petit,
plus méprisable encore, semble-t-il, la Rainette. »
Ces deux héros du folklore bantu du sud et de l’est sont à peu
près inconnus, au contraire, des Bantu du centre et de l’ouest. Par
contre, ils en ont deux autres, l’un de premier plan, la Tortue, l’autre
un peu plus effacé, l’Eléphant.
La tortue joue exactement le rôle du lièvre des Bantu du sud.
C'est l’animal rusé par exemple, roulant tous les autres, sachant tou-
jours se tirer d'affaire. Elle représente, pourrions-nous dire, la « Sagesse
des Petits ». |
De son côté, l'éléphant semble représenter « la Sagesse des Grands »,
LES FABLES 307
maître assez débonnaire, intelligent, mais vaincu par la tortue, s’il lui
arrive de lutter avec elle.
Nous avons vu d’ailleurs précédemment son rôle en étudiant la vie
religieuse des Négrilles. Non seulement nos Négrilles, mais les Mékurk,
importante subdivision des Fang, croient nettement en la métempsy-
chose de l’homme, ou du moins de quelques hommes, en éléphants
après leur mort. À certains signes spéciaux, on reconnaît que tel ou tel
éléphant est habité par l’âme de tel ou tel ancêtre. Sous peine de terri-
bles malheurs, il ne faut donc pas les tuer : chefs du troupeau, ce sont
eux qui conduiront leur bande, celle-la purement animale, vers l’heu-
reux chasseur de leur ancienne famille.
Toutefois, en face d’un éléphant, le chasseur n'hésite pas : il
frappe. Tant pis pour lui si l’éléphant est un pygmée-ancêtre. C’est un
risque à courir. S'il le faut, il expiera — mais de là aussi pour l’éléphant
une place à part dans l'échelle des êtres, une personnalité presque
humaine.
Autant du moins que nous avons pu le constater, la tortue et
l’éléphant n’occupent pas chez nos Négrilles la place prépondérante
qu’ils semblent occuper chez leurs voisins. Cependant cette place
demeure considérable. Chez eux, on peut dire que tous les animaux
jouent un rôle.
Par contre, on trouve, dans leur folklore, le lièvre ou le lapin que
nous n'avons jamais rencontré dans le folklore des Fang, leurs voisins.
2. Cycle des Animaux
a) Le Rat et le Porc-épic. — Voici * d’abord un petit dialogue entre
le kau et le ngomba, deux mots que nous traduirons pour plus de clarté,
quoique cette traduction ne soit pas complètement juste, par le « rat »
et le « porc-épic ».
Ce dialogue où l’on commence par la moralité de la fable,
contrairement à la manière d’Esope, résume le fruit que l’on veut en
tirer.
1. Kau na Ngomba Le Rat et le Porc Epic.
Kau : Malonda aveke ; Le Rat : Les fruits sont mûrs, ils
botimba passent vite (hâtons-nous).
Ngomba : Malonda aveke ; Le Porc-épic : Les fruits sont
bediyia * mûrs, ils dureront (ne nous
pressons pas).
À la saison des pluies, le rat amassa beaucoup de fruits et apporta
1 Les Pygmées, par M°" Le Roy, pp. 119-120.
2 Ces paroles, citées par M® Le Roy, sont en dialecte adyumba, c'est-
à-dire bantu et non pygmée.
308 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
de l’eau dans sa case creusée sous la terre, de l’eau dans des coquilles
de limaçon. Puis, il attendit.….
À la saison sèche, plus de fruits, plus d’eau. Son voisin le porc-épic
vient lui porter ses plaintes et mendier près de lui.
Le rat lui répondit : « J’ai besoin de garder mes provisions, Car
je suis sot et un peu lourdaud ; mais toi, tu es jeune, et tu cours vite ;
va chercher.
» À qui sait courir, la forêt ne refuse jamais ce qu'il faut pour
vivre. »
C’est, on le voit, un peu l’histoire du lièvre et de la tortue, de
notre La Fontaine, mêlée à celle de la cigale et la fourmi.
C’est en même temps une comparaison de la vie nomade et de la
vie sédentaire, chacune avec ses avantages et ses inconvénients. Il est
inutile de le dire, le Négrille y est représenté par l’agile porc-épic,
toujours en mouvement dans la forêt ; les autres trouvent leur image
dans ce lourdaud de kau, qui, pour vivre, a besoin de faire des provi-
sions.
b) La Cigale et la Fourmi. — Il ne faudrait pas croire, en effet,
que l'esprit des Noirs ressemblât à celui des Blancs : chacun a sa ma-
nière. Cette assimilation de la cigale et de la fourmi nous en rappelle
en effet une fort curieuse. Nos fables, en particulier celles de La Fon-
taine, intéressent beaucoup nos Noirs : ils se les assimilent immédiate-
ment. Mais ensuite, quand ils les racontent ou les écrivent, l’adaptation
est des plus drôles. Ainsi, par exemple, comme nous le lisons dans
un Bulletin des Pères Blancs, transcrivait ou adaptait un de leurs
élèves, déjà fort avancé, qui avait étudié la fable de la Cigale et de la
Fourmi.
Moi, j'a connaît la Cigale
Lui chante, fait la noce et se régale.
Touzour, elle rigole |
Et rit, une vraie folle.
Elle s'amuse comme il faut
Tout le temps, z’y fait chaud !
Mais voilà, c’est venu le froid.
Pleure, cigale, tu as droit.
Si rien t’as pour manger
Toi, le doit crever.
La cigale, z'y marche en forêt
Les pieds pour lui, c'est cassé.
Li revenu sur la route
Et rencontre une fourmi
Qui portait son casse-croûte
Et lui dit : « Bonzou, mon z'ami
Fais-moi plaisir prêter
Un petit morceau couscous
LES FABLES | 309
Pour moi boulotter,
Attendant l'herbe il pousse
Je rendrai, parole mon z’honneur,
Tout toi mai donner, toi z'as pas peur. »
Mais la fourmi, Kif-kif l’youdi *
Jamais li prêté son z'argent,
Sa femme ni son vêtement.
« Toi, quoi faire dans ton gourbi
Quand le froid en avait pas ?
Réponds, fais pas ton embarras. »
« Le jour, je chante pour mon plaisir,
La nuit, je la passe à dormir. »
« Tu chantais ? Eh bien, je pense,
Toi, meilleur maintenant, tu danses ! »
L'esprit des Noirs n’est pas l'esprit blanc !
Mais continuons nos fables, où tant d'animaux jouent chacun
leur rôle. |
| En voici une très curieuse *, que l’on retrouve également, avec des
variantes assez notables. chez les Bushmen du Sud africain, étroitement
apparentés comme nous l’avons dit aux Négrilles, ou Négrilles métissés
eux-mêmes.
c) Tsam-Küi et l’Oiseau à miel. = Tsam-Küi, grand chasseur et
très gourmand, dit un jour à sa femme :
— Je veux réjouir mon ventre.
— Bien, répondit-elle ; que veux-tu manger ?
Et lui :
— Je n'ai pas besoin de toi. Ferme ta bouche et travaille.
La femme de Tsam-Küi ne répondit rien : elle avait peur des coups.
« Femme battue et chien frappé n’en travaillent que mieux. »
Tsam-Küi s’en va dans la forêt. Il appelle : « Twi, twi », et plus
loin encore: « Twi, twi ». C’est le Chant de l’Oiseau à miel *. Et l’oiseau
à miel lui répondit bientôt :
—Twi, twi. Que veux-tu ?
— C'est moi, Tsam-Küi, le grand chasseur. Faisons alliance,
veux-tu P
—— Bien, mais comment faire, et pourquoi ?
— Voici, tu aimes beaucoup le miel ?
— Oui. |
— Moi aussi. Eh ! bien, quand tu verras une ruche, tu m'’ap-
pelleras.
1 Kif-kif, c’est-à-dire « comme ». — L'youdi, le juif.
? Recueilli chez les Pygmées du pays des Dzèm, sur le haut Ya, village
Ngué. |
5 Cuculus indicator.
310 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
— Bien ; mais après ?
— Alors je chasserai les abeïlles, je prendrai le miel et te laisserai
ta part.
— Tu ne mangeras pas tout ? On dit que tu es très gourmand !
— Moi ! Qui a pu te tromper ainsi ? J'aime le miel et je veux en
rapporter à ma femme.
(11 mentait, ce n’était pas vrai du tout. Quand il y avait un bon
morceau, Tsam-Küi le mangeait tout seul. Il aimait beaucoup son
ventre.)
— Tu me laisseras un gros morceau ?
— Oui ! gros comme ma tête |
— Marché conclu, dit l’oiseau, et il s'envole avec un joyeux « twi,
twi ». Il s'envole pour chercher du miel, car il l’aimait beaucoup, mais
il avait aussi grand’peur des abeilles, qui l'avaient piqué plusieurs
fois très fort. Il en avait été malade longtemps.
— Twi, twi, le marché est conclu, Tsam-Küi est mon ami, twi, twi.
L'oiseau revient bientôt, tout content. Oh ! très content.
— Twi, twi, vite, vite, Tsam-Küi, j'ai trouvé une ruche, j'ai trouvé
une ruche. |
Et l’un volant, l’autre courant, l’un courant, l’autre volant, ils
arrivent à la ruche. A la ruche. Dans le tronc d’un vieil arbre, elle était
là, la ruche, abeilles bruissantes, abeilles bourdonnantes.
Tsam-Küi monte, Tsam-Küi monte vite, vite. Le voilà arrivé, plon-
geant sa main dans le trou, des abeilles plein la tête, des abeilles plein
le corps, des abeilles plein le poil tout entier, dans sa bouche, dans ses
oreilles et même une qui était entrée dans son nez ! Mais le miel était
si bon, si bon il était ! Tsam-Küi mangeait, mangeait. Son ventre en
devenait tout rond. Tsam-Küi mangeait.
— Twi, twi, disait l’oiseau, twi, twi, criait l’oiseau ! Et moi ! Et
moi |
Tsam-Küi mangeait toujours ! Et il mangea tant qu'il y eut du
miel, et pourtant la ruche était grande ! Seulement quand il eut tout
dévoré, tout, il redescendit à terre et s’endormit, tant son ventre était
devenu pesant !
— Twi, twi, lui criait l’oiseau en colère : Et moi, et moi ?
Et Tsam-Küi lui répondit :
— Le miel était joliment bon ! Merci, mon ami. Maintenant je
retourne à ma case. Fais-en autant. | |
Voici Tsam-Küi parti, mais l'oiseau furieux jura de se venger.
Comment il tint parole, c’est ce que je vais vous dire maintenant.
Une fois dans sa case, Tsam-Küi mangea ce que sa femme lui avait
préparé, raconta son histoire en riant beaucoup du bon tour qu'il avait
joué à l'oiseau, et comme sa femme disait : « J'aime aussi beaucoup le
miel », 1l lui donna un bon coup de bâton sur la tête. La femme ne dit
plus rien, et Tsam-Küi, le très gourmand, s’endormit près du feu...
LES FABLES 311
C’est pour nous tous l’heure d’en faire autant. Les crapauds chan-
tent, la lune est haute, allons dormir...
Tout l’auditoire se récrie naturellement avec force, au plus grand
contentement du conteur. Il continue :
Le lendemain matin, comme de coutume, Tsam-Küi passe derrière
sa case, regarde le soleil, crache trois fois, et part en chasse. Il était
très heureux, le temps était beau ! Il tombe sur des traces de cochons
sauvages. Bonne affaire ! son ventre en est tout frémissant d'’aise : Il
suit les traces, tsamtsam, tsamtsam, se roulant dans les ronces, vli, vli,
comme un serpent, tout déchiré, tout mordu, gnian-gnian. Halte, on
les voit, là, dans la clairière, ils sont dix, dix, autant que les doigts de
mes deux mains, fouillant la terre de leur groin. Klô, klô, grattant de
leurs quatre pattes, Kras, Kris, Krass, déterrant les tubercules d’igna-
mes *, ne pensant à rien, c'est si bon !
Tsam-Küi a pris son arc, il le bande, la flèche silencieuse va s’en-
voler, combien de cochons morts ? Tsam-Küi rit d'avance... Et voici
que soudain, derrière lui :
Twi, twi, crie l’oiseau du miel, twi, twi.
De toute sa force, le twitwi du danger mortel * que connaissent
bien les cochons sauvages, que connaissent tous les animaux de la
forêt ! Les cochons ont relevé la tête, ils ont senti Tsam-Küi, les voilà
détalés ! plus personne !
Twi, twi, crie bien haut l'oiseau moqueur, twi twi...
Tsam-Küi furieux, a relevé son arc, repris son chemin, fureteur.
Ah ! voici des traces d’antilope. Attention. Dans les épines, se glisse
Tsam-Küi, dans les ronces, mais devant lui, l’oiseau moqueur a redoublé
ses cris. Et déjà, comme un rayon de soleil mangé par le nuage, les
antilopes ont disparu, disparu, avalées par la forêt. Toute la journée, il
en est ainsi. Tsam-Küi marche à terre, monte dans les arbres, court sur
les lianes.
Twi, twi, gare à vous, twi, twi, gare à vous !
Quand le soir arrive, fatigué, irrité, furieux, Tsam-Küi s'arrête.
Twi, twi, retourne au logis ! Twi, twi, va-t-en, mon ami, twi, twi, au
logis, gis, gis, gis.. |
Le chasseur voudrait bien tuer l’oiseau, mais celui-ci est rusé et sait
si bien se cacher derrière une feuille !
Twi, twi, au logis, gis, gis, gis !
Et il en fut ainsi le lendemain, et encore le lendemain, et; d’autres
jours encore après, beaucoup ! Tsam-Küi partait en chasse, et toujours
devant lui l’oiseau moqueur prévenait le gibier... Le ventre de Tsam-Küi
était plat comme le dos de sa femme ! |
Enfin, un jour, il se dit : « J'irai chercher du miel : au moins les
abeilles ne se sauveront pas, et d’ailleurs le miel sera toujours là ! »
Il prend son couteau, sa torche, le voilà parti. À peine est-il dehors
qu'il rencontre l'oiseau à miel : « Faisons la paix, lui dit-il : tu me
montreras les ruches et tu auras ta part. » « Promis ? » dit l'oiseau.
1 Cucumis bulbifera.
# Cf. Rudyard Kræuin, Le livre de la jungle.
312 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
« Promis ! » dit Tsam-Küi, mais il ne F'engage pas par le grand
serment ”.
L'oiseau vole devant lui, lui courant, l’autre volant, les voilà partis.
Ils arrivent devant un arbre, l'étang * aux larges feuilles.
— Là ! dit l'oiseau.
— Tiens, ce n’est pas l’endroit habituel.
— Si, j'en ai vu une, tiens, là, en haut, au milieu !
— Mais elles ne sortent pas, ces abeilles ?
— Non, elles sont mortes !
Tsam-Küi grimpe à l’arbre, plonge la main dans le trou noir. Il
la retire bien vite, dégringole encore plus vite, fwrit, fwrit, il avait mis
la main dans un nid de frelons. Et ceux-ci de le poursuivre, et de le
piquer, et de le mordre ! Il court se cacher dans le ruisseau ! Ne mon-
trant que son nez, et encore |
— Pauvre Tsam-Küi, dit l’oiseau à miel, pauvre petit Home. je
croyais bien avoir vu les abeilles ! Mais, tu sais, il faisait noir ! Pauvre
Tsam-Küi !
Et il volait, ici, là, tout plein de compassion ! « Oui, pauvre
Tsam-Küi ! »
__ « Allons, continuons, je vais chercher, nous trouverons bien ! »
Et les voilà partis. Ils vont longtemps, longtemps.
« Vite, vite, en voici une, une grosse, comme jamais je n’en ai
vu |! Monte vite. »
Et de fait, tout en haut, bien haut, les abeilles volent en nuage.
Tout content, Tsam-Küi pose son arc à terre, et son couteau entre les
dents, il monte, il grimpe, vite, vite. L'oiseau l’encourage :
« Monte, monte, beaucoup de miel, beaucoup de miel. »
Au milieu, l'arbre se sépare en deux. Deux grosses branches, une
d’un côté, une de l’autre. Tsam-Küi va se reposer au milieu, là, sur ces
feuilles sèches : sa tête arrive juste au niveau, il va se hisser, prompt,
sa tête arrive au niveau, et nez à nez, les yeux dans les yeux, tout ronds,
tout jaunes, une grosse panthère noire ! Jamais Tsam-Küi n’en a vu de
pareille, jamais il n’en a vu d’aussi grosse, une panthère noire qui le
fixe, l’attend, déjà sa patte est levée, ongles dressés : Tsam-Küi est
dégringolé, dérali, dérali, il est à terre, il galope éperdu, il sent
la bête sur lui, jamais il n’a vu la mort d’aussi près ! Et il galope,
taratra, grigri, taratra, grigri.
: Twi, twi, chante l’oiseau moqueur, twi, twi...
Et pour retourner à la case, vite, vite, il traverse la rivière. Qu'’est-
ce qui va le happer ? Mais le gros crocodile qu’il n’a pas vu, qui ouvre
déjà une gueule énorme, immense; crâ, crà ! Et à grand'’peine il
échappe, il regagne le bord. Qu'est-ce qu'il entend ? Twi-twi ! Mais ce
n’est pas son oïseau de malheur, il n’a pas eu le temps de venir jus-
qu'ici ! Non, c’est un autre oiseau à miel ! Mais pourquoi chante-t-il
si fort ? Comme il regarde ce gros élun * ! Ah ! Oui, là, tiens, je vois
1 Usage perdu aujourd’hui ou que du moins nous ne connaissons pas.
3 Smithonia Smithii.
8 Erytrophlaeum guineense.
LES FABLES 313
un trou, des abeilles ! Oui, c’est bien une ruche. Cependant le croco-
dile n’a pas perdu de vue mon homme : tout doucement, il s’est appro-
ché : le crocodile regarde Tsam-Küi, Tsam-Küi regarde les abeilles,
l'oiseau chante fort, fort : j'aurai ma part ! Non, ce n’est pas le même !
Mais, Ô chance, une branche sèche a craqué, Tsam-Küi, se retourne.
Krâ, faisait déjà le crocodile, gueule ouverte et Tsam y a perdu... un
morceau de son individu ! Il était temps ! Vite, vite, il s’est sauvé galo-
pant, mais quand il lui faudra maintenant s’asseoir... gniân, gniän, il
s’en apercevra | Yi, yi, yi ! Et l’oiseau moqueur chantait :
Twi, twi..
(Tsam faillit encore être mordu par un serpent, pris par les anthro-
pophages, dévoré par les fourmis, l’imagination du conteur peut s’en
donner à cœur joie et broder à l'infini ! Nous arrivons à la fin.)
Et il en fut ainsi des jours, des jours. Tsam-Küi ne savait plus
où donner de la tête. Il consulte enfin sa femme. Il est bon de le faire
parfois. « Un petit morceau de viande vaut mieux que rien !»
— Que ferais-tu, à ma place ?
— Oh ! c'est si simple !
— Mais enfin !
— Demande au voisin un gros morceau de miel, et va-t-en dans
la forêt. Quand tu verras l’oiseau, montre-lui le miel, et va-t-en.
— Oui, c’est bien ! Maïs si j'empoisonnais le miel ?
— Tu serais plus sûr encore d’être tranquille.
Et ainsi fut fait. Tsam va chez le voisin, emprunte un gros mor-
ceau de miel. Oh ! comme il aurait bien voulu le manger ! Il y trempe
le doigt, suce, retrempe le doigt, suce encore, mange un petit mor-
ceau... mais sa femme lui dit : « Tsam... »
Tsam empoisonne le morceau. Il y mélange le suc du mkra’, le
mkra qui ne pardonne pas, et s’en va, tout content, tout guilleret, trap-
trap, gri-gri, porter le miel en forêt.
Tsam a vu l'oiseau : Twi, twi, petit, ns L'oiseau a vu Tsam, il
a vu le miel. Tsam s'éloigne L'oiseau mange le miel. Klouh, klouh,
il se dépêche, il se hâte, il tombe mort. C’est bien fait. Sa gourmandise
et sa méchanceté sont punies.
Et Tsam-Küi revient bien content au logis. Pour remercier sa
femme, il la battit le soir même. Et ce fut bien fait aussi ! (nous parlons
de l’opération ! ) car il tapa longtemps.
Après cela, Tsam-Küi mangea encore beaucoup de miel, et son
ventre redevint gros, gros.
Et la fin, c’est ceci : Le plus rusé gagne toujours *.
? Sorte d'Euphorbiacée, Dichostemma glaucescens. En fang bilox bikélé,
l’arbre aux sorciers.
? Ce conte, un des plus connus du folklore pygmée, a été donné sous
une HER assez différente par Sir F. Fitz Patrick, dans Jack of the Bush-
Weldt.
314 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Evidemment, ce conte n’est pas très moral, mais si humain !
d) La Gazelle et la Cigale . —— Autrefois la Gazelle avait les yeux
de la cigale et la Cigale avait les yeux de la gazelle.
Alors la gazelle dit à la cigale :
— Cigale...
— Oui.
— Prête-moi tes yeux pour aller rendre visite aux parents de ma
femme.
— Prends-les, si tu veux, les voilà.
Et la cigale, complaisante, prit pour quelques jours les yeux de la
gazelle et donna les siens à sa voisine.
Celle-ci alla donc rendre visite à ses beaux-parents avec les yeux
qu'on lui avait prêtés. Mais, à son retour, elle ne voulut plus les
rendre. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, vous voyez la gazelle avec
les yeux de la cigale, et la cigale avec les yeux de la gazelle.
La pauvre cigale a beau crier de toutes ses forces, du matin au
soir : « Gazelle, rends-moi mes yeux, gazelle, rends-moi mes yeux. » La
gazelle ne veut rien savoir. Parfois, elle se retourne et crie de loin à
la cigale : « Quoi donc ! quoi donc ! » comme pour la narguer. Puis
elle se met à courir, sans se soucier de rendre les yeux qu’elle a
empruntés.
Leçon : Fais du bien à quelqu'un, souvent il te rendra du mal |
e) La Poule et le Cancrelat *. —— La saison sèche battait son plein.
Tout le monde était occupé aux plantations. Un jour, le cancrelat vint
dire à la poule :
_—— Voisine, viens m'aider à débrousser ma plantation.
_— Volontiers, répondit la poule.
Et, quatre jours durant, elle travailla à la plantation du cancrelat.
Après quoi, elle prit un peu de repos, puis elle alla à son tour trouver
le cancrelat.
__ Je t'ai aidé, dit-elle, viens aussi m'aider maintenant à débrous-
ser ma plantation.
_—- Je le voudrais bien, répondit le cancrelat, mais je suis souffrant
ces jours-ci.
La poule n'insista pas. Elle alla travailler toute seule à sa plan-
tation. Mais, pendant qu’elle s’y trouvait, elle entendit battre le tam-
tam au village du cancrelat. Vite elle y court et trouve le cancrelat et
ses petits qui dansaient dans la cour. Furieuse d’avoir été trompée,
la poule se jette sur la mère cancrelat et ses petits et les dévore tous,
l’un après l’autre.
C’est à dater de ce jour que les poules ont voué une haine éterneile
aux cancrelats *.
1 Communiqué par un de nos meilleurs prêtres indigènes, André Wal-
ker Raponda.
3 Communiqué par l'abbé A. Walker. Se retrouve chez plusieurs
tribus bantu.
LES FABLES | 315
f) La Tourterelle. — (Commun à plusieurs tribus.)
-— Tourterelle ?
— Oui.
— Allons sarcler les herbes dans la plantation.
— Oh ! ma jambe, ma jambe me fait trop souffrir.
— Tourterelle ?
— Oui.
— Allons couper des régimes de bananes.
— Oh! J'irais volontiers, si ma jambe ne me faisait pas tant
souffrir.
— Tourterelle ?
— Oui.
— Allons faire la récolte des arachides.
— Voyons un peu: peut-être qu'avec un bâton, je pourrai marcher.
Et clopin-clopant, elle s’en alla récolter des arachides.
Morale : Quant on veut, on peut.
À. WaALkER.
g) Le gros Ngol' et le petit Ngol. (Etüi en négrille.) — Un jour,
dans la rivière *, un petit, tout petit ngol, un enfant de ngol regardait
un grand-père ngol, tout rond de graisse, tout dodu, à la longue mous-.
tache blanchie. Il ne nageait pas bien vite. La mousse verte lui plaquait
sur le corps. Le petit ngol le regardait avec étonnement.
— Imé !° grand-père, comment avez-vous fait pour devenir si
vieux ? |
— Je vais te dire mon secret, mon petit, mon secret, comme me
l’avait appris mon grand-père, qui mourut bien vieux. Si tu vois un
morceau de viande au bout d’un fil, ne vas pas y voir. Sauve-toi bien
vite. Si tu entends un homme marcher sur le bord, sauve-toi bien vite.
Si tu vois des roseaux piqués dans la rivière, sauve-toi bien vite. Si tu
vois du feu la nuit sur la rivière, sauve-toi bien vite ! En agissant ainsi,
tu deviendras vieux comme moi...
— Merci, grand-père !
Et le petit ngol fit une cabriole en se moquant du vieux poisson,
car, naturellement, il ne croyait pas un mot de ce qu’on venait de lui
dire.
A quelques pas de là, il voit frétiller dans l’eau un joli ver tout
rouge.
— Bonne affaire, dit-il, et il se précipite dessus, et l’avale. Aussitôt
il se sent piqué à la gorge et enlevé.
— Fais vite le mort, lui crie le gros ngol.
I] le fait, colle ses nageoires sur son corps, se laisse aller. Le
pêcheur croit qu'il a pris un poisson mort, le décroche, le pose sur le
bord. Le ngol fait un bond et retombe à l’eau.
1 Le Ngol est un poisson du genre Silure. Nous en parlerons plus loin
au chapitre des Pêches.
? Recueilli chez les Pygmées Ye-bitère, de l’Aïna.
3 Cri d’étonnement.
316 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
— Je l’ai échappé belle, s’écrie-t-il, je suis fameusement malin.
Un autre jour, il entend des hommes marcher sur le bord de l’eau.
Vite, il met le nez en l’air pour regarder. Au même moment, un lourd
filet s’abat sur l’eau. Ngol se débat, mais en vain, il est pris ! Heureu-
sement il y avait une souche pointue au fond de l’eau : elle déchire le
filet, Le petit ngol s’échappe par le trou !
— Je suis fameusement malin, s’écrie-t-il, j'ai coupé le filet d’un
coup de dent ! Qui m'’en remontrera ?
À quelque temps de là, il voit un feu sur la rivière. Vite il
s'approche. Tiens, qu'est-ce que cela ? Il s’approche encore plus près :
les yeux lui papillottent, il est tout ébloui ! Au même instant, il sent
une main qui le saisit !... Le lendemain, il était mis sur le feu, grillé
et croqué. Il mourut en disant : « Le vieux grand-père avait raison, le
petit poisson n’en remontre pas à sa mère. »
Mais... il était trop tard !
h) Pourquoi les Crabes ont le dos plat *. — (Ne vous fiez pas aux
amis.) Le Crabe et l’Ecureuil s'étaient juré d'être toujours amis.
« Quand tu as un ami, défie-toi. Si tu as dix amis, tu es bientôt mort. »
Le crabe et l’écureuil s'étaient juré d’être amis toujours. Les voilà
partis dans la forêt. Ils cherchaient à manger. Tout à coup ils voient un
palmier avec de beaux régimes de palmes.
— Bonnes noix ! dit le crabe, nous allons faire une bonne sauce
et un fameux diner.
— C'est ça, dit l’écureuil.
— Monte en haut, dit le crabe, avec de petites dents pointues
comme les tiennes, toi là-haut, Gao, tu couperas le régime et moi, je
le recevrai. Seulement attends un peu, je vais dans la forêt couper une
liane pour me l’attacher sur le dos.
Le voilà parti, voilà l’écureuil en haut, qui coupe, cra, cra, cri, cri.
Voilà le crabe parti : il appelle la flèche :
—— Flèche, viens ici !
La flèche arrive.
— Flèche, si tu voyais l’écureuil dans l'arbre, tu le frapperais ?
— Bien sûr, je le frapperais. J’ai toujours soif de sang.
— Bien, regarde là-bas, tu vois ce palmier ?
— Oui. |
— Va m'attendre au pied.
_ La flèche s’en va.
Le crabe rencontre une fourmi blanche.
— Fourmi blanche ?
— Oui. |
— $i tu vois une flèche, la mettras-tu dans ta maison ?
— Oui, bien sûr.
— Va m'attendre là-bas au pied de l’arbre!
1 Même origine que le récit précédent.
LES FABLES 317
La fourmi blanche y va.
Le crabe continue son chernin. Il rencontre une poule.
— Poule, viens !
— Oui.
— Si tu vois la fourmi blanche, la mangeras-tu ?
— Bien sûr !
— Bon, tu m'attendras tout à l'heure près du Dale que tu vois
là-bas. Tu vois ?
— Bon.
Il rencontre un chat-tigre.
— Chat-tigre ?
— Oui. |
— Tu es mon frère ! Je veux te donner une du
— Tu es mon frère !
— Viens tout à l’heure près du palmier que tu vois là-bas !
Il rencontre un chien.
— Chien, veux-tu un chat-tigre ?
— Bien sûr, comment peux-tu demander cela !
— Bon, tu iras tout à l’heure près du palmier que tu vois là-bas.
— C'est bon, j'irai.
Il rencontre sur le bord de l’eau un crocodile.
— Crocodile, veux-tu un chien ?
— Je crois bien, je les aime beaucoup.
— Va m'attendre près du palmier que tu vois là-bas.
— Bien, je pars.
Il rencontre un chasseur.
— Chasseur, veux-tu un crocodile ?
— Je crois bien ! Où est-il P
— Attends-moi, je te le montrerai tout à l'heure.
Il rencontre un serpent qui se glissait dans l’herbe.
— Serpent, serpent, veux-tu mordre un homme ?
— Je crois bien, que je le veux. Où est-il ?
— Là-bas ! il va vers le grand palmier que tu vois.
— Je cours.
Le crabe rencontre la femme du chasseur.
— Femme, femme !
— Oui.
— Veux-tu écraser le serpent ?
— Je crois bien, il a mordu mon enfant, et mon enfant est mort.
— Tiens, regarde-le là-bas qui se glisse vers ce grand palmier !
La femme court bien vite.
Près du grand palmier, la femme rejoint le serpent. Avec son
grand couteau, elle le frappe et le coupe en deux. En se débattant, le
serpent mord l’homme au pied. Avant de mourir, l’homme tue le
crocodile, qui déjà avait happé le chien. C’était bien fait pour l’homme,
car il avait voulu tuer sa femme !
318 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Le chien, à moitié mort, saute au cou du chat-tigre et l’étrangle,
mais déjà le chat-tigre avait saigné la poule et voulait l’emporter. La
poule avait mangé la fourmi blanche. La fourmi blanche avait voulu
enterrer la flèche. Celle-ci, en se débattant, avait transpercé l’écureuil.
Celui-ci, de ses dents pointues, avait coupé le régime de palmes. Le
régime de palmes en tombant avait à moitié écrasé le crabe : c’est depuis
ce temps que les crabes ont le dos plat !
La femme enterra son mari, emporta le crocodile (il était encore
petit), le chien, le chat-tigre, la poule, le crabe et l’écureuil et le 1
de palmes.
Elle fit avec les palmes une bonne sauce, les mangea tous et se
régala bien des jours.
En cuisant tout vif dans la marmite, le crabe dit : Voilà, c’est
bien fait pour moi ! »
Ceci, c’est la fin de l’histoire.
3. Cycle du lièvre
Dans le folklore fang, avons-nous dit, on ne trouve jamais le lièvre
ni le lapin. Les Fang semblent ne les connaître que depuis peu. Au
contraire, on rencontre fréquemment ces deux animaux dans le folklore
akka, où il représente « la sagesse des Petits ». Preuve nouvelle en
passant, que nos clans congolais actuels de Pygmées ne sont pas des
autochtones gabonais, mais émigrés Sep un temps assez récent du
Centre africain.
a) L'Homme, le Lion et le Lapin. — Un homme avait dressé des
filets pour attraper les bêtes de la forêt. Quand il eut fini de placer les
filets, il s’en alla dormir dans sa case. Le lendemain matin, il revient
voir s’il avait pris quelque animal. De loin il entend rugir de façon
effroyable : Il dit : « C’est le lion. » Il a grand”’peur : Il approche à petits
pas, en se cachant bien derrière les arbres. Il arrive. Un lion était pris
par les pattes et ne pouvait plus se dégager. L'homme approche. Le lion,
en le voyant, se met à pleurer :
— Oh ! homme, délivre-moi, et je te servirai toute ma vie |!
— Tu promets ?
— Je promets, au nom du Créateur tout-puissant.
L'homme ajoute foi au serment et délivre le lion. Ils vont ensemble
au village. Arrivés à la case de l’homme, le lion dit :
— Je suis ton ami, apporte-moi à manger !
L'homme lui en apporte. Le lion dit :
— J'ai faim ; encore.
L'homme apporte.
— J'ai faim, apporte encore.
— Je n’ai plus rien.
— Alors, donne-moi ton bras.
— Comment, mon bras ! Mais tu m'as dit que tu me servirais !
LES FABLES 319
— Bien sûr, je te servirai, tu n’auras plus besoin de ton bras, je
t’apporterai à manger tous les jours, apporte vite.
L'homme se lamente bien fort.
Voici que le lapin arrive.
— Qu'’'y a-t-il ? Pourquoi pleures-tu ?
— J'ai délivré le lion et voici qu'il veut me manger le bras.
— Pas du tout, reprend le lion, mais il n’a pas besoin de son bras,
puisque chaque jour, je lui apporterai à manger, je chasserai pour lui.
— Cette affaire n’est pas claire, dit le lapin. Tu chasseras pour lui,
c'est bien vrai, et je te crois, car tu ne mens jamais. Mais quand un
animal sera pris dans les filets, sauras-tu l’en enlever ! Je ne crois pas.
— Je saurai.
— Je crois que tu ne sauras pas. Allons voir !
— On va voir, homme, lapin, lion.
— Voyons, dit le lapin au lion, décroche le filet pour le te::dre
à cette place.
Le lion décroche le filet qui lui tombe dessus ! Il est tout empêtré
et se débat !...
— Dépêche-toi bien vite, ou tu n’es qu’un imbécile, dit alors le
lapin à l’homme, prends ta lance et frappe.
L'homme prit sa lance et transperça le lion.
C'est depuis ce temps que nous autres, les Négrilles, nous ne tuons
ni ne mangeons les lapins, qui sont pour nous viande sacrée, mais ce
tas de noirs qui vivent dans les villages, les tuent et les mangent.
Ce sont des sauvages.
b) Le grand Lièvre (Nzibisi) et la Panthère. — Un jour, la Panthère
avait le cou pris dans le piège dressé par un chasseur. Presque étouffée,
ne pouvant plus parler, elle remuait seulement la queue et pleurait.
Elle voyait la mort toute proche. Un sanglier vint à passer et se réjouit
fort :
« Tu as mangé mes petits, dit-il, et maintenant te voilà punie à
ton tour : c’est bien fait ! »
Et il s’en alla en riant. Et passèrent beaucoup d’autres animaux,
tous forts contents, car à tous, la panthère avait fait du mal. Et ils pas-
sèrent fort contents. C’est bien fait.
Puis vint le grand lièvre, le Nzibisi. À lui aussi la panthère avait
mangé ses petits. Et il fut très content. Puis il réfléchit :
« Si je sauve la panthère, elle sera mon amie. Il est bon d’avoir
un ami puissant. » |
Il commença de ronger le lacet qui serraït le cou de la panthère ; il
ronge, il ronge de toutes ses dents, et vite, vite ! La panthère pleurait
et rentrait ses griffes. Enfin, elle sauta, joyeuse, elle était délivrée !
Et avec le nzibisi, ils furent alliés. Un jour ils s’en allèrent au
village voisin, tous deux de compagnie. C'était pour acheter une chèvre.
— Tu boiras le lait, dit la panthère.
— Tu mangeras les petits, dit le nzibisi.
—- C’est bien.
320 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Et ainsi fut fait. Mais la panthère cu mariée et elle avait une
belle-mère.
— Pourquoi ne pas garder la chèvre pour nous tout seuls ? disait
celle-ci.
Et le nzibisi était marié ; il avait une belle-mère et celle-ci disait :
— Pourquoi ne pas garder la chèvre pour nous seuls ?
Le nzibisi entendit un jour la belle-mère panthère dire à son gendre:
— Tue le nzibisi ! |
Il ne fut pas content en son cœur ! Il persuada à la panthère que
sa belle-mère lui dressait des pièges et en voulait à sa vie.
— Tuons chacun nos belles-mères, dit-il, et nous vivrons heureux:
— Bonne idée, dit la panthère.
Elle prit sa sagaie, et d’un seul coup transperça sa belle-mère. Et
celle-ci fut morte ! Son gendre but son sang, qu'il trouva bon, et man-
gea la viande, qu'il trouva dure et amère.
Le nzibisi prit son javelot, l’enfonça dans le tronc d’un owala ,
et le retira tout rouge. Il vint le montrer à la panthère :
— J'ai tué ma belle-mère, dit-il.
Et la panthère dit :
— C'est très bien. Moi aussi, j'en ai fait autant, et je l’ ai mangée.
— Moi aussi, dit le nzibisi. Mais il l’avait cachée dans la forêt.
Le lendemain, le nzibisi s’en alla avec la chèvre pour lui faire
manger de bonne herbe. Il la conduisit dans la plantation où il avait
caché sa belle-mère. Et celle-ci bourra la chèvre de bananes et de
viande ! Le ventre lui en éclatait ! Elle revient à la maison. La panthère
lui palpe le ventre, et aussitôt en tombent les bananes et la viande. Un
plat tout entier ! Le nzibisi et la panthère mangèrent tant qu'ils en
voulurent, jusqu’à ne plus avoir faim.
Le lendemain, c'était le tour de la panthère de conduire la chèvre
au pâturage. Elle la conduit. Elle mange beaucoup d'herbe et son ventre
grossit et devient tout plein. Mais quand elle rentre à la case, quand
la panthère lui palpe le ventre, il n'en sort que du fumier, beaucoup,
et gros ! Mais rien de bon à manger !
Et plusieurs jours durant, même scène se renouvelle.
(En réalité, le conteur pygmée recommence ici le même récit en
forçant à chaque fois sur les détails pour la grande joie de ses audi-
teurs !)
Mais voici qu'un jour, la panthère se dissimule et suit le nzibisi
conduisant la chèvre. À sa grande surprise, il découvre le stratagème
et voit la belle-mère apprêter les plats. Furieux, il prend son javelot,
frappe belle-mère nzibisi, la tue, boit son sang et la mange. Il revient
ensuite au logis et dit au nzibisi :
— J'ai mangé aujourd’hui quelque chose de très bon, je n’ai plus
faim.
1 Pentaclethra macrophylla, des Papilionacées. Les graines contiennent
49 % de matières grasses. C’est un arbre magnifique. La sève est d’un
beau rouge sang.
LES FABLES 321
Et il se couche, repu. Le nzibisi va à la plantation, et ne trouve
plus sa belle-mère ; il n’en voit que quelques os. Il pleure, il est très
fâché !
Dans le chemin, il apprête alors un piège. Puis il revient à sa case.
Il appelle la panthère : « Viens vite, crie-t-il, la chèvre est morte, il
ne faut pas laisser perdre la chair.
La panthère se lève. Mais à peine y voyait-elle ; elle avait trop
mangé. Quand elle est près du piège, le nzibisi la pousse brusquement.
Le piège se détend, elle est prise par le cou ! elle appelle au secours. se
débat. Mais le nzibisi la regarde en riant : « Tu as tué ma belle-mère,
tu vas mourir à ton tour. » Il la regarda en riant. Et bientôt la panthère
fut morte.
Et ce récit prouve qu'il ne faut pas faire alliance avec les gens
méchants. Ils essaient toujours de vous faire du mal.
Et ceci prouve encore que pour garder sa vie, il faut être très fin
et bien se garder.
4. Cycle de la Tortue
Beaucoup plus souvent encore que le lapin, la tortue et l’éléphant
sont les héros du folklore représentant «la Sagesse des Petits »
ou la ruse au service de la faiblesse, et « la Sagesse des Grands » ou la
bonté intelligente au service de la force, sentiments très nobles et de
haute moralité. En cela, notre folklore négrille s’apparente au folklore
fang et aux folklores voisins également apparentés à ce dernier.
a) L'Histoire de la Tortue. —— Tous les animaux s'étaient rassem-
blés un jour dans leur village pour une grande palabre. Pourquoi cette
palabre ? C’est ce que je vais vous dire maintenant.
LE CHŒUR :
Pourquoi cette palabre ? Le conteur va nous le dire.
Au milieu du village se trouvait un grand arbre, couvert de fruits
magnifiques. C'était un Mfi *. Or, le chef du village des hommes avait
fait une grande conjuration. Puis il avait dit :
—— Cet arbre est pour moi tout seul. À vous, animaux, il est défendu
d’y monter, défendus sont les fruits. J’ai dit.
Or, ils en voulaient manger. Ils dirent, les animaux :
— Nous enverrons un messager vers le Créateur, et nous lui dirons:
Nous voulons manger les fruits de l’arbre du milieu du village.
Et il fallut choisir le messager. On choisit le lion. Mais le lion dit :
— Non, je ne puis pas, je marie ma fille demain.
On choisit l’hippopotame. Il dit :
— Non, je ne sais pas parler. Brou, brou.
On choisit l’éléphant. Il dit :
— J’enterre ma mère demain !
1 Nsangom en fang. Allanblackia floribunda.
322 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Tous, ils avaient peur du Créateur.
On choisit alors la tortue en lui disant :
— Tu iras porter la nouvelle, ou bien on te tuera !
Elle répondit :
— J'irai.
Et elle alla. Elle marche, elle marche. La voici devant le Créateur.
— Père, dit-elle, les animaux veulent manger les fruits de l’arbre
du milieu du village.
— Pourquoi cela ? dit le Créateur.
— Ils disent : Nous mangerons les fruits de l’arbre du milieu du
village. Après cela nous tournerons * hommes. Ils veulent tourner
hommes.
— Bon, dit le Créateur, ils mangeront, mais ils ne tourneront
rien du tout.
La tortue revient :
— Vous pouvez manger les fruits de l’arbre du milieu du village.
Mais le Créateur a dit : « Vous ne tournerez pas hommes. »
— C’est bon, répondirent les animaux, nous irons et nous man-
gerons. |
Ils allèrent, ils mangèrent, et voici que tout à coup, ils furent
changés, personne ne parlait plus comme les hommes, chaque animal
avait sa voix particulière. La tortue, elle, ne pouvait plus parler du tout.
Alors le lion rugit...
Et je n'ai jamais connu la fin de cette très curieuse légende, où se
mêlent certaines réminiscences bibliques, le conteur s’étant arrêté là.
Le lendemain, il était parti. |
b) La Tortue et le Chat-ligre. — La Tortue et le Chat-tigre avaient
tous deux grand'’faim. La tortue était au village. Le chat-tigre aurait
bien voulu la manger ; mais dès qu'elle voyait l’oreille du chat, elle
rentrait dans sa caparace. La tortue s’en alla dans un village voisin,
“bo, ba, bo bobra ?, elle boïtait, car pour acheter à manger, elle portait
un gros sac de marchandises. Ce qu'il y avait dans son sac, je vais vous
le dire. Vous voulez le savoir ?
« Mbao, bourre d’abord ma pipe. J’ai soif. Voilà longtemps que je
vous conte les histoires ; la langue me fait mal. »
Et on offre une pipe au conteur.
La tortue va donc au marché. Elle rapporte un sac rempli d’éleu-
sine *. « Vous n’en mangez pas par ici. » « Nos pères en ont mangé :
les bananes et le maïs sont meilleurs. » En revenant, voici que la tortue
1 Expression indigène, se changer en.
? Imitation de la boiterie. Nous disons de même : Deux et trois font
cinq ! en raillant la marche claudicante.
3 Sorte de millet.
LES FABLES 323
rencontre le chat-tigre, tout à coup comme ça ! Ba, ba, bo babwa. Elle
aurait bien voulu être ailleurs, les yeux lui en sèchent de frayeur.
— Bonjour, ma sœur la tortue !
— Bonjour, frère chat-tigre !
— Tu as l’air bien fatiguée. Tu portes à manger sur ton dos ? Je
vais t'aider à le porter. Avec quoi as-tu payé tout ce grain ?
La tortue avait juste eu le temps de rentrer ses pattes en voyant
le chat-tigre.
— Je leur ai vendu une de mes pattes pour en faire un fétiche.
— Âh ! Donne-moi à manger, j'ai grand’faim.
— Je voudrais bien, mais je n’ai pas le temps de te faire cuire la
bouillie. Je retourne au village pour y déposer ma charge, puis je reviens
au marché ; on y vend de la viande d'’éléphant. Si tu y allais, tu pourrais
en acheter aussi.
— Mais voudront-ils une de mes pattes ?
— Oh ! certainement. Et puis, tu n’as pas besoin d’avoir peur. Je
connais le fétiche pour faire repousser les pattes. C’est pour cela que
j'ai donné la mienne.
Le chat-tigre part au grand galop ; il avait grand’faim ; le ventre
lui faisait baou, baou, baou, comme une cruche vide. Il arrive au village
des hommes :
— Voulez-vous m'acheter une patte pour de la viande d’éléphant ?
— Non, nous ne voulons pas en vendre pour une patte, il nous en
faut deux !
— Bien. Et le chat-tigre donne ses deux pattes. Les hommes les
lui coupèrent aussitôt. Et quand ils les lui eurent coupées, ils le chas-
sèrent à coups de bâton dans la forêt, sans rien lui donner.
Depuis ce temps, le chat-tigre est très ennemi de la tortue, mais
celle-ci s’en moque.
Et vous autres, quand on n’est pas le plus fort, il faut savoir être
le plus rusé. Vous avez compris ? Ça, c’est la tortue et le chat-tigre.
c) La Pintade et la Tortue. — (Qui trop se vante, succombe). —
La Pintade dit un jour à la Tortue :
— Comme je te plains, ma pauvre amie ! A peine si tu peux te
traîner, tandis que, regarde-moi, je marche, je cours, je saute, je vole.
Comme je te plains !
— C'est vrai, répond la tortue, tu es beaucoup plus heureuse que
moi ! Mais qui vivra, verra ! Attendons |
À quelque temps de là, les hommes mirent le feu à la plaine pour
attraper les animaux. Du feu partout, en grandes langues qui montaient,
qui montaient, si haut ! jusqu’au ciel ! Et la fumée, noire, épaisse !
La pauvre pintade court partout, affolée ! Elle tousse, elle pleure
des yeux, elle veut enfin s'envoler ! Mais impossible, la fumée l’en
empêche, elle retombe morte et brûlée.
Dès que la tortue avait vu le feu, vite, elle se dépêche ! Elle trouve
les éléphants qui se sauvaient en courant ; leurs gros pieds enfonçaient
dans le sol. La tortue se cache au fond du trou des pieds, laisse passer
324 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
le feu, bien cachée dans sa maison. Elle a bien chaud, elle a bien soif.
Quand elle ne sent plus rien, elle met le nez dehors, regarde, le feu
était passé, elle était sauvée.
Rien ne sert de courir.
d) La Tortue, le Caïman et le Léopard. — Le Léopard avait un jour
rencontré le fils de la Tortue. Il avait grand'’faim. Aussi, il saisit le petit
bonhomme et l’entraîna dans sa tanière. Il le mit sur un grand feu, et
quand « le » petit tortue fut bien rôti, il le mangea.
La tortue aurait bien voulu se venger, mais le faire était difficile ;
elle attendit patiemment.
&« Tu as oublié qui tu as blessé ? la cicatrice ne s’efface pas. »
(C'est-à-dire : le blessé n'oublie pas !)
Un jour, la tortue était à la pêche. Elle guettait de loin le léopard.
Elle avait trouvé une longue queue de chat-tigre et la trempait dans
l’eau. A côté d’elle, il y avait un gros tas de beaux poissons, des ngols,
des mvéñes et bien d’autres encore. Le léopard arrive.
— Que fais-tu là ?
— Tu vois bien, je pêche.
— Et tu as déjà pris tous ces gros poissons ? Comment fais-tu ?
— Oh ! Ce n’est pas difficile ! Tu vois, je trempe cette queue dans
l’eau, le poisson mord, je tire vite, et... voilà.
— J'ai bien envie d'essayer, moi aussi !
— Oh ! Tu en prendras de bien plus beaux que moi, car ta queue
est plus grosse. Enfonce-la bien jusqu’au fond.
Le léopard s’assied, le derrière tourné vers la rivière et plonge sa
queue dans l’eau. Elle n'était pas plus tôt au fond qu’un caïman s’em-
.… pare de la queue et donne une secousse. Elle fut si forte, que le léopard
glisse. Il se retenait encore un peu avec ses griffes, et crie :
— Tortue, tortue, au secours !
Mais celle-ci :
— Tu te rappelles mon fils que tu as mangé ?
En même temps, elle lui mord les pattes si fort qu'il lâche prise !
Le crocodile l’entraîne au fond de l’eau. Ainsi fut mangé le léopard!
Et l’histoire, c’est ceci : Les méchants sont toujours punis.
e) La Tortue et le Singe. — Madame Tortue devint amie avec le
Singe. Le singe lui dit un jour : « Viens manger la bouillie chez moi ! »
Elle va. La femme du singe prépare la bouillie. On hisse la tortue
sur un siège, car la table était trop haute. Mais le siège était branlant.
À la première bouchée, la tortue tombe. On la ramasse, on la plaint,
on la remet en place. Mais tous les singes, petits et grands, se dépêchent
d’avaler tout. La tortue a grand'’faim, mais n’a déjà plus rien. Pendant
qu'elle se cramponnait à son siège branlant pour ne pas tomber, les
singes avaient tout mangé ! Furieuse, mais sans le montrer, elle veut
prendre sa revanche. Elle invite donc le singe pour le lendemain. Mais
LES FABLES 325
avant d'entrer chez la tortue, il doit traverser un marais. Il arrive, tout
sale,
— Donne-moi de l’eau pour me laver.
— Je n’en ai pas. Va à la rivière.
Il y va, se lave, revient, se salit dans le maraïs, et retourne se laver.
Et encore, et encore ! Et à la fin la tortue avait tout mangé !
À trompeur, trompeur et demi.
f) La Tortue et le Tigre. — Seigneur Tigre avait une basse-cour et
dans cette basse-cour, un coq superbe. Un jour, il lui fallut partir en
guerre : une tribu s'était révoltée contre lui. Il appelle ses fidèles sujets,
et confie une poule à l’un, une poule à l’autre. A l’antilope, survenue
la dernière, il donne le coq avec les plus expresses recommandations,
et vous pensez si le coq fut bien soigné. L’antilope n’en dormait pas,
car maître tigre n’est point des plus commodes ! Le coq fut bien soigné.
Et quelques mois après, seigneur Tigre revenait vainqueur.
Chacun s’empressa de rapporter les poules et les petits poussins
qui étaient venus au monde. Vint le tour de l’antilope :
— Voici votre coq, seigneur Tigre, et en bon état !
D'un cocorico éclatant, le coq approuva le dire de son hôtesse.
— Bien, dit seigneur Tigre. Mais je ne vois pas les petits poussins ?
— Les poussins, s’écria l’antilope, mais tu sais bien, seigneur,
qu’un coq...
— Comment, tu me voles et tu oses encore répliquer ! Tu seras
punie |!
Et posant la patte sur la pauvre antilope.….
Mais juste en ce moment passait l’éléphant. Et la question lui fut
soumise | Il se grattait la tête, bien embarrassé, car il avait peur de se
faire un ennemi mortel du seigneur Tigre ! Ils n’étaient déjà pas bien
ensemble ! Tandis qu'il réfléchissait, voici que la tortue arriva à son
plus grand galop, tout de-ci, tout de-ça, et patati et patata. Car il faut
vous dire que l’antilope lui avait confié le soin de sa défense !
Et elle se mit à crier :
— Seigneur Tigre, seigneur Tigre !
— Qu'y atil 2
— Va vite à ta case, ton fils vient de mettre au monde un superbe
petit |
— Veux-tu bien te taire, grosse bête ! où a-t-on jamais vu qu’un
garçon...
— Eh ! seigneur Tigre, il a fait comme ton coq !
L’éléphant ne peut s'empêcher de sourire dans sa barbe, tous les
animaux en firent autant, et seigneur Tigre se retira, maugréant et tout
furieux !
Mais, et l’antilope ?
L’antilope ? seigneur Tigre la mangea plus tard, tant il est vrai
que... |
326 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
g) La Tortue, l'Ecureuil, l’Escargot et les Oiseaux. — Il arriva que
(Abo’ana : ces petits contes commencent toujours ainsi), il arriva que
tous les oiseaux qui habitent la forêt se rassemblèrent un jour au même
endroit ; il y avait en cet endroit un arbre qu'on appelle ebô *
Au moment où ils étaient en train de manger les fruits de l’eb6,
voilà du monde qui arrive : c’étaient la tortue, l’écureuil-volant *
(owongü) et l’escargot, donc trois nouveaux venus :
— Dis donc, Owongü, s’écria la tortue en s’adressant tout de suite
à l’écureuil-volant, charge donc l’escargot de faire taire un peu tout ce
monde qui piaille là-haut. Vraiment, il y a trop de bruit ici.
Et tous de répondre en chœur dans cet arbre ebô :
— Nous n'avons pas d'ordre à recevoir de la tortue ! Bya wu’k
dya Khul ! (dialecte fang).
Juste à ce moment-là, un enfant quittait le village, l’arbalète en
mains, en disant : « Je vais à la chasse. » Dès qu'il eut mis le pied dans
la forêt, le bruit que faisaient les oiseaux frappa ses oreilles. Alors il se
dirigea vers l’endroit d’où venait le bruit, il regarda, et que vit-il ?
Des oiseaux et des oïiseaux dans l’arbre ebô. Et il décocha sa flèche. La
flèche blessa à mort un pigeon qui vint tomber à l’endroit où se trouvait
l’escargot, lequel escargot se décollant de l’arbre à son tour, vint choir
comme une masse sur l’écureuil.
Et l'enfant de lancer une nouvelle flèche. Voilà l’écureuil par
terre, et en tombant il vient s’écraser sur la tortue qu'il assomme à
moitié : R’hô !
— Tiens, tiens, qu'est-ce que j'entends ? D'où vient ce bruit ? Et
l'enfant se baisse pour chercher par terre. Que voit-il ? La tortue, l’es-
cargot, l’écureuil gisaient au pied de l'arbre. L'enfant les ramasse et
les emporte dans son village.
Et la tortue, dans un râle :
— Eh bien, eh bien ! que vous disais-je, les amis ? De vous tenir
tranquilles dans l’ebô, je crois | Voilà à présent où nous en sommes,
vous et moi ! C’est cela ! Vous disiez :
— Qu'est-ce qu’une tortue ? Nous n’avons pas d’ordres à recevoir
de la tortue !
Et voilà, conclut le narrateur, où en arrivent les gens qui ne veulent
pas obéir. Si on avait écouté la tortue sans plus, il n’y aurait pas eu
tant de malheurs...
Anûé, Anôé. C’est ainsi, c’est vrai ! *
1 Atsäkési en fang. Ourouparia africana (Baïllon) des Rubiacées. Les
fruits, très gros, sont excellents.
2 L’écureuil-volant est un rongeur de moyenne taille dont les aisselles
se prolongent en membranes velues au delà des coudes et lui permettent
d'’allonger ses bonds jusqu’à une cinquantaine de mètres parfois, donnant
ainsi l'illusion du vol. Assez commun au Gabon. Anomalurus Fraseri,
Waterhall ou Pteromys.
$ La transcription de cette fable est due à M Tardy, Vic. apost. du
Gabon. La même existe dans le folklore négrille. On ne saurait dire qui a
la priorité.
: 1 LES FABLES 327
5. Cycle de l'Eléphant
Bien que prototype de la Sagesse des Grands, l'éléphant est vaincu
quand il entre en compétition avec la tortue, ou avec les « petits ».
Quoi de plus naturel ! Ainsi dans
a) Le Perroquet et l’Eléphant. — Il arriva que le Perroquet et
l’Eléphant étaient amis, étaient vraiment grands amis. Un jour donc
l'éléphant s’en vint voir son ami le perroquet dans son village. En
entrant dans l’« abègne *», voilà qu’il trouve son ami qui se tenait
sur une seule patte.
— Qu'est-ce que je vois ? lui dit l’éléphant, tu n’as qu’une patte ?
Qu'as-tu donc fait de l’autre ? |
— Ce que j'en ai fait, répond le perroquet, mais je l’ai envoyée
avec mes enfants qui font la chasse en brousse. C’est elle qui donne le
signal de la battue et transmet les ordres aux rabatteurs pour que la.
chasse aille rondement.…
L’éléphant admira tant de sagesse chez son ami :
— Eh bien, perroquet, je veux en faire autant. Et il s’en retourna
dans son village. |
Le lendemain matin, ses enfants à lui aussi allaient partir en forêt
pour la chasse. Le père éléphant leur dit donc : « Venez me couper la
patte. C’est elle qui vous commandera pour la battue. » Ses enfants
vinrent donc lui couper la patte.
Quand ils furent arrivés à l’endroit désigné pour la chasse, les fils
de l’éléphant dirent :
— Que la patte de notre père donne donc les ordres !
Mais la patte ne bougea pas et ne proféra mot. Et les fils de l’élé-
phant dirent :
— Que faire maintenant 5
Celui qui était l’aîné dit :
— Nous allons nous en retourner au village et rendre sa patte à
notre père qui pourrait bien s’en trouver mal...
Ils s’en retournèrent donc au village. Au moment où ils y arri-
vaient, ils trouvèrent leur père qui râlait, il était à l’agonie. Aussi se
hâtèrent-ils d’essayer de recoller sa patte, mais impossible !
Quand le perroquet * apprit ces choses, il vint vite voir son ami. Et
en arrivant, il lui dit :
— Bâ kige-kige, ba ñige-ñige ! On ne coupe pas, on rentre. Quand
1 Case où l’on se réunit pour manger, recevoir les étrangers, etc.
2? Le Perroquet dont il s’agit ici est le Jaco commun du Gabon, qui
est tout gris avec une queue rouge, courte. Ce Jaco vit par bandes nom-
breuses qui vont matin et soir picorer les graines de palmes à de grandes
distances des cantons où ils nichent. Ils apprennent très vite à parler. Il
y a au Gabon une autre espèce entièrement verte de perroquets, ou plutôt
de grosses perruches : elles sont plus rares et bien moins douées pour la
parole.
328 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
tu es venu me voir, tu m'as trouvé la patte rentrée sous l'aile, mais la
tienne, qu'est-ce qui t’a pris de la couper ?
Les fils du père éléphant devinrent furieux. Ils voulurent tuer le
perroquet, mais celui-ci s’en alla bien vite dans son village. Et à l’ins-
tant même le père éléphant mourut.
Et voilà, dit en finissant le conteur, et voilà où en.arrivent les
imbéciles et ceux qui n’ont pas de tête : E ne benku’k ne belimi ba
so va ”.
On voit à qui est dédiée la fable. Les vieux Pahouins ne manquent
pas de la servir à la jeunesse pour lui ouvrir les yeux et l’entendement.
La leçon est mise dans le bec disert de maître perroquet à qui tout est
permis, même de se moquer de cette grosse bête d’éléphant, bonne et
grosse bête, mais aussi crédule que grosse.
Notons en passant que souvent la fable n’est pas servie en entier,
mais simplement rappelée au cours d’une conversation. Cette simple
locution passée en proverbe : Bâ kige-kige, ba ñige-ñige ! Nous avons
vu en parlant des proverbes qu’un grand nombre tirent leur origine de
fables dont ils sont comme un raccourci d'ordinaire très imagé. Les
Noirs, en leurs âmes d'enfants, n’entendent rien d'ordinaire à nos
préceptes abstraïts |
b) L’Eléphant et le Caméléon *. — Un jour, l’Eléphant et le Camé-
léon conversaient ensemble comme deux vieux amis.
— Parions, dit tout à coup le caméléon, que tu ne cours pas si
vite que moi.
L'éléphant se met à rire. Il rit si fort, que son ventre en sautait,
ses oreilles remuaient et qu’il en pissa par terre. Le caméléon fit un
saut de côté pour ne pas être noyé !
— Soit, parions |
On parie. Rendez-vous est pris pour le lendemain. Le caméléon
exige que la course soit longue, longue...
— Mais jamais tu ne pourras courir comme ça, dit l’éléphant en
riant encore. Tu seras mort.
— Parions.
— Allons, soit.
Les enjeux sont déposés. Vite, vite, le caméléon appelle tous ses
frères, ses oncles, ses parents. Il y en avait ! Ils étaient « trop beau-
coup! » Au jour dit, l'éléphant arrive. Le caméléon lui saute sur le dos,
mais l'éléphant le sent à peine, il se secoue, croyant qu’une branche
d’arbre lui était tombée sur le dos. Un caméléon est à sa droite.
— Tues prêt ?
— Bien sûr, depuis longtemps.
— Partons.
— Partons.
1 Ce proverbe est en langue fang.
2 Fable recueillie au village d’Abvièl, Haute-Aïna, Négrilles purs.
LES FABLES 329
Ils courent. L’éléphant court longtemps. Il s’arrêie pour souffler ;
le carnéléon galopait à sa droite. Il repart ; le caméléon galopait à sa
droite. Il repart, une fois, dix fois, toujours le caméléon galopait. Il
s'arrête enfin, vaincu, se couche et ferme les yeux. Le caméléon saute
vite à terre.
— Eh bien, mon ami, qu'en dis-tu ?
— C'est vrai, tu as vaincu ! Jamais je n'aurais cru...
Le caméléon mit les enjeux dans son sac, mais il resta bon ami
avec l'éléphant, car celui-ci avait peur des sorciers. Et qui sait si le
caméléon n’en était pas un * !
c) Le Coq et l’Eléphant *. — Un jour, le Coq parlait avec maître
Eléphant.
— Parions, lui dit-il, que je mange plus longtemps que toi |!
— Allons donc, répond l'éléphant. Regarde ton ventre ! Tu ne
vois pas le mien ?
— Parions.
— Allons, soit. Aussi bien, tu es sûr de perdre.
Ils se mettent tous deux à manger. Vers le milieu du jour, l’élé-
phant, fatigué et rassasié, s’assied et s’endort. Quand il se réveille :
— Eh ! bien, tu as dormi ?
— Et toi, qu’as-tu fait ?
— Tu vois bien, j'ai mangé !
— Tout le temps ?
— Tout le temps, demande plutôt aux témoins.
Car on avait constitué des témoins. L’éléphant se remet à manger,
et le coq à picorer dans les herbes. Vient le soir. L’éléphant n’en pou-
vait plus de manger. Son ventre était comme un tamtam et ses yeux
se fermaient de sommeil.
— Je n’en puis plus, dit-il en bâillant !
Au même moment, le coq lui saute sur le dos et le pique à grands
coups de bec.
— Qu'est-ce que tu fais sur mon dos ?
— C'est que j'ai grand'’faim ; alors je cherche les insectes qui te
piquent |
L'éléphant s’avoua vaincu. C’est depuis ce temps qu’il s'enfuit
toutes les fois qu’il entend le coq chanter. Il a peur d’être mangé par
cet affamé !
d) L’Eléphant et le Gorille *. — L’Eléphant et le Gorille se haïs-
? Nous avons déjà noté au sujet du caméléon qu'il est regardé par les
Négrilles comme un animal sacré, envoyé des Esprits. D’où la crainte de
l'éléphant.
? Même origine que la précédente fable.
à $ Cette fable est traduite de l’ouvrage de Milligan, The Jungle Folk of
frica.
Dans une autre version recueillie dans la même région, même clan
négrille, beaucoup plus intéressante, mais nous avons voulu respecter le
330 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
saient mutuellement, car l’un et l’autre revendiquaient le titre de Roi
de la Forêt.
Se rencontrant un jour dans un sentier, ils se refusèrent mutuelle-
ment le passage.
— Laisse-moi passer, dit l’éléphant, ces bois m'’appartiennent.
Le gorille se frappa la poitrine et fit un bruit pareil au battement
du tamtam. Il répondit alors :
— Oh ! oh ! oh ! oh ! Ces bois ne t’appartiennent pas, c’est moi
qui suis le maître ici |
L’éléphant ne voulut pas se retirer. Le gorille, alors, brisant un
tronc d’arbre, s’en fit une arme terrible et commença la lutte. Elle fut
longue, acharnée, sauvage.
Finalement l’éléphant tomba mort d’un côté, le gorille de l’autre,
le tronc d’arbre entre les deux !
Les mouches les mangèrent, mais l’air fut empoisonné et beaucoup
d'animaux périrent. |
« Quand les gros se battent, les petits en pâtissent. »
texte anglais, le gorille et l’éléphant rassemblent chacun leurs troupes
et leurs alliés, les poussent au combat, les animent, les excitent à lutter
jusqu’à la mort pour une question qui ne les intéresse guère. C’est seule-
ment quand ils sont tous morts que l'éléphant et le gorille en viennent aux
mains eux-mêmes.
Comme dans bien des cas pour nous, que n'’ont-ils d’abord com-
mencé par là!
CHAPITRE IX
Le Chant
]. Considérations générales. — 2. Pauvreté des chants négrilles. —
2. Union intime entre poésie et musique négrilles. — 4. Le chant est
intimement lié à la magie et à la religion. — 5. Le chant en lui-même.
— 6. Les chants magiques. — 7. Les chants religieux. — 8. Les chants
du peuple.
1. Considérations générales
Nous venons dans nos précédentes pages d'étudier la vie intellec-
tuelle des Négrilles au point de vue littérature. Nous avons présenté le
petit conteur Négrille si intéressant, sa façon de dire, d’exciter l’atten-
tion chez ses auditeurs, non seulement l'attention profonde, mais sou-
vent l’enthousiasme.
Assistons à une séance. Rien de plus captivant.
Le soir, à l’heure où l’on conte les légendes, assis près des grands
feux qui chassent l’humidité de la nuit, ces sauvages que d’aucuns vou-
draient faire passer pour des brutes, suspendus aux lèvres du moderne
Tyrtée, vibrent au récit des hauts faits ancestraux, parfois bondissent sur
leurs armes, et jettent aux échos d’alentour leur effrayant cri de guerre,
tandis que les feux mourants lancent de rougeâtres et fugitives lueurs
sur les faces noires révulsées.
On revoit Chateaubriand et ses magnifiques descriptions de Velléda,
on comprend mieux Danrit ‘ et son péril noir, on saisit sur le vif qu’il
ne faudrait qu'un homme, un nouveau Samory, pour déchaîner à nou-
veau de sanglantes ruées.
Nous avons donné quelques fragments de leurs naïves épopées, de
leurs curieuses énigmes à longs développements, de ieurs proverbes si
évocateurs de la race, de leurs astucieux fabliaux. C’est l’heure main-
Le Péril noir, par le capitaine Danrir, Delagrave, édit.
332 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
tenant, après la littérature, si ce mot n’est pas trop relevé, c’est mainte-
nant l’heure d'évoquer une autre muse, et de parler de leur musique,
au sens le plus large du mot. Sujet d’ailleurs intimement lié à la litté-
rature et qui, après l’exposé de la vie religieuse et de la vie littéraire,
nous aidera à mieux comprendre cette âme négrille, si différente de la
nôtre.
Semblable aux rhapsodes et aux aèdes des temps homériques, aux
troubadours et aux trouvères du moyen âge, le conteur négrille n’est pas
seulement l’homme disert qui, par le charme de sa parole, l’imprévu
des situations, la beauté du récit, tient son auditoire suspendu à ses
lèvres. Pour mieux le captiver, il appelle trois arts à son aïde, le chant,
la musique instrumentale, la danse. Ce sont les trois sujets que nous
voudrions étudier successivement en prenant le chanteur comme pro-
totype, mais en les suivant également dans le peuple.
Chant, musique, danse ne sont pas, en effet, l'apanage unique du
seul conteur ou chanteur ambulant. Bien au contraire, et incompara-
blement plus que chez nous, chant, musique et danse sont intimement
liés à la vie religieuse, intellectuelle et sociale. Tel chez les Hébreux le
roi David, jouant des instruments, chantant et dansant devant l’Arche
en tant que chef du peuple et son représentant. Pas un acte, pas une
cérémonie de ces trois vies n’a lieu, pas une manifestation quelconque
de la vie, au sens large du mot, sans que chant, musique et danse ne
s’y trouvent intimement unis. Nous en avons donné déjà de multiples
exemples en parlant de la vie religieuse où toujours concourent ensemble
musique, chant, danse. Nous les avons vus dans la vie intellectuelle,
dans les récits littéraires, toujours coupés de musique et de chant. Nous
les retrouverons encore dans les événements de la vie sociale, nais-
sance, mariage et mort, par exemple, auxquels, de même que dans la
vie religieuse, musique, chants et danses sont toujours étroitement
associés.
Aussi, avons-nous hésité à faire du chant, de la musique et de la
danse, des chapitres à part. Si nous l’avons fait, c’est qu'il y avait
encore, croyons-nous, des choses particulières à dire, des points spé-
ciaux à élucider, par rapport, entre autres, à la technique, et aussi des
instruments de musique, qui eussent difficilement trouvé place ailleurs.
2. Pauvreté des Chants négrilles
Les chants des Négrilles sont relativement pauvres. Du moins, ils
nous paraissent tels. La raison, ou une des principales raisons, est peut-
être tout simplement que nous ne connaissons pas encore assez ce
peuple. Nous l’avons signalé déjà si défiant ! Or, on ne chante pas
volontiers devant l’étranger. Cependant, nous avons rencontré parmi
eux d’admirables chanteurs, tel que cet inimitable Mba Shole que je
fis connaître à Mgr Le Roy, et que nous retrouverons plus loin en par-
DRE OR
LE CHANT 339
lant de la danse. Nous avons déjà donné deux de ses chansons, très
typiques.
À notre avis, néanmoins, les Négrilles ne sont pas aussi riches à
beaucoup près, au point de vue chant et musique, que leurs voisins
Bantu, Mpongwé, Fang, Dzèm, Bakélé. Quel en est le motif ?
Tout d’abord, leur vie religieuse. Nous avons vu, en effet, combien
leurs concepts religieux étaient plus purs, plus relevés que ceux des
tribus conquérantes. Chez eux, on ne trouve pas ces innombrables
fétiches propitiatoires ou maléficiants des Bantu. Et chez ceux-ci,
chaque fétiche a ses rites, ses danses, ses chants. Chez les Négrilles,
incomparablement moins de féticheurs et sorciers malfaisants. Là
encore, chez leurs voisins, chaque féticheur, chaque sorcier a ses chants
spéciaux, et de plus les chants de confrérie ou d'association et de
société secrète. Chez les Négrilles, encore pas ou très peu de sociétés
secrètes, sauf dans les circonstances spéciales que nous avons indiquées
plus haut. De là, manqueront encore chez eux les chants d'initiation,
de grade, de cérémonies particulières à ces sociétés. Donc, tout un
ensemble, et souvent très riche, qu'ils n’auront pas.
Leur vie sociale donne une autre raison. Ils habitent, en effet, nous
l'avons vu, en petites, et parfois très petites, agglomérations, perdues
en minuscules villages, au plus profond de la forêt, de la forêt où on
est perdu dès qu’on y plonge, et du marais redoutable, du poto-poto,
où seuls ils savent se retrouver. De plus, rendus craintifs par tous les
dangers qui les entourent, par les fauves qui les menacent, fauves
dont les hommes sont les plus redoutables, ils évitent le bruit qui les
signalerait. Quand, dans leurs danses et leurs fêtes, ils chantent et
battent du tam-tam, c’est bien souvent en sourdine. Et cependant, une
fois rassurés, mis en confiance, ils se montrent très gais, enchantés
même de vous faire quelques petites niches inoffensives.
3. Union intime entre Poésie et Musique négrilles
Poésie et musique sont chez eux intimement liées, comme d'’ail-
leurs chez tous les Noirs. Junod, dans son Etude sur les Ba-Ronga, une
des meilleures études que nous connaïssions, nous en fournit cet
exemple typique. « Un jour, Matlarihane, un jeune homme des envi-
rons de Rikatla, nous donnait sur sa harpe, en jouant de façon déli-
cieuse, une sorte de berceuse qu'il chantait en même temps. Il pencha
soudain la tête et prit le sommet de la harpe entre ses lèvres, ayant
l’air de méditer profondément.
» — Pourquoi fais-tu cela ? lui demandions-nous.
» — C'est, nous répondit-il, c’est pour que ce que je dis dans mon
cœur puisse passer dans ma harpe [n
Sans doute, il n’est pas rare de rencontrer chez nos artistes euro-
péens, des âmes qui vibrent avec leur instrument ! Mais, à côté de
ceux-là, combien en rencontre-t-on qui pourraient dire comme un de
334 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
nos petits Pygmées. Il chantait en fang un de nos cantiques chrétiens
et essayait de s'accompagner, ce qui d’ailleurs eût été facile, sur son
anzang, le piano africain dont nous parlerons. Au bout d’un moment,
il s'arrête, mais continue de chanter.
— Pourquoi ne joues-tu plus de l’anzang ?
—. Pas moyen, Père, je ne puis lui faire comprendre une autre
langue que la sienne !
Accord intime, on le voit, de l'instrument, de l’âme, de la voix.
Poésie et musique sont donc intimement liées chez nos Noirs.
Maintes fois déjà, à propos de la vie religieuse et des évocations féti-
chistes, j'ai cité des chants d’une beauté saisissante, tels les Hymnes
au soleil, à la nuit, aux esprits. Nous en retrouverons d’autres plus
tard, particulièrement les chants de mort. En voici un cependant que
nous aurions pu citer plus loin en parlant des chasses. Donnons-le ici.
C'était dans un campement négrille, près de Ndzork médzim *, près
des chutes du Mvork, affluent de l’Abanga, laquelle l’est de l’Ogowé.
Le petit village était en liesse : on avait annoncé que toute une horde
d’éléphants était proche et sans défiance. Les fétiches consultés étaient
tous favorables. Rien à craindre. L’heure était venue de se mettre en
marche, de tâcher d'’occire quelques-uns des énormes pachydermes.
Convié à cette chasse qui fut d’ailleurs heureuse, et dont je rapportai
pour ma part une belle paire de défenses, c’est là que j’entendis,
accompagné sur le ngri (l’arc musical dont nous parlerons), en sour-
dine, un des plus beaux chants que nous connaïissions.
LE CHANT DE L'ELÉPHANT
Sur la forêt qui pleure, sous le vent du soir,
La nuit, toute noire, s’est couchée joyeuse,
Au ciel, les étoiles se sont enfuies tremblantes,
Lucioles qui brillent vagues et s’éteignent,
Là-haut, la lune est sombre, sa blanche lumière est éteinte.
Les esprits sont errants.
Chasseur d’éléphant, prends ton arc !
Caœur : Chasseur d'éléphant, prends ton arc !
Dans la forêt craintive, l’arbre dort, les feuilles sont mortes,
Les singes ont fermé l'œil, suspendus en haut des branches,
Les antilopes se glissent à pas silencieux,
Mangent l'herbe fraîche, dressent l’oreille, attentives,
Relèvent la tête et écoutent apeurées.
La cigale se tait, enfermant sa chanson crissante.
Chasseur d’éléphant, prends ton arc !
Caœur : Chasseur d'éléphant, prends ton arc !
1 L’éléphant des eaux. Un éléphant avait été tué dans l’eau au moment
de la fondation du village.
LE CHANT 399
Dans la forêt que cingle la grande pluie,
Père éléphant marche, lourd, baou, baou,
Insoucieux et sans crainte, sûr de sa force,
Père éléphant que nul ne peut vaincre,
Dans la futaie qu'il brise, il s'arrête et repart.
Il mange, barrit, renverse les arbres et cherche sa femelle.
Père éléphant, on t’entend de loin.
Chasseur d’éléphant, prends ton arc !
Caœur : Chasseur d’éléphant, prends ton arc !
Dans la forêt où nul ne passe que toi,
Chasseur, relève ton cœur, glisse, cours, bondis et marche.
La viande est devant toi, le morceau énorme de viande.
La viande qui marche comme une colline,
La viande qui réjouit le cœur,
La viande qui va rôtir à ton foyer,
La viande où s’enfoncent tes dents,
La belle viande rouge et le sang qu'on boit fumant.
Chasseur d’éléphant, prends ton arc !
CHŒUR : Yoyo, Chasseur d’éléphant, prends ton arc !
Yoyo, Chasseur d’éléphant, prends ton arc !
*
*X *#
L'étude de ces chants est d'autant plus nécessaire aujourd’hui,
tout autant que celle de la musique noire, qu’ils évoluent rapidement.
Les uns disparaissent devant la religion chrétienne et la civilisation,
les autres, hélas, devant l’accordéon !
4, Le Chant est intimement lié à la Magie et à la religion
À l’origine, tout chant rituel est magique, et la voix est plus puis-
sante pour commander aux esprits que n'importe quel philtre ou
instrument. :
Vox letheos cunctis pollentior herbis
Ezxcantare deos..,
dit Lucain, et telle est encore bien la croyance des primitifs, de nos
Négrilles. Le fétiche, quel qu’il soit, résulte de l’incantation primor-
diale, et n’en est que le mémorial. Remember ! L'homme du culte
commande à l’esprit, et ce commandement est toujours un chant rituel,
transmis d’âge en âge, d’officiant en officiant, toujours immuable, si
bien qu’à force d’être archaïque, il devient souvent parfaitement inin-
telligible pour les auditeurs. N'importe, il conserve toute sa vertu, de
même que pour nous opèrent les paroles liturgiques, indépendamment
de la compréhension de l’auditeur et parfois du ministre lui-même !.
336 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
De plus, le chant est intimement lié aux cérémonies, à tous les
sacrifices, mais là, observation importante, sans instruments de
musique, sauf le tam-tam, qui scande le mouvement de danse, et ordi-
nairement à contre-temps. Dans le tam-tam ronflant, par exemple, le
glissement du pouce ou de la paume de la maïn sur la peau tendue
marque le temps, tandis que le coup de la baguette munie de sa boule
de caoutchouc rompt la cadence et scande le contre-temps.
Intimement liée également aux récits des conteurs, mais, là avec
accompagnement des instruments de musique. Les conteurs sentent-
ils l’attention se lasser : vite, un couplet, un air enlevant, un accord
de harpe, ou de piano indigène, ranime et réveille l'auditoire. Comme
avec nos conteurs populaires, le refrain est répété en chœur, souvent
à la quinte, plus souvent à la tierce ou à l’octave.
De plus, et c’est ce qui explique comment nombre de chants
antiques se conservent et se perpétuent en se transmettant, le conteur
ambulant intercale fréquemment dans son récit tel ou tel chant qu'il
a entendu ici ou là à l’état isolé, tels par exemple certains chants de
fétiche dans les fabliaux, tels encore la berceuse et le chant de deuil
que nous donnerons plus loin. Et par un procédé inverse, le peuple, à
son tour, introduit dans les actes de sa vie courante tel ou tel chant
qui lui plaît et qu’il aura entendu de la bouche d’un conteur ambulant
ou cueilli sur les lèvres des aïeux.
Ajoutons enfin que les chants de fétiche, quels qu’ils soient, se con-
servent jalousement par les initiés, féticheurs ou ininistres du culte.
En changer un mot ou une intonation serait considéré comme une faute
rituelle très grave. La cérémonie en serait certainement polluée et
inefficace.
5. Le Chant en lui-même
Ceux qui veulent étudier le chant noir en lui-même dans ses règles,
et sa contexture intime, le pourront faire dans la très savante et toute
récente étude de von Hornbostel, African Negro Music. Nous serons
forcément beaucoup plus bref.
Un phénomène qui frappe tout d’abord dans les chants des Nègres
comme des Négrilles, c’est l'impression de langueur et de tristesse qui
s'en dégage.
L'air, en effet, à part quelques exceptions, ne se termine jamais
sur la fonique, base et couronnement logique de notre édifice musical
européen actuel, mais sur la quarte ou sur la quinte.
De là, une suspension de la cadence, d’un effet bizarre, et dont la
nuance de douceur et de rêve est encore accusée par la tenue en point
d'orgue des notes finales.
La tonalité de ces chants suffirait à leur donner cette teinte carac-
téristique. Presque tous sont conçus dans le mode rnineur, le ton de la
mélancolie par excellence.
Or, ce mode, beaucoup plus ancien que le mode majeur, est préci-
sément celui qu’a choisi l’humanité, et que gardent les primitifs, pour
LE CHANT | 337
traduire ses sentiments les plus intimes, pour exhaler sa douleur ou
célébrer ses joies *.
Avant toute autre considération, comme le fait encore très bien
remarquer le D' Chauvet *, d’après Hornbostel, une remarque capitale
s'impose chez nous autres Européens : depuis quelque 1.600 ans, notre
musique entière est basée sur l'harmonie : la musique nègre l’est sur
la mélodie pure.
Le chœur n'attend pas que la phrase du soliste soit achevée : il
commence sur les dernières notes, et l’attaque du refrain est différente,
certaines voix montent, généralement celles des enfants et des femmes,
tandis que celles des hommes commencées très haut, descendent en
s’enroulant autour du motif principal. Pendant que le chœur reprend
ainsi le refrain, le soliste reprend également la première phrase musi-
cale qui donne par là la contexture, l’armature du chant, dont le refrain
n’est pour ainsi dire que l’ornementation et nullement, comme chez
nous, une répétition,
Chose assez curieuse : la gamme des Négrilles est sensiblement la
même que la gamme des Fang, bien que les instruments de musique,
dont nous reparlerons, soient assez différents. Il ne serait pas étonnant
que les Bantu aïent emprunté leur système de gamme aux Négrilles,
autochtones et beaucoup plus anciens qu'eux.
Tout le monde sait que notre gamme a sept notes maîtresses,
représentées par les touches blanches du piano avec chacune quatre
accidents, soit trente-cinq notes à l'échelle, réalisables par les bons
chanteurs. |
Plus haut, dans le cours des âges, la gamme de sept notes pureraent
naturelles, composée de sept sons, les sept tons du plain-chant, repro-
ductions d’une échelle grecque primitive. Et si l’on compte ainsi par
sept, c’est qu'il faut arriver, la preuve en serait trop longue à donner
ici, aux sept planètes primitives, astres-dieux des Chaldéens, qui ont
donné les sept jours de la semaine, chaque planète étant liée de plus
_magiquement à un métal, or, argent, mercure, cuivre, fer, étain,
plomb, à une couleur, celles de l’arc-en-ciel, à une pierre, escarboucle,
diamant, sardoine, émeraude, rubis, saphir, obsidienne, à une plante,
etc. *.
1 N'oublions pas, en effet, suivant encore la remarque de Combarieu,
que dans le plain-chant, tout pénétré d'esprit antique (Op. cit., p. 223),
les chants liturgiques qui ont un caractère solennel et qui veulent exprimer
l'allégresse sont en mineur. Tels le Te Deum, le chant du Samedi-Saint :
Exuliet jam angelica turba ; la prose de Pâques : Victimae Paschali laudes ;
la prose de la Pentecôte : Veni, Sancte Spiritus, tous les Introït commen-
çant par Gaudeamus ou Gaudete. En majeur, au contraire, Christus factus
est, Plange auasi Virgo, etc.
? La musique noire. Ouvrage de très haute valeur comprenant tout
l’ensemble de la musique noire, chants et instruments.
# D’après ComMBARIEU, professeur au Collège de France, Musique et Magie.
338 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
La gamme des Négrilles est la suivante :
soit notre gamme mineure mi’, ou notre gamme majeure de sol?,
avec une seconde octave consécutive à l’aigu, et plusieurs notes étant
élevées d’un quart de ton au-dessus des notes de notre gamme.
Ces quarts de ton désorientent notre oreille, habituée à une préci-
sion invariable. Il nous à donc fallu corriger certains sons pour les
introduire dans le cadre rigide de notre portée musicale. De leur côté,
Noirs et Négrilles modifient également nos sons et de la même manière.
Nombre de nos cantiques prennent ainsi une tournure tout à fait parti-
culière.
Les primitifs connaissent-ils scientifiquement les lois d’accompa-
gnement ? Evidemment non ! {ls les suivent d’instinct.
Ainsi, le conteur, en chantant, ainsi que son auditoire au refrain,
s'accompagnera à la tierce, et plus souvent à l’octave, parfois à la
quinte, très rarement à la sixte.
Chez eux, non plus, la rime n'existe pas, mais l’assonance, chère
aux poètes de la décadence latine, aux trouvères du moyen âge, est
fréquente. Chose curieuse, nous avons maintes fois constaté chez nos
Fang que, de nos cantiques traduits en leur langue, ceux qui le plus
vite deviennent populaires et qu'ils préfèrent, sont précisément ceux
qui permettent par l’assonance, de reposer la phrase, et de plaire à
l'oreille.
Tel, le joli Cantique de Noël : « Il est né le divin Enfant ».
Esa wa Jézü a nga byal litt. Seigneur notre Jésus, il est né,
À nga sho monemur è dzal. Il est venu enfant au village.
A ñére kure bur misem ; Il désire délivrer les hommes des
péchés,
Alu di, vaga, ñe milem. Jour celui-ci, donnez-lui les cœurs
Chez les Primitfs encore, ni brève, ni système rythmique quelcon-
que. Mais il y aura lieu de tenir compte, et très largement, des tons
musicaux *, dont l’étude est à peine ébauchée et à peu près tout entière
à faire. Là, très probablement, réside le secret de leurs lois musicales
encore inconnues. À peine commence-t-on à en parler *.
Pour nos Négrilles, et en général pour tous les Bantu, la poésie
réside, non dans les mots, mais dans les idées. Au fond, n'est-ce pas la
vrale poésie ?
l On distingue dans la plupart des langues bantu, sinon toutes, trois
tons, haut, moyen, bas. Très rares sont encore les grammaires et diction-
naires qui s’en occupent. On les apprend par l’usage sans trop s’en douter.
# L’Anthropos a donné plusieurs études à ce sujet.
LE CHANT 339
Notons enfin que nous avons trouvé, et souvent, de très jolies voix
chez nos Négrilles. Leur voix est plutôt élevée, atteint souvent le
soprano, même chez les hommes : plus le chanteur se tient dans un
registre élevé, plus ils l’apprécient. Enfin, ils ont l'oreille très musicale;
rarement on entend une fausse note. Avec une rapidité singulière, ils
apprennent même et retiennent nos airs européens les plus difficiles.
Les entendre une seule fois leur suffisait souvent. J’en ai fait maintes fois
l'expérience. Un jour, à la mission, un de mes catéchistes joue de l’ac-
cordéon : caché dans un coin, un petit Pygmée écoute attentivement.
Quelques jours après, nous allions dans son campement. Une dizaine de
gens reproduisaient sur l'arc musical le chant entendu à la station, si
toutefois il leur avait plu. Autrement, rien à faire. « Ça ne chante pas »,
disaient-ils ! Par contre, un de mes confrères chantait abominablement
faux ! rien de plus amusant que d'entendre un des petits bonshommes
le « singer » absolument, et tous de rire à qui mieux mieux !
6. Les Chants magiques
Dans et par les chants magiques, l’homme du culte veut et croit
imposer sa volonté à la nature, et aux esprits dont il la peuple. Cette
idée de contrainte, dit encore et très justement Combarieu !, est capi-
tale. La religion et la magie supposent toutes les deux la croyance aux
esprits, mais, dans l’une et l’autre, les rapports de l’homme avec les
esprits ne sont pas les mêmes. Dans la religion, l’homme s'adresse à un
Tout-Puissant, à un Supérieur, il implore sa bienveillance ou sa miséri-
corde, quelquefois traite d’égal à égal en faisant une sorte de marché.
Dans la magie, l’homme ne prie pas, il commande. Alors que les actes
religieux tirent leur pouvoir efficace des sentiments et des intentions
dont ils sont le symbole, tout doit se passer, dans la magie, indépen-
damment de la mentalité de l’opérateur, en vertu de lois contre les-
quelles nul ne peut rien, à moins qu'il ne soit lui-même magicien et
ne fasse de la contre-partie.
Ainsi, dans sa tragédie d’Ion, pp. 376 et 19, Euripide caractérise
l’art de faire parler les dieux malgré eux, à l’aide de rites et de paroles
précises.
Les chants magiques sont nombreux chez les Négrilles. Toutes les
fois, par exemple, que le « féticheur » opère comme médecin, la cause
de la maladie étant presque toujours due à un esprit malfaisant, il
appellera d’abord à son aide les esprits bienfaisants, puis, et toujours
en chantant, il adjurera, il commandera aux autres de sortir du corps
du malade. Lorsqu'un féticheur, et particulièrement un féticheur de
société secrète, sera appelé pour opérer dans quelques circonstances
données, par exemple pour les grands sacrifices d'initiation, la céré-
monie commencera toujours par un chant magique, une invocation,
une adjuration aux esprits. Mais, chose curieuse, chez les Fang, et chez
* Musique et Magie, p. ]1.
340 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
les Négrilles qui peut-être l’ont emprunté à leurs voisins ou vice versa,
tandis que les chants magiques ordinaires sont chantés d’une voix
naturelle, les chants de féticheurs de sociétés secrètes, au moins pour
certains grades et certaines sociétés, le sont d’une voix absolument
factice. Pour l'obtenir, le féticheur se gargarise la gorge à plusieurs
reprises avec une décoction d'herbes irritantes, en particulier avec une
sorte d'’ortie *. Les cordes vocales s’irritent, la voix devient rauque, tout
en gardant une sonorité étrange, et chose étonnante, augmente de
volume. Peut-être faut-il voir simplement dans cet usage un moyen de
ne pas être reconnu des non-initiés.
Un des esprits malfaisants que se plaisent à invoquer les magiciens
négrilles, porte le nom de Nthu. Il est très puissant et très méchant. Un
chef de clan pygmée qui m’a donné ce détail m'a dit qu'il ne fallait
jamais prononcer son nom quand il faisait jour, et mieux encore, disait-
il, ne pas le prononcer du tout, car il est souvent aux aguets près des
cases, épiant pour faire le mal. Son chant serait, paraît-il, et sous toutes
réserves, celui-ci :
Nthu, vers toi mon chant !
Toi, le maître puissant,
Caché à tous les yeux,
Toi, qui parles et on obéit.
À toi, je commande. Je ne dis pas : écoute !
Je dis : Viens, et obéis !
Nthu, vers toi, ma voix !
Puis, il faut s’enfermer dans le cercle magique des cendres du
foyer. Beaucoup de faits indéniables sont là pour affirmer que souvent
Nthu obéit à l’appel. D'ailleurs, en parlant des sorciers et des esprits,
nous avons longuement parlé de ces faits. I] ne serait peut-être pas sans
intérêt de rapprocher le Nthu * des Négrilles du dieu égyptien Thôt, qui
était la parole divinisée et personnifiée dans ce dieu Thôt. C’est par lui
qu’on obtenait la voix juste. Thôt était le magicien par excellence,
parce qu'il était le Seigneur de la voix, le Maître des paroles permettant
aux dieux et aux hommes d'obtenir ce qu'ils désirent.
Nous avons déjà donné et donnerons encore des chants magiques,
si intimement liés à toute la vie des Négrilles, vie religieuse surtout,
mais aussi familiale et sociale, puisque les esprits y sont tellement mêlés.
Inutile donc d'’insister davantage ici.
7. Les Chants religieux
Les Chants magiques commandent aux esprits. Les Chants religieux,
au contraire, comme nous l’avons vu, s'adressent au Tout-Puissant,
1 Girardinia stimulans Gaud. des Urticacées.
?'N préfixe d’être animé.
LE CHANT 341
prient et implorent. Tous nos chants religieux appartiennent à cette
catégorie. Chez les Bantu, au contraire, les chants magiques dominent
de façon absolue, et le chant religieux n'existe pour ainsi dire pas, le
Créateur, le Tout-Puissant, étant pour eux quantité négligeable, ou
plutôt en dehors d’eux. Nous avons vu, au contraire, que chez les Né-
grilles, le Créateur tenait une place prédominante. De là, les chants
religieux proprement dits ont également chez eux, au contraire des
autres peuples noirs, une place importante.
Ces chants sont d'ordinaire très beaux et très solennels., Malheu-
reusement, ils n’ont lieu que dans de rares circonstances et en dehors
d'elles, les Pygmées se refusent absolument à en parler, à les répéter :
« Cela est défendu ! »
Et quand une fois un Pygmée a prononcé ce mot « défendu »,
inutile d’insister |! Beaucoup plus que ne ke croient les Blancs, parce
qu'ils ont eu affaire à certains Noirs dégénérés, soi-disant affranchis et
évolués, les Négrilles, comme la plupart des Bantu, ont le respect absolu
des défenses religieuses, et celle-ci en est une au premier chef.
Nous avons donné, rappelons-le, plusieurs chants religieux, en
parlant de la vie religieuse, celui en particulier de Gôr ou Gorou, l’Elé-
phant Père du monde.
Les chants que nous retrouvons mêlés aux divers actes de la vie
sociale, naissance, mariage et mort par exemple, sont des chants tantôt
magiques, tantôt religieux. Plutôt que de les donner ici, ce qui aurait
sa raison d’être si nous avions traité uniquement du chant en lui-même,
nous avons préféré les laisser à leur place naturelle. Nous les y retrou-
verons plus tard.
8. Les Chants du Peuple
Nous aurions pu, dans cette catégorie, après avoir étudié les chants
magiques et les chants religieux, ranger successivement les chants de
circonstance, chants joyeux ou tristes, chants de la naissance, du ma-
riage, de la mort, puis les chants de travail, pêche, chasse, culture,
plantations, pirogue, enfin les chants des armes et de guerre. Le cycle
eût été ainsi complet. Suivant un ordre un peu différent, laissant les
chants à leur place naturelle dans la vie religieuse, intellectuelle, fami-
liale et sociale, nous avons préféré donner ici un tableau général, en
raccourci, de la vie négrille, et suivre ainsi notre petit homme du ber-
ceau à la tombe. Cet ordre nous a semblé plus intéressant.
a) Chant de la Naissance. — Le Noir, on l’a dit et répété souvent et
à juste titre, est et demeure toute sa vie un grand enfant. Afin de mieux
comprendre ces chants du peuple, prenons-le dès le commencement,
avec bébé noir, prenons-le au berceau, suivons-le dans sa vie, dans ses
travaux, ses joies et ses peines, ce sera une marche toute naturelle.
342 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Depuis quelques jours, Bébé noir, un garçon, a fait son entrée en
ce monde. Les rites de la naissance ont été observés, comme nous les
retrouverons, et au milieu du village, devant les hommes rassemblés
autour de lui, citoyen du monde, propriétaire du sol, par le chef il a été
offert au Créateur. Cérémonies, danses, chants, rien n’a manqué à la
fête : |
CHANT DE L'OFFRANDE
A Toi, le Créateur, à Toi, le Puissant,
J'offre cette plante nouvelle,
Fruit nouveau de l'arbre ancien.
Tu es le maître, nous sommes tes enfants.
À Toi, le Créateur, à Toi, le Puissant.
Regarde le sang qui coule, l’enfant qui crie.
A Toi, cette plante nouvelle,
Fruit nouveau de l'arbre ancien.
Et tout le monde, mais cette cérémonie n’a lieu que si c’est un
garçon, a repris en chœur !
À Toi, le Créateur, à Toi, le Puissant !
À Toi, plante nouvelle, fruit nouveau de l'arbre ancien.
« Car, nous autres, me disait un jour avec orgueil un petit chef de
famille, nous ne sommes pas des bêtes, nous ne naïissons pas comme
des bêtes ! Quand nous venons au monde, le Créateur nous regarde, et
nous le regardons, face vers lui. »
Puis les femmes ont entonné le chant d’allégresse : Y6, Y6, un
homme. |
b) Berceuse. — Bébé négrille a ouvert ses petits yeux à la lumière,
ne songe encore à rien. Mais souvent Bébé pygmée, bien semblable en
cela à Bébé blanc, refuse de s'endormir, et quand c’est l’heure du dodo,
voudrait bien jouer et rire encore. Et maman le berce, le tapote, le
renifle, le cajole, sans l’embrasser toutefois, car ce geste est inconnu
des Noirs. Vains efforts ! La petite maman, de sa plus douce voix, sur
un rythme berceur, le balance et le secoue dans ses bras, car il n’a pas
d’autre berceau, en chantant une de ces douces cantilènes que jadis,
n'est-il pas vrai, nous avons tous entendues, faisant quelquefois les mé-
chants, qui sait, peut-être pour en jouir plus longtemps.
Berceuses et mélodies enfantines abondent dans nos tribus, et nous
pourrions en citer un grand nombre. Elles sont d’ailleurs presque toutes
parmi les plus remarquables productions du génie indigène. L’on dirait
parfois que ces sauvages, auxquels l’on reproche tant de manquer de
cœur, ont voulu d'avance répondre :
LE CHANT 343
BERCEUSE
Dormez, dormez, petit, fermez fermez vos yeux, dormez, dormez, pe - tit!
la nuit descend, l'heure est ve - nue, demain le jour,
dormez, dormez, pe-tit! Sur vos yeux clos, le jour a
Vous avez chaud, vous avez bu, dormez, dormez pe - tit.
Dormez ! demain vous se - rez grand, vous
Dor - mez! de - main vous prendrez l'arc et le couteau.
Dor - mez, vous serez fort, vous serez droit, et moi courbée
Dor - mez, demain, c’est vous, mais c’est maman, toujours.
Les Jeux. — Bébé grandit, s’aventure, marche à quatre pattes, puis
les jours succédant aux jours et les matins ensoleillés aux matins enso-
leillés, Bébé trotte comme un lapin ! Le voilà devenu petit homme.
C’est le temps des jeux qui commence.
Chez les peuples voisins des Négrilles, nous avons recueilli nombre
344 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
de mélodies enfantines, chants de ronde par exemple, souvent fort
gracieuses, chants de garçons, chants de petites filles.
Chez les Négrilles, ces chants sont rares, ou du moins nous en
avons trouvé très peu. L’exiguïté des clans en est probablement la seule
cause, avec un nombre d’enfants par là même fort restreint.
c) Jeu et Chant de la Pintade. — Un jeu se rencontre cependant,
un peu dans tous les clans, jeu et chant mêlés, celui de la Pintade qui
rassemble ses petits, de la Panthère ou du Chat-sauvage qui rôde autour
pour essayer d’en attraper un ou plusieurs. La mère pintade est ordi-
nairement la plus grande des fillettes du clan, le chat-sauvage ou la
panthère, un garçonnet. Ce jeu se nomme Nkanga.
Au début, mère Pintade * rassemble ses petits qui s’égaillent autour
d’elle, s’écartent dans la forêt. |
Mais les petits s'écartent de plus en plus, en se moquant de mère
Pintade et de ses appels des plus angoissés !
Survient le Chat-Tigre, qui hurle au loin et se rapproche. Les petits
se hâtent de rejoindre la mère, qui court autour d’eux.
Le Chai-Tigre survient, tourne autour du groupe, finalement saisit
un des petits, l'emporte et le mange dans la forêt, en se moquant de
mère Pintade. Les petits hurlent de frayeur.
d) Le Jeu du Chat-Tigre et les petits de la Pintade. — Les petits
Négrilles aiment beaucoup ce jeu, et y déploient beaucoup de ruse et
d'ingéniosité, le chat-tigre (ter) surtout pour écarter mère Pintade et
saisir un petit.
? La Pintade est connue à peu près dans toute l’Afrique, et le vocable
qui la désigne se rapproche plus ou moins de Nkan, onomatopée de son
cri.
LE CHANT à 345
Les garçons ont un jeu particulier, celui de l’Anneau, que l’on
retrouve dans toutes les tribus voisines. Fatigués de faire la guerre ou
de jouer à la chasse, avec des arcs minuscules et des flèches inoffen-
sives, mais déjà utile apprentissage de leur vie future, ils se sont assis
en cercle autour d’un tas de sable. Chacun tient en main une baguette
de bois, effilée, très mince, d’une main de longueur, 12 à 15 centimètres
à peine. Le chef, Khvaa, chacun l’est à son tour, tient entre les doigts
un cercle fait avec une herbe légère, un brin d’écorce, Nzéhe. Il plonge
les mains dans le tas de sable, les promène rapidement ici et là, aban-
donne l’anneau, de façon que nul ne puisse soupçonner là où il l’a
laissé, retire les mains et égalise le tas. Chaque joueur enfonce alors la
fléchette là où il croit l’anneau caché. Telle est leur habileté que bien
rarement ils se trompent. Ce sont alors de bruyants cris de joie. Au tour
du gagant d'opérer. En même temps, on chante le chant de l'anneau.
Tel nous l’avions trouvé chez les Fang, tel à peu de variantes près, nous
le retrouverons chez les Négrilles :
e) Chant de l’Anneau.
Aliegretto
Dans le sable en.tas.sé, dans _le sable en …
-tas. se. Tournons et re.tournons, l’an.neau
s’est ca.ché, Tournons et. re.tournons, dans le sable
et tas. sé, l'anneau s’estenterré. Sans hé.si.ter,
sans le tä.ter, enfonce le dard, Que_la flè.che_se plante
346 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
Eur PERS V MRSSSEMSNRRE
et ton tour Est pas. sé est. pas . sé!
Mais bientôt les jeux et les chants enfantins prennent fin ; pour le
petit garçon, comme pour la petite fille, la vie active commence vite,
et le travail presse. Tout jeune, le garçon accompagnera son père à la
chasse ou dans les excursions, la petite fille travaillera avec la mère.
Une nouvelle période aura commencé.
De cette période, les chants ne seront pas exclus, loin de là, mais
ils auront pris une nouvelle forme. Nous les avons déjà rencontrés en
parlant des chants magiques et des chants religieux, nous les retrouve-
rons avec les grandes époques et les grandes circonstances de la vie de
nos Négrilles, le mariage, la naissance, la chasse, la pêche, la guerre.
En parler ici serait donc les séparer de leur ordre naturel et faire double
emploi.
? Allusion à la brusquerie du Tigre, à la finesse de l’Eléphant.
CHAPITRE X
Les Instruments de Musique
1. Introduction. — 2. Les Instruments du rythme. — 3. Instruments
divers. — 4. Instruments à cordes. — 5. L’Anzang ou piano indigène.
1. Introduction
« L'élément essentiel de la musique nègre, dit le R. P. Le Mail-
loux ‘, c’est la cadence. Sa musique est avant tout un bruit rythmé.
Prenons n'importe quel objet, une vieille boîte en fer blanc ou une
caisse vide ; frappez-le avec une certaine cadence et vous avez de la
musique. Dans les missions de l'intérieur, on sait ce qu'il en coûte de
laisser traîner les vieux bidons de pétrole, surtout si c’est l’heure de la
sieste ; que les enfants s’en emparent, et c’est aussitôt un charivari
infernal, rythmé, c’est entendu, maïs du petit moment d’assoupissement
si cher aux coloniaux, on n’a qu’à faire son deuil ! »
Il ne faudrait pas croire cependant que les instruments de musique
manquent chez les Noirs ; ils sont au contraire très nombreux et plus
ou moins perfectionnés. Chez les Négrilles, toujours pour les raisons
que nous avons énumérées plus haut, et surtout, croyons-nous, à cause
de leur nomadisme constant, ils sont moins nombreux, moins perfec-
tionnés.
« Je n'ai jamais eu l’occasion, dit Mgr. La Roy, en parlant des
Pygmées, de voir ce que sont les Négrilles du Gabon pour la musique
instrumentale et pour le dessin, mais je les suppose sous ce rapport peu
avancés. (Supposition toute gratuite.) Seulement, une fois, dans un
autre village de Fang, on m'a montré un instrument singulier, fait d’une
dent d’éléphant évidée, ressemblant à un énorme mirliton et orné de
dessins fort curieux. L'œuvre était d’un Négrille et c’est la plus remar-
quable que j'aie vue en ce genre.
» Par ailleurs, dans les loisirs du campement, ils s'amusent parfois
i Annales du Saint-Esprit, mai 1928 ; La Musique chez les Noirs.
348 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
à battre de deux baguettes un tamtam rudimentaire fait d’un morceau
de bois mou et creusé. Ils ont aussi d’autres instruments de musique,
mais tout cela n’est qu’un mobilier emprunté. »
Nous ne pouvons dire qu’une chose de cette affirmation catégo-
rique : c’est qu’elle est des plus hasardées ; nous le verrons ci-après.
Adoptant une division très naturelle du D’ Stephen Chauvet, il est
très simple de ranger les instruments de musique sous deux titres
distincts :
les instruments de rythme, |
les instruments de musique à proprement parler.
2. Les Instruments de Rythme
Les Tamtams. — A tout seigneur, tout honneur ! L’instrument
de rythme par excellence est le tamtam, si connu, ainsi nommé d'’ail-
leurs par les Européens. Les Négrilles ont trois espèces de tamtam très
différentes, le Ngôm, le Nzôh, le Mdu.
a) Le Ngôm. — Le ngôm * est connu dans nombre de tribus équa-
toriales sous le nom de ngoma. |
C’est l'instrument par excellence de la danse et des réjouissances
publiques. IT consiste essentiellement en un tronc d’arbre cylindrique
de 1 m. 90 de haut sur 0 m. 70 de diamètre, légèrement renflé au mi-
lieu, évidé dans toute sa longueur, excepté à la base qui est beaucoup
plus étroite et en bois plein. Le ngôm est orné de dessins sur toute la
longueur, cercles, losanges. Très souvent, l'emblème totémique du clan
y est reproduit, plus souvent encore le crocodile, l’ancien totem tribual.
À la partie supérieure, une rainure circulaire destinée à tendre la peau
qui ferme le haut ; on y passe une corde de fil d’ananas ou de palmier
raphia maintenue par des chevilles. La peau qui ferme le haut est de
peau d'’antilope ou plus souvent d’éléphant ; on prend la peau de
l'oreille. Quelquefois, rarement, une peau humaine. Dans ce cas parti-
culier, le tamtam est réservé aux grands fétiches. La peau est épilée au
centre pour adoucir le son.
Si la danse ou la cérémonie a lieu la nuit, on allume un feu d’herbes
près du ngôm pour obtenir le maximum de tension. Suivant les cas,
l’exécutant frappe avec les deux mains, ou avec une baguette de bois
garnie de peau ou de caoutchouc à son extrémité.
b) Le Nzôh. — Le Nzôh est un tambour beancoup plus petit,
obturé par une membrane, comme dans le cas précédent, mais avec des
trous percés dans le corps du tambour et fermés par des morceaux de
caoutchouc ou de peau d’iguane. Le son rappelle celui de la cornemuse,
surtout lorsqu'aux ouvertures sont accolées des calebasses formant
caisse de résonnance. Ce tamtam est réservé exclusivement pour les
1 Nom emprunté aux Bantu. L’instrument très probablement aussi.
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE 349
cérémonies religieuses et conservé soigneusement dans la case du chef.
Il est interdit aux femmes et aux enfants d’y toucher.
c) Le Mdu *. — Le Mdu est beaucoup plus simple. Il sert princi-
palement en cas de mort pour accompagner les danses rituelles, car le
nzôh est alors délaissé.
« Le mdu, dit encore le P. Le Maïlloux, auquel nous empruntons
ces curieux détails comme moyen de contrôle de nos propres obser-
vations, est un instrument original. Fait d’un tronc d’arbre comme son
congénère le ngôma, il n’a d'autre ouverture qu’une fente très étroite
à sa partie supérieure (ou plus souvent latérale) terminée à chaque bout
par un petit trou rond par où l’ingénieux fabricant a patiemment creusé
et raclé le bois au moyen d’un long bédane, jusqu’à obtenir une caisse
sonore de vastes dimensions. Les Pygmées qui n’ont aucun instrument
creusant, évident l’intérieur du tronc d'arbre au moyen du feu, en y
introduisant patiemment de petits charbons enflammés. Le travail est
beaucoup plus long, mais incontestablement supérieur. Le boïs, mieux
durci, donne une sonorité beaucoup plus grande.
» En fabriquant le mdu, le Négrille a bien soin qu’une des joues
soit moins évidée que l’autre. En frappant les deux côtés au même
niveau, il obtient ainsi deux sons différents, bien que de la même puis-
sance. Ces deux sons différents sont pour lui très importants, car ils
permettent de rendre les tons hauts et les tons bas des mots dans le
langage frappé. Les confusions seraient autrement inévitables. »
De notre côté, ainsi écrivions-nous déjà en 1897 :
« Nous débarquons. Le village est à cinquante pas à peine de la
rive, très abrupte en cet endroit. Nous montons rapidement. Tout à coup
un roulement de tamtam, une espèce de rappel :
Pa-la, panpan Au chef « un tel »
Pa-ta, panpan Village danger
Pan-pan pan-Patapan. Patapan Femmes fuite immédiate
Pan... pan pan pan... pan... pan Guerriers tous courir armés
Pa-ta, panpan Au chef « un tel »
Nous avons donc su plus tard ce que cela signifiait : Au chef un
tel. — Le village est en danger. — Que toutes les femmes se sauvent. —
Que tous les guerriers accourent en armes. —— Au chef un tel.
On frappe le mdu avec deux baguettes terminées par des boules de
caoutchouc. On obtient ainsi un son sourd et puissant, pouvant s’en-
tendre à plusieurs lieues... ?
Le mdu est le téléphone des Noirs. Grâce à certaines combinaisons
1 Le P. Le Maïlloux, qui est missionnaire au sud des régions que nous
avons visitées, décrit ces instruments sous les nom de ngôma et de mondu.
Ce sont identiquement les mêmes.
? Pour ceux qui douteraient de cette puissance, un voyageur tout ré-
cent affirme qu’au Brésil le tamtam des Indiens se fait entendre à
cinq lieues.
350 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
il constitue un véritable code de langage secret, que très peu d’Euro-
péens arrivent à déchiffrer. Le P. Nékès, entre autres, en a donné dans
l’Anthropos une étude très complète (bien que le P. Le Mailloux dise
que le Blanc l’ignorera toujours !)
On a toutefois vite fait d'apprendre à connaître les battements du
mdu quand celui-ci annonce un décès. Alors, le joueur de mdu procède
par coups espacés, se brouillant par intervalles dans un léger roulement
suivi de silences. Bientôt le ngôm vient à la rescousse, avec de grands
coups distincts, frappés à contretemps. Puis, voilà le ngôm lancé à
l'allure endiablée d’une vraie danse, ce qui, après tout, est une manière
comme une autre d’honorer le défunt. Sans arrêt, le mdu dominera la
danse mortuaire de sa grande voix grondante, la seule qui portera au
loin, par dessus les steppes et les forêts, l'annonce que l’inévitable,
une fois de plus, s’est accompli.
Le mdu sert également à annoncer la guerre, à rappeler au plus
vite les hommes au village si l'ennemi menace. Il suffit d’avoir entendu
une fois la batterie de guerre pour la distinguer et se la rappeler tou-
jours. Elle se précipite, haletante, oppressée, sinistre, sans arrêt. On
s’imagine les hommes courant aux armes, faisant à la hâte leur toilette
de guerre, lignes blanches et lignes rouges se croisant sur leur peau
noire ; danses guerrières, harangues enflammées ; demain, au chant
du coq, ils se mettront en campagne.
D'après Morisseus, et nous y croyons facilement, le matin et le soir
par temps calme, sans vent, le tamtam de guerre s'entend à 11 km.
Labouret, dans un très intéressant travail, a résumé ce que nous
savons sur le tamtam de guerre et son langage.
Tout d’abord, il n’y a pas transmission de lettres, comme dans le
système Morse, mais de syllabes. L'opérateur envoie d’abord le signal
d'appel, puis le refrain particulier au chef qu’il appelle, le nom et le
refrain de l’expéditeur, le message, et enfin le coup de clôture :.
d) Le Kô. — II est enfin intéressant de mentionner que dans cer-
taines danses fétiches, en particulier celle en l’honneur de l'éléphant
Ngôr, les Négrilles emploient un tamtam spécial nommé k6. Il est fait
avec une géode autour de laquelle est étroitement serrée une peau
d’iguane. Cette géode sert également de marmite et nous l’avons vue
employée dans les opérations magiques.
e) Le Khwa. — Pour être complet, signalons que jadis les chefs de
clan avaient un petit tamtam portatif, symbole de leur autorité. Il por-
tait le nom de khwa, litt. vieillard, chef. J’en ai rencontré un seul exem-
plaire, plat, et portant à la tête une figure d'homme à cheveux tressés
1 Système en somme assez analogue aux appels de régiment. Aïnsi,
pour ne citer qu’un exemple, en campagne, le tambour battra l’appel de
corps d'armée, puis de régiment, l’ordre donné (au drapeau, couchez-vous,
au rapport, etc.) et finira par l’appel de régiment, puis de corps, chacun
ayant ‘e sien, différent, que tout soldat doit connaître.
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE 351
et relevés en chignon sur le haut, à l’autre extrémité une tête de fernme
avec parties génitales très accusées. Ce tamtam servait uniquement
dans les cérémonies fétichistes.
3. Instruments divers
a) Trompes (Yadé). — Dans certains rites religieux, les Pygmées
se servent de Trompes d'ivoire ou de corne, et encore d’écorce d’arbre,
par exemple de ficus, enroulées en cône.
Les trompes d'ivoire portent une embouchure sur le côté, tout
près de la pointe, à l’endroit où le vide commence. On en trouve de
magnifiques, de plus d’un mètre de long. Plus longues, elles seraient
trop lourdes et trop encombrantes. La pointe est finement ciselée, en
forme de tête, avec les attributs masculins fortement marqués. Parfois,
au lieu de tête, on trouve un phallus sculpté. Souvent, ces trompes sont
entourées de peau finement tressée et réalisant de beaux dessins.
Avec une longue bande d’écorce, roulée sur elle-même en cornet,
les Négrilles font également de jolies trompes.
Comme beaucoup d’Européens, nous avons maintes fois essayé ces
trompes sans pouvoir en tirer autre chose que des sons abominables,
d’affreux mugissements, et ce, pour la plus grande joie de nos petits
hommes. Pour eux, ils s’y montrent au contraire singulièrement ha-
biles. Schweinfurth fut stupéfait, lors de la visite qu’il fit à la cour de
Munza, roi des Mombuttu, de l’aubade que lui donnèrent deux son-
neurs de trompe. Ceux-ci exécutèrent des soli, à tour de rôle.
« Ils étaient tellement maîtres de leur instrument, écrit le célèbre
explorateur, sachant donner à leurs sons une telle souplesse, une telle
étendue, que après les avoir fait retentir à l’égal des rugissements d’un
lion, ou des cris d’un éléphant en fureur, ils les modulaient jusqu’à les
rendre comparables aux soupirs de la brise ou aux doux chuchotements
d’une voix amoureuse. L’un de ces virtuoses, dont la corne était si
lourde qu'il pouvait à peine la maintenir en position horizontale, exé-
cuta sur cette trompe des trémolo et des trilles avec autant de précision
et de délicatesse que s’il eût joué de la flûte. »
D'autre part, les Annales de Tervueren nous apprennent que tous
les agents du Congo belge ont souligné l’habileté des sonneurs de
trompe de l’Aruwimi et du Kwango, habileté telle qu’un Européen,
ayant un soir sonné du claïron, fut tout surpris d’entendre le lende-
main dans la forêt, les sons de cet instrument. Vérification faite, il
apprit qu’un sonneur de trompe, l'ayant entendu la veille, était arrivé.
à l’imiter avec sa trompe d'ivoire. ;
Parfois, les trompes d'ivoire ont un deuxième orifice. Le sonneur-
le bouche du doigt. En le retirant, on hausse le ton de l'instrument.
Le son des trompes d’écorce est beaucoup plus rauque et plus puissant.
b) Les Sifflets. —— On trouve très fréquemment des Sifflets chez.
nos Négrilles, à trois et quatre trous, ainsi que des conques faites avec.
392 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
le gros escargot * terrestre, un peu moins gros qu’un poing d'homme
ordinaire. Ces sifflets et conques sont pendus au cou des enfants. On
en siffle ou en joue pour écarter les esprits méchants ; les sifflets servent
également pour se retrouver dans la forêt, mais plus souvent pour écar-
ter les maléfices.
c) Les Grelots. — Nous avons déjà signalé que dans les danses,
les Négrilles, et surtout les femmes, s’attachent aux chevilles et aux
poignets des coques de fruits évidés * dans lesquels on introduit des
noyaux ou des pierrailles. Le but est toujours le même : scander le
mouvement. Au lieu de fruits évidés, les Négrilles emploient souvent des
tubes de bois creux, vidés de leur moelle, fermés à leur extrémité et
remplis de petites pierres. On se sert pour cet usage du Parasolier, si
fréquent dans les plantations et que les Pahouins nomment étang et les
Négrilles éva (Smithonia Smithii). [ls emploient également de petites
courges.
4. instruments à cordes
Les instruments de musique proprement dits sont nombreux chez
les peuples bantu équatoriaux, beaucoup moins chez les Négrilles.
a) L’Arc sonore (ngôr). — La première forme de tous les instru-
ments à corde peut-être donnée avec certitude, c’est l’arc servant au
chasseur pour lancer sa flèche. Les Loangos donnent à cet instrument
le nom de lukungu. Rien de plus simple : une liane tend fortement un
bois, une branche qui se courbe en forme d’arc. Un petit bois pour
frapper dessus et c’est tout. Instrument primitif par excellence |! Par-
fois le Négrille y ajoute une calebasse pour servir de caisse de réso-
nance ; plus souvent, ce sera sa bouche ; plaçant, en effet, l’arc devani
sa bouche, il frappe la corde tendue avec le petit boïs qu'il tient de
l’autre main. Instrument primitif, certes ! Et cependant le petit Né-
grille en tire des sons très variés, imite entre autres très bien le chant
des oiseaux. Trois moyens, en effet, lui servent à modifier la note. Sa
bouche, d’abord, caisse de résonance, ouverte plus ou moins large-
ment, dès lors beaucoup plus propre que la calebasse immuable pour
les effets artistiques. Puis le bâtonnet frappeur, qui tantôt glisse, tantôt
frotte ou frappe. Enfin et surtout la main qui tient l'instrument, et qui
de même que dans le violon diminue ou augmente le nombre de vibra-
tions et fait dès lors varier la note. Les Bushmen ont un instrument de
musique presque semblable qu'ils nomment gôra. C’est évidemment
la même racine que le ngôr négrille.
Au lieu de pincer la corde avec les doigts, on emploie souvent les
dents.
1 Helix sp.
2 Fruits de l’Erythrophlaeum guineense. (Afzelius) des Papilionacées.
. C’est en même temps un poison d’épreuve plus redoutable (par l’Erythro-
phlaeine) que les divers Strychnos.
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE 393
La corde qui tend l’arc se nomme nzur ; l'arc lui-même, nri ; l’ins-
trument entier nôr ou ngôr, parfois nri.
b) Le Nkis. — Le nkis se rapproche du xylophone dont nous par-
lerons tout à l’heure. Pour le faire, le petit Négrille prend un morceau
de bois, le taille en ovale et l’évide. Ce sera la caisse de résonance.
Souvent l'extrémité de cette caisse est curieusement travaillée et repré-
sente une statuette d'homme ou d’animal. Le Négrille prend ensuite
cinq petites planchettes de bois dur (Fep *) qui, lorsqu'on le frappe,
rend un très joli son. Ces planchettes sont taillées en forme d'arc très
aplati et fixées par le milieu sur la caisse de résonance, les extrémités
forcément relevées par suite de leur position. Une planchette avec des
lianes les attache fortement au milieu de la caisse. Le joueur de nkis
frappe avec l’index recourbé sur l’extrémité des planchettes sonores.
Celles-ci sont plus longues du côté de la statuette, que nous appellerons
Je haut. Au contraire, celles du bas plus courtes, donnent un son plus
grave.
soit la gamme naturelle de la, transposée en mi bémol.
c) Le Mverx. — Aux Fang, leurs voisins, les Négrilles ont em-
prunté, pensons-nous, le Mverx ou violon indigène. Une branche de
palmier est tout d’abord recourbée au feu. Puis on détache des fila-
ments de l’écorce elle-même. Chaque filament est fortement tendu par
un axe central, petit bâton à encoches, encastré dans la branche elle-
même. Une calebasse forme la caisse de résonance. Les cinq notes du
haut donnent do-la-sol-mi-do naturels. Celles du bas, les mêmes notes
à la tierce. Le joueur pince les cordes avec ses doigts.
d) L'Ombi ou Cithare à huit cordes. — L'’Ombi est un instrument
universellement connu chez les Bantu. C’est plutôt une mandoline. Elle
se compose d’une caisse de résonance taillée en plein bois, ébène * ou
bois rouge *, très dur et recouvert d’une peau d’antilope ou de cabri.
Sur cette caisse est fixé un manche courbé, souvent terminé par une
! Fep. Monodora Trillesiana (Pierre) des Anonacées. Se distingue d’une
espèce très voisine, le Monodora myristica Dun., en ce que ses fruits
sont insipides, tandis que ceux du Myristica sont usités comme condiment
apprécié (faux Muscadier).
? Diospyros sp. L’ébène du Gabon est une des plus estimées. Les fruits
de l’ébénier, très peu connus des Européens, sont excellents. Les kakis du
Japon, aujourd’hui très connus sont les fruits d’un ébénier. Le Sapotilier
(Achras sapota), qui donne la délicieuse sapotille ne diffère de l’ébénier
que par les canaux excréteurs.
$ Pterocarpus santalinoïdes, erinaceus, angolensis. À la saison sèche,
ces trois espèces laissent exsuder un liquide rouge qui donne le kino, usité
en médecine. Nous avons parlé de ce liquide rouge sang dans une fable
précédente. |
354 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
statuette ou un animal stylisé qui soutient quatre cordes formées avec
les vrilles de la vanille sauvage. A la place de peau, les Négrilles em-
ploient souvent la membrane intérieure du ficus, sous-jacente à l’écorce.
Les cordes sont tendues à l’aide de clefs autour desquelles elles s’enrou-
lent. Lorsque le musicien a fini de jouer, il a bien soïn de détendre les
cordes qui, sans cette précaution, perdraient très vite leur sonorité.
Avant de jouer, il les tend de nouveau, prêtant attentivement l'oreille,
et retombe toujours dans les mêmes accords. C'est ce qu’on aprrelle
« faire parler les clés ».
Chez les Asandeh, cette même mandoline, kondi, n’a que cinq
cordes. Les sons de l’ombi sont très doux, très mélodieux et très
agréables à entendre. Les notes obtenues sont les suivantes :
do ré mifa siré mi la do
donc très favorables aux chants en mineur, si habituels à toutes nos
TACES. -
5. L'Anzan ou piano indigène
Les Négrilles ont enfin un dernier instrument, l’anzan ou piano
indigène. Je ne lui ai entendu donner que ce nom « anzan * », qui, à
proprement parler, est le nom que lui donnent les Pahouins. Une fois
seulement, j’ai entendu le nom de kue. Est-ce le vrai nom ?
L’anzan n’est autre chose que le xylophone, ou piano de bois. On
le trouve dans toute l’Afrique ; bala, improprement balafon, au Soudan
et en Guinée, serimba ou marimba dans nombre de tribus bantu, anzang
chez nos Pahouins.
Cet instrument consiste en un certain nombre de touches de bois
taillées dans un bois sonore et très sec, d’un beau rouge sombre.
Pour les avoir bien sèches, on les suspend pendant une dizaine de
jours au-dessus du séchoir à poissons, en y entretenant un feu continu.
Une fois bien sèches, le musicien les dispose sur deux troncs de bana-
niers couchés à terre ; puis prenant un ancien xylophone, il frappe la
même note sur les deux touches semblables et amincit ou gratte Îa
nouvelle touche jusqu'à ce qu’elle rende absolument le même son, au
ton naturel et à l’octave. |
Les Pahouïins emploient pour le xylophone le bois de l’arbre ebel,
l’oïngo et l’ezigué des Mpongwé *.
Une fois les touches prêtes, on les attache sur des barres de bois
transversales. Souvent on y ajoute, comme caisse de résonance, des
? Signalons ici une confusion du D’ Chaumet, par aïlleurs si remar-
quablement documenté. En parlant de cet instrument, il lui donne les
noms suivants : medzang ou anzang des Pahouins, hanja des Fang, etc.
Or, Pahouins et Fang sont le même peuple, medzang est le pluriel de
anzang, et hanja est le même mot anzang mal prononcé.
? Pterocarpus santalinoïdes et Pterocarpus angolensis, ce dernier plus
recherché. Ces arbres donnent un produit astringent, le kino, acide kino-
tannique, et un bois très recherché, le Santal rouge. Le Pterocarpus, arbre
magnifique, est botaniquement tout voisin de l’humble arachide.
LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE 355
calebasses percées d’un trou obturé par une membrane mince, peau
d'écureuil ou morceau du sac ovigène d’une araignée, l’épeire, plus sou-
vent avec une membrane d’aile de chauve-souris.
La gamme de l’anzan est la suivante :
Chose singulière, la gamme ci-dessus, gamme naturelle de la,
transposée en mi”, est aussi bien celle du bala soudanais que du tim-
bila, exactement semblable, des Ba-Ronga de la baie de Delagoa, au Sud-
Africain, en passant par le Centre Africain.
Pour. obtenir les sons, le musicien a dans chaque main une
baguette de bois, parfois deux, ayant une boule de caoutchouc à l’extré-
mité frappante *. | |
Avec un autre arbre à bois jaune, le ka ?, de la famille des Euphor-
biacées, Pahouins et Négrilles se font également un xylophone portatif,
sans caisse de résonance. Chaque touche est percée d’un trou à son
extrémité supérieure. Le musicien les porte suspendues par une liane .
à son épaule. Quand il veut en jouer, il coupe un bananier, prend deux
tronçons, les couche à terre, dispose les touches dessus et commence à
jouer.
Certains Négrilles sont de véritables virtuoses sur cet instrument
avec lequel ils accompagnent souvent leurs récits.
? La marimba de l’Angola comporte 19 touches, celle des Azandé 8 seu-
lement. Elle porte chez eux le nom de kwéniba, kizanzi et celui de lilimba
pl. malimba chez les Baluba. Le D' Combarieu dans ses leçons professées
au Collège de France a publié sur l’Anzang une Etude que nous lui avions
fournie. |
‘4 Dichostemma glaucescens.
CHAPITRE XI
La Danse
1. Danses magiques. — 2. Danses mimétiques. — 3. Danses religieuses. --
4. Danses d’amusement.
« Quand la lune paraît, a pu dire un auteur avec vérité, toute
l’Afrique danse. » Il aurait pu ajouter avec autant de justesse : « Et
quand la lune ne paraît pas, on danse tout autant ! » sauf quand il
pleut !
Pour le Noir, comme pour le Négrille, tout est prétexte à danser.
cérémonie religieuse ou magique, cérémonies de la vie sociale et domes-
tique, naissance, mariage et mort, chasse et pêche, arrivée d’un Blanc :
tout est prétexte à danser.
A l’origine, poésie, musique, soit comme chant ou instruments, et
danses sont étroitement unies, et les trois arts ont un lien commun,
le rythme, qui règle à la fois les mots, les sons et les pas. Cette triple
exécution, dit Combarieu (op. cit., p. 136) est la caractérique de l’art
primitif.
C’est ce que nous retrouvons aujourd hui encore dans les danses
de ces primitifs par excellence, nos petits Négrilles.
Comme nous l'avons fait précédemment pour les chants, les
danses négrilles peuvent se ranger sous trois chapitres distincts, les
danses magiques, les danses religieuses ou rituelles, les danses d’amu-
sement.
1. Les Danses magiques
« En ce qui concerne les danses des primitifs, 1l n’y a aucune
difficulté d'interprétation possible, dit encore Combarieu (op. cit.,
p. 131). Elles sont toutes mimétiques. On s'attache à y reproduire les
allures et les mœurs des animaux. Chez les tribus à l’état sauvage, les
danses mimétiques sont une sorte de dessin en action, une gravure ou
une sculpture avec la vie et le mouvement en plus : elles ont pour but
LA DANSE | | 357
de conférer aux danseurs un pouvoir magique sur le gibier dont ils
imitent les mouvements. Il y à là une sorte de magie homéopathique
créant un pouvoir imaginaire sur un objet par la reproduction de cet
objet. »
Pour être très juste, cette observation de Combarieu ne l’est cepen-
dant pas complètement. Dans les danses magiques, nous en distingue-
rions volontiers de deux sortes, celles qui s'adressent aux esprits mau-
vais, aux âmes désincarnées et malfaisantes, et les danses mimétiques.
Danses des esprits. — Ces danses sont exclusivement réservées aux
sorciers et toujours accompagnées de chants et d’invocations. Souvent,
en les dansant, le sorcier négrille s’est affublé d’un masque et d'ori-
peaux variés.
Elles ont pour but, soit d’effrayer l’esprit méchant et de le con-
traindre à s'enfuir, s’il a pris, par exemple, possession d’un malade,
soit au contraire de le forcer à exécuter les volontés du danseur. Ces
danses sont très violentes : le danseur bondit, saute en tournant, par-
fois tourne sur lui-même des heures entières, tombe parfois en véritable
état de catalepsie, et ne s’arrête qu’absolument épuisé. Il nous sou-
vient avoir vu, dans un cas de ce genre, le féticheur tourner autour du
malade puis sur lui-même : peu à peu, la tête, penchée en arrière, cour-
bait de plus en plus le corps en arc, jusqu’à ce qu'’enfin les cheveux
touchassent les talons. Les danses des Aïssaouas sont dans ce genre.
2. Danses mimétiques
Les danses mimétiques reproduisent les allures et les mœurs des
animaux. Nous venons de voir leur but. Elles précèdent en particulier
les grandes chasses ou les suivent. Réservées primitivement aux seuls
chefs de famille et officiants, elles sont aujourd’hui, pourrait-on dire,
tombées dans le domaine public. Sans doute, elles ont encore lieu pour
accompagner les sacrifices dans les occasions que nous venons d’indi-
quer, mais quelques danseurs négrilles réputés ne se font nullement
faute de les imiter pour la plus grande joie de leurs amis, ou des villages
fang où ils s’exhibent. Notons en passant que jamais nous n’avons
rencontré ces danses chez les peuples voisins des Négrilles.
Voici comment, avec son talent habituel, Mgr Le Roy décrit ces
danses très spéciales. En ayant été nous-même l’enthousiaste témoin,
car nous l’y conduisions, laissons-lui la parole :
« Mba Shole, c’est le nom du danseur négrille, est en veine. Et
comme dans la journée, il nous a mimé la chasse à quelques animaux,
nous lui demandons de le faire ici dans toutes les règles. Là, Mba Shole,
devient simplement inimitable. |
» À tout seigneur, tout honneur.
» a) Danse de l'éléphant. —— C'est tout d’abord le tour de l’élé-
358 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
phant. Et nous voyons se dérouler tout le drame. Le départ pour la
chasse, la marche dans la forêt, l’apparition de la bête qui marche tran-
quillement (l’un des bras, faisant la trompe, porte des fruits à la
bouche), l'approche du chasseur, si doucement ! La manière dont il
se glisse sous l’animal, et, une fois là, un pied solidement campé en
arrière, l’énergie rapide avec laquelle il lui crève le ventre avec sa ter-
rible lance: puis le bruit de la course effrénée à travers la brousse, et
finalement, la lourde chute du colosse, son dépeçage, l'enlèvement de
ses dents, la réjouissance enfantine autour de son cadavre énorme...
» Tout y est, mais cette extraordinaire mimique ne va pas seule ;
au départ, il y a le chant préparatoire ; à la fin, il y a le triomphe. C’est
extraordinaire de vérité et d’expression. »
Ce que dit le témoin oculaire confirme absolument ce que nous
avons dit : il y a bien là danse mimétique magique, tombée dans le
domaine public, avec le chant préparatoire aux esprits, qui n'aurait
aucune raison dans une danse ordinaire, et le chant de triomphe qui
n’en aurait aucune non plus. Chant de triomphe d’ailleurs superbe, à
la gloire du chasseur et pour apaiser les mânes de l’éléphant :
CHANT DE L’ELÉPHANT
Contre tes enfants, 6 père Eléphant,
Ne sois pas irrité !
Nous t’avons ôté, nous t'avons rendu la vie,
Contre tes enfants, 6 père Eléphant,
Ne sois pas irrité, tu commerces une vie meilleure.
Honneur à toi, ma lance,
Lance au fer acéré, honneur à toi.
En racontant cette scène, Mgr Le Roy ajoutait comme nous l’avons
vu plus haut, que Mba-Shole parlait alors un langage inintelligible.
C'est précisément de ce chant qu'il s'agissait.
Nous laissons de nouveau la parole à l’éminent auteur.
« b) Danse du gorille. — Et la chasse du gorille! Comme l’animal
est bien représenté, se roulant voluptueusement dans l’herbe, sur le
dos, et étendant de là ses longs bras pour arracher un fruit à sa portée !
Tout à coup, il se redresse, inquiet, il regarde autour de lui. Et pen-
dant que, lourdement, il déguerpit sur ses quatre mains, les premières
phalanges de ses membres antérieurs repliés, le Nkü tend son arc et
lui lance sa petite flèche empoisonnée. Un rugissement sourd, un arrêt,
puis une course furibonde, et, subitement, voilà la masse qui tombe...
Le chasseur se précipite et lui plonge son couteau dans le cœur ; le
gorille tourne l'œil, allonge les bras, frissonne, lèche son sang, qui
coule, et agonise sous nos yeux...
LA DANSE | 399
» c) Danse du sanglier. — La mort du sanglier est très curieuse
aussi. Le voilà qui fouille les racines, ne se doutant de rien, grognant
un peu, et si heureux ! La flèche l’atteint : les cris qu'il pousse sont
imités au naturel, et du plus haut comique.
» d) Danse du miel. —— Mais où ce vieux Mba-Shole se surpasse,
c’est dans (la danse de) la chasse au miel. Il passe, indifférent, dans
la forêt, fredonnant un petit air, quand, tout à coup, il s’arrête : il a
remarqué du miel sauvage dans l’excavation d’un rocher.
» Il réfléchit, fait du feu, allume une torche, se passe à l’épaule une
boîte en écorce, et, son couteau entre les dents, le voilà parti : il esca-
lade le rocher, il monte, il saute, il glisse un peu, se reprend, tombe
encore, puis arrive. La torche fonctionne, le couteau aussi, et allon-
geant une langue de dimensions invraisemblables, il s’administre une
large lampée de miel... Quelle jouissance ! (Et en le voyant se frotter
le ventre avec une satisfaction indicible, tous les assistants rient aux
larmes !) Tout à coup, grimace épouvantable : une abeille l’a piqué |
Il arrache le dard rapidement et se remet à la cueillette. Mais une,
deux, trois abeilles, dix autres bientôt, cent autres recommencent
l’attaque, et Mba Shole devient d'un comique irrésistible : une est sous
son menton, l’autre dans ses cheveux, une plus indiscrète s’acharne
sur son énorme nombril, mais avant qu'il ait pu l'enlever, un dard
plus aigu que tous les autres lui fait pousser un cri. La plus méchante
bête de l’essaim a pénétré sous le mince chiffon qui entoure les reins
de l’envahisseur et s’est logée —— hélas, comment dire cela ?
« Mba-Shole, crie un de nos guides, pas de bêtises devant les
» Minissés |! »
» Mba-Shole n'entend plus rien: on dirait vraiment qu'il a l’essaim
à ses trousses... Plusieurs se roulent dans l'assistance à force de rire...
» Le fait est que ce bonhomme est d’un naturel, d’une agilité et
d’un comique extraordinaire. »
3. Danses religieuses
Les danses magiques commandent aux esprits malfaisants. Les
danses religieuses prient, implorent l'Esprit Supérieur ou les esprits,
elles accompagnent les cérémonies rituelles, et sont presque toujours
exécutées avec chants et au son du tamtam fétiche. Les femmes n'y
prennent pas part.
Dans les danses religieuses, le chef du clan danse ordinairement
le premier et seul, autour du sacrifice offert en expiation. Les autres
hommes suivent ensuite, les mains sur les épaules de celui qui les
précède. Tantôt ils s’avancent en ouvrant et fermant des spirales qui
s'ouvrent et se ferment, tantôt ils se croisent. Au centre des danseurs
se tient le batteur de tamtam qui scande et règle les mouvements.
Dans certaines danses totémiques, chaque danseur tient en main
une image plus ou moins stylisée de son totem, et a en même temps le
corps et la figure barbouillés de blanc.
360 LE PYGMÉE DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE
4. Danses d'amusement
À propos de tout, disions-nous ci-dessus, on danse. À propos de
naissance, de mariage, de mort, à propos de tout et à propos de rien.
Ces danses des Négrilles sont souvent remarquables. Ainsi vimes-nous
avec Mgr Le Roy l’étonnant Ethun Esùra * (1 m. 34) qui, les jambes
entourées de castagnettes en fruits desséchés, faisait toujours en
mesure, avec un bruit extraordinaire et continu, des mouvements d'une
agilité surprenante, et des sauts, dont nul, auparavant, ne l’eût jugé
capable. Nous l’avons déjà décrit plus haut et n’y reviendrons pas.
Hommes et femmes ne dansent jamais ensemble. La caractéris-
tique de ces danses, comme l’a très bien remarqué Milligan, est que les
pieds n’y sont pas plus actifs que n’importe quelle autre partie du
corps, bras, mains, épaules, ventre, tête, chaque partie, chaque muscle
est mis en mouvement, souvent même les yeux et la langue.
Nombre de ces danses négrilles sont pour nous absolument
obscènes et nous en interdisons la vue à nos chrétiens. Beaucoup, sur-
tout les plus obscènes, sont empruntées aux tribus voisines nègres.
Les Négrilles les exécutent pour amuser dans les villages hors de chez
eux, se comportant comme de vrais baladins. Nous ne les avons vues
que très rarement dans leurs propres villages et surtout exécutées par
des métissés. |
Nous ne saurions mieux finir ce chapitre qu’en disant encore avec
Mgr Le Roy :
__« La danse est un art, et les Négrilles que j'ai vus y sont passés
maîtres. Schweinfurth nous rapporte la même chose des Akka et les
indigènes, leurs voisins, vont parfois les chercher très loin pour leurs
fêtes. Ainsi font également les Fang.
| » Et la pensée alors franchissant les temps passés, se rapporte aux
époques reculées où les Phiaraons élevaient les Pyramides et couvraient
les obélisques d’hiéroglyphes. Une de ces inscriptions, tout récemment
découverte, nous indique qu’un Akka de ce temps y était réputé comme
merveilleux danseur. Ceux d’aujourd’hui n’ont pas dégénéré, et Mba
Shole, comme beaucoup de ses émules et compatriotes eût mérité, lui
aussi, d’être hiéroglyphé sur les obélisques antiques. »
? Littér. Moitié de touque, nom à lui donné par les Fang en dérision
de sa petite taille.
eee ne ET ORNE CES 9 Ten
CHAPITRE XII
L'Art du Dessin et la Sculpture
Nous n'avons trouvé chez les Négrilles que nous avons visités aucun
dessin vraiment digne d'intérêt. Parfois d’informes gribouillages sur
les paroiïs des cases *. Par contre, en sculpture, ils se montrent beaucoup
plus habiles. Mgr Le Roy cite ce Négrille qui avait sculpté vraiment
avec art une magnifique trompe d'ivoire et l’avait ornée de dessins
curieux. Les Fang, en effet, font souvent appel aux Négrilles pour
sculpter leurs manches de cithares et surtout le pilier central de leurs
cases, ainsi que les crochets à suspendre les arcs. Des uns et des autres,
nous avons trouvé de très curieux exemplaires et que bien volontiers,
si la distance à parcourir eût été moins grande, nous eussions voulu
rapporter. Nos successeurs seront plus heureux.
De ce que nous n’avons rien trouvé chez nos Négrilles en fait de
dessins, il ne faudrait pas conclure qu'ils soient dépourvus de talents
ou d’aptitudes en ce genre d'art. Il ne faut en accuser que les circons-
tances actuelles de leur habitat, leur nomadisme errant. En effet, l’art
du dessin a été poussé à un haut degré chez les anciens Bushmen, leurs
frères de race, et même chez les Bushmen actuels. Par le trait et la
facture générale, les dessins trouvés récemment sur certaines roches et
dans certaines cavernes du Sud-Africain rappellent fort les dessins néoli-
thiques des cavernes du Sud de la France.
1 Ce chapitre a dû être abrégé.
QUATRIEME PARTIE
Le Pygmée dans sa vie sociale
et morale
Chapitre premier. — La Naissance.
Chapitre II. — L'Enfance et la Jeunesse.
Chapitre III. — Le Mariage.
Chapitre IV. — La Mort,
Chapitre V. — Les Maladies.
Chapitre VI. — La Moralité des Négrilles.
CHAPITRE PREMIER
La Naissance
1. Introduction. — 2. Rites avant la naissance. — 3. Rites de la naissance. —
4. Rites après la naissance. — 5. Le cordon ombilical. Les jumeaux.
— 6. Avortement.
1. Introduction
Dans le petit village silencieux qui dort au fond du grand marais
que les Fang nomment Nzam Naiki, le lac herbeux des lucioles, et les
Pygmées Tua ofi, qui a la même signification, près des sources de l’Eyo
(affluent de l’Ogowé) au lointain pays des Dzem, je suis assis près de
mon ami, le chef pygmée Esküé. Il m'a fait appeler la veille pour aller
avec lui à la chasse aux hippopotames, particulièrement nombreux dans
son lac, ou plutôt pour aller lui en tuer un, car bientôt, il l’espère du
moins, un fils lui sera donné, et, suivant l'usage, pour marquer sa joie,
un grand festin est de rigueur.
« Je te montrerai l’animal, m'’a-t-il dit, et tu me le tueras. Ensuite
nous le mangerons. »
Ainsi sont nettement tracés nos rôles respectifs. De fait, j’ai
répondu à son appel, l’animal a été tué, et les Négrilles l’ont ramené
et amarré près de leur village lacustre. Dès que la jeune mère aura en-
fanté, la fête commencera. Je ne pourrais souhaiter meilleure occasion
d'observer ; d’ordinaire, nul étranger n’est jamais admis au clan en
pareille occurrence. Mais... je fais partie du clan !
« À sa naissance, dit Mgr. Le Roy, le petit Négrille est déposé par
terre, comme pour prendre possession de son domaine, puis lavé à
l’eau tiède et remis à sa mère. Par ailleurs, pas de cérémonies compli-
quées, aucune formalité spéciale. Dans ses premiers mois et ses pre-
mières années, l'enfant est un peu comme le petit de la sarigue : au
lieu de rester en dedans, il est simplement sorti dehors, mais il fait,
pour ainsi dire, toujours partie de la mère. On l'appelle « la souris »,
366 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
« Je rat », « grain de maïs », tout ce qu’on veut, mais son vrai nom
ne doit lui être donné que plus tard, quand il pourra y répondre lui-
même et dire « c’est moi ! ». Aujourd’hui, ce nom est généralement
emprunté à la langue d’une tribu voisine, près de laquelle l’on a vécu,
et rappelle un animal, un arbre, un objet, une circonstance, etc. »
Ces détails sont vrais, nous n’en doutons pas, pour certains clans
négrilles, que nous ignorons d’ailleurs. Il en va tout autrement pour
ceux du Congo que nous connaissons et, à notre avis, pour les Négrilles
demeurés purs.
Dans nombre de tribus bantu, la naissance d’une fille est accueil-
lie sans aucune cérémonie particulière. Chez nos Pygmées, la naissance
d’un enfant, fille ou garçon, peu importe, est toujours considérée
comme un événement heureux, et les cérémonies rituelles, ainsi que les
chants, sont à peu près les mêmes. Toutefois, la présentation au Créa-
teur et le chant rituel qui l’accompagne, dont nous avons parlé plus
haut (p. 424) n’ont lieu que s’il s’agit d’un garçon. |
D'ailleurs, disons déjà à ce propos que les Pygmées témoignent
beaucoup plus d’égards et ont beaucoup plus de précautions pour la
femme enceinte que les tribus bantu voisines. Jusqu’aux derniers
jours, en effet, la femme bantu travaille comme si de rien n'était, va
aux plantations où le labeur est fort dur, à la pêche dans l’eau froide
des ruisseaux et vaque aux soins ordinaires du ménage. Dans nos expé-
ditions, il nous est arrivé plus d’une fois d’avoir ainsi parmi nos por-
teurs, recrutés de village à village, quelques femmes dans un état de
gestation très avancé. Dans ce cas, le mari suivait ordinairement der-
rière sa femme, mais il se serait bien gardé de l’aider en quoi que ce
soit à porter la lourde charge. Au cours de la marche, le moment
d’enfanter étant arrivé, la femme s’arrêtait dans le chemin ; puis après
quelques heures de halte, reprenait courageusement la route, portant
le nouveau-né sur son dos. La caravane s'était enrichie d’un « porté »
de plus.
Rien de semblable chez nos Pygmées (qui d’ailleurs ne consenti-
raient jamais, soit dit entre parenthèses, à servir de porteurs).
2. Rites avant la naissance
Le petit Négrille est protégé, dès avant sa naissance, par diverses
défenses, peut-être totémiques, qui frappent la mère et aussi parfois
le père. Ainsi, dès que la mère s'aperçoit qu’elle aura un enfant, elle
en avertit aussitôt son mari, toujours d’ailleurs heureux du fait, et
désormais tout rapport sexuel leur est interdit. La défense est des plus
strictes et tout manquement à la règle, surtout en cas d’accident qui
serait immédiatement attribué à la faute rituelle, tout manquement à
la règle serait puni de la façon la plus sévère par le clan et la famille
de la femme. Ni le père ni la mère ne doivent plus toucher à un cadavre,
fût-ce celui d’un de leurs proches. Dans certaines tribus bantu, le père
et la mère ne doivent non plus assister à aucunes obsèques. Certains
LA NAISSANCE | 367
clans négrilles, généralement métissés, ont adopté cet usage, mais à
notre avis, il est d'importation étrangère. Ils ne doivent manger non plus
d’aucun animal trouvé mort, et le fait est fréquent, en particulier pour
le poisson. Ainsi, par exemple, lorsque le clan empoisonne une rivière,
seul le poisson qui se débat encore lorsqu'on s’en empare peut être
mangé par la femme enceinte et son mari. Le petit être, dans sa vie
encore cachée, souffrirait de ce contact avec la mort, et les parents
sont responsables de lui devant le clan. Protection évidente de l’enfant
en vue de la famille.
Dès la troisième lune de la gestation la jeune mère porte souvent
aussi au cou, attaché par une liane tressée, un petit fétiche d'ivoire,
d'os ou de bois. Les anciens fétiches sont toujours d'ivoire. La liane a
été tressée par la belle-mère. D'après certains renseignements, cette
liane, qui porte le nom de nkôl *, évidemment d’origine fang, doit être
trempée au préalable dans le sang. Le fétiche a environ 7 à 8 centi-
mètres de haut. Précieusement conservé, il se transmet de mère en
fille et fait partie des objets que la jeune femme emporte en se mariant.
Ce fétiche, dont la tête est presque aussi grosse que le corps, repré-
sente un enfant, les bras repliés sur la poitrine et les mains croisées,
les genoux également repliés et tournés l’un vers l’autre, les pieds aussi
tournés l’un vers l’autre. Son but est de protéger l’enfant dans le sein
de la mère, de le mettre à l’abri de tout accident. On lui attache tou-
jours une très grande importance, et il serait, pensons-nous, très dif-
ficile de se le procurer, même à haut prix. Ceux que l’on a bien voulu
nous montrer, ce qui était déjà très peu facile, témoignaient par le poli,
l'usure, et la teinte, d’une très haute antiquité, d’autant que l’usage en
est strictement limité et que la mère ne le porte que dans les circons-
ances relatées plus haut. Certains fétiches égyptiens lui ressemblent fort.
Vers le septième mois de la gestation, suivant la lune, c’est-à-dire
à partir de la nouvelle lune, la future maman ne va plus pêcher le pois-
son dans les marais ; les travaux pénibles, les longues courses lui sont
interdits, et elle demeure la plupart du temps étendue dans sa case, ou
couchée dehors au soleil, occupée aux menus travaux d'un ménage
simplifié à l’extrême.
Il lui est également interdit de se baigner dans les eaux froides des
ruisseaux ; mais elle peut le faire, et le fait tous les jours, dans les
nappes d’eaux tranquilles, exposées au soleil. Cette interdiction est une
interdiction religieuse, dont on comprend facilement la cause, et à
laquelle elle se conforme d'autant plus strictement.
Interdit également d’écailler tout poisson à écailles, interdit d’en
manger, tout autant que de tout animal à écailles, crocodile, pan-
golin, fourmilier, iguane, serpent. Cette interdiction cesse à la nais-
sance de l'enfant.
Aucun pygmée n’a jamais pu me donner la raison de cette défense.
: Je n’ai pu avoir le nom négrille.
308 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
« Nos anciens faisaient ainsi, nous faisons comme eux, nos enfants nous
imiteront. »
Telle est leur réponse à nos interrogations. Bien que le crocodile
semble bien avoir été leur animal totémique tribual aux débuts
de la race, avec l’iguane comme succédané, cette défense, à
notre avis tout au moins, n’a rien de totémique. Peut-être et ce serait
la raison la plus simple, parce qu'il s’agit d'animaux à sang froid, dès
lors, dans l’esprit du Pygmée, moins nourrissants. Nous y verrions pour
notre part une autre raison. La lèpre, assez fréquente dans toute la
région, et pour laquelle ils n’ont aucun remède vraiment efficace, est
une des maladies les plus redoutées du Pygmée. À juste titre. — Ils la
redoutent même tellement qu'ils ne gardent pas avec eux dans leurs
campements tout individu, mâle ou femelle, chef ou simple guerrier,
atteint de la terrible maladie. Ils lui construisent un abri à part et il
doit vivre sans aucun contact avec les autres membres du clan. Les
Bantu au contraire, tout au moins les Fang et tout le rameau qui leur
est apparenté, gardent leurs lépreux au village et ont avec eux des rap-
ports journaliers. On ne fait nulle attention ni à eux ni à leur état :
ils continuent à vivre de la vie commune. Là encore, soit dit en pas-
sant, nous retrouvons chez les Négrilles une trace des plus anciennes
traditions primitives auxquelles ils sont demeurés fidèles. On sait qu’à
ce sujet, la loi mosaïque avait édicté de sévères prohibitions, que tout
le moyen âge chrétien renforça encore.
Or, dans une forme de lèpre assez fréquente, la lèpre squameuse,
la maladie se présente sous la forme d’écailles qui font ressembler le
dos et la poitrine des malheureux malades à une sorte de cuirasse
d’écailles. De là à imaginer que la jeune mère pourrait donner nais-
sance, après avoir vu près d’elle un malade atteint de cette lèpre, à un
malheureux petit enfant, également lépreux, la transition est parfaite-
ment possible. Le chant de la tortue que je recueillais naguère semble
du moins y faire allusion :
CHANT D'AVANT LA NAISSANCE
Quand ton enfant dans ton sein
Déjà tressaille et s’agite,
N’arrête point ton regard,
O jeune mère,
N'arrête point ton regard
Sur la tortue qui traîne,
Qui promène ses écailles dans le chemin !
Ne vois le lépreux qui erre dans le village !
Que ton enfant,
Jeune mère,
L'enfant sorti de ton sein
Ne voie, en puisant le lait nourricier,
Ne voie ni la tortue qui promène ses écailles dans le chemin,
Ni le lépreux qui erre dans le village !
LA NAISSANCE 309
Pour la même raison peut-être, jusqu’à l’âge de la puberté, la
chair des animaux à écailles et des poissons également à écailles sont
souvent interdites aux petits enfants. Toutefois cette dernière pres-
cription semble bien, peu à peu, tomber en désuétude.
Pendant les quelques semaines qui précèdent ou suivent l’accouche-
ment, outre les défenses que nous avons vues précédemment, la femme
ne peut manger l’étüi, poisson appelé ngol (un silure) chez les Fang,
non plus que de la viande d’éléphant. Toutes les autres viandes lui sont
permises, mais de préférence celle du singe, tandis que d’habitude elle
lui est strictement défendue. Plus elle pourra manger de cette der-
nière viande, plus l’enfant qu’elle porte dans son sein ou qu’elle allaite,
aura d’agilité, saura se cacher dans les ténèbres de la forêt.
Dans les derniers jours qui précèdent l’accouchement, le père va
à la chasse et s'efforce de tuer deux animaux spéciaux, une sorte de
porc-épic (bua), plus petit que l'ordinaire, aux piquants très courts,
à la queue terminée en pinceau, l’arethura africana, qui habite d’ordi-
naire les renflements de terrain, au pied des grands arbres et sait, au
milieu du lacis des racines enchevêtrées, se ménager plusieurs issues.
Le Pygmée chasse également un autre animal, le crimcetorys gambia-
nus, qui ressemble à un fort ichneumon, habite près des ruisseaux, se
ménage aussi un terrain à plusieurs issues et est des plus difficiles à
prendre. Les deux animaux autant que possible, ou l’un des deux si
la chasse a été moins heureuse, sont grillés sur les charbons ardents et
mangés par la future maman, toujours dans la même idée : l’enfant
qui viendra ensuite au monde, saura échapper au danger, se dissimuler
dans la forêt, fuir le péril, de même que les animaux dont la mère a
mangé la chair durant sa grossesse.
3. Rites de la naissance
a) Chez les Négrilles. — Lorsque la jeune mère sent que son temps
est proche, et que les premières douleurs se font sentir, elle est lavée
des pieds à la tête par sa belle-mère assistée des femmes mariées du vil-
lage. En principe, les petites filles ne doivent pas assister. Non plus
aucun homme, marié ou non. Puis elle est conduite à l’écart dans la
forêt voisine dans un fourré, aussi épais que possible. À terre, on a dis-
posé une couche de roseaux frais cueillis, parfois de simples branches
d'arbre. La femme pygmée est habituée à la dure.
On la couche alors à l’ombre d’un figuier sauvage, si possible, ou
d’un buisson de salsepareille *, à défaut de figuier. S'il ne se trouve
ni figuier ni salsepareille, elle demeure à l’air libre. L'enfant doit venir
au monde à l’air libre, son premier cri doit résonner dans la forêt. Il
1 Smilar pseudosyphilitica des Liliacées. Smilaz sp. nova Pierre.
L’écorce de la racine de salsepareille et les feuilles sont employées
comme purgatifs et antisyphilitiques. Les Négrilles s’en servent également
comme vomitif.
370 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
ne vient même pas à l'esprit d’un Négrille d’en agir autrement. Et
toutes les fois que j'en ai demandé la raison à un de mes petits infor-
mateurs, la réponse à été la même : « Le Négrille est libre, maître de
l'air, de l’eau, de la forêt : ce sont les bêtes qui enfantent cachées dans
leurs tanières ; le Négrille est libre. »
Dans de nombreuses tribus bantu, aux rives du Tanganyika, par
exemple, la jeune épouse se retire près de sa mère quand elle voit arri-
ver le terme de sa grossesse. Chez les Négrilles, c’est la mère du mari
qui assiste la jeune femme. |
Dès que celle-ci est conduite dans la forêt, le mari entre dans sa
case : il n’en sortira que lorsqu'on viendra lui apporter le nouveau-né.
Chez les Fang, les cérémonies de la naissance sont presque sem-
blables. Si nous les mentionnons ici, c’est que de nombreux clans
négrilles les ont adoptées. Peut-être aussi, au lieu de les avoir reçues, les
ont-ils transmises aux Fang : il est difficile de savoir la vérité.
b) Chez les Fang. — Chez les Fang, donc, la jeune femme est con-
duite dans la bananeraïe qui, derrière toutes les huttes, balance ses
vertes frondaisons et ses fruits d’or. La mère du mari, ou à son défaut,
la plus proche parente coupe et jette à terre quelques feuilles vertes de
bananier, aussi intactes que possible. Tout autour elle dispose les
fétiches protecteurs du foyer, de la case, des ancêtres, et celui qu’au
jour du mariage, la jeune femme, quittant le foyer paternel, a emporté
comme dernier souvenir. Souvent c’étaient quelques tiges d’ama-
rantes * ou de célosies * presque semblables à celles de nos jardins.
Plantes vivaces que la jeune femme a replantées soigneusement devant
la porte de sa case, entourées d’une barrière protectrice contre les
chèvres et les poules, et cultivées avec amour. Parfois, assise à la porte
de la case, elle contemple les rouges corolles et son souvenir s’envole
là-bas, au pays de sa joyeuse enfance. Mélancolique s'envole son sou-
venir.
Autour des feuilles de bananier, étendues sur le sol, la grand’-
mère a jeté les fleurs purpurines, évocatrices de bonheur, symbole de
joies, les gaies amarantes.
Quelques jours auparavant, le jour même si c’est possible, ce
qui est bien préférable, la belle-mère est allée seule dans la forêt, et
après quelques incantations *, elle a procédé en grand mystère à une
cérémonie importante.
Elle a donc coupé la plus belle tige d’amome “ qu’elle à pu ren-
1 Amaranthus sp. debilis? on l’emploie comme antisyphilitique.
? Celosia cristata. Très analogue à l'espèce connue. Souvent aussi j'ai
rencontré des plantes d’une sorte de pourpier, de ficoïde glaciale. Jamais on
n’arrache ces plantes. Si elles se flétrissent, on les laisse pourrir sur pied
sans y toucher.
* Nous n'avons jamais pu nous faire dire ces incantations. C'est
défendu : les dévoiler causerait la mort de l’enfant ou d’un autre enfant.
“ Carludovica sp. ; très abondante dans la forêt ; ses fruits sont comes-
tibles et les graines, d’une saveur piquante, sont apéritives : la plante est
LA NAISSANCE 971
contrer, et, après l’avoir sectionnée, en a déposé les morceaux près de
l’autel domestique, aux pieds de la statue de bois qui surmonte le
coffre où sont renfermés les crânes des ancêtres. Aujourd’hui, elle prend
en hâte un des morceaux, le mâche avec soin, et, quand la salivation
s’est produite abondante, tout autour de la couche improvisée, puis
sur sa belle-fille, en signe de bénédiction *, gage de bonheur pour la
mère et l’enfant qui va venir, elle crache, crache encore, projetant, à
petits coups répétés, la salive blanchâtre. |
Cependant le moment de la délivrance approche, et c'est à
grand’peine que la jeune femme, étendue à terre, retient les cris que
la douleur est sur le point de lui arracher. Moins elle criera, plus l’en-
fant sera fort, moins les esprits méchants, qui rôdent dans la forêt, en
quête d’un corps sans défense où ils puissent librement entrer, auront
de chance d’être avertis. Pour les écarter davantage encore, un peu à
l'écart, une des femmes s’est cachée dans les buissons, et d’un ton
monotone commence une longue mélopée. Si d’aventure passe par là
quelque esprit inquiet, il restera suspendu aux lèvres de la chanteuse,
noire enchanteresse, nouvelle Circé.
Autour du bosquet où souffre et gémit la jeune femme, les femmes
du village montent jalousement la garde ; près de la malade, nul
homme n'est admis, aucun regard masculin *, pas même et surtout :
celui de son mari, ne la doit contempler. L’intrus qui braverait la dé-
fense serait gravement en danger, l’enfant serait impitoyablement
sacrifié, et le père exigerait une réparation éclatante, deux vies pour
une vie, deux femmes ou deux fillettes paieraient de leur liberté la
rançon de l’audacieux profanateur des rites.
Le moment est arrivé ; deux matrones soulèvent la patiente et la
maintiennent assise ou tout au moins légèrement relevée ; en agir
autrement serait funeste à l’enfant *.
Dans un dernier spasme de douleur, avec un cri que la souffrance
considérée comme « fétiche » par les jeunes femmes enceintes. Une autre
espèce d’amome, à fruits non comestibles, porte le nom « d’amome des
éléphants ». Ceux-ci, au dire des Noirs, l’emploieraient pour le même motif
que les hommes. Nous avons déjà signalé de nombreuses analogies sem-
blables entre hommes et éléphants.
1 Nous retrouverons cette coutume pour les fêtes du mariage et pour
le salut des étrangers.
2 Pareille coutume existe chez presque toutes les peuplades noires, et
on la retrouve identique chez les antiques peuplades aryennes. C’est donc
pour les Koushites une coutume remontant à l’origine de la race. On cite
néanmoins un peuple qui fait exception : les Bagafore de la Guinée. Là,
au moment de l’accouchement, le père, présent près de la couche de sa
femme, fait semblant de lui frapper le ventre en criant : « Donne-moi ce
qui m'’appartient. » La femme répond : « Un moment encore et tu le pos-
séderas. » |
8 Nous n'avons pu trouver la raison de cette curieuse coutume que
l’on rencontre chez plusieurs tribus noires ; les femmes que nous avons
pu interroger à ce sujet, répondaient invariablement : « Nos mères ont
fait ainsi, nos filles feront de même », et elles ajoutaient la réponse qui
met fin à toute demande ultérieure : « C’est la loi. »
372 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
lui arrache enfin, heureuse et fière, elle a mis au monde son pre-
mier-né.
La belle-mère l’a pris entre ses bras, le lave avec l’eau qui glou-
gloute là, tout auprès, dans le chaudron familial, eau aromatisée de
menthe et d’ava *, consacrée par le fétiche Mbialebange *, protecteur
des naissances, dont la vertu protectrice réside en quelques écorces
râpées * cachée dans une petite corne d'’antilope. Celle-ci, après avoir
bouilli dans le chaudron, sera ensuite suspendue à la ceinture de l’en-
fant *. Jusqu’à l’âge de deux ou trois ans, parfois plus, ce sera l’unique
habit de bébé, ce qui, joint à un rayon de soleil, forme, avouons-le, un
vêtement aussi léger qu’économique.
Dès que l’enfant est né, si c’est un garçon, les femmes, dès le pre-
mier soir, célèbrent un grand tamtam, on danse : Abyale akuma, et l’on
chante comme ci-dessous le chant de la naïssance.
“
CHANT DE LA NAISSANCE
Chant masculin
hÔr
Cao VOIR D'OR D ENSSS USER ARR
NS PARIS P ARR / SRE D ———
E. vu me gembeng né.ki (4is) Fam a bya. li (6s)
E mbolage mé. lu &.b
x.binamur. A-ya, a-ya, y0,..y0. j
Nzogo.na_ho.ro . ta,e.ve
.Zü di.a.
Un homme est né, (bis). — Qu'il vive beau. — Qu'il grandisse
fort et beau. — Un homme est né. —— Qu'il devienne bien, bien vieux.
Joie, joie, louange, louange. —— Nzongonaborota, sachez-le, est son
nom .
1 Espèce de labiée non encore déterminée, ocymum ? sp., très riche en
principes aromatiques. On la cultive spécialement pour la cuisine.
2? Mbialebange, littéralement celui qui naît joli.
# Ordinairement cinq espèces, dont un kolatier, probablement Sterculia
acuminata, un Xilopia ou arbre à poivre, le Hua gabonensis ou arbre à
ail : les deux autres varient suivant les tribus : ce sont ordinairement des
arbres à essence forte.
4 Devant les parties naturelles (ante pudenda).
$ Phrase répétée deux fois ; le nom varie suivant l’enfant.
LA NAISSANCE 373
Si, au contraire, le nouveau-né appartient au sexe féminin, il n’y
aura ni chants, ni réjouissances d’aucune sorte. Cependant la naissance
de la fille n’est point considérée comme un malheur.
Bruyant et fort, bébé noir a fait son apparition en ce monde, et
déjà, à grands cris, il réclame le sein maternel, tout gonflé de lait,
qu’en son bonheur, la petite mère est si impatiente de lui présenter.
Halte-là, Monsieur Bébé ! tout n’est pas encore terminé, et vos
petites lèvres gloutonnes ont beau s’avancer inconsciemment en une
jolie moue de dépit, halte-là, point n’est encore temps !
Avec l’aide des matrones empressées, l’eau a ruisselé à flots sur la
peau rosée de Bébé. Bébé « noir » ? non, pas encore ! Pour le moment,
bébé est, non pas tout à fait blanc, comme on l’a dit parfois, mais d’une
teinte café au lait très clair ; dans une quinzaine de jours seulement le
pigment commencera à se noircir et à lui donner sa couleur définitive *,
Bébé est propre, gentil comme un amour ! Il est temps de le mener
à son père, qui attend, là-bas, dans la case. À pas chancelants, bien
faible encore *, aidée par ses compagnes, la jeune maman soulève le
doux fardeau et se dirige vers la case. Le père est à l’entrée. Des mains
de sa femme, il reçoit l’enfant, le regarde une minute : « Il est mien »,
dit-il, et le rend à la mère qui attend, anxieuse, un arrêt irrévocable *,
dont la vie de son fils est le gage. Elle le presse alors avec passion sur
son cœur ; il lui est enfin permis d’aimer le fruit de ses entrailles, de le
rassasier de son lait maternel : maman est heureuse, et bébé noir est
content. |
Dans la case, bébé repose.
Les femmes qui ont présidé à la délivrance de la mère demeurent
quelques instants encore à l’endroit où bébé a vu la lumière ; avec le
hoyau qui ne les quitte guère, elles creusent un trou profond, et en
* Seule, la paume des mains et des pieds restera blanche. Afin d’expli-
quer ce phénomène, les Noirs racontent en une légende que nous avons
déjà donnée dans notre livre sur les Fang, comment aux jours de la Créa-
tion, le fils puîné, mécontent de sa couleur, voulut escalader la montagne
à pic sur le haut de laquelle Nzame avait établi son séjour. Il entasse roc
sur roc : déjà il est près d'arriver, mais Nzame, mécontent, envoie son
tonnerre frapper l'édifice chancelant. Le Noir, se cramponnant en vain
aux rocs qui vacillent, retomba pour toujours à terre, ayant la paume des
mains ensanglantée, mise à nu, comme la plante des pieds. Pour que
jamais dans l’avenir il ne fut tenté de réitérer sa tentative insensée. Nzame
le condamna à en porter une marque vivante. Ainsi, le soir, dans les cases,
racontent les grand'mères à leurs petits-enfants attentifs, légendes naïves.
qui vont se perpétuant d'âge en âge, de peuple en peuple, souvenirs
antiques, mythes d'autrefois ou explication naturelle de quelque conteur
ingénieux, qui sait
* La femme noire supporte beaucoup plus facilement que sa sœur
blanche les fatigues et les douleurs de l’enfantement. Nous en avons vu
ainsi, Comme nous l’avons dit plus haut, mettre au monde leur enfant dans
une marche de caravane, s’arrêter quelques heures et rejoindre le campe-
ment le soir même, apportant à la fois et leur charge et l'enfant nouveau-né.
* Si le mari soupçonne une faute, il est libre de détourner les yeux
L'enfant est condamné, mais la famille de la mère doit payer le prix d’une
vie ou bien livrer une jeune fille ou une femme. |
374 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
chantant * un gai refrain, sorte de cantilène, dont les paroles varient,
mais le fond ne change guère, elles jettent au fond de la fosse les
feuilles de bananier sur lesquelles la mère était étendue, font disparaître
en même temps toute trace de l’opération *, car fouler aux pieds la
moindre parcelle de ce qui a eu vie serait attirer les plus grands mal-
heurs sur la mère et le nouveau-né, comblent la fosse avec la terre qui
en a été tirée, puis en cadence, sur un rythme entraînant, foulent en
dansant la terre qui vit naître un homme.
Seules, les fraîches amarantes ont été réservées, amarantes, fleu-
rettes de bonheur, gage de fécondité. Dans les cases, le soir, ce sera le
cadeau des mères à leurs fillettes, et celles-ci, inconscientes, en pareront
demain leurs noirs cheveux, enviant le sort de la jeune maman, deman-
dant pour elles-mêmes un bonheur * aussi grand aux génies protecteurs
du foyer domestique.
En chantant, à la case de notre jeune mère, la troupe joyeuse
revient. Commence une autre cérémonie “. La matrone qui a présidé à
l’accouchement a pris soin, en sectionnant le cordon ombilical, d’en
conserver une petite partie. Elle la remet au père et celui-ci se dirige
immédiatement vers la forêt ; Ià, à une place choisie d’avance et qu’il
débrousse soigneusement, il creuse un trou, y place la dépouille bien
enveloppée de feuilles d’amome, et, avant d'achever de remplir
la terre, il y plante une toute jeune tige de ficus, parfois de l'arbre
appelé par les Européens, à cause de ses fruits, le saucissonnier, l’en-
toure de palmes pour le mettre à l’abri de la dent vorace des cabris ou
de la patte des poules, toujours à la recherche de toute terre remuée, et
rentre enfin joyeux au village. Désormais, le sort de l’enfant sera lié
au jeune arbrisseau. S’il dépérit, on craindra pour l'enfant, et vite, on
1 Ne pas chantier dans ces circonstances serait faire une grave injure à
la jeune mère. Ce sont là toutefois querelles de femmes à femmes qui ne
concernent point le mari, et dont elles tirent vengeance entre elles. Elles y
sont fort habiles !
2 Les chiens surtout sont soigneusement écartés. Par une croyance ana-
logue, dans nombre de nos vieux pays européens, on évite avec soin de jeter
les dents de lait. « Il te pousserait une dent de chien », dit-on à l’enfant !
Ÿ La femme stérile est réellement malheureuse, méprisée de son mari
et de ses compagnes. Souvent, dans ce cas, le mari la loue à des amis comme
une vraie bête de somme. (On ne connaît que trop les exigences des Euro-
péens dissolus qui traversent les villages. Ce sont, d'ordinaire, ces femmes
qui leur sont livrées. On les entend ensuite se vanter ou écrire que le chef
leur a donné sa propre fille vierge en mariage. Ceux qui les ont précédés,
ceux qui suivront, pourront avec autant de vérité émettre pareille préten-
tion!) Par suite de cette réprobation attachée à la stérilité, aucun
opprobre, bien au contraire, ne s’attache à la fille-mère : le père exigera
pour la livrer à un futur mari un prix d'autant plus élevé que sa fécondité
est démontrée. Dans ces cas, le mari de la mère de l’enfant n’a aucun
droit sur lui. Nous reviendrons plus tard sur ces questions à propos du
mariage.
“ Cette cérémonie a lieu seulement pour les enfants mâles, et surtout
pour les fils de chefs. La section ombilicale est d'ordinaire si mal faite
chez l'enfant qu'il n'est pas rare de rencontrer d'énormes nombrils.
causés par une hernie ombilicale datant de la naissance.
LA NAISSANCE 319
aura recours au féticheur ; s’il grandit, fort et vigoureux *, la tribu en
augurera une existence prospère pour elle-même ; lorsqu'il produira
ses premiers fruits, l'heure sera venue pour son « alter ego » de pren-
dre femme.
Mais, pour le moment, bébé noir n’en est pas encore là, à bien
loin près ! Son horizon et ses rêves se bornent au sein maternel.
Le père est rentré au village ; de nouveau, il à pris l’enfant entre
ses bras : au milieu de la cour intérieure du village, là où il est interdit
aux femmes de séjourner, il étend une écorce d’arbre ; à son défaut,
une feuille de banane ; en pleine lumière, entouré de sa parenté mâle,
il y place l’enfant, étendu sur le dos, face à Nnodzé, la Tête du Ciel, le
soleil, image céleste de Nzame le Créateur. C’est la consécration du nouvel
être à la divinité, l’offrande au soleil du futur guerrier. Autour du
père, les hommes de la famille se sont groupés : c’est un moment plein
de grandeur et sur le vif on y saisit le sentiment profond qui chez
l’homme noir, aussi bien que chez l’homme blanc, relie à la Divinité
insaisissable de là-haut l'être humain qui, en bas, peine et lutte, mais
avec l’espoir certain que sa lutte ne sera pas inutile et aura un jour sa
récompense.
Os homini sublime dedit…
Et notre petit sauvage entre dans la vie...
c) Chez les Négrilles. — Revenons à notre jeune maman né-
grille. Les cérémonies sont presque identiques. Au moment de l’accou-
chement, aucun homme ne doit être présent, et cela sous aucun prétexte.
La mort même de la jeune mère ne serait pas une raison suffisante d’ap-
peler le mari. Dans ce cas, qui arrive parfois, le corps reste là où il est.
Les femmes qui ont assisté s’en vont sans tourner la tête en arrière. On
se contente de jeter quelques branches sur le cadavre, que les fourmis
ont d’ailleurs vite fait de dévorer. De même que les vautours qui accou-
rent de tous les points de l’horizon, tandis qu'auparavant pas un n'était
en vue, dès qu’un cadavre gît sur le sable, il semble qu’un instinct
particulier guide les fourmis. On voit leurs sombres escadrons arriver
1 11 nous souvient d’avoir ainsi jadis eu pour ami, dans un village, un
vieux chef, dont la tribu avait émigré depuis fort longtemps du plateau de
Nzorkmbieng, vers les sources de l’Ivindo. Ayant appris que je devais aller
prochainement relever le cours de ce fleuve lointain, il m'en traça très
exactement la direction, avec ses multiples sinuosités, sur le sol de la
case, marquant les affluents et les villages avec une précision telle, que
plus tard nos levés reproduisaient presque exactement le croquis de son
dessin, d’après des souvenirs de 30 ans ! « Et quand tu arriveras à tel
endroit, me dit-il, regarde bien, tu verras, à telle place, un bel arbre.
C’est là que fut enterré mon premier moi. » Plus tard. passant par là, je
reconnus l’arbre qui avait grandi, poussé et fructifié. Recueillant quelques
fruits, je les rapportais quinze mois plus tard au vieux chef. Dire sa
reconnaissance serait difficile, et je dus, par le menu, lui dépeindre l’arbre,
son port, sa grandeur. C'est que tant que l’arbre vit, l’âme du mort y
demeure attachée et ne peut aller au séjour bienheureux. De même,
l'existence humaine est liée à l’existence de l'arbre.
376 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
de toutes parts en rangs serrés et se précipiter à l’assaut de la proie qui
leur est abandonnée. En deux heures, le squelette reste seul, blanchi :
Admirables fossoyeurs, les voraces bestioles ! Etre livrée vivante
aux fourmis, rappelons-le en passant, était jadis le supplice réservé aux
femmes infidèles en pays noir *.
4. Rites après la naissance
Aussitôt que monsieur Bébé négrille a paru à la lumière de ce
monde, la belle-mère, ou à son défaut la vieille parente la plus proche,
le dépose sur une écorce de figuier sauvage (thô), et le lave à l’eau
tiède aromatisée, comme nous l’avons vu précédemment. La jeune mère
est également lavée des pieds à la tête et on lui fait avaler une décoction
chaude de salsepareille où on a mélangé un peu de piment. Le cordon
ombilical a été sectionné par les soins d’une matrone expérimentée.
Opération qui d’ailleurs est très souvent fort mal faite et détermine chez
les Négrillons des hernies ombilicales très apparentes. Les restes de
l'opération sont mis à part et réservés pour une cérémonie subséquente.
Le cordon est ordinairement tranché à 5 ou 6 centimètres du ventre et
l’appendice serré par de fines cordelettes.
. Dès que l'enfant a poussé son premier vagissement, la belle-mère
le reprend dans ses bras. Dans un récipient près d'elle, elle a eu soin
de préparer de l’huile dans laquelle elle a mélangé soigneusement de la
poudre de bois rouge finement pulvérisée. Le mélange, longtemps
brassé, forme une bouillie épaisse et onctueuse, d’odeur forte et désa-
gréable.
En effet, rappelons en passant que cette huile est obtenue en écra-
sant des termites ou fourmis blanches et les faisant bouillir dans l’eau.
L'huile surnage et on la recueille. Comme elle se corrompt vite, on
l’emploie immédiatement.
Le mot thô, employé pour désigner le ficus ou figuier sauvage, est
un imot très ancien. Sous diverses formes, on le retrouve dans beaucoup
de tribus bantu *. Nous avons déjà dans un précédent ouvrage * rappelé
que le ficus, thu en égyptien, était l’arbre consacré à la déesse Hathor
et que la couleur rouge lui était également vouée.
Pendant ce temps, on est allé prévenir le père qui attend impatiem-
ment dans sa case. Il sait d’ailleurs déjà s’il a un garçon ou une fille,
car si l'enfant nouveau-né est un garçon, les femmes présentes à l’ac-
couchement ont aussitôt entonné les joyeux Yao, Yao d’allégresse, criés
sur un ton suraigu. Si le nouveau-né, au contraire, est une fille, on n’a
rien dit.
Avant que le père n'arrive, la belle-mère, ou à son défaut une des
1 Mgr Bessieux, premier évêque du Gabon, eut grand'peine à faire
abandonner au roi Denis cette horrible coutume.
? Ainsi ethu en fang qui désigne à la fois l’arbre et le vêtement que
l'on en extrait en battant l'écorce avec un maillet spécial.
$ Le Totémisme chez les Fang. Coll. Anthropos.
LA NAISSANCE | 369
matrones, mais jamais la jeune mère, oïnt le corps entier de l’enfant
avec la bouillie rouge préparée à cet effet. Consécration évidente, et
aussi précaution utile pour préserver le tendre petit corps de la piqûre
vorace des moustiques. L’odeur de l’huile de termites a pour effet,
paraît-il, de les mettre en fuite.
Semblable opération est faite pour les garçons et pour les filles
indifféremment.
Dès que l’enfant a été oint d'huile et de bois rouge, pareil traïi-
tement est fait à la mère : des pieds à la tête, elle est enduite de l’odo-
rante bouillie rouge. Avec la baie jaune d’un Randia ‘ on trace des
lignes sur le front et la poitrine de la jeune maman. Elles ressortent vite
en noir brillant.
Si le nouveau-né est une fille, la belle-mère l’apporte au mari,
resté devant sa case. Si, au contraire, c’est un garçon, il vient lui-même
le chercher. La belle-mère le lui remet dans ses bras, et tout le monde
revient au village en chantant et en dansant. Le père le dépose alors
devant sa case et danse seul tout autour, au son du tamtam. Il l’a
placé sur un lit de feuilles, généralement de fougères, mais le choix de
la plante n’a nulle importance, l’essentiel est que l’enfant ne touche
pas le sol. Les hommes du clan font le cercle autour du nouveau-né, et
on chante le chant de la naissance, scandé par les cris de joie des
femmes, oh ! oh ! oh, yélè, yao, yao.
CHANT DE LA NAISSANCE
L'arbre a donné le fruit, et le fruit est bon à manger.
Cœur : OR ! oh ! oh ! yélè, yao, yao.
Le jour est brillant, et la nuit est noire.
Ne dites rien, ne parlez pas, ceux qui passent sont là *.
Chœur : Oh ! oh ! oh ! yélè, yao, yao.
Le Nkula pourrit au pied de l’arbre.
L'animal court et l’homme le mange,
L'oiseau vole et l’homme le mange,
Le poisson fuit et l’homme le mange.
Cœur : Oh ! oh ! oh ! yélè, yao, yao !
Ne dites rien, ne parlez pas, ceux qui passent sont là.
Caœur : Oh ! oh ! oh ! yélè, yao, yao !
1 Randia dumetorum (Lam.) — Rubiacées — le fruit est un excellent
vomitif. Il ne faut pas le confondre avec le fruit d’une espèce voisine, le
Genepa, fruit comestible et astringent que les Négrilles récoltent. Ils en
mangent également les feuilles riches en mannite.
? Allusion aux revenants, dont il faut bien se garder d'attirer l’atten-
tion
3178 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
Le chef du clan prend alors de la poudre de bois rouge, en enduit
de nouveau le corps de l'enfant, pendant que les femmes dansent et
chantent. On rapporte l’enfant à sa mère et tous deux rentrent dans la
case.
La jeune mère peut enfin se livrer à un repos qu’elle a bien gagné.
À ce moment, on lui fait boire une tisane destinée à augmenter le lait.
Les femmes qui ont aidé la jeune femme, belle-mère en tête,
retournent en dansant et en chantant au lieu où s’est passé l’enfan-
tement. Elles creusent un trou profond et jettent au fond tout ce qui a
servi, feuilles d'amome, écorce de figuier, traces de sang, rien ne doit
être laissé à l’air. On se garde bien surtout de fouler aux pieds tout ce
qui a eu vie ”: ce serait attirer les plus grands malheurs sur l’enfant. Une
fois la fosse comblée, on la piétine joyeusement, toujours en chantant,
et on retourne au village.
Commence alors le festin. Quand on sera bien rassasié, que tout
aura été dévoré, rongé, qu'il ne restera rien, c’est l’heure de la danse.
Le mari va chercher sa femme. A elle, en effet, d'ouvrir le bal !
Y manquer serait attirer le malheur sur l'enfant. Pour cette danse, les
femmes se font face à face, en battant des mains, puis en scandant le
mouvement par un vif battement de pieds. La jeune mère s’avance
alors la première en dansant, s'arrête, et d’un vigoureux coup de reins,
projette le ventre en avant. Une autre la suit. Après cet exercice, la
jeune maman a le droit de se retirer dans sa case et de se déclarer
« fatiguée ». On le serait à moins ! Après les femmes, au tour des
hommes. Et pendant des heures, au bruit du tamtam et des grelots
de bois, jusqu’au matin, la danse déroulera ses joyeux lacets, danse
mimétique encore, mais très lascive, où sont représentés avec un art
consommé tous les actes successifs qui précèdent et suivent la nais-
sance. Cette danse dure toute la nuit, ne cesse qu’à l’aube, pour une
dernière cérémonie.
5. Le cordon ombilical. Les jumeaux
Au moment de la naissance, la belle-mère a mis à part et soigneu-
sement enfermé dans des feuilles d’amome une section du cordon
ombilical. Elle le rapporte avec elle et le dépose dans la case paternelle.
Au premier matin, bien que parfois cette cérémonie soit retardée
jusqu'après la circoncision, le père et la mère, suivis des amis, se diri-
gent vers la forêt, portant le petit paquet que nous venons de men-
tionner. |
Si le nouveau-né est un garçon, le père cache le paquet dans la
terre après l’avoir bien enveloppé de feuilles d’arbre et plante au-dessus
un ficus. Si c’est une fille, c’est la mère qui enterrera le paquet et
plantera au-dessus un arbre à fruits, généralement un noyer, le Nkula
edulis ou un Assia * dont les fruits sont également hautement appréciés.
? Les restes de la gestation.
? Pachylobus edulis.
LA NAISSANCE 319
Le garçon, plus tard, aura un certain soin, si possible, de son arbre
et placera au pied une petite hutte, où il mettra un fétiche protecteur *
L'enfant qui vient de naître est garçon ou fille, parfois deux
jumeaux. Si c’est une fille, on ne s’en préoccupe plus, la mère garde
l'enfant, l’allaite, la soigne. Le père n’y fait nulle attention. Si deux
jumeaux, deux mâles sont venus au monde en même temps, le second
est parfois sacrifié, il porterait préjudice à son frère. Toutefois, cet
usage n’est pas toujours observé, puisqu'il nous a été donné de voir
deux Négrilles, d’ailleurs parfaitement ressemblants, que l’on nous a
présentés comme jumeaux. Le sacrifice du second des jumeaux est fré-
quent chez les Bantu *, et à notre avis, d'importation étrangère chez
nos Négrilles.
Nous avons assisté aussi aux cérémonies qui suivaient la naissance
de deux jumeaux. Tout le petit clan s'était rassemblé dans la forêt
autour de la jeune femme. Après avoir chanté et dansé en rond autour
d'elle, deux matrones reprirent le chemin du campement, avec un
morceau de pagne d’écorce sur la tête et leur cachant la figure. Sui-
vaient deux hommes portant sur leurs bras les nouveau-nés, complè-
tement nus. Après eux la mère, avec une couronne de feuillage autour
des reins. On retrouve cette coutume au Tanganyka.
En arrivant au village, le tamtam retentit à coups précipités. Tout
le monde s’arrêta devant la case du mari, dansa en rond tout autour,
danse très particulière qui était plutôt un piétinement scandé, aux
accents d’une mélopée assez monotone, mais qui paraissait plaire
beaucoup aux assistants. Ce ne fut qu'’alors, après une cérémonie de
plus de deux heures, que les deux jumeaux furent remis au père. Les
pauvres petits avaient été rudement secoués !
La plantation des arbres sur le cordon ombilical est de rigueur
et ne doit jamais être omise, sous peine de nuire gravement à l'enfant.
De même, le cordon ombilical doit toujours être enterré, pour que
l’enfant vive. En agir autrement serait vouloir sa mort.
Pour les jumeaux, les cordons doivent être enterrés à la bifurca-
tion de deux chemins, chacun à l'entrée d’un chemin : tous les assis-
tants y déposent un petit rameau, de préférence fourchu, une brindille,
quelques feuilles. Quelques jours après, le père vient disperser les tas.
Les arbres protecteurs sont plantés comme d'habitude, et d'ordinaire
les deux chemins sont alors détournés de quelques pas. Souvent, on
élève une hutte minuscule à cet endroit en l’honneur des esprits. |
1 Ne pas confondre comme certains auteurs et dire que cette hutte est
élevée en l’honneur de la divinité.
? Chez certaines tribus, au contraire, les jumeaux sont particulièrement
honorés. On les considère comme des êtres extraordinaires, des espèces de
génies. On les croit sorciers. Voir Aux rives du Tanganyka, par Mer Lecnar
TOITS, p. 139. |
380 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
6. Avortement
Les faits d’avortement sont des plus rares chez les Négrilles.
L'enfant est trop désiré, trop aimé quand il est venu, de trop grande
importance pour le renom de la mère, pour qu’elle le sacrifie. La
femme stérile est absolument méprisée.
Parfois cependant, mais très rarement, surtout pour se venger de
son mari, la femme pygmée se fait avorter. Elle le fait en prenant des
lavements d’eau chaude où elle a mis infuser les fruits d’une Solanée
toute proche du Solanum mammosum (de la Guyane) ou de l’Auber-
gine. C’est une baïe violette à chair blanche, grosse comme une petite
pomme, plante d’ailleurs usitée dans la pharmacopée négrille. La
racine est purgative et diurétique. Les feuilles pilées sont un bon
remède contre la gale.
Si le remède n’agit pas comme lavement, la femme en boit une
décoction, mais dans ce cas, l’effet est souvent mortel pour elle-même.
D'ailleurs, ce faisant, c’est toujours grosse injure pour le mari, qui s’en
venge cruellement sur la famille de la femme.
Pendant les six premiers jours après sa naissance, le petit Négrille
ne sort pas de la case maternelle. Durant ses premiers jours, sa peau
est loin d’être noire. Nous avons vu précédemment que les Négrilles
se partageaient suivant la couleur de leur peau, en deux rameaux très
distincts et provenant à l’origine de croisements différents, les uns
tirant sur le noir et atteignant même le noir absolu ; les autres, au
contraire, de teinte beaucoup plus claire. La teinte primitive est jaune-
rouge, d'autant mieux conservée que le clan est plus pur. Aux pre-
mières heures de sa vie, le bébé noir est de teinte claire, plutôt café au
lait peu foncé : il brunit ensuite. Le petit Négrille est encore de teinte
plus claire, mais tirant davantage sur le jaune teinté de rouge. Quand
il est de race pure, on le confondrait facilement avec un bébé blauc,
et dans le Midi, beaucoup d'enfants sont certes de couleur plus foncée
que lui !
Mais il changera vite. Au bout de quelques semaines, il a sa colora-
tion définitive.
CHAPITRE IT
L'Enfance et la Jeunesse
1. La Circoncision en général. — 2, L'Epoque de la circoncision. —
8. L’'Imposition du nom. — 4. L’Allaitement. Cérémonies rituelles du
début et de la fin de l’allaitement. — 5. Les Jeux de l'Enfance. Jeux
des Filles. — 6. Jeux des Garçons. — 7. L'Apprentissage de la vie.
; 1 La circoncision en général
Avant d'aborder ce sujet, une question préalable se pose néces-
sairement : |
La circoncision (nkaza) est-elle en usage chez les Négrilles ?
Mgr Le Roy le nie absolument : « Les Négrilles, dit-il, n’admettent pas
la circoncision. » Nous nous permettons d’être beaucoup moins affir-
matif sur ce point et de dire au contraire qu'il en est chez eux comme
chez les Bantu : la plupart des clans pratiquent la circoncision. Quelques-
uns l'ont laissée de côté tantôt pour une raison, tantôt pour une autre.
Mgr Le Roy admet comme une de ces raisons les longs voyages. Combien
est-elle plus vraie, plus réelle pour les clans négrilles, sans cesse pour-
suivis, sans cesse pourchassés ! Pour pratiquer les rites de la circonci-
sion, il faut être tranquille, avoir devant soi le temps nécessaire, choses
qui ont dû manquer bien souvent jadis, et encore maintenant à nos
petits hommes !
Certains auteurs, loin d'admettre que les Négrilles n’ont pas la
circoncision, admettent au contraire que ce sont eux qui l’ont imposée
aux Bantu. À notre avis, c'est l'opinion qui nous paraît la plus pro-
bable, car on se demande peut-être où autrement les Bantu auraient
pris ce rite. Rien de plus naturel, au contraire, que de l’avoir reçu des
Négrilles, ou de le leur avoir emprunté, à eux, les véritables autochtones,
bien probablement, comme en font foi leurs traditions et leurs légendes,
beaucoup plus nombreux jadis qu'aujourd'hui, beaucoup plus groupés
en tribus fortes et guerrières,
Üne preuve encore que les Négrilles n’ont pas emprunté la cir-
concision aux Bantu, c’est que chez eux, ainsi que nous le verrons plus
382 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
loin, la circoncision est faite dès les premiers jours. C’est à propre-
ment parler l’entrée dans la vie, l’offrande au Créateur, la marque que
le nouveau-né est un « homme » et non pas un animal. Aux temps
lointains où les Négrilles avaient des esclaves, enfants ravis dans les
tribus étrangères voisines et dont ils se débarrassaient plus tard quand
ces esclaves devenaient trop forts, jamais ces enfants n’étaient circoncis.
Un chef de clan que j’interrogeais à ce sujet était des plus formels sur ce
point particulier. « Ün singe et un esclave sont même chose », me disait-
il. Ne serait-ce pas pour se venger que plus tard certains peuples bantu
auraient interdit la circoncision aux Négrilles réduits à leur obéir, sous
leur domination ?
En tout état de choses, la circoncision est d’usage général dans
tous les clans négrilles que nous avons connus, tout aussi bien que
dans les deux rameaux bantu au milieu desquels ils vivent, rameau
mpongwé, avec ses nombreuses tribus, rameau fang, beaucoup plus
nombreux encore et qui s'étend presque jusqu'aux rives éloignées du
Tchad, en tout cas des hauts affluents du Congo ; rameau nilo-lybitique
des Ndris et Banziri et peuples du Soudan français.
La circoncision, qu'il s'agisse de Négrilles ou de Bantu est en
usage pour les deux sexes *.
Les Négrilles désignent la circoncision sous le nom de nkaza.
D'après le R. P. Sacleux, ce vocable aurait été emprunté par eux à une
langue du Haut-Congo, ou Gaaza, des Banziri, ou Kaza des Banda. Cette
étymologie nous paraît des plus douteuses. A notre avis, canza, kaza ou
nkaza qui signifient coupure, tout aussi bien que akele ou akole, qui
en Fang désigne à la fois la circoncision et le dernier coup que l’on
emploie pour couper une branche d'arbre, viennent tous d’un vocable
beaucoup plus ancien, de l’Ethnique égyptien Esèbe, couper, d’où
esèbe, circoncision, qui a donné également esèfe, couteau, d’où le fa
ou couteau des Fang et le éfe, couteau à circoncision des Négrilles dont
j'ai pu me procurer deux rares exemplaires.
Esèfe, en langue égyptienne, désigne encore le roseau, probable-
ment à cause de la forme plate et coupante des feuilles, et par dériva-
tion, flûte.
2. l'époque de la circoncision
a) Circoncision des garçons. —- Les petits Négrilles sont d'ordi-
naire circoncis dès le cinquième ou sixième jour de leur existence, en
même temps qu’un nom leur est donné. La circoncision est parfois re-
tardée jusqu’à la dixième ou douzième année, ou même davantage. Un
père a, par exemple, gravement à se plaindre d’un ennemi étranger à sa
race, soit lui-même, soit son clan. Il arrive alors que le père déclare que
son fils ne sera circoncis que lorsqu'il aura tué cet ennemi ou un homme
1 Sed pro puellis quando primas habuerunt regulas.
Maran, dans son Roman de Batouala, nous a donné un tableau répu-
gnant, mais assez exact, de la circoncision féminine.
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 383
de la tribu ennemie. Dans ce cas, l’enfant ou le jeune homme a le droit
de marcher nu jusqu’à ce que justice soit faite.
Lorsque le temps est venu de circoncire l’enfant, le père, à l’exclu-
sion du féticheur, pratique lui-même l'opération. Il emploie à cet effet
un petit couteau de fer en forme très spéciale de croissant et unique-
ment réservé à cet usage. Nous avons vu cependant dans le cas de perte
du couteau, difficile à remplacer, employer également des fragments
de la coquille du gros escargot de terre, soigneusement affûtés sur la
pierre du foyer et rendus ainsi très coupants *. L'opération ne donne lieu
à aucune fête, ni aucune cérémonie, du moins à notre connaissance,
sauf une danse spéciale que le père exécute autour de l’enfant nouveau-né,
quand l'opération a lieu à ce moment, en tournant tout autour et en
scandant très fort le mouvement. Il chante en même temps un chant
que les Fang appellent Chant de ngoïa, aux paroles très archaïques,
et qui ne sont plus comprises aujourd’hui, ou du moins très diffici-
lement. Chant et danse se confondent d’ailleurs avec l’imposition du
nom.
Après l'opération, on introduit le membre viril dans une coquille
d’escargot pour le mettre à l’abri de tout choc, tout au moins le temps
nécessaire pour guérir la petite plaie. Dans le même but, l’enfant por-
tera pendant quelque temps une petite ceinture où pendront des herbes
sèches formant un léger tablier.
Si on pratique la circoncision à un âge aussi tendre, c’est, dit Mgr
Le Roy, que l’on a oublié le sens primitif de la cérémonie et pour la
rendre plus facile et moins douloureuse. Il en donne diverses raisons
qui nous semblent assez peu probantes *.
Comme le fait très bien remarquer un médecin colonial dans son
article de la Dépêche Coloniale, du 3 septembre 1909, il est impossible
de donner la raison de cette pratique, autrement que comme une néces-
sité religieuse. Au point de vue anatomique, elle n’est nullement indi-
quée, au point de vue passionnel, elle n’influe guère sur le tempérament
et au point de vue hygiénique, elle est insuffisante.
Pour Mgr Le Roy * auquel nous renvoyons pour plus amples
explications, elle se rattache à l’institution du tabou ; c’est originaire-
ment le relevé d’un interdit.
Cette explication nous sourit assez peu. Nous avons nous-même
longuement traité la question dans notre livre du Totémisme des Fang,
et y renvoyons nos lecteurs pour plus amples développements. Tout ce
que l’on peut affirmer, c’est qu’il s’agit là d’une pratique extrêmement
ancienne, remontant aux origines mêrnes de la race. Elle n’est en tout
cas pas d’origine hébraïque, ou remonterait alors aux temps préhisto-
riques.
Pour Mgr Le Roy, l'enfant n’est compté pour rien jusqu’à la pu-
berté. Il n’était ni « homme » ni « femme » (?): le moment est venu.
1 Limax stagnatis.
? Religion des Primitifs, p. 239.
# Religion des Primiltifs, p. 235.
384 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
pour lui d’être mis dans les conditions requises pour former une nou-
velle cellule sociale en fondant un nouveau foyer. C’est le but de l’ini-
tiation. C’est au cours de cette initiation qu'a lieu d'ordinaire la céré-
monie de la circoncision.
Loin de croire avec l’éminent auteur qu’en la repoussant jusqu’à
l’époque de la puberté et de l'initiation, Noirs et Négrilles ont le vrai
sens de la cérémonie, et l’ont oublié en la pratiquant sur les enfants,
nous croyons au contraire que c’est là la vraie cérémonie primitive. Dès
les premières heures de son existence, l’enfant, l’homme futur, est
consacré à Dieu, au Créateur, par l’effusion du sang, par le sacrifice.
Et cela précisément par les organes de la génération qui constitue la
raison suprême de sa venue en ce monde.
C’est, si l’on peut s’exprimer ainsi, un véritable sacramental.
Ce qu’il y a de certain, croyons-nous du moins, c’est qu'aucune
jeune fille noire ne voudrait épouser un jeune homme non circoncis.
Nous parlons pour nos régions équatoriales. D'où l'erreur des Euro-
péens qui s’imaginent conclure des unions véritables, à la mode du
pays avec des femmes noires. Pour leur plaire, on peut bien faire toutes
les cérémonies, tous les chants que l’on voudra : même pour les Noirs,
il n’y à pas là mariage proprement dit (olurx), mais simplement concu-
binage, et le même mot désigne les deux états (everx), qu'il soit noir
ou blanc.
b) Circoncision des enfants féminins. — La circoncision est
pratiquée également, nous l’avons dit plus haut, pour les
enfants du sexe féminin. Chez les Noirs du Haut Congo, l’opération
est faite par le féticheur à l’aide d’une matrone expérimentée,
au moment de la puberté et dans une cérémonie commune. Chez
les Négrilles, au contraire, elle a lieu au moment de l’imposition du
nom, peu après la naissance ou au moment du sevrage. Elle est prati-
quée par la mère, et non par le père ou le féticheur, assistée souvent
par la belle-mère, ou une matrone expérimentée, et toujours en grand
secret. D’après ce que nous savons, tout ce qui a rapport à la circon-
cision féminine tombe sous la loi du secret. Il est absolument interdit
aux hommes d'en parler et les interroger à ce sujet constitue une
offense. |
Pour procéder à la circoncision féminine, la mère, assistée de
quelques amies, se rend avec l’enfant dans la brousse, loin du village
et de tout regard curieux masculin. La mère s’assied à terre, couche
l’enfant sur ses genoux, lui enlève son pagne s’il en a un, ce qui est
rare, et lave les parties sexuelles avec une eau très chaude, où on a fait
bouillir diverses herbes astringentes. Elle étire alors les parties natu-
relles de l’enfant ; la matrone, avec une coquille d’escargot bien
coupante, excise une partie des grandes lèvres. On met alors de la
poudre de charbon sur la plaie. Souvent aussi, à ce moment, on pra-
tique sur le ventre de l’enfant des incisions allant du nombril aux
parties naturelles. On y introduit de la poudre de bois rouge pour faire
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 385
produire à la peau des sortes de bourrelets. Cette pratique a pour but,
paraît-il, d'augmenter plus tard les sensations érotiques.
Quand l'enfant est plus âgée, vers dix ou douze ans, la mère intro-
duit dans les parties naturelles de l’enfant une peau de banane roulée
d’abord, puis une écorce également roulée pour les forcer à s’agrandir,
et à rendre l’union conjugale plus facile, surtout si elle a lieu quand
l'enfant est encore trop jeune, ou encore à faciliter les rapports avec les
garçons.
3. L'Imposition du nom (Ndam)
Un ethnologue, M. Guye, fait remarquer avec juste raison qu’il
est toujours intéressant d'interroger les noms donnés par un peuple
primitif pour apprendre quelque chose de la mentalité de ce peuple
et pour pénétrer par ce moyen dans l’intimité de gens dont il n’est pas
toujours aisé de se rapprocher.
Chez nos Négrilles, le nom est donné vers le cinquième ou sixième
jour, quand le bébé est sorti au grand jour pour la première fois.
Le premier-né est ordinairement nommé par le père, d'accord avec
ceux de sa parenté. Le deuxième enfant recevra son nom de sa mère, si
c'est une fille ; autrement, ce sera Le tour de l’oncle paternel. Pour la
deuxième fille, ce sera le tour de la tante paternelle, et ainsi de suite.
La famille maternelle n’est représentée que par la mère.
En pays blanc, quand un enfant est attendu dans une famille, on
sait longtemps d’avance le nom qui lui sera donné; on en a parlé, on y
a müûürement réfléchi. Il en va tout différemment chez nos Négrilles.
Chercher un nom pour un enfant qui n’a pas vu encore le jour serait de
nature à lui nuire gravement, en attirant sur lui, si faible encore et
incapable de se défendre, l’attention des esprits malfaisants. Pour la
même raison, rien ne doit être préparé pour sa venue en ce monde, pas
de ces layettes confectionnées avec tant d'amour par la future maman
blanche.
Trois noms sont imposés au petit être. Le premier est un diminutif
d'amitié ; la mère s’en sert pour l’appeler, ainsi que plus tard ses petits
compagnons ; Ce nom répond exactement à nos diminutifs d'amitié
qui ont cours dans la famille : Popol, Lili, Pierrot, ou encore, comme
on l'entend si souvent, Poupée ou Pépée. Le père ne s’en sert jamais
pour appeler l’enfant, non plus que les autres hommes du clan.
Lors de l'initiation ou de la circoncision, si elle est remise à l’époque de
la puberté, ce nom disparaît pour faire place à un autre.
Le second nom reste également dans le cercle des amis et des
connaissances. Îl est tout à fait quelconque. C’est souvent le premier
mot venu, la première parole prononcée dans la hutte, ou encore pour
rappeler les circonstances de la naissance, un événement qui s’est passé
à cette époque. Aïnsi, dans le petit village qui m'’accueillait souvent,
plus d’un enfant porte-t-il le nom de « Minissé * », d’autres s’appelleront
1 Minissé, nom donné aux missionnaires par les Indigènes, du mot
anglais Ministry.
386 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
« le Blanc est venu », « Coup de fusil », le « Tonnerre gronde », « Jour
de pluie », parfois, s’il a pleuré en naissant, « Grognon », « Pleurard »
ou tout autre nom de ce genre. Ce nom répond plutôt à nos « prénoms».
Le troisième nom enfin, est à proprement parler le véritable nom,
le nom de race, que l’enfant gardera toute sa vie. C’est presque toujours
le nom d’un ancêtre, souvent du grand-père, dont le nom se trouve
ainsi perpétué dans la famille. Très souvent, chez nos Négrilles, ce nom
est un nom de plante ou d’animal, d’arbre ou de rocher. On n’y attache
d’ailleurs aucune influence spéciale, ni totémique, ni autre.
Quand l'enfant a grandi, il reçoit, comme chez nous souvent,
un surnom d’après une de ses qualités ou un de ses défauts physiques.
Mais comme nos Noirs sont beaucoup plus objectifs que subjectifs, ce
nom sera plutôt celui d’un animal, d’une plante, ayant cette qualité ou
ce défaut, tels l’Antilope, la Tortue, l’Ortie piquante, ou encore le Pa-
pillon, le Colibri, Plume légère, l’Eau qui tombe... *
Tout comme chez nous encore, le surnom élogieux sera facilement
accepté, le surnom désagréable donnera lieu à des rires et n’en tiendra
que mieux...
Enfin, pour terminer cette courte étude des noms, lors du mariage,
la femme reçoit de son mari un petit nom d’amitié; c'est encore un nom
réservé à lui seul, et dont les enfants eux-mêmes ne peuvent se servir.
Quand un étranger au clan appelle un homme ou un enfant, ce
serait lui faire injure grave que de ne pas le nommer par son nom de
race. Nous faillimes jadis un jour nous attirer une fort méchante affaire
pour avoir appelé un indigène de son surnom : Abak, patate, que ses
formes rebondies lui appropriaient cependant bien !
De même, le nom d'initiation aux sociétés secrètes est strictement
réservé aux cérémonies rituelles. L’employer hors ce cas serait certai-
nement s’exposer à de graves dangers. La prescription ou mieux la
défense rituelle est des plus strictes sur ce point, et égale la loi du secret.
Certains noms nous paraissent au premier abord répugnants ou dif-
ficiles; comment et pourquoi les parents ont-ils donné pareil nom ! Ainsi
Enfant de singe, Fils de cochon, pour ne citer que les plus sortables,
ou encore Mère de la mort, Passez votre chemin, Ne regardez pas. La
raison en est très simple. C’est qu'avant la naissance de cet enfant, les
parents en ont déjà perdu un autre. Il est donc nécessaire de donner au
nouveau-né un nom aussi vilain que possible pour faire peur à la mort
ou mieux encore détourner les esprits malfaisants.
« Maïs, faisais-je un jour remarquer à une maman négrille, vos
esprits sont donc bien bêtes de se laisser ainsi tromper P »
« Oh ! me répondit-elle, non sans malice, tu comprends, autrefois,
ces esprits, quand ils étaient vivants, c’étaient des hommes... alors ! »
1 Il est bien rare que les Blancs et les missionnaires ne reçoivent pas
leur surnom : n'était-il pas bien joli ce surnom d’un de nos missionnaires
particulièrement bon : Kandjyogoni, la poule qui couve ses petits!
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 387
4. lL'Allaitement
La femme négrille allaite toujours elle-même son enfant. Il Jui
serait difficile d’ailleurs de faire autrement ! Seule, la chèvre pourrait
en cas d'insuffisance, donner le supplément nécessaire.
En cas de mort de la mère, quand l’enfant est encore tout petit,
mère et enfant sont ensevelis ensemble dans les tribus du rameau
mpongwé ou fiote. Chez les Négrilles, au contraire, de même
d’ailleurs que chez les Fang, on fait tout ce que l’on peut
pour sauver l'enfant. Si déjà ïl est un peu grand, on le
nourrira de bouillie de maïs, de farine de bananes. Mais quelle
que soit la valeur nutritive de ces produits si vantés par la réclame
moderne, le ventre de l’enfant grossit très rapidement, la peau se plisse,
et il est emporté par la dysenterie. Si l’enfant est tout petit, le rôle de
l’allaiter reviendra de droit à la grand’mère d’abord ou, à son défaut,
à une parente. Mais celle-ci n’a pas ou n’a plus de lait ! N'importe, il
n’y a qu’à le faire revenir ! La femme va alors dans la forêt chercher
les feuilles et les fruits d’une liane que je n’ai pu connaître, les écrase
et y mêle le fruit noirâtre surmonté de poils d’un petit arbuste de 2 à
3 mètres, un Polygala, voisin du Polygala butyracea' de l’Afrique
occidentale, sudorifique et diurétique énergique. Elle prend de cette.
- potion plusieurs fois par jour, très chaude. En deux jours, trois au plus,
l’effet est obtenu et le lait revenu, si incroyable que cela paraisse ; j’en
ai été témoin plusieurs fois.
En parlant de ce sacrifice des enfants nouveau-nés dans certaines
races quand la mère vient à mourir, mentionnons encore que pareil
traitement est infligé dans beaucoup de tribus à l’enfant qui vient au
monde avec les dents ou dont les dents de devant poussent les pre-
mières *. Chaque dent perdue ensuite causerait la mort d’un homme.
Dans l’intérêt de la famille on jette donc l’enfant dans la forêt, où il est
dévoré par les bêtes sauvages.
Jamais pareil fait n'existe chez les Négrilles. Tous les enfants sont
conservés et aimés, même ceux qui naissent avec quelques défauts phy-
siques. La preuve de cette assertion est facile : une fois de plus, consta-
tons la supériorité morale des Négrilles sur les Bantu.
Au jour de la pleine lune qui suit la naissance de l’enfant, la mère
se barbouille la figure de craie blanche, et barbouille de même le front
de l’enfant. Les femmes qui l’ont assisté le jour de la naïssance font
1 Polygala butyracea Heckel, des Polygalacées. Le Polygala de nos con-
trées, vulgairement « laitier », passait également autrefois pour avoir des
propriétés galactologues.
? Ainsi, par exemple, au Tanganyika. « L'enfant qui naît avec des
denis, ou dont les dents de la mâchoire supérieure poussent en premier
lieu, est considéré comme néfaste. Il est appelé Kinkula. Il était jadis (avant
l'occupation européenne) jeté au lac ou abandonné aux bêtes fauves dans
la brousse. Sans cela, d’après l’oracle des devins, chaque dent perdue aurait
occasionné la mort d’un homme. La coutume persiste dans les villages
éloignés. » Aux rives du Tanganyka, p. 139.
388 LE PYCMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
toilette semblable. Dès que la nuit est venue, tout le monde sort des
cases, et on danse une danse pareille à celle du jour de la naissance.
L'enfant doit avoir la figure tournée vers la lune. C’est en somme une
sorte de consécration religieuse. Les femmes chantent aussi un chant
spécial que je ne possède pas.
La femme pygmée allaite son enfant jusqu’à ce que le terme de
trente-six lunes soit révolu. Toutefois ce terme n’est pas absolu, les
Pygmées ayant l’habitude de compter par saison et non par lunaisons :
« Depuis la naissance de mon enfant, tel arbre a donné trois fois sa ré-
colte, il est donc temps de le sevrer. » Elle y tient d’autant plus que
pendant ce temps tout rapport sexuel lui est strictement interdit.
Pendant l’allaitement, la femme pygmée porte son enfant suspendu
au cou dans une peau de petite antilope grise, très assouplie, dite msu.
Le jour de la cérémonie arrivé, après les trente-six lunes
ou trois années révolues, la femme prend un bain complet,
ainsi que son enfant, et l’emmène ensuite près du figuier ‘* qui a été
planté sur le cordon ombilical, arbre qui lui demeure sacré et dont la
féconde croissance est d’un heureux présage pour lui. La femme prend
alors un fragment de l’écorce du figuier, l’écrase (ta r’hô), mêle la
poudre pulvérisée (r’ho e’hri) à la poudre rouge du dragonnier ou
santal (s’ri), le mélange avec de l’huile (wée) ou huile de termites, et
oint de cette pâte le front, la bouche, le ventre et les parties génitales
de l’enfant. Cette opération se nomme lti-mfur, la délivrance de celui qui
est lié. Un peu de cette poudre est également introduit dans la corne de
petite antilope (msu) ou l’ongle de fourmilier (kuo) que l’enfant porte
soit au cou, soit devant les parties génitales comme fétiche préservatif.
La mère cueille alors un fruit du ficus, et revient à la case avec ce
fruit enveloppé soigneusement dans les feuilles de l’arbre. Elle le pré-
sente au père dans une corbeille ; celui-ci prend le fruit, l’écrase ou le
presse, et introduit le doigt enduit du jus et de la pulpe dans la bouche
de l’enfant. Après cette opération (fa toe — ouverture des aliments, du
manger), l’enfant sera sevré et aura droit à toute espèce d’aliments. La
banane en particulier fera le fond de sa nourriture. Il pourra également
manger de la bouillie de maïs et du poisson, ce qui lui était jusque là
interdit. De même, la mère pourra manger la chair des animaux qui lui
étaient interdits pendant la gestation. À cette occasion, parents et voi-
sins sont heureux de lui en apporter. C’est l’occasion d’un petit festin.
Mais tout n’est pas fini, loin de là, pour le père et la mère. Avant
qu'ils n’aient droit à la reprise des rapports conjugaux, une cérémonie
toute particulière, et qu'il nous est difficile de donner dans tous ses
détails, doit avoir lieu.
1 I] n’a pas le droit, plus tard, de manger le fruit de cet arbre. Il ne
peut non plus en prendre Ia sous-écorce pour s’en faire un vêtement.
Dans son clan, on ne touche pas à cet arbre. D’après ce que j'ai entendu
dire, à certaines époques, il irait dormir sous cet arbre ; je ne connais ni
les époques, ni le pourquoi de cet acte. Probablement, une sorte de réno-
vation.
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 389
On sait que les Négrilles, et d’ailleurs toutes les populations au
milieu desquelles ils vivent, Fang, Dzem, Dzam-Dzama, sont très réser-
vés pour tout ce qui touche les besoins naturels, et pour y satisfaire,
s’éloignent de tous regards et s’enfoncent au plus profond de la forêt.
Les Mpongwé ont tout autant qu'eux cette horreur des excréments, et
certes, ce n’est pas chez eux que l’on pourrait dire, comme parfois chez
nous, qu’en écraser porte bonheur ! C’est précisément le contraire. Au
cours d’une expédition en pays fang, expédition envoyée par le Gouver-
nement, et où nous étions accompagnés de nombreux Sénégalais, ce fut
pour nous cause de palabres continuelles, de réclamations incessantes
de la part des indigènes absolument irrités et indignés ; les Sénégalais
« allaient » n’importe où! sans aucune vergogne |
Mais revenons à nos Négrilles. Une fois l’enfant sevré, reste donc
une dernière opération. La femme recueille des excréments de son mari,
les mêle aux siens, les triture, en fait une pâte qui est ensuite disposée
à l’entrée de la case, sous une forme symbolique. Ils accomplissent
ensuite l’acte conjugal. La femme recueille un peu de sperme, le mêle
au symbole phallique placé, nous l’avons vu, à l’entrée de la case, ce qui
s'appelle falndum mbya (échange des deux substances) et va les
enterrer sous le figuier consacré à l’enfant (ato waza).
Cette opération accomplie, la femme redevient l’épouse normale
de son mari. Notons en passant que tout rapport sexuel pendant les trois
années d'allaitement de l’enfant serait une cause de divorce, quelle qu’en
soit la raison, par exemple instances du côté du mari ou du côté de la
femme ; le père de la femme aurait le droit de la reprendre, et non
seulement le mari ne pourrait réclamer aucune compensation, mais
devrait en plus restituer la dot.
Cette prohibition fait partie des défenses totémiques et est évidem-
ment prise dans l'intérêt de la conservation de l’enfant.
5, Les Jeux des Filles
De même que les enfants blancs, les enfants du pays noir, dès
qu'ils peuvent se tenir en équilibre sur leurs petits pieds, commencent
à Jouer. |
Dans les premières années, garçons et filles jouent ensemble, et
ces jeux sont très animés, autant du moins que le permet le nombre
des enfants du clan, généralement si petit. Mais en revanche, la femme
pygmée est féconde, tout au moins pour le pays. Il n’est pas rare de
voir s’ébattre autour d'elle quatre ou cinq petits enfants.
Comme le fait très bien remarquer M. Grébert, dans son livre Au
Gabon, les filles bantu sont mariées de bonne heure, quelquefois dès
l’enfance, dans une autre tribu que la leur ; de là, souvent tristes, elles
s’abrutissent de bonne heure et commencent les gros travaux au-dessus
de leur âge. Il n’en va pas tout à fait de même des petites filles négrilles
qui restent beaucoup plus longtemps avec leur mère et sont rarement
mariées, même nominalement, avant quinze ou seize ans. Tandis que
chez les Bantu, la fille est pour le père un objet d'échange, un capital
390 LE PYGMÉE DANS SA VIE SQCIALE ET MORALE
qui lui permet d’acheter une autre femme, chez les Négrilles, au con-
traire, la famille est presque toujours monogame, d’où pour la petite
fille, plus d’affection, plus long séjour au clan paternel, que d’ailleurs
plus tard elle reverra souvent, et auquel elle demeurera fort attachée.
a) Les Poupées. — Le jeu à peu près universel des petites filles de
partout, la poupée, n’est guère connu de nos petites Négrilles. Nous en
avons parlé précédemment. D'ailleurs, même toutes petites encore,
il est bien rare qu’elles n’aient pas, comme dans nos familles ouvrières,
quelque petit frère ou plus jeune sœur à soigner et à amuser, petite
_ poupée vivante. Sur la sœur aînée, dès qu’elle a cinq ou six ans, la
maman se décharge volontiers du soin des plus petits. Dès le matin,
petit frère ou petite sœur est juché à califourchon sur le dos de la petite
maman et ne le quitte plus jusqu’au soir, même en dormant. Cela d’ail-
leurs n'empêche nullement la porteuse de travailler ou de s'amuser.
Mais tandis que les mamans bantu sont astreintes au dur travail
des plantations et y emmènent avec elles pour les y habituer déjà leurs
toutes petites filles, les mamans négrilles n’ont de ce côté aucun souci ;
car les Négrilles, nous l’avons vu, n’ont aucune plantation : pour eux,
ce serait un déshonneur. Aussi la femme négrille, que non plus le soin
des vêtements ne préoccupe nullement, car c’est au mari à lui fournir les
pagnes d'’étoffe nécessaires, à lui en fabriquer un autre quand le pre-
mier est usé, la femme négrille n’a en somme que la cuisine, très sim-
plifiée, comme travail, et la pêche, en définitive pour elle plutôt un
amusement. Aussi ne peut-on vraiment dire, à ce point de vue, que
cette vie soit pénible !
Cependant les petites filles jouent rarement à la poupée, et quand
elles y jouent, s’en étant par hasard confectionné une, il faut que celle-ci
soit bien informe, car vite s’y mêlerait une idée superstitieuse. En faire
une qui ressemblerait, même de loin, à telle ou telle personne, serait
vouloir attirer des malheurs sur celle-ci. On ne s’y hasarde pas, et les
parents y mettent bon ordre. On le fait parfois cependant, et les petites
filles s’y amusent d'autant plus que c’est le fruit défendu ! Peut-être
aussi en ont-elles puisé l’idée dans certaines figurines, à tête humaine
et long pagne d’écorce que l’on voit parfois au cou des femmes et sur
la signification desquelles les Européens se sont souvent mépris, C’est
tout simplement une figurine donnée par le sorcier à une femme stérile,
et qui, ayant reçu les bénédictions nécessaires, doit infailliblement
amener le résultat désiré. Si elle ne l’amène pas, deux cas peuvent se
présenter. Ou bien les sacrifices n’ont pas été suffisants, et il faut recom-
mencer, ou bien il n’y a rien à faire! Mais le sorcier vous dira toujours
qu'il vaut mieux recommencer ! Chacun vit de son métier |
Parfois, cependant, on peut voir cette figurine au cou d’une femme
déjà vieillie, ou bien on la verra bercer le soir et de grand matin. en
chantant une lugubre mélopée, un informe morceau de bois ou de
bananier, grossièrement taillé en forme d'enfant, bras et jambes repliés
Ne riez pas... la pauvre femme a perdu un enfant qu'elle pleure, et son
deuil dure l’espace d’une année négrille, de six lunaisons.
<?.
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 391
b) Le Jeu de Nkanga. — Les petites filles jouent fréquemment au
jeu de nkanga, la pintade qui appelle ses petits que nous avons déjà
signalé plus haut en parlant des chants. L’une d'elles est la pintade ;
les petits jouent et s’ébattent autour d'elle, vont même se cacher au
loin ; la mère pintade les cherche et les rappelle avec inquiétude. Mais
survient tout à coup la panthère qui, avec des cris épouvantables,
cherche, elle aussi, les petits pour les manger ! Ils se sauvent éperdus,
mais tous ceux qu'’attrape la panthère, bien que mère pintade lui tienne
héroïquement tête, sont pris et mangés ! Et les tout petits ont délicieu-
sement peur | Ce jeu ne cesse que faute de combattants. et mère pintade
devient à son tour panthère ! (Voir plus haut, p. 344, la Mélodie).
c) La Danse. — Au fond, le grand jeu des petites filles, c’est la
danse, et dès qu'elles ont un moment de libre, elles s’y livrent avec
passion. Rien de plus amusant que de voir ces petites filles se trémous-
ser en battant des mains, imiter ce qu’elles ont vu, et devenir bientôt
singulièrement habiles. Pour habituer les soldats romains à la marche,
on leur mettait d’abord aux pieds de lourdes semelles de plomb avec
lesquelles ils devaient effectuer de longues randonnées. Plus tard, débar-
rassés de ces poids encombrants, ils défiaient les barbares à la marche.
Nos petites filles pygmées dansent, portant sur le dos un bébé souvent
aussi lourd qu'elles et qui ne les empêche pas de déployer toute leur
habileté. Aussi, plus tard, débarrassées du fardeau, n’en sont-elles que
plus agiles.
Les danses d’imitations sont leurs danses préférées, et de même
que les hommes, grâce à leur souplesse, elles y réussissent admirable-
ment. Je me souviens en avoir vu exécuter la danse du pêcheur et du
poisson. C'était vraiment admirable de rendu et de naturel. Le
pêcheur qui lance son filet, le poisson qui essaie de fuir et s’empêtre
dans les mailles, l’égorgement, le poisson qui se débat sur le feu, le
repas... C'était merveilleux ! Mieux encore, au point de vue souplesse,
la danse de la grenouille ! Bras collés au corps, cuisses repliées sous le
ventre, la petite grenouille sautait cependant sur un tronc d’arbre à
deux pieds de haut, bondissait pour attraper les mouches voltigeantes,
véritable exercice d’acrobatie qui serait applaudi partout.
Les autres danses, purement rythmiques, ne sont pas moïns inté-
ressantes. Mais comme elles sont copiées sur celles de grandes per-
sonnes, inutile d'en parler davantage ici.
d) La Dînette (Dyoa *, le manger). — La dînette est un de ces jeux
hautement appréciés de nos petites filles blanches, et le succès que rem-
portent encore les « ménages » dans tous nos magasins de jouets, en est
bien une preuve. Jeu très en faveur également chez nos petites filles
négrilles. Tout d’abord, il faut se préoccuper de ce qu’on va manger,
mais là, différence essentielle avec nos petites filles, où « très sérieu-
sement », comme au théâtre, on mange « pour de rire », nos petites
1 Mot d'origine fang, de édzi, manger.
392 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
bonnes femmes mangent bien sûr « pour de vrai »! La forêt, la brousse,
la clairière, le marais, le ruisseau ne s’offrent-ils pas pour garnir leur
garde-manger! et tout leur est bon, rien n’est dédaigné, tout est farine au
moulin, gros vers blancs * de palmier à la saveur délicate, larves de
lucanes, grandes chenilles de papillons magnifiques du genre Satur-
nide, sauterelles au goût de crevette, coquillages, poissons de toute
taille, souris et rats, serpents et lézards, tout est pris à grand renfort de
cris joyeux, puis, dans un coin de brousse, dans une marmite ébréchée,
empruntée au mobilier maternel, le tout mijote longtemps et glou-
gloute joyeusement sous les yeux ravis d’une bande de petites com-
mères, affairées et gourmandes. Heureuses si elles ont pu « chiper » un
peu de sel (tâ) à maman. L'huile, en tout cas, ne manque jamais : le
palmier à l’huile, l’élaïs ou le palmier des marais abondent partout,
offrent leurs gros fruits rouges dont le principe onctueux et odorant
se dégage de lui-même, l’esun (Hua gabonensis) ou arbre à ail ajoute
son parfum piquant, le poivre et le piment ne manquent pas... maintes
fois, j'ai été invité à prendre part au festin ! C'était délicieux... pour
de vrai ! parfois d’un parfum un peu spécial...
6. Jeux des garçons
a) L’arc musical. —(Ngri. — La corde musicale: Nzurx.) Un jeu très
intéressant des garçons est à la fois narratif et musical, dans le genre
de notre jeu français, où pour trouver un mot, celui que l’on interroge
ne peut répondre que par oui ou non. Est-ce un homme ? une femme ?
etc. Mais, chez les Négrilles, celui qui est interrogé, répond sur l’arc
musical (ngri), et la réponse sans paroles est un air de chanson connu
dont les interrogateurs doivent d’abord retrouver les paroles. Puis, de
toutes ces réponses, un des chercheurs doit ensuite bâtir une histoire qui
amène bientôt les situations les plus comiques et les plus embrouillées.
Nous autres, Européens, nous n’y comprenons évidemment rien du tout,
et ne parvenons pas à en saisir le sel ! Aïnsi, on interroge :
— Est-ce un homme ?
— Non, je n'ai pas vu son poil, chante l’arc.
— Est-ce une femme ?
L’arc chante : Elle avait quatre pieds et la queue en l’air.
Le chanteur faisait allusion à une chasse où on avait tué un élé-
phant femelle.
— Avait-elle des poils sur le corps ?
L’arc chante : Elle battait son mari.
— Alors c'était une femme ? |
— Non, le tonnerre a grondé, il fait froid dans la case.
Et ainsi de suite ! Toutes les questions, toutes les réponses étaient
ensuite réunies pour bâtir l’histoire. Chose certaine, tout le monde
riait beaucoup et admirait l’ingéniosité du petit Négrille. Nous-mêmes
fûmes en cause à un certain moment, mais sans rien y comprendre. Le
} Larves et chrysalides de charançon.
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 393
jeu se rapporte en somme assez aux contes-énigmes dont nous avons
parlé plus haut, p. 335, mais avec cette différence que les hommes faits
s’y livrent très rarement. Ils préfèrent écouter, applaudir ou se moquer
en fumant tranquillement leur pipe et leur tabac vert.
Nous avons eu en France un jeu semblable où réponse était faite
par un air connu ,dont il fallait se rappeler les paroles. Ainsi :
— Où habite-t-il ?
Réponse par l’air : Jadis vivait en Normandie.
_— Est-ce un homme ?
— J'ignorais son nom, sa naissance.
— Une femme ? |
— Elle a doux nom Mireille ou Nonnes qui dormez, etc.
b) Les Osselets. — Le jeu des osselets (gégé) est très en honneur.
On peut en distinguer deux sortes, le jeu des osselets considéré comme
jeu d’adresse, le jeu des osselets comme oracle pour essayer déjà de
deviner l’avenir.
Comme jeu d'adresse, on n’emploie pas les osselets proprement
dits, qui sont d'ordinaire réservés, mais on se sert de petits cailloux
ronds au nombre de douze. Plus souvent encore que de petits cailloux,
on emploie les noyaux de noix de palme, plus gros et plus glis-
sants, surtout beaucoup plus faciles à trouver. Les joueurs les
plus habiles emploient les graines lisses de cannas ou bali-
siers, tout à fait dans le genre de nos billes, maïs sur lesquelles on
a gravé diverses figures pour indiquer les « dessus » et les « dessous »,
muize et méb'm, littér. les dos et les ventres (origine fang très proba-
ble : muuze ou mvus, le dos, abm, le ventre). Soit que l’on emploie les
noix de palme, ou que l’on préfère les graines de balisiers, plus glissantes
encore, c’est un jeu singulièrement difficile et où nos petits Négrilles
déploient beaucoup d’adresse. Plusieurs des « figures » à exécuter res-
semblent tout à fait à celles de nos jeux d'osselets, les creux et les dos,
par exemple, les P et les S quand on se sert d’osselets proprement
dits. Mais comme nous l’avons fait remarquer précédemment en par-
lant des astragales comme moyen divinatoire (p. 186), les osselets sont,
en principe, réservés aux opérations magiques.
Le nombre plus grand de noix de palme, qui toutefois ne doivent
pas dépasser douze, rend évidemment les combinaisons beaucoup plus
nombreuses que dans notre jeu. Parmi les figures employées, il en est
quelques-unes que nos osselets ignorent, et parfois fort difficiles.
Celle-ci, par exemple, connue sous le nom de mhisici |
Les douze noix de palme sont réunies à terre, Le joueur en lance
une en l'air, rafle les onze restantes, et reçoit la douzième avec les autres.
Rien de bien difficile ! Maïs voyez la suite,
Penchant la tête, il prend une noix avec les dents, la lance en l’air
et la reçoit entre les dents. Il la met alors dans sa bouche, en prend
une seconde avec les dents, la lance et la reçoit de même, et ainsi de
suite jusqu'à ce qu'il ait logé les douze noix dans sa bouche. Il recom-
mence alors le même mouvement, mais dans l’ordre inverse, jusqu'à
394 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
ce que toutes les douze noix soient de nouveau réunies à terre. Essayez
seulement avec douze noïsettes... vous en direz des nouvelles !
Dans une autre figure, les noix doivent se placer une sur chaque
œil, comme un monocle, neuf dans la bouche ouverte, une entre les
dents, celle-ci reçue en l’air. Elle est plus difficile. Encore une :
Si les petits « blancs » avec un peu d'exercice peuvent arriver à
ces figures, il leur sera fort difficile d'arriver à cette dernière.
Tout le monde connaît « la rafle »: en prenant un osselet, on le lance
en l'air, et avant qu'il ne retombe, on doit successivement « rafler » à
terre, deux, trois, quatre osselets en recevant toujours le premier, qui,
dans la main, doit rejoindre les autres, dans la main ouverte, d’abord,
puis sur le dessus de la main, ce qui est déjà beaucoup plus
difficile. Mais remplacez la main par le pied, les doigts
par les orteils, et quand d’un « pied » habile, et dans le « creux » du
pied, vous aurez rassemblé douze noix de palme, vous aurez «égalé »
nos petits Négrilles. Mais... malgré votre habileté, vous n’y arriverez
pas facilement, sinon jamais.
Toute faute, tout insuccès donne la place au suivant, et se paie
d’un gage, ordinairement un fruit. Tout est ensuite partagé entre tous.
Si on s’est servi de billes de balisier ou de cailloux, on les rejette
dans un coin ou on les laisse là. Si, au contraire, on s’est servi de
noix de palme dont l’amande intérieure est comestible, on les casse,
on les fait griller, et on les mange séance tenante.
c) Le Mbélo *. — Les petits Négrilles, et plutôt les grands, jouent
encore un jeu particulier, celui de Mbélo, qui porte également le même
nom chez les Fang du centre, de l’intérieur, mais surtout ceux du nord
et n’est pas connu à la côte ni vers le sud. Le Mbélo se compose de
quinze figures représentant, sculptées parfois avec art sur les fruits
noirs et luisants de l’Erythrophaeum ?, beaucoup plus aplatis, mais res-
semblant un peu à nos marrons d’Inde, diverses effigies. Ce sont le
chef, le village, la femme, le petit garçon, l’ennemi, divers animaux
et poissons. Toutes ces figures sont stylisées, assez difficiles à recon-
naître, et chacune porte un nom spécial. Un seul côté de la graine, le
plus aplati, est sculpté, l’autre face intacte, ou portant en lignes bri-
sées la représentation du totern du clan. Dans ce cas, elle porte le nom
du clan, et non du totem.
D'après la manière dont les jetons tombent à terre et la position
qu'ils prennent, on tire divers présages. Nous en avons déjà parlé au
chapitre de la divination. Autant la chose est sérieuse quand elle est
faite par le chef de clan, autant les jeunes gens s’en amusent quand ils
le font eux-mêmes. Ils y ajoutent autant de foi que nous-mêmes lors-
? On peut voir un jeu de Mbélo au Musée ethnographique du Trocadéro.
C'est un jeu des plus rares. Négrilles et Fang s’en dessaisissent très diffi-
cilement. Les osselets divinatoires portent le nom de vitalola chez les Ba-
soutos du Sud Afrique.
? Erythrophlaeum guineense (Bentham) des Papilionacées.
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 395
qu'un prestidigitateur nous fait uu tour, ou que nous jouons une réus-
site. Si elle n’est par réussie... on recommence.
d) Les Jonchets. — Avec des herbes, de petits bouts de bois, des
plumes d'oiseau emmèlées, les petits Négrilles se font un jeu qui ressem-
ble tout à fait à nos jonchets. Toute faute est punie d’une amende « co-
mestible », et on mange le tout à la fin de la partie.
e) Jeu de l’Anneau. — Nous avons déjà parlé de ce jeu au chapitre
des chants (plus haut p. 345). Enfoncer un bâtonnet pointu là où l’on
croit que le joueur, dans un tas de sable, a caché un anneau d’écorce,
est l’essentiel du jeu. Toute faute se paie d’une amende, et cette amende
n’est jamais, comme chez nous, un gage, mais toujours quelque chose
de mangeable, ce qui, évidemment est bien plus pratique et amusant :
Omne tulit punctum
Qui miscuit utile dulci !
C’est également, mais beaucoup moins souvent, un jeu de petites
filles. Nous avons donné plus haut les raisons de cette rareté.
f) À qui le pied ? (Ngamua hèx). __ A qui le pied ? Jeu certes
fort original et que nous n’avons rencontré que chez les Négrilles.
Aussi simple que possible, il n’exige non plus aucune préparation
spéciale.
Les enfants du clan sont réunis.
— À quoi allons-nous jouer ? Kola hèx ?
Rien de plus simple. Tous les enfants, sauf deux, se couchent
par terre. Les petites filles emmènent ces deux à l’écart dans la forêt.
Les autres petites filles enterrent ou dissimulent sous des tas de feuilles
les corps de ceux qui sont couchés, tête y compris, surtout ! on les
couvre donc de feuillages, ou mieux encore de sable, lorsqu'on est sur
un banc de sable de la rivière où ce jeu se joue souvent. On ne laisse
découverts que les pieds, presque toujours très déformés, man-
gés par les chiques, ou puces pénétrantes *, importées jadis du Brésil,
et qui abondent dans tous les campements à notre époque. A la seule
vue des pieds, le chercheur doit dire à qui ils appartiennent ! Toute
méprise, et Dieu sait si elles sont nombreuses, avec ces pieds presque
taus absolument pareils et revêtus par la marche d’une semelle de
corne, toute méprise se paie d’une amende, toujours mangeable, et
quand tous y ont passé, on festoie !
Les petits Négrilles aiment beaucoup ce jeu tranquille.
g) La Lutte. (Asiñ). — La lutte, jeu beaucoup moins tranquille,
est également très en honneur. Elle ne comporte aucune règle spéciale,
sauf celle d'envoyer son adversaire à terre. Mais elle dégénère souvent en
dispute car le petit Négrille est ordinairement rageur et ne cherche qu’à
1 Sarcopsylla penetrans. C'est à l’heure actuelle un véritable fléau,
d'autant que parfois elles se logent là où il ne faut pas !
396 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
se venger, en cas de défaite. Toutefois, il faut observer qu’on joue pour
jouer, qu'on ne connaît généralement pas ni les jeux traîtres qui
seraient sévèrement châtiés, ni la farce malicieuse pour taquiner un
autre garçon et encore bien moins une grande personne. Ce serait
cause de grande palabre et les parents seraient rendus responsables.
Sur le chapitre « raillerie », les Négrilles, comme tous les Noirs,
se montrent des plus chatouilleux ! Ils aiment beaucoup se moquer
des autres, mais beaucoup moins qu’on se moque d’eux ! Pour un rien,
ils ont vite fait de prendre leur lance !.. . Vite fâchés, les Négriiles sont
toutefois aussi vite calmés, et en général, à moins que l’offense ne soit
très grave, ils auront vite fait de l’oublier, et ne se montrent nullement
rancuniers !
h) La Danse Elavuda *. — Quand on est fatigué de tous les jeux, il
en reste un dont nos Négrilles ne se lassent jamais, la danse (elavuda,
le mbang ou l’ibo des Fang), d’autant qu’on peut la danser toujours,
à condition que l’on soit au moins deux.
Les joueurs sont partagés en deux camps, rangés en ligne, face
à face. Le premier camp se nomme mpenga en fang et le deuxième
ntua *. On tire au sort qui commencera.
Supposons que le camp mpenga a été favorisé par le sort, car on
« tire » à qui va commencer. Un joueur de ce camp s’avance vers son
adversaire du camp ntua. Placé en face de lui, il saute d’abord vive-
ment trois fois, puis virevolte. Son partenaire doit exécuter le même
mouvement. Il lance alors vivement le pied droit à droite, puis à
gauche, en le faisant croiser sur le genou gauche. En lançant le pied
à droite, il étend le bras à gauche, puis le bras droit à droite, tandis
que le pied gauche va à gauche. Le partenaire doit exécuter le même
mouvement, mais avec le membre « contraire », pied droit quand le
vis-à-vis lance le pied gauche et réciproquement. Puis, le mouvement
réussi, le danseur du camp mpenga recommence les mêmes mouve-
ments, mais cette fois son partenaire doit exécuter le mouvement,
mais avec le même pied et la même main, ce qui est beaucoup plus
difficile qu’on ne le croit au premier abord.
Toute faute se paie non d’une amende, mais de la prise du vaincu
qui entre alors dans le camp adverse.
Quand à certains moments, tous les danseurs, rangés en oué.
exécutent le même mouvement, sur un rythme très accéléré et avec
des gestes vraiment gracieux, c’est une des plus jolies danses qui se
puissent imaginer, surtout quand elle se joue entre deux clans adverses,
et entre hommes d’une souplesse et d’une agilité inconcevables.
Quand Ethun Esura la dansait et que nous le voyions à certains
moments bondir en prenant simplement pour point d'appui successi-
rement les deux orteils ou les deux index sur le sol, et son adversaire,
? Ela quand les fillettes la jouent.
? Nous ignorons le nom en négrille. Nos petits hommes lui donnaient
le nom fang.
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 397
Ngri-Nta, l’arc volant, exécuter aussitôt le même mouvement, sans se
tromper jamais, c'était vraiment passionnant, et l'enthousiasme des
assistants, bruyamment manifesté, n’était certes pas de trop. Nos bravos
mérités s’y adjoignaient, pour le plus grand bonheur des joueurs,
applaudissements, bravos, et naturellement cadeaux à la suite.
i) Course des Poux (Pigeons verts). Course des Escargots '. —
1. Il nous souvient avoir joué dans notre enfance à un jeu passion-
nant ! Un morceau de craie pour tracer les lignes d’un carré coupé en
croix et croisé, trois jetons chacun, et deux adversaires. Celui qui
met le premier ses trois jetons en ligne, gagne. J'ai su plus tard que
le premier joueur pouvait, s’il le voulait, gagner infailliblement ! Mais
quand on est petit ! Le jeu se nomme, en Normandie, la Marelle, et le
joueur a le droit d’arracher un cheveu à son adversaire, ce qui se
dénomme « Tirepoil ». Les petites filles aiment beaucoup ce jeu : des
cheveux arrachés et gagnés, elles se font des bracelets ! C’est un jeu
tranquille !
Tranquille aussi le jeu de nos petits Négrilles, nommé e$o
méniñga, e$o abeñ, dont nous verrons tout à l’heure la signification.
C’est le Derby, l’Auteuil, le Chantilly de nos petits bonshommes, mais
les poulains y coûtent moins cher !
On peut jouer ce jeu à deux ! Il vaut mieux être plusieurs, le jeu
est plus passionnant, le gain plus intéressant.
On commence par se procurer un fragment plat d’écorce d’arbre.
C’est l’arène des coursiers. On l’incline légèrement dans le sens de la
course, celle-ci se faisant en une seule fois, l’aller seulement. La fin de
la course est indiquée par un trait transversal, tracé au charbon. Tout
est prêt : il n’y a plus qu’à amener les « coursiers ». Chaque joueur
alors se fourrage un instant dans la tête, et sous son ongle ramène
un pou, un adulte, un pépère autant que possible, bien gros, bien dodu,
en forme ! Dans le creux de la main, d’ailleurs, on l’examine, on
l’excite, on s’assure de sa vigueur. On peut choisir entre tous ceux que
l’on veut : le choix est abondant. Si on joue à plusieurs, chacun a son
coursier. Si on joue à deux, on a droit à plusieurs.
Partant d’un bout de l’écorce, les chevaux, que dans ce cas, les
1 Le gros escargot comestible, le ngong des Fang (Limax stagnatis).
Le petit escargot aquatique, along des Fang, également comestible (Helix
fluviatilis).
Avec la coquille de cet escargot, les Négrilles se font une espèce de
conque, d'oliphant, dont ils tirent un son rauque très fort, et qui se fait
entendre de très loin. Ils suspendent également cette coquille près de leurs
abris temporaires. C’est un fétiche destiné à éloigner les voleurs. « Que
pourrait-on bien voler dans ton abri ? », demandais-je un jour à un Pygmée!
« Mais, je suis très riche! » répondit-il. « J'ai de la viande sèche, un arc,
mes flèches, une femme ! Je suis très riche ! » Et il le croyait !
D'ailleurs, ce fétiche est, pour nous, emprunté aux Fang, leurs voisins,
qui le suspendent à l’entrée de leurs plantations pour les protéger. Le
voleur doit mourir dans l’année. Aussi les Négrilles, lorsqu'ils volent dans
la plantation, ont-ils grand soin de voler aussi le fétiche, pour lui faire
perdre toute vertu nocive!
398 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
Négrilles appellent leurs petits « pigeons » doivent atteindre l’autre extré-
mité. Avec un brin d'herbe, on a le droit de les redresser, mais sans
les pousser, ce qui seraït tricherie (adzéng), chose fréquente, et qui amène
aussitôt un pugilat en règle. Le pou vainqueur est évidemment celui
qui arrive le premier au but final. Son propriétaire râfle aussitôt tous
les coursiers et d’un coup de dent sec, les croque avec béatitude. Il
touche ainsi tout aussitôt le montant du prix, et les coursiers meurent
de leur victoire !...
Tout comme chez nous, on peut agrémenter la course en y pro-
diguant les obstacles. Et puis, quand on a fini, on recommence... Les
coursiers ne manquent jamais. Ceux qui sont disqualifiés pour une cause
quelconque, appartiennent de droit au vainqueur.
L’estimable Négrille qui me fit connaître le premier ce jeu, répon-
dait au nom harmonieux de Mefivimésoñe, caca de pou, nom d'origine
fang, qui était la traduction du sien propre. Nous avons donné (plus
haut p. 386 la raison de ces noms singuliers.
2. Au lieu de poux, on emploie aussi le gros escargot comme
coursier (e$o nlong ‘), maïs c'est, paraît-il, beaucoup moins passion-
nant. De plus, il n’est pas des plus fréquents ! Surtout, c’est un cour-
sier paresseux et qui, au lieu de marcher franchement, aime souvent
mieux, en philosophe, se renfermer en sa coquille et attendre les évé-
nements. Pour lui donner du cœur à l’ouvrage, les petits Négrilles
prennent au feu de la case un charbon ardent et le déposent sur le
haut de sa coquille. Le remède est souverain, le coursier prend bientôt
le mors aux dents ! Arrivé au bout de sa course, le vainqueur et le
vaincu tombent dans le même sac. Si les Négrilles n'aiment pas beau-
coup cette course, c’est surtout parce que le malheureux vaincu,
homme, a trop mal au ventre de voir le vainqueur, homme, manger
tout à sa barbe. Quant aux coursiers, peu leur importe. D’une façon
ou d’une autre... La sauce ne diffère pas !
Pour être à peu près complet sur cette matière, disons enfin que
nos petits hommes aiment aussi à faire lutter deux « mantes » l’une
contre l’autre (ngematétarx). La Mante équatoriale, cousine de notre
mante religieuse est encore plus féroce qu'elle et lutte furieusement
contre son adversaire dès qu’elle l’aperçoit. Vainqueur et vaincue sont
de même mangées, mais légèrement grillées au préalable sur le feu.
C’est beaucoup moiïns bon que la sauterelle, bien que leur nourriture
soit pourtant la même .
Pour les exciter davantage, on a le droit de les frapper avec un brin
d'herbe.
D'ailleurs, toutes les fois qu'ils peuvent aïnsi faire lutter deux
bêtes ou deux insectes l’un contre l’autre, ils n’y manquent pas ! Et
à ce point de vue, ils ont les instincts tout aussi cruels que nombre
de petits Blancs ! Nous en avons vu s’amuser pendant des heures à
? Limax stagnatis.
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 399
exciter l’un contre l’autre deux scorpions ou mieux encore jeter des
fourmis dans le trou glissant du fourmi-lion.
L'homme et surtout l’enfant sont bien partout les mêmés quelles
que soient la latitude et la couleur !
j) Le Jeu de Nkola *. (Nom fang Ntyéngé). — Le Jeu de Nkola est
un jeu assez compliqué, qui se joue à deux. Les enfants et les jeunes
gens y jouent assez fréquemment ; les adultes y sont parfois très forts
et j'ai rencontré certains chefs qui se prétendaient invincibles et que
j'ai battus cependant, à leur grand étonnement.
Pour jouer ce jeu, on se sert, chez les Négrilles, comme chez les
Fang, d’une planche creusée de seize augets, huit se faisant face deux
à deux. Ces planches sont simples ou parfois artistement travaillées. Il
nous est arrivé d’en trouver de creusées dans l’ébène et même une fois
dans une défense d'ivoire. Plus ordinairement, on emploie le bois de
fromager (Eriodendron)* ou d’evel, très faciles à travailler. Quand
1
on n’a pas de jeu à sa disposition, on se contente très bien de creuser
des trous dans le sol, et c’est le procédé le plus habituel chez les
Pygmées.
Chaque joueur prend 24 graines ou cailloux. En principe, on em-
ploie les graines du balisier, si commun partout et dont les belles fleurs
rouges ou jaune éclatant ornent les entrées de chaque village. Ces
graines, rondes et luisantes, comme chacun sait, sont des plus faciles
à manier. À défaut de ces graines, on prend simplement des cailloux
1 À proprement parler, le jeu se nomme Niyéngé et non nkola. Nkolr
est le nom des jetons. Dans son très beau livre, Au pays Ghimira, le meil-
leur que nous connaissions, et de beaucoup, sur l’Abyssinie, M. G. Mon-
tandon, qui a étudié la théorie compliquée de ce jeu de façon tout à fait
spéciale, nous décrit trois jeux abyssins qui se rapprochent beaucoup du
nltyéngé, sous le nom générique de gobata. Le premier avec vingt trous,
l’oualladetea, le saddeka à vingt trous également, qui se joue chez les
Galla, et le sellom, beaucoup plus compliqué, qui se joue chez les nobles
abyssins, ce dernier avec cinq jetons et trois rangées de trous, les deux
premiers avec deux rangées de trous et quatre jetons dans chaque.
M. Montandon donne la théorie complète du jeu.
Avelot, sous le titre de Le jeu des Godets, a donné le même jeu que
nous dans Bulletin et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris,
1906, pp. 267-271, et décrit également les jeux qui s’y rapportent.
On peut dire, en résumé, que c’est un jeu tout à fait africain et que
l’on retrouve partout *, aussi bien à l’Ouest qu’à l'Est, et souvent avec
des variantes à peine sensibles.
Avec ces données, il est étrange que le nom soit aussi différent par-
tout, différent, on peut le dire, dans chaque tribu. Dans beaucoup de
clans, c’est un jeu uniquement réservé aux chefs. Ils s’y montrent habiles,
mais avec un peu d'habitude, il est facile de les vaincre. Notre jeu de.
dames est autrement difficile. Toutefois, il arrive aussi de rencontrer de-
vieux joueurs véritablement imbattables. Avec eux, la partie dure long-
temps !
* Se joue de même au Sud, à la baie de Delagoa.
? Ceiba pentandra ou Eriodendron anfractuosum (£L.) des Malvacées.
Magnifique arbre de 30-40 m. de haut. C’est lui qui donne le kapok.
# Canna coccinea KL. des Cannées.
400 LE PYGMÉE DANS SA VIE SQCIALE ET MORALE
ou même de petits morceaux de bois. Les 24 graines sont déposées
dans les trous, à raison de quatre par trou. C’est un avantage de com-
mencer. On le tire donc au sort. Le premier joueur prend les quatre .
jetons d’un trou, mais du côté qui le regarde, et les dépose un par
un dans chacun des trous qui suivent celui où il les a pris, en allant
toujours vers sa droite. Il peut commencer par où il le veut, et là pré-
cisément est l’habileté. Comme il est facile de le voir, lorsque le pre-
mier joueur a joué, les quatre trous qui suivent celui où il a pris les
premiers jetons, contiendront chacun cinq graines. Au tour du second
joueur : lui aussi commence où il veut, pourvu que ce soit de son côté.
Puis le premier joue de nouveau à son tour, ne déposant toujours qu’un
jeton dans chaque trou. A partir de ce moment, toutes les fois que le
dernier jeton tombe dans une case où ne restent plus que un ou
trois jetons, le joueur enlève et met à part le contenu du trou, soit
deux ou quatre jetons, Quand tous les jetons sont pris, chacun compte
ses prises : celui qui a pris le plus de pions a évidemment gagné.
Très simple en apparence, ce jeu est au contraire très compliqué
et admet nombre de combinaisons que nous ne pouvons donner ici.
7. l'apprentissage de la vie
Si, à certaines époques, le petit Négrille, fille ou garçon, se
retrouve enfant, et joue à plein cœur, cependant l’apprentissage de la
vie commence vite pour lui.
a) La jeune fille. — Bien jeune encore, plus que le garçon, la petite
fille ne sera plus laissée à elle-même. À elle, tout d’abord, comme
nous l'avons vu, le soin de s’occuper de ses frères ou sœurs plus
jeunes, en les portant sur son dos, les mettre à l’abri de tout accident
et décharger maman négrille. Pour la petite Négrille, en raison même
de la vie de ses parents et du manque absolu de plantations paternelles,
beaucoup de travaux pénibles qui accablent la petite fille noire, seront
épargnés. Toute jeune, elle accompagnera cependant les femmes à la
pêche, aura son petit filet et travaillera de tout cœur et de toutes
forces. De retour au village, si elle est assez grande, à elle le soin
d’écailler les poissons, écraser les grains et le manioc que le père aura
été voler la nuit, ou mieux « récupérer », puisqu'il est propriétaire du
‘sol, dans les plantations des tribus voisines, d’où palabres incessantes
qui tournent bien souvent à mal pour le pauvre petit homme et son
clan. Châtiment pour lui injuste, immérité et qui ne l’empêche nulle-
ment de recommencer. Trop souvent, pour lui, la faim est mauvaise
conseillère.
De tous ses travaux, le broyage du manioc ou des arachides est de
beaucoup pour la petite fille travaillant à côté de sa mère, le travail
le plus pénible, Pénible surtout quand au lieu du pilon de bois, ma-
nœuvré debout à deux mains, comme la femme fang, il lui faut, ainsi
jadis la femme égyptienne, se servir d’une pierre plate comme plateau
et d’une lourde pierre ronde comme broyeur.
L'ENFANCE ET LA JEUNESSE 401
À la jeune fille d’entretenir le foyer, d’aller chercher le bois sec,
mais il abonde partout, d'apporter quelquefois de bien loin les lourds
- troncs d’arbre qu’elle peut traîner, qui chasseront le soir l’humidité
de la nuit et de dormir bien au chaud sur les cendres tièdes. A elle,
encore, d'aller chercher dans les calebasses primitives l’eau nécessaire
pour boire et chauffer l’infusion aromatique du soir, de préparer enfin
la pipe paternelle et de l’apporter tout allumée, moyennant quoi elle a
droit d’en tirer quelques bouffées.
Somme toute, son sort n’est pas pénible, à condition d’être con-
tente de tout et de ne demander aucun confort.
b) Le jeune Négrille. — Dès qu'il est en âge de porter l’arc et
surtout de le tendre, le jeune Négrille accompagnera son père ou ses
parents à la chasse. Tout petit, on lui met d’ailleurs un arc entre les
mains et, avec ses petits compagnons, il s'exerce à frapper le but dési-
gné, de plus en plus loin, et devient de plus en plus habile, jusqu’au
jour où son coup d’œil infaillible ne manquera jamais le but, où à une
distance de 100 à 160 pas, la flèche meurtrière et silencieuse frappera
toujours à mort l’animal visé, qu'il soit à terre, en haut des arbres, au
profond des eaux.
Avec son père, il apprendra à suivre le gibier des journées
entières, à ne jamais le laisser, à le poursuivre partout, fût-ce en haut
des plus grands arbres, à reconnaître d’un coup de langue, au fumet,
à l'odeur, le gibier qui a passé, à se glisser dans la forêt, toujours
invisible, toujours silencieux, à se lancer dans l’espace, suspendu aux
lianes fragiles, exécuter les redressements les plus invraisemblables, à
courir aussi vite en haut qu’en bas, à cent pieds en l’air, que sur terre.
Au village, il aura recueilli, nous l’avons vu, les enseignements
religieux et moraux des anciens, les traditions de la race. Son édu-
cation est terminée. Il ne lui reste qu’à se perfectionner.
c) Instruction à l’époque de la puberté. — Après avoir été ins-
truit pour la vie économique, sociale et religieuse, le jeune Négrille
n'est pas laissé sans instructions à l’époque où il commence à atteindre
la maturité physique.
Quando prima vice puer in somnis emissionem seminis patitur,
patri id indicare tenetur. Iste eum lavat ad ripam fluminis et caven-
dum monet ne ad pollutionem solitariam se excitet, quae de cetero
semper in opprobrio habetur *. Personas ei indicat quas tangere prohi-
betur, scilicet matrem et alias conjuges, si adsint, patris, avunculas,
sorores et dimidio-sorores (demi-sœurs).
ltidem puella instruitur a maitre tempore maturitatis advenientis,
et per certum tempus in silvam ducitur. Prohibitiones ei imponantur
analogae eis quae puero.
Viri sanguinem menstruum videre omnino prohibentur.
1 Nouvelle preuve de haute moralité.
402 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
Si per accidens puella haberet infantem ex fratre, infans semper
interficerelur. :
Ttidem si ex patre, quod tamen ut impossibile apud eos tenctur, et
a fortiori mater cum filio vel avunculo.
*k
% *
Le jeune Négrille est prêt à fonder une nouvelle famille, à assurer,
sous la direction toujours respectée des anciens, la continuation de
la race.
Il est prêt.
Et notre jeune Négrille, fier de sa force, de son adresse, de son
agilité, commence à « parler » aux jeunes filles et à penser au mariage.
Notre jeune Négriile entre dans la vie.
CHAPITRE Il
Le Mariage (Ddè) !”
1. Préparation du jeune homme. — 2. Préparation de la jeune fille. —
3. La dot. — 4. Philtres d'amour. — 5. Empêchements de mariage. —
6. Temps précédant le mariage. — 7. Cérémonies précédant le ma-
riage. — 8. Cérémonies du mariage. — 9. Cérémonies après le mariage
— 10. Remarques générales.
1. Préparation du jeune homme {lto]
Le jeune homme, par une cérémonie spéciale (ito), après les
épreuves rituelles, a pris rang parmi les guerriers du clan. Les épreuves
sont simples : il doit tout simplement prouver qu'il est bon chasseur,
bon pêcheur, qu'il saura, par conséquent, pourvoir aux besoins du
futur foyer, que de plus il est vaillant et surtout habile guerrier et
pourra défendre l’honneur du clan.
Tout d’abord, il doit se confectionner lui-même l'arc qui servira
aux épreuves : sous la direction du chef du clan, il va couper ou plutôt
abattre par le feu, le mvung, arbre dont le boïs, de couleur rouge
très sombre, est très dur et très souple en même temps. On s’en
sert également pour faire d’excellentes pagaies, supérieures mêmes à
celles que nous avons en bois de frêne. L’arc doit être assez souple
pour reprendre aussitôt sa forme dès qu'il est détendu, même s’il a
été tendu longtemps. Le bois de l'arc est séché au feu, puis plongé
dans l’eau froide, et ainsi de suite chaque jour pendant une lunaison
tout entière. Quand le bois est à point et a acquis la souplesse néces-
saire, le jeune Pygmée le taille et l’amincit suivant les proportions
requises et lui donne ensuite le poli nécessaire en le frottant avec les
feuilles rugueuses et siliceuses d’une sorte de figuier, feuilles qui rem-
placent avantageusement et économiquement, car elles ne coûtent
rien, notre papier de verre.
Les flèches empoisonnées, nous en parlerons plus tard, sont offertes
au jeune chasseur par le chef du clan. Celui-ci observe alors si les
augures sont favorables et avant de commencer la chasse rituelle, offre
* L'union transitive est fwé ou tué, du verbe tué unir.
404 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
un sacrifice. C’est généralement une petite antilope grise, qu'on a
prise au piège. On tâche de l'avoir vivante. De retour au campement,
on lui tranche la gorge, et après les incantations rituelles, le chef du
clan prend l’arc du jeune homme et le plonge dans le corps de la vic-
time. Pendant cette opération, ou ces cérémonies, les femmes se reti-
rent dans la forêt avec les petits enfants : il leur est strictement défendu
d'y assister et même de regarder. Si une femme est malade dans une
case et ne peut être transportée, on attend qu’elle meure ou guérisse.
Ce sacrifice est offert aux esprits protecteurs du clan, de la famille, du
jeune homme.
Quand la cérémonie est terminée, les chasseurs partent, le jeune
homme en tête. On juge alors d’après la manière employée et son
habileté à suivre les pistes et à deviner l’animal poursuivi si vrai-
ment il est apte à entrer dans le clan. Le jeune chasseur doit suivre
les premières empreintes trouvées. II est rare toutefois qu'il s'attaque
à l'éléphant. C’est une chasse qui ne se fait guère qu’en troupe aussi
nombreuse que possible, vu ses dangers. |
Le premier animal tué, surtout si le jeune chasseur ne se croit
pas encore bien maître de lui, est souvent un singe! C’est de tous les
gibiers, surtout pour le Négrille, le plus facile à abattre. Il est d’ail-
leurs en troupes tellement nombreuses partout, et se laisse approcher
relativement de près! Le jeune chasseur ramène avec lui au campe-
ment le gibier tué en le portant suspendu autour du cou. Parvenu au
village, il le suspend près de la case paternelle, lui coupe la gorge,
et avec le sang, asperge l’arc d’abord, puis la case et enfin les assis-
tants. Il le fait ensuite rôtir sur le feu, tel qu'il est, sans le vider, et
quand l’animal est cuit à point, il enlève le premier morceau et le
jette derrière lui, dans la forêt, en hommage aux esprits protecteurs
du clan et de la famille. Aucun morceau, du moins autant que nous
le sachions, n'est offert comme prémices au Dieu créateur. Il enlève
les yeux, la cervelle, le cœur : c’est la part du chef du clan, la partie
blessée et la jambe droite, c’est sa part. Le reste est ensuite partagé
également entre tous les hommes du clan et doit être mangé tout
entier séance tenante. Si la part de chacun est trop petite, vu le
nombre des hommes et surtout la petitesse du gibier tué, c’est une
source de railleries sans fin qui blessent profondément l’amour-
propre du chasseur maladroit. Aussi son premier soin sera-t-il de
repartir le plus vite possible en chasse et de ne revenir que triom-
phalement, avec un gibier digne de son adresse et du clan. Il sera
alors hautement félicité et le souvenir de son échec disparaîtra peu
à peu. |
Pas toujours cependant ! Le chef voisin de ma mission me racon-
tait un jour que lorsqu'il partit pour sa première chasse, et il était
déjà fort habile, il trouva presque dès les premiers pas les traces de
la grande antilope-cheval, une superbe bête qui donne facilement
180 à 200 kg. de viande. Tout joyeux, notre homme s’élance aussitôt !
Mais il n’avait pas remarqué, dans son ardeur, une racine traîtresse
qui serpentait dans le chemin, à fleur de sol. Son pied s’y embarrasse,
LE MARIAGE 405
il tombe, et dans cette chute malencontreuse, écrase un malheureux
rat qui se sauvait tout apeuré. Conformément à la loi, il lui fallut
rapporter au village, très peu triomphalement, l’infortuné quadru-
pède ! Les femmes ne lui ménageaient pas leurs raïlleries et leurs quo-
libets moqueurs ! Quand il lui fallut partager entre une trentaine
d'hommes le pauvre gibier, on devine sa confusion et les rires de
ses compagnons. On fit même sur cet événement une chanson qui
se chante encore, d’autant que la fin marque comment il prit une
brillante revanche. Furieux de sa déconvenue, il repartit en effet
aussitôt en chasse, Quand il revint, il rapportait triomphalement une
défense d’éléphant. Singulièrement audacieux et outré de son insuc-
cès, il s'était attaqué, en effet, à l’un de ces énormes pachydermes,
l’avait tué et venait en hâte inviter le clan à la curée. Il avait désor-
mais le droit et l’honneur très envié de porter l’anneau d'ivoire des
chasseurs d’éléphant et le chasse-mouches confectionné avec la queue
de l’animal (dè). À quelque chose, malheur est bon |
Pour la pêche, le pêcheur, sans aucune cérémonie spéciale, doit
simplement rejeter au fleuve le premier poisson capturé. Toutefois
s’il s’agit d’un lamantin, les rites sont les mêmes que pour le gibier.
2. Préparation de la jeune fille
Le chasseur a fait ses preuves. Il est temps pour lui de fonder
un foyer nouveau, de prendre femme.
Dans la races bantu, la jeune fille devient femme de très bonne
heure.
La puberté physique, chez les Négrilles, nous dit le P. Schu-
macher dans son étude sur les Pygmées Bagesera, et nous sommes
arrivés aux mêmes conclusions, se déclare vers l’âge de 12-14 ans.
Cependant les mariages ne sont conclus que bien plus tard. D'une
manière générale, les jeunes gens auront leurs vingt ans et davantage,
les jeunes filles vers les dix-huit ans.
Dès les premières manifestations de l’âge nubile chez la fille,
on l'invite à moudre du grain de sorgho et à en préparer une bouillie.
La mère et les sœurs se présentent pour le repas. La mère, dès lors,
fait à sa fille un cours complet sur la vie de communauté avec son
futur mari. Elle lui recommande de ne pas nourrir des sentiments
d’aversion à l'égard des jeunes gens qui, un jour, lui donneront sa
dignité de mère. En même temps, elle lui ordonne la retenue et
la modestie les plus sévères « pour que des libertés inconsidérées ne
t’inspirent quelque regrettable passion ». Aussi, dès que les suites du
libertinage, s’il a eu lieu, éclatent au grand jour, la sentence sera
irrévocable, la fille est congédiée et quitte définitivement le toit
paternel. Elle erre à l’aventure, jusqu’à ce qu'elle trouve quelque
refuge, d'ordinaire chez le coupable lui-même. Ajoutons une
remarque: même dans ce cas, elles ne seront jamais considérées
comme les épouses légitimes, n'ayant pas reçu la bénédiction des
ancêtres. Si son mari épouse une autre femme, celle-ci prendra
immédiatement le pas sur la première. Pour des raisons obvies, les
406 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
jeunes gens adultes ne sont plus soufferts dans la case paternelle :
ils se construisent leur hutte à proximité. Les jeunes filles resteront
auprès des parents jusqu’à leur établissement définitif.
3. La dot
Chez les Bantu qui entourent les Pygmées, le mariage est chose
fort compliquée. |
La question de la dot en particulier, jamais réglée complètement,
donne lieu à d’interminables palabres. Bien différents en cela comme
en beaucoup d’autres, et beaucoup moins moraux, sont les Fang et
tout le rameau si nombreux auxquels ils appartiennent. Là, la femme
est mariée ou plutôt vendue avant sa puberté, quelquefois à peine
sevrée, parfois même promise et payée avant sa naissance. En général
cependant, pour ne pas dire toujours, elle reste dans sa famille mater-
nelle jusqu’à un âge convenable : quinze à dix-huit ans. L'acheteur,
le futur mari, n’a en effet le droit de l’emmener dans son village pour
la confier à la future belle-mère que lorsque la dot est intégalement
payée. Encore y aura-t-il toujours quelque chose à réclamer plus tard,
par exemple pour la naissance de chaque enfant.
Le prix actuel d’achat de la femme chez les Fang et autres tribus
est très élevé. A la côte, il atteint facilement de 1.000 à 3.000 francs.
Dans l’intérieur, le prix se paie en marchandises. Il dépend égale-
ment de la situation du père de la jeune fille. A titre de renseigne-
ment, voici le prix d’avant guerre de la jeune fille d’un grand chef :
(aujourd’hui il est doublé) :
« 100 sagaies, 100 grands couteaux de guerre, 50 couteaux ordi-
naires dits de traite, 10 miroirs, 30 petites malles de traite, 3.000
petits lingots de fer, 50 fusils à pierre, 50 barils de poudre de 1 kg.
chacun, 40 pots de terre, 4 cercles de tonneaux en fer (on en fait des
couteaux), 300 assiettes ordinaires, une grande pirogue, 10 cabris,
4 chapeaux de paille, 3 vestes blanches, 160 feuilles de tabac, 10 pièces
d’étoffe, 12 bouteilles de genièvre, 4 chiens de boucherie bien gras
(c'est-à-dire émasculés). » |
En dix ans, l’acheteur n'avait pu encore tout payer : il enleva la
fille. D'où guerre acharnée entre deux tribus.
Pour une jeune fille de condition moyenne, les prix sont beau-
coup plus bas. Aïnsi, voilà vingt ans, j'en rachetais une pour un de
nos chrétiens, aux prix suivants que j'avançais moi-même, comme
nous faisions souvent :
« Huit fusils à pierre, en bon état, avec leur huit pierres ;
Huit petites jarres en terre, à une oreille, neuves ;
Une grande jarre, à deux oreilles ;
Cinq grandes marmites à trois pieds, en fonte, avec couvercle :
Quinze caisses en bois blanc, avec couvercle et cadenas ;
Vingt-six sabres de traite ;
Trois grands chapeaux, comme les Blancs en portent ;
Trente pagnes à fleurs rouges, avec bordure ;
Trente-deux têtes de tabac, de chacune six feuilles et bonne
longueur ;
LE MARIAGE | 407
Vingt et une bouteilles d’eau-de-vie d’un litre, forte ;
Üne couverture ; :
Un grand habit à pans ;
Trois pipes en terre et deux en bois ‘. »
Il m'est arrivé de racheter une petite fille pygmée qui avait été
volée par des Fang Dzem et qu'ils ne voulaient pas rendre. La petite
avait environ neuf ans. Les prix, très différents, furent les suivants :
Trois sacs de sel de 10 kg. chacun ;
Cinq têtes de tabac ;
Six pipes en terre, une en bois et cinq boîtes d’allumettes ;
Deux pièces d'’étoffe rouge ;
Un bel habit rouge avec boutons dorés ;
Une paire de bottes usagées ;
Une lanterne ;
Trois flacons d’odeur.
Mais, au fond, il ne s’agissait pas là de mariage pygmée mais
de rachat d’esclave... et la femme pygmée est considérée par les
autres races comme un simple animal. Si l’acheteur bantu a fini de
payer la dot, (celle tout au moins exigée pour la célébration du mariage,
car il restera ensuite beaucoup à payer) et que la petite fille est encore
impubère, on ne peut la forcer à quitter le village paternel, mais
dans ce cas, le père doit fournir une autre fille, ou rendre la dot.
Si elle est nubile quand le mari réclame ses droits, elle doit suivre
l’homme, mais souvent elle s'échappe, ce qui donne lieu à d’inter-
minables palabres.
4. Philtres d'amour
De ce que nous venons de dire, il ne faudrait pas croire cepen-
dant que la femme est une esclave qui n’a qu'à se soumettre,
comme l’esclave du monde antique, assimilée aux choses et aux ani-
maux. Loin de là !
Chez les Bantu, il est vrai, d’une façon générale, la femme, nous
l’avons dit plus haut, est achetée trop jeune, et trop souvent, par
suite d’une coutume déplorable, livrée à quelque vieux polygame qui,
par suite du prix qu'il peut payer, remporte facilement priorité sur
les jeunes gens, d’où rapts et guerres interminables. La femme bantu
conserve néanmoins ses droits. Si elle a ses devoirs parfois bien
pénibles, elle a aussi ses droits auxquels elle ne renonce pas. La pre-
mière femme, par exemple, chez les Fang, demeure fort respectée et
sait presque toujours s'imposer. D'où une situation complexe, très
longue à exposer et qui d’ailleurs n’a pas sa place ici.
La femme négrille est en somme dans un état bien supérieur à
la femme bantu. Sans doute, l’achat reste à la base du contrat matri-
monial, mais, pour elle, il a lieu ordinairement beaucoup plus tard.
1 On trouvera tous les détails nécessaires dans la belle enquête du
regretté J. pu Triz, tout récemment éditée : Enquête coloniale dans
l’Afrique française occidentale et équatoriale.
408 LE PYGMÉE DANS SA VIE SQCIALE ET MORALE
D'une façon indirecte, il est vrai, mais très réelle, elle a voix au cha-
pitre, et sauf exceptions, qui d’ailleurs amènent souvent de gros
ennuis pour le clan, le père ne disposera guère d'elle sans un con-
sentement au moins tacite. Entre la loi, la coutume et le fait, il y a
souvent un abîme. Il ne faut pas non plus prendre trop à la lettre les
proverbes qui du fait masculin rabaïssent trop la femme. La réciproque
serait aussi vraie. |
En fait, la monogamie est presque de règle chez les Négrilles,
les causes imposant presque la polygamie aux tribus bantu, tout au
moins guerrières, existant beaucoup moins chez eux et surtout la
pauvreté ou le manque de ressources, très réelles, interdisant aux vieil-
lards l’achat des fillettes. Là où il n’y a rien, le roi perd ses droits.
a) L’Ezèzère, la recherche. — Pour que le mariage pygmée
soit heureux plus tard, indépendamment de tout achat, l’amour
doit précéder. C’est tout. au moins ce que dit le proverbe
pygmée, d’une manière un peu ambiguë : « La tête de l’arbre
est à ses pieds », c’est-à-dire la croissance de l'arbre dépend
de ses racines. Le mariage, pour être heureux, doit l’être
dans ses principes. Au jeune homme par ses attentions, ses préve-
nances, ses petits cadeaux, dé se faire aimer. [Il n’envoie pas, et pour
cause, de billets doux à sa dulcinée, maïs sait très bien les rempla-
cer : dans quelque endroit convenu d’avance, une corde est suspen-
due, attachée à quelque branche : la dite corde porte des nœuds, dis-
posés de telle et telle façon : les intéressés savent parfaitement en
comprendre la signification. C’est l’ezèzère, littéralement la recherche.
b) Les Philtres d'amour. — Si la jeune fille se montre
rebelle aux prévenances du jeune homme, celui-ci a plusieurs
manières de s’en faire aimer, et pour cela, il a recours aux
moyens magiques, aux fétiches et aux philtres amoureux. A
notre avis cependant, et la chose mérite d’être étudiée, le
Négrille a emprunté ces philtres aux Bantu, ses voisins, qui en
usent beaucoup plus que lui, et y croient fermement. Le Négrille n'y
ajoute qu’une foi médiocre ! Un des plus efficaces, celui que les Fang
appellent biang edzie, est fait avec le cœur d’un chien. On fend en
croix la poitrine de l’animal, on arrache le cœur, et on le fait dessé-
cher lentement au-dessus du feu de la case ; on le pulvérise ensuite,
on mélange la cendre avec celle d’une plante aromatique, et des
crottes de chauve-souris, et l’on introduit une pincée de ce mélange
dans le manger ou dans la pipe de la femme aimée. Elle ne résiste,
paraît-il, jamais à ce charme. |
Les Fang constituent un charme plus puissant encore en décou-
pant un anneau dans une peau de chat-tigre, en y introduisant un
morceau de leur fétiche national, le biéri. Mais de ce fétiche, les
Négrilles se moquent ouvertement et le chansonnent même, seule
raison pour laquelle nous en parlons ici.
Pour terminer cette question des philtres amoureux, bien que
ce ne soit pas sa place, mentionnons encore que le mariage une fois
fait, si l'épouse est volage, un autre fétiche est employé pour fixer sa
LE MARIAGE 409
fidélité et la rendre insensible à toutes les propositions. Il s’agit sirn-
plement de se procurer, parmi les grandes bananes, dites bila, un
fruit double, si étroitement accolé à un autre qu'ils ne fassent plus
qu'un, les piler finement, les sécher et en méler la poudre aux ali-
ments de la femme. Dès lors, le mari peut dormir tranquille ! Si
l'événement lui donne tort, c'est que le fétiche ne valait rien. Ce qui
arrive... |
Le mariage proprement dit est entouré dans nos races bantu de
cérémonies spirituelles et symboliques, de tout un ensemble de danses
et de chants qui en montrent à la fois l'importance et le caractère
profondément religieux.
À ce sujet, qu'il s'agisse de Négrilles ou de Bantu, il ne faut pas
confondre polygamie et mariage. Sans doute, le Bantu, quelle que soit
la race ou la tribu, prend plusieurs femmes, autant qu'il peut en
acheter ou s’en procurer. C’est là pour lui question de richesse, et
surtout d’alliances et par là-même de puissance, mais ces femmes ne
sont nullement au même rang. Il y en a qu'il dédaigne et d’autres
qui sont ses favorites, mais seule, la première femme est considérée
comme la vraie femme, et en garde les prérogatives, les autres ne
sont au fond que des concubines. Seule, la première garde le privi-
lège de la malédiction, qui est très redoutée et amène cassation du
mariage, ipso facto, et restitution onéreuse de la dot.
Les Négrilles n’achètent donc pas leurs femmes. Avec quoi le
feraient-ils d’ailleurs, eux qui ne possèdent à peu près rien, et sur-
tout ne veulent rien posséder ! Détachés de tout, ils ne désirent rien.
Tout ce qui est requis pour le mariage est le gibier nécessaire au festin
des noces, et quelques cadeaux dont nous allons nous occuper dans
quelques instants.
5. Empêchements de mariage
En principe, d’après la loi qu’ils connaissent fort bien et qu'ils
rappellent dans leurs légendes, le Négrille ne devrait jamais se marier
dans son clan, à moins, chose rare, qu'il n’y ait aucune alliance dans
la ligne maternelle, qu’il n’ait aucun parent du côté de sa mère, et il
arrive souvent que deux hommes du même clan aillent chercher dans
un clan voisin deux jeunes filles, déjà parentes entre elles, par
exemple cousines. Maïs ensuite les enfants de ces deux hommes ne
pourront jamais contracter mariage entre eux.
En réalité, nos Négrilles se marient aujourd’hui dans leur propre
clan, mais jamais dans leur village *. Au sujet du mariage entre consan-
guins, les Pygmées se moquent fréquemment des Bantu, bien qu’à dire
vrai, le mariage consanguin n'existe pas non plus chez ces derniers.
Témoin la légende suivante, légende par ailleurs très ancienne, où
ils raillent impitoyablementi leurs voisins. |
* Le village, ou mieux le campement, ne comprenant qu’une ou deux
familles étroitement apparentées, le mariage y serait difficile.
410 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
Une Légende des origines. —— « Quand le Créateur eut formé les
animaux et les hommes, le chien dit :
— Où prendrai-je une femme ?
Et il prit sa sœur. L'antilope fit de mêine. Et ainsi les autres ani-
maux. Le Nègre (n'oublions pas qu'il s’agit des Bantu) dit :
— Où prendrai-je une femme ?
Et il fit comme les bêtes : il prit sa sœur.
Le Négrille dit au Créateur :
— Donne-moi une femme !
Et le Créateur lui dit : C’est bien.
Et il lui donna une femme qui était comme lui. Il lui dit alors :
— Tes enfants feront comme toi.
Et le Créateur leur donna des femmes qui étaient comme eux.
C'était bien. »
Ces alliances dans le clan lui-même sont souvent, pour ne pas
dire toujours, nécessitées dans les clans que nous connaissons par la
difficulté de se procurer une femme dans les autres clans, parce que
trop éloignés. De plus, il y a surabondance de garçons, fait au pre-
mier coup d’œil assez anormal, et par là même, la coutume s’en crée
peu à peu. Le Négrille se marie, en effet, toujours dans un clan, avec
une femme de sa race. Si parfois, bien rarement, on trouve dans son
campement des femmes appartenant à une autre race, ce sont des
captives qui se sauvent dès qu’elles le peuvent. D’une façon générale,
le Négrille ne tient nullement à avoir d'esclaves ou de captives, car
les étrangères à la race ne sont jamais pour lui que des esclaves.
Ces unions consanguines, du moins entre parents assez proches,
beaucoup trop souvent répétées actuellement, sont loin de contribuer
à la beauté et à la conservation de la race, mais elles résultent des con-
tingences actuelles et non de la loi. Maintes fois, à l’occasion d’un
mariage, par exemple, il m'est arrivé de représenter aux Négrilles le
danger de pareilles unions, de leur en montrer la stérilité fréquente
ou tout au moins les difformités et les accidents consécutifs. Et tou-
jours les chefs m'ont répondu :
« Non, certes, ce n’est pas bon, nous le savons, ce n’est pas la loi,
nos pères n’agissaient pas ainsi et l'Esprit est fâché contre nous. Mais...
que faire ! »
Ils continuent donc, pour le plus grand dam de la race ! Et nous
dirions avec eux « que faire ! » si précisément, Notre Seigneur ne leur
apportait le remède avec les missions ; car c’est là précisément que par
nos relations, les enfants négrilles pourront trouver le compagnon ou
la compagne de leur race, souvent d’un clan très éloigné, puisque aussi
bien jamais les autres noirs ne consentiront à s’unir avec eux, sauf pour
des unions temporaires que nous trouvons évidemment affreuses. Là, et
là seulement, est le salut de ces races si intéressantes, et qui ne deman-
dent qu’à suivre les anciennes et toujours bonnes coutumes de leurs
pères.
Presque toujours donc actuellement, par la force des choses, notre
petit Négrille se marie dans son propre clan.
LE MARIAGE ii
Toutefois, il ne peut jamais contracter alliance dans sa propre
famille ; et cet interdit, des plus stricts, est toujours observé. Pareille
alliance, si jamais elle se faisait, attirerait d’inévitables malheurs sur
le mari : « L’eau de la femme lui entrerait dans le sang » disent-ils,
et ils attribuent précisément à ces alliances les maladies contagieuses
qu'ils voient de temps en temps se répandre chez leurs voisins. En par-
ticulier, ils leur attribuent la lèpre *, si fréquente chez les Bantu et
dont ils sont eux-mêmes indemnes.
La consanguinité à tous les degrés dans la ligne masculine, la
parenté jusqu'au troisième degré dans la ligne féminine, interdisent
toute alliance dans le clan. Jamais on ne verra donc l’homme épouser
sœur, cousine, nièce, tante. |
Outre ces empêchements naturels, les Négrilles en observent éga-
lement d’accidentels, si nous pouvons les nommer ainsi. L’inconduite
de la jeune fille, une mauvaise maladie chez l’un ou l’autre sont des
cas de ce genre, preuves nouvelles d’élévation morale chez nos gens.
6. Temps précédant le mariage
Un mois avant le mariage environ, les parents du fiancé remettent
au père de la jeune fille la dot ou les cadeaux convenus. Cette dot est
de petite valeur, vu la pauvreté de nos gens et leur mépris pour toutes
les commodités possibles. Voici, à titre d'exemple, la dot d’Etsimitsaka,
petite pygmée du clan Ngwèl, au versement de laquelle nous fûmes con-
viés jadis comme témoin :
Deux cents flèches empoisonnées ;
Un arc neuf ;
Deux vases remplis de poison à flèche ;
Un couteau ;
Une marmite en fer ;
Deux pagnes d’écorce neufs ;
Un collier de perles ;
Deux bracelets de fer.
Le tout ne dépassait certes pas une valeur de vingt francs. C'était
donc plutôt cadeaux que dot.
a) Mariage par enlèvement. —— Parfois, mais le fait est très
rare, si les parents d’un côté ou d’un autre se montrent trop
revêches, et si les deux jeunes gens s’aiment bien, le jeune homme
profite d’une absence des parents et jette au cou de la jeune fille le
shikwa ou collier nuptial, fait avec une jasminée fleurie. La jeune fille
accompagne alors le jeune homine ; dès que l’on est arrivé à la case
paternelle, il procède aux ablutions rituelles : le mariage devra ensuite
être ratifié par les parents.
* A notre avis, le manque de sel est une cause plus importante de la
lèpre.
412 LE PYGMÉE DANS SA VIE SQCIALE ET MORALE
b) Mariage ordinaire. - Pendant la lunaison qui précède le ma-
riage, le fiancé a soin d’envoyer aux parents de son amie du gibier, du
poisson, du vin de palme, de quoi festoyer abondamment.
Pendant cette période, il a droit également de voir souvent sa
fiancée, de lui apporter de menus cadeaux, gibier, huile de palme pour
sa toilette, peaux d’animaux, fourrures, etc. Mais il ne doit rien se
passer entre eux d’immoral. Au contraire des peuples bantu, l'intégrité
de la jeune fille est condition sine qua non du mariage, tout au moins
chez les Négrilles purs ou peu métissés. Plus le métissage les rapproche
des Bantu, moins cette condition est observée. Preuve nouvelle de leur
supériorité morale sur leurs voisins. Une jeune fille qui avant le mariage
aurait un enfant serait immédiatement chassée du clan paternel et ne
trouverait aucun époux. Le jeune homme n’a d’ailleurs pas le droit de
voir sa fiancée seule. La belle-mère future doit assister aux entretiens.
La jeune fille lui offre des friandises.
L'époque est enfin arrivée. La dot entière a été versée. Tandis que
chez les Fang, l’époux continue à verser des arrhes longtemps après le
mariage ratifié et conclu, d’où source d’interminables palabres. chez
les Négrilles, tout doit être terminé de payer avant le mariage.
La veille du mariage, le fiancé remet encore des cadeaux : un
paquet de flèches et une pièce de gibier à l’oncle maternel, et du vin
de palme aux frères de la mariée, si elle en a. C’est à cet oncle maternel
que revient plus tard le droit d’offrir des sacrifices aux esprits en cas de
maladie de la femme. C’est peut-être indice que jadis le matriarcat était
de règle chez les Négrilles.
Tous les préliminaires sont enfin terminés ; il ne reste plus qu’à
célébrer le mariage lui-même.
7. Cérémonies précédant le mariage
Nous avons vu que chez les Bantu, surtout quand il s’agissait de
la première femme, le mariage était occasion de cérémonies et de
chants solennels.
Le mariage des Négrilles, au moins dans nos contrées, est beau-
coup plus simple que chez les Bantu, et se conclut avec moins d’appa-
rat et de cérémonies. Mais en est cause, plus que toute autre raison,
leur condition actuelle de fugitifs, d’errants, de pourchassés perpé-
tuels.
Tout le monde, au jour dit, tous les membres du clan se dirigent
vers le clan de la fiancée. Peu importe la longueur ou la difficulté du
voyage ! Nos Négrilles sont habitués à braver bien d’autres obstacles !
Seuls, quelques vieillards restent à la garde du campement et encore
faut-il qu’ils soient absolument impotents.
Le clan du fiancé arrive au village. Aussitôt, par une « fanfare »
endiablée, on annonce le commencement de la fête.
Très souvent, dans ce cas, si on a eu le temps de les préparer,
que par conséquent le clan se sente en une sécurité relative, on a
creusé les « arbres tam-tam » (pou-ürbé), c'est-à-dire qu'ayant choisi
LE MARIAGE 413
un ou plusieurs gros arbres à bois rouge très dur ‘, on les a longuement
évidés au feu, au moyen d’une fente longitudinale et constitué ainsi
d'énormes tamtams de plusieurs mètres de circonférence, qui demeu-
rent évidemment debout, l’arbre continuant à vivre par l'écorce. Nous
avons trouvé ces arbres tam-tam chez les Négrilles les plus retirés, peu
ou point métissés. Nous ne les avons pas rencontrés chez les Bantu.
Le bruit de ce tamiam s'entend très loin, d'autant que tout un groupe
d'hommes se réunit pour frapper à l’unisson, frapper fort et longtemps.
Dès que l’arrivée du cortège est signalée, pendant que les hommes
du clan frappent à tour de bras sur les arbres-tamtam, la jeune fille se
retire dans la hutte. La belle-mère entre avec elle, et le plus grand
nombre de commères possible. Entre les bras de la belle-mère, le der-
nier garçon nouveau-né du village. Elle le remet entre les bras de la
fille en disant: « Que ton premier-né soit un garçon. » Celle-ci ne répond
rien et rend l'enfant à la belle-mère. À ce moment, commencent les
chants de la mariée : ils dureront la nuit entière, et la fiancée doit
pleurer toutes les larmes de son corps. Au besoin, un grain de piment
au coin de l’œil l’aidera à accomplir ce rite.
Parmi ces chants, si quelques-uns sont longue et monotone mélo-
pée, d’autres au contraire, sont vraiment très beaux. Nous ne citerons
que celui-ci, traduit aussi fidèlement que possible et surtout en en
conservant le rythme berceur :
CHANSON DE LA MARIÉE
Lentement, lentement,
Enfant, comptant tes pas,
Quitte, quitte en pleurant,
Le cœur gros, le cœur las,
Sans tourner ton visage,
La maison, le village
Où tes yeux, si gaiement,
Riaient à tout venant.
Comptant, comptant tes pas,
Aujourd'hui tu t’en vas.
Le cœur gros, le cœur las,
Va-t-en, va-t-en là-bas !
Comptant, comptant tes pas,
Le cœur gros, le cœur las,
Aujourd’hui, tu t'en vas.
Conserve sur ton cœur
Et garde bien la fleur ”
Du jardin maternel,
! Santal santaloïdes.
! Allusion à la plante mvi, que la jeune épouse emporte, comme nous
l'avons dit (p. 374), en souvenir du village des parents.
414 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
La fleur qui te dira :
On m'aime encore là-bas !
Conserve sur ton cœur
Et garde bien la fleur ,
Souvenir éternel.
Comptant, complant tes pas.
Aujourd'hui tu t’en vas.
Le cœur gros, le cœur las,
Va-t-en, va-t-en là-bas !
Comptant, comptant tes pas,
Le cœur gros, le cœur las,
Aujourd'hui tu t’en vas.
Ce chant de la mariée, vraiment très beau, est donné, ou du moins
nous l’entendimes le dernier, au moment où les cérémonies nuptiales
allaient commencer.
Pendant que dans la hutte les femmes chantaient et que la fiancée
pleurait, suivant le rite, les hommes s’en sont donné à cœur joie et
ont passé la nuit à manger et à boire. Les parents de la jeune fille, aidés
par le clan, ont préparé un repas copieux à leurs invités.
Le matin des noces est arrivé. À peine le soleil a-t-il paru, la fête
commence.
Les parties sont bien d’accord, dot versée, mariage décidé.
Le chef du clan de la jeune fille l’appelle, lui déclare qu'un tel
l’a demandée en mariage et l’interroge pour savoir si elle est consen-
tante. Comme presque toujours, le garçon et la fille se sont mis
d’accord auparavant, il est bien rare qu'elle refuse. Si elle ne voulait
pas, on la laisserait d’ailleurs complètement libre, quitte à « l’attraper »
sérieusement ensuite. |
Il reste plusieurs questions à régler. Honnêtement, le jeune homme
doit un cadeau au père de la jeune fille et à la mère. A celle-ci, il offre
un panier de vannerie, une corbeille, une marmite de fer, parfois un
pagne d'étoffe qui sera ensuite donné à la jeune femme. Au père, il
réservera une défense du premier éléphant qu'il tuera, du gibier quand
il en aura tué. Mais ces cadeaux demeurent toujours facultatifs, simples
cadeaux d'amitié. À la jeune fille, il offre un bracelet d'ivoire ou de
cuivre, s’il a pu s’en procurer.
a) Consultation des sorts. — Le chef du clan paternel, quand les
parties sont d'accord, et les cadeaux échangés, doit alors consulter le
sort pour savoir si le jour que l’on a désigné pour le mariage sera un
jour propice. Il le fait au moyen de deux morceaux d'os taillés grossiè-
rement en forme de fœtus qu'il porte au cou, attachés par un poil de la
queue d’un éléphant, souvenir de son premier exploit.
Il le fait également au moyen des osselets eu astragales (gégé),
comme nous l’avons étudié précédemment.
LE MARIAGE 415
Les sorts donnent une réponse par la position qu'ils prennent en
touchant le sol. Position favorable: la figure d'animal incisée sur les
astragales ou les fruits de mbélo, comme nous l'avons encore vu, regar-
dant le ciel, et la figure du fétiche tournée vers la gauche — signe de
bonheur en ménage ou de fécondité —— signes grossièrement taillés,
formant une écriture conventionnelle, on dirait presque en hiéroglyphes.
La droite représente l’homme ; la gauche, la femme. Ainsi en fang
beyom à droite, meyom le sperme masculin, beyäl à gauche, beyäl le
sperme féminin.
Si les présages n'étaient pas favorables, le chef de clan pourrait
retarder le mariage, parfois même d’un an. Le chef de clan est rem-
placé quelquefois dans son office par le féticheur, si toutefois on a pu
s’en procurer un.
b) Les mets du festin de noces. — Comme en toute confiance
le futur mari a bien escompté le résultat favorable des sorts,
il est allé à la chasse un des jours précédents et n’est pas revenu
sans avoir tué sangliers et antilopes. Seuls, ces deux gibiers sont admis
pour le repas de noces, avec un éléphant, si, par bonne aubaiïne, on a
pu s’en procurer un. Mais, dans ce cas, il a été pris ou tué au piège. La
chasse à l’éléphant proprement dite étant des plus dangereuses et cau-
sant presque toujours mort d'homme, il y aurait deuil dans la tribu,
et le mariage serait interdit. Seul ou, s’il le faut, et c’est préférable,
aidé de ses amis, le fiancé apporte le gibier qu'il a pu se procurer, et
le dépose à l’entrée du village. Les femmes épilent l’animal ou le font
passer au-dessus du feu.
c) La case nuptiale, — Pendant ce temps, les hommes construisent
rapidement une petite case, ce sera celle du nouveau ménage, et an
pied d’un des géants de la forêt, édifient une autre petite hutte, toute
petite, celle-là, la case des esprits. Le toit de la case conjugale est fait
avec des feuilles épineuses qui la couvrent d’ailleurs souvent assez mal.
Mais les épines sont réputées devoir écarter les esprits malfaisants qui
voudraient s’y introduire durant la nuit nuptiale. C’est, en Afrique,
une croyance à peu près générale : les épines sont réputées blesser les
esprits. Et on retrouve, nous l’avons vu, pareille croyance dans nos
campagnes. Dans les maisons hantées, pour chasser l’esprit malfaisant
ou l'esprit frappeur, il faut planter des clous, fixer partout où l’on
peut des pointes acérées, surtout, avant de se coucher, éteindre le feu
et mettre dans l’âtre une bourrée d’ajoncs ou un fagot de houx. Aïnsi,
paraît-il, en Limousin. |
Dans la hutte préparée pour les futurs époux, les hommes pré-
parent le nouveau foyer en employant la terre agglutinée d’un nid de
chauve-souris (awhour). On n’a pu nous dire la signification de cet.
acte. Présage peut-être, parce que la chauve-souris vole silencieuse-
ment la nuit.
416 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
8. Cérémonies du mariage
Si la jeune femme est prise dans un clan voisin, et parfois même
si elle est prise dans son propre clan, il y a à ce moment ce que l’on
peut considérer, soit comme une cérémonie religieuse faisant partie
intégrante du mariage, soit plutôt, à notre avis, comme simulacre
d'achat. Le jeune homme donne au père de la femme deux poules
noires, volées d’ailleurs, car les Négrilles n’élèvent pas et ne veulent
pas élever de poules. (La raison en est très simple. Par son chant mati-
nal, qui s'entend de si loin, le coq décèlerait le campement, averti-
rait les ennemis du clan, et cela, le Négrille ne le veut à aucun prix.
Conclusion : pas d'élevage de poules ! N’en a-t-il pas d’ailleurs autant
qu’il en peut souhaiter chez ses voisins ! (« Je ne vous demande pas de
biens, dit le Normand, mettez-moi seulement à côté de ceux qui en
ont ! s
Les deux poules sont tuées au départ de la jeune femme. Le chef
du clan prend le sang dans une coquille de moule fluviale * (along) ou
dans une coquille d’escargot à (ngong) qui sera ensuite jetée dans le
fleuve pour ne plus servir jamais à aucun autre usage.
Avec le sang des deux poules, le chef du clan barbouille la case où
la femme habitait. Il prend ensuite à une des deux poules le bouquet
terminal des plumes de la queue, le trempe dans le sang et le remet à
la jeune femme qui l’emporte précieusement. Celle-ci, plus tard, dans
son nouveau village enterrera près de sa case le bouquet de plumes et
plantera au-dessus un arbre à fruits durs, généralement le noyer indi-
gène. Les premiers fruits qu’il produira plus tard seront consacrés, si
le campement toutefois est resté dans le même endroit, ou si la femme
peut revenir sur les lieux.
La mère de la jeune femme garde le deuxième bouquet de plumes
comme souvenir, mais sans y attacher une importance exceptionnelle.
Pendant que retentissent les joyeux nkanyao de bienvenue et d’allé-
gresse, les compagnes de la jeune fille l’enduisent de poudre de bois
rouge des pieds à la tête, poudre rendue pommade onctueuse par
l’adjonction d’huile de termites ou de noix de palmes. On lui met aux
pieds les bracelets de fer offerts par le jeune homme. Elle est alors
amenée par ses compagnes et la mère du fiancé devant la petite case
du fétiche protecteur *. Aidé de ses compagnons, le futur exécute
alors un simulacre d’enlèvement, couche la jeune fille à terre, l’amène
de force devant le chef du clan. Elle doit en effet se laisser conduire,
tout en faisant mine de résister. Le chef mâche alors un roseau, puis
crache sur les futurs époux. Cette bénédiction porte le nom de ppepa,
du mot pé, « feuille ».
Le jeune homme entraîne la jeune fille vers la case qui leur
a été préparée. À l’entrée de la case, il s’arrête ; la mère de la jeune
l Helix fluviatilis.
? OETopa sp.
! Seul, le fétiche protecteur est invoqué. Il n’est pas question du Créa-
teur, qui n’a rien à voir dans les questions de mariage.
LE MARIAGE 417
fille se tient derrière elle ; le père du jeune homme derrière lui. Le jeune
homme porte dans une main le collier de jasmin fleuri (Randia dume-
torum) dont nous avons déjà parlé et le met autour du cou de la jeune
fille en disant : « Je t’impose le collier. » Dans l’autre main, il porte
une calebasse remplie d'eau où l’on a fait infuser l’herbe aromatique
Ava, sorte de menthe à odeur agréable. Il en boit une gorgée et en
asperge la poitrine de la jeune fille, en disant : « Voici l’eau qui lave. »
Il donne la calebasse à la jeune fille qui à son tour prend une gorgée et
asperge la poitrine du mari. Elle passe alors la calebasse au chef du
clan de son mari qui renouvelle la même cérémonie, mais sans rien
dire. |
À ce moment, le mariage est terminé, au moins comme cérémonie
principale.
9. Cérémonies après le mariage
Avant de commencer le festin qui tout naturellement accompagne
le mariage, le jeune mari exécute la danse du clan. Chaque clan a, en
effet, sa danse particulière, danse à la fois chantée, dansée et mimiée.
Voici une de ces danses, où chaque note représente un coup de tamtam,
une attitude de corps différente, un glissé ou un passement de pied,
un mouvement de bras ou de main. Chaque portée représente un en-
semble différent du suivant, avec reprises *.
! Danses et chants recueillis et notés dans la Haute-Abanga, par nos
amis José Lubodinski, Salmon et Dick Walker.
418 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
Dès que la danse est terminée, le festin commence. Comme tou-
jours, les hommes mangent d’abord, et seuls. Puis les femmes ont les
reliefs, mais, comme partout d’ailleurs, elles savent fort bien s’arran-
ger pour que ces reliefs soient copieux et que tout le monde soit con-
tent, l’âme en paix et l’estomac plein. Hommes et femmes, mari et
épouse ne mangent jamais ensemble.
Puis les danses. Entremêlées de chants et de beuveries, elles dure-
ront jusqu’au matin. À ce moment, il est temps de partir. Les femmes
et les filles amèneront la jeune épousée à son mari, en lui chantant
une dernière mélopée, généralement satirique, où on s’en donne à
cœur joie de dauber sur le mari, en soulignant tout ce qu’elles peuvent
trouver de mal en lui. Mais on ne dit rien sur les invités qui pourraient
prendre la chose en fort mauvaise part.
Tout le monde s’en va. La jeune femme fait dès lors partie du
clan du mari, comme ses propres enfants plus tard. En arrivant au
village, les jeunes époux se retirent dans leur case et y passent leur
première nuit.
Au lendemain matin, ils en sortent ensemble.
Le jeune homme annonce à tous que sa femme portera désormais
LE MARIAGE 419
tel nom qu'il lui a choisi. L’appeler désormais de son ancien nom,
sauf les parents du côté maternel, serait faire injure au mari. L’incor-
poration au clan est donc complète : c’est ce que l’on appelle « la
seconde naissance ». La jeune femme rentre dans la case, dispose le
foyer, puis va chercher de l’eau à la rivière, prépare le gibier que son
mari à rapporté. Celui-ci prend l’œil et le cœur, la jeune femme la
langue et les poumons ; ils en mangent un morceau et rejettent le
restant dans le feu. Tout le monde prend part ensuite au festin.
Le mariage est terminé.
La belle-mère prendra désormais soin d’inculquer à la jeune
femme les devoirs qui lui incombent, et en particulier la plus grande
déférence pour son mari :
Quand le tonnerre gronde, l'oiseau se tait.
Quand le mari parle, la ferme garde le silence.
10. Remarques générales
Ajoutons à ces notes sur le mariage pygmée quelques observa-
tions *
Les mariages pygmées sont généralement heureux. Le mari, très
occupé par le soin de donner à manger à sa petite famille, chasse dure
et pénible d’où il revient très fatigué, aspire au repos dès qu'il est
rentré et se montre fidèle. D'ailleurs, le clan est d'ordinaire si petit,
les cases si rudimentaires, que toute la vie se passe au grand jour.
La polyandrie est absolument inconnue.
De son côté, la femme est fidèle. Tandis que chez les Fang j'ai
rencontré nombre de femmes durement punies par leurs maris pour
cause d’inconduite et défigurées pour leur vie, je n’en ai jamais ren-
contré chez nos Pygmées. Evidemment, la nature est là, et l’occasion,
et le tentateur... Mais d’une manière générale, je crois pouvoir affirmer
que les fautes sont rares.
Si la femme est prise cependant en flagrant délit, ou même juste-
ment soupçonnée, le mari ne la répudie pas, mais cessera tout rapport
avec elle. Si les choses peuvent s'arranger, ou si le mari y consent, le
père de la femme rendra une partie de la dot en compensation, puis la
vie reprendra son cours ordinaire.
À la mort du conjoint, la veuve est reçue par le fils du défunt, si
ce n’est pas son propre fils, ou par le frère du défunt. Elle peut égale-
ment rejoindre son clan d’origine, mais en abandonnant tous ses en-
fants. En pratique, elle ne le fera donc jamais, sûre de trouver toujours
aide ou protection dans le clan de son mari.
C'est donc, comme on le voit, tout à fait le régime patriarcal.
1 Dans son livre sur les Pygmées, M£r Le Roy consacre dix-huit lignes
au mariage, à ses préliminaires et aux cérémonies. C’est vraiment peu.
Pour le mariage proprement dit, quatre lignes, et encore pour une céré-
monie plutôt rare, au lieu d’ être la règle : le jeune homme devant courir
les bois à la recherche de sa future. Nous ne l'avons jamais vu.
CHAPITRE IV
La Mort
1. Cérémonies de la mort du Pygmée d’après Mgr Le Roy et Du Chaillu. —
2. Nos propres observations. — Avant la mort. — 3. Lamentations après
la mort. — 4. L'’enlèvement. — 5. Après l'enterrement. — 6. Les der-
nières cérémonies.
1. Cérémonies de la mort du Pygmée d'après Mgr Le Roy
et Du Chaillu
« Après la mort comme pendant la vie, nous dit Mgr Le Roy, la
préoccupation de ce singulier peuple paraît être de disparaître, en ne
laissant aucune trace de son passage.
» Lors donc qu’un Négrille a rendu le dernier soupir, les anciens
se rassemblent vers le milieu de la nuit, les femmes et les enfants sont
écartés du campement et on délibère sur le lieu de la sépulture.
» Quand on est fixé, on s’en va loin dans les bois, jusqu’au bord
du ruisseau désigné. Là, on détourne le courant, on creuse dans son
lit un trou profond et de forme ronde en ayant soin de garnir les bords
de petits poteaux, pour empêcher la chute de la terre et du sable. Puis,
quand on a soigneusement retiré l’eau qui s’y trouve, et que tous les
apprêts sont terminés, on retourne au campement pour chercher le
cadavre. Celui-ci est entouré de nattes grossières et de cette écorce de
figuier, qui sert de vêtement dans une grande partie de l'Afrique équa-
toriale ; puis, au milieu de la nuit, silencieusement, mystérieusement,
le mort est emporté au lieu de son repos. On le dépose debout dans la
fosse préparée, le visage tourné vers le ciel : « car, me disait mon
Benga ’, c’est au ciel que l’homme doit monter ». Enfin, on place sur
sa tête une large pierre, avec, tout autour, un cordon d'argile pour
empêcher l’eau de pénétrer, et on rétablit le cours du ruisseau, après
? Interprète de Mgr Le Roy, de race Benga (Bantu). Un seul village
très métissé de Négrilles vit près des Benga.
LA MORT 421
que l’ancien a prononcé ces mots du suprême adieu, qui sont aussi
l’expression de la suprême espérance :
» Ayendi na gébanda g'Emanya na g'ekoto ya Nguya,
» Ayiri no go Bata, n’a Tambi... ‘ »
Ce qui veut dire littérairement : « Il s’en va avec l’enveloppe de
l'homme intelligent, avec la peau du Chimpanzé. Il est arrivé dans
Bata, au Pays du Bien... »
» La cérémonie de la sépulture terminée, les anciens rentrent au
campement, et tout le monde déguerpit. C’est pourquoi, disent les Noirs,
nul pe vit jamais le tombeau d’un véritable O-Koa. »
Du Chaillu *? n’a pas connu le détail de ce cérémonial. Mais le peu
qu'il en dit suffit pour nous montrer qu’il en est des A-bongo du
Haut-Ogowé comme des Akoa du Gabon, tout au moins pour un détail.
« Le corps du défunt, écrit-il, est caché dans quelque vieil arbre de la
forêt, puis recouvert de feuilles et de terre, ou bien encore dans le creux
d’un ruisseau... » |
« Les Négrilles métissés et vivant en compagnie des autres tribus,
ont perdu cette coutume que, du reste, ils avouent être celle de leurs
ancêtres ; ils se font enterrer comme tout le monde, ou, du moins, ils
cessent de prendre ces précautions destinées dans le principe à cacher
leurs morts comme ils cachent leurs vivants, et peut-être aussi à dé-
router l’âme du défunt, à la fixer à jamais sous son ruisseau, et à
l'empêcher de troubler l’existence de ceux qu’il a connus.
» En tout cas, le deuil se prolonge assez longtemps, un, deux ou
trois mois, pendant lesquels, à la première aube du jour *, les femmes
pleurent jusqu'au matin, en poussant dans la case des gémissements
accompagnés de plaintes .et de chants, sur un mode particulier facile
à reconnaître.
» Le deuil se termine par une danse, suivie d’un repas, et d’un
dernier sacrifice à l'esprit de l’ancien. »
Mgr Le Roy n’a pas observé par lui-même, autant que nous le
sachions, ce que nous venons de citer, mais l’a recueilli de la bouche
d’un ou plusieurs interprètes étrangers aux Pygmées. Ils ont causé par
ouï-dire et en y mélant beaucoup de ce qui se passait dans leur propre
peuple. Aussi, rien d'étonnant à ce que l’éminent auteur ne soit pas
toujours d’accord avec ce que d’autres ont pu observer depuis. Pour
nous également, ce que nous avons vu à plusieurs reprises, en témoin
oculaire, et examiné de très près, en est assez différent, et dans les clans,
séparés les uns des autres par des centaines de kilomètres, nous avons
1 Ces paroles sont en langue benga, nullement en négrille.
? Du Chaillu, mulâtre gabonais, sans cesse en courses comme traitant,
parlant admirablement les langues indigènes, très bon observateur, écri-
vain d’assez de talent.
* L'’aube, en pays équatorial, dure à peine cinq minutes. Les lamen-
talions se prolongent une heure environ.
422 LE PYGMÉE DANS $A VIE SQCIALE ET MORALE
pu constater que les cérémonies mortuaires étaient, à quelques détails
insignifiants près, exactement les mêmes. L’enterrement dans le lit
d’un ruisseau est un fait absolument exceptionnel, dû à des circons-
tances particulières que nous étudierons plus loin. Ce n’est jamais un
cas « habituel ».
Comme exemple typique, voici ce qui se passa à la mort d’Ato, le
chef du clan voisin de nous, ce qui se passe, nous nous en sommes
assurés par maintes interrogations, à la mort de tous les Négrilles,
mais plus spécialement à la mort des chefs du clan.
2. Nos propres observations. — Avant la mort
Chez les Fang, peuple guerrier, où la force prime tout, les vieil-
lards ne sont nullement respectés. Quand ils n’ont plus la force de
porter les armes et de se défendre, ils deviennent la risée des enfants,
qui se moquent d’eux et même les frappent, sans que nul ne songe à
les blâmer ou à les arrêter. Les vieilles femmes sont encore plus mal-
heureuses. Souvent, on les chasse et on les envoie mourir dans la forêt
ou de misère, ou sous la dent des bêtes fauves.
Quant aux vieillards, quand ils sont devenus si vieux que las de
vivre, et que les jeunes sont fatigués de les voir vivre, c’est-à-dire,
quand la famille en a assez de nourrir une bouche inutile, on décide
que le vieillard sera brûlé. « À cet effet, nous dit Largeau *, et le fait,
quoique rare, est vrai, on plante en terre quatre fourches sur lesquelles
on croise des morceaux de bois en forme de claie. On amoncelle des-
sous du bois sec. On ligote ensuite le vieillard et on l’étend sur la
claie ; on le couvre de feuilles de bananier en guise de suaire et on
met le feu au bûcher. Il est à observer qu'au lieu d’être placé en dessous
du feu, comme le sorcier, le vieillard est placé au-dessus du bûcher,
afin que son âme puisse s'envoler librement vers les régions lointaines
et fortunées où l'attend Nzame, le Père commun. »
Il n’en est jamais ainsi chez les Négrilles. Les vieillards sont trai-
tés avec les plus grands égards, tout le clan les respecte. Ils sont entourés
de soins, et si on change de campement, ils sont transportés sur le dos
de leurs enfants, s'ils sont incapables de marcher.
Ato, chef du clan, vient donc de mourir. Jusqu’au dernier moment,
on lui a prodigué les soins de toute espèce. Il se plaignait de rhuma-
tismes, de névralgies. On lui a fait boire force infusions chaudes,
mêlant une pointe de piment, laxatif énergique, aux herbes odorifé-
rantes, labiatées de préférence. On lui a appliqué des ventouses, suçant
par traction avec de petites cornes d’antilope, et de petites calebasses.
On les a même scarifiées avec une coquille de moule coupante, affûtée
avec soin. On a encore eu recours à d’énergiques moyens que notre
pharmacopée ne renierait nullement. Ainsi on l’a mis au soleil sur la
berge du fleuve, et recouvert durant de longues heures de sable brûlant.
1 Dictionnaire Français-Fang, art. Mort.
LA MORT 423
On a employé le remède salutaire de l’Akohr. Sur une claie, on a dis-
posé un matelas de feuilles humides, allumé un grand feu sous la
claie et maintenu le vieil homme dans un baïin de vapeur brûlante },
puis on l’a jeté dans le fleuve, réaction violente dans l’eau froide. On
lui a préparé à manger ce qu'il aimait le mieux, fait cuire longuement
les viandes de choix.
Rien n’y a fait !
Comme tous ont compris que la dernière heure approchait, on l’a
sorti de sa case et étendu au soleil sur une simple écorce. Le jour de sa
mort sera semblable au premier jour de sa vie. Sa vieille compagne
soutient la tête du mourant sur ses genoux, essuie la sueur du front,
tout le monde est silencieux.
Voici les derniers râles. Les yeux se sont ternis, c’est la fin.
Un dernier soupir : le chef Ato est allé rejoindre ses pères.
3. Lamentations après la mort
Aussitôt commencent les lamentations et les pleurs. Elles vont
durer des heures entières. Mais tandis que dans les populations qui les
entourent, commence alors le rôle du féticheur pour découvrir celui
qui a tué le défunt, rien de pareil chez nos Négrilles. L'homme de la
nuit froide, Ndziô bétima me, n’est jamais appelé. Si le chef Ato, et c’est
d’ailleurs la même chose pour tout mort, si le chef Ato a « rendu son
âme » etvira nsie, c’est que Dieu Créateur, Khmvum, l’a voulu ainsi.
Tout simplement !
Inutile de chercher d’autres raisons, vengeance occulte, fait
d’un ennemi quelconque. Dieu l’a voulu. Il n’y a plus qu’à
s’incliner ! Et cette conception n'est-elle pas déjà beaucoup plus
belle, plus simple et plus noble ! Pourquoi d’ailleurs s'inquiéter ?
l’homme passe, il va ailleurs, la vie actuelle n’est qu’un stade, une
phase de son existence. Le chant sacré de la mort le dit formellement.
Mais tout d’abord, aussitôt après le dernier soupir, pendant que
les femmes poussent les hurlements de deuil, on prépare tout pour un
enterrement immédiat. Toutefois, si le décès est survenu la nuit, les
funérailles sont remises au jour suivant. On entretient un grand feu
dans la case. Le cadavre ne doit pas en effet se refroidir. La femme du
défunt est chargée de ce soin. On ramène le mort dans la position
assise, les jambes repliées, les bras croisés sur les genoux. Les yeux
restent grand ouverts « pour regarder les esprits ». Si, par suite d’une
circonstance quelconque, paralysie, mort violente ou autre, les mem-
bres étaient devenus raides, on ne doit pas les forcer, mais cette occur-
rence est considérée comme de très mauvais augure, et il faudra un
sacrifice supplémentaire pour apaiser les mânes irrités du défunt.
Le mort, ramené à la position assise qui lui était habituelle, est
alors enveloppé dans une natte grossière d’écorce de figuier, et demeure
près du feu. La ou les femmes du défunt dénouent leur chevelure,
1 Ne pas confonûre avec le hfcher de mort .
424 LE PYGMÉE DANS SA VIE SQCIALE ET MORALE
l’ébouriffent autour de la tête et se scarifient les joues, pour faire
couler le sang, mais jamais les autres femmes du clan. On a eu soin.
les jours précédents, de se prémunir de craie blanche ou de farine de
manioc pour se peindre la figure et la poitrine en blanc, couleur de
deuil. Souvent, à ce moment, on sacrifie une poule avec le sang
de laquelle on asperge le défunt.
Les cérémonies diffèrent déjà nctablement de celles des Bantu.
Chez les Fang, en effet, aussitôt que le défunt a rendu le dernier soupir,
le fils aîné ferme les yeux du mort, étend ses bras et ses jambes pen-
dant qu’ils sont encore flexibles. Il n’est plus permis ensuite de toucher
au défunt sous peine de souillure grave. Les lamentations commencent :
les femmes se scarifient, et avec le sang qui coule, aspergent le défunt.
Rien de tel chez nos Négrilles.
4, Chant de la mort
Aussitôt après les premières lamentations, le fils aîné du défunt,
l'oncle maternel lui répondant, commence le chant de la mort :
Solo. — L'animal court, il passe, il meurt. Et c’est le grand froid.
Répons. — C’est le grand froid de la nuit, c’est le noir.
. L'oiseau vole, il passe, il meurt. Et c’est le grand froid.
. C'est le grand froid de la nuit, c'est le noir.
Le poisson fuit, il passe, il meurt. Et c’est le grand froid.
. C’est le grand froid de la nuit, c'est le noir.
L'homme mange et dort. Il meurt. Et c'est le grand froid.
. C’est le grand froid de la nuit, c’est lc noir.
. Et le ciel s’est éclairé, les yeux se sont éteints, l'étoile resplendit.
. Le froid est en bas, la lumière en haut.
. L'homme a passé, l'ombre a disparu, le prisonnier est libre.
Khmvoum, Khmvum, vers toi notre appel !
HRumnmnEU
Chant de belle inspiration, comme on voit, assez différent comme
paroles, mais rappelant celui-ci des Fang :
S. Le fils est allé aux plantations.
Voir si les fruits ont fini de mürir.
R. Les fruits ont môûri :.
Les esprits sont errants.
Le temps est venu.
La nuit commence.
Le prisonnier est libre.
S. Le fils est allé...
R. Le prisonnier est libéré.
Il passe sur la rive opposée.
Les yeux fixés droit devant lui.
Il ne regarde plus en arrière.
? C'est-à-dire la vie du père.
LA MORT 425
Le fils est allé...
. Il ne peut plus regarder derrière lui.
L'ombre a frôlé la paroi de la case.
Je vois un feu qui passe,
R. Comme la luciole qui tournoie,
Elle vole autour des palmiers.
nu
Beaucoup plus spiritualiste est l’appel au Dieu Créateur de nos
Négrilles.
Commencent alors devant le cadavre les danses funéraires, plus
solennelles pour un chef, moins pour un homme du clan ; aucune pour
une femme ou un enfant. Le danseur le plus habile mime, tout en
dansant, les chasses du défunt, ses prouesses à la guerre ou en pour-
suivant les animaux ; les assistants reprennent en chœur le refrain, et
le tout est vraiment merveilleux de réalisme. Ces danses sont plus ou
moins longues, suivant l’habileté du danseur et le rang du défunt,
Elles commencent le matin et durent rarement plus d’une journée. La
nuit suivante se passe encore en lamentations prolongées. Mais tandis
que dans les populations bantu, les funérailles sont occasion de beu-
veries souvent répugnantes, de véritables orgies de liqueurs fermen-
tées, vin de palme, bière de mil ou de sorgho épicée à l’owalé, ou
liqueurs fortes européennes affreusement frelatées, rien de pareil chez
le Négrille, qui, d’ailleurs, ne boit que de l’eau, ou rarement du vin
de miel.
Le cadavre est alors soigneusement lavé, puis rasé par les femmes.
Avec une coquille d’escargot coupante à souhait, on rase la tête, la
poitrine, le dos, le pubis et on déposera le poil dans la tombe à côté
du cadavre. En agir autrement, laisser pourrir les pilosités sur le
cadavre, amènerait la fin de la race, de graves dommages pour les
enfants. Le cadavre est de nouveau enveloppé et entouré de bandes
d’écorces de mveng, sorte de ficus, puis ligaturé avec les fibres du
palmier rotang, abondant partout. Ce travail est exécuté par les
femmes et se fait pendant que retentissent de plus en plus lugubres
les cris, les lamentations et les chants de deuil. Cependant, on ne voit
jamais, comme ailleurs, les femmes dénouer leur chevelure, se déchi-
rer en signe de deuil la figure et la poitrine. Pendant ce temps, les
hommes ont construit avec des écorces une case en forme de coquille
de colimaçon, semblable au gros escargot, très commun dans la forêt.
La case doit offrir plusieurs circonvolutions. Nul n’a jamais su me dire
le pourquoi de cette disposition particulière. Je n'ai jamais eu qu'une
seule réponse identique : « Le mort doit avoir plusieurs demeures. »
Il y a là certainement une idée plus profonde, comme le dit le chant
hiératique : |
« Les esprits sont errants. Le mort a sa maison, ici et là sa maison.
Les esprits sont errantis. »
La case funéraire terminée, on y porte le cadavre en chantant, ct
on l’y introduit. Il y reste une nuit entière.
F4
426 LÉ PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
5. L'Enterrement
Le lendemain, dès les premières heures, parfois le soir même. le
mort est enlevé de la case ; on le place sur un brancard tout primitif,
souvent on le roule dans une écorce fermée aux deux extrémités, et le
cadavre étroitement ligoté est emporté dans la forêt. On a choisi un
endroit très à l'écart, très sombre, et dissimulé, un antre de rocher,
une caverne si possible, parfois, à défaut de caverne, un arbre creux *.
Un très vieux chant le rappelle et montre que la coutume est très
antique : |
Les morts reposent sous la pierre,
Ils habitent la caverne sombre ;
Qu'ils n'en sortent pas la nuit.
Le cadavre est enseveli assis. Parfoïs, on le couche cependant sur
le côté, mais la tête en haut, dans la position du Négrille qui dort *.
On le couvre alors de feuilles et de branchages, puis on ferme la grotte
ou l’arbre, au besoin avec de grosses pierres, pour qu’il ne devienne pas
la proie des animaux sauvages.
Jamais le défunt n’est enterré avec ses armes ou les objets qui lui
ont appartenu, comme on le fait dans les tribus bantu *.
La tombe du Pygmée doit demeurer ignorée, inconnue, bientôt
oubliée. Rien ne la signale à l’attention, d’où la grande difficulté de
se procurer des crânes.
Cependant, dans un cas exceptionnel que nous verrons plus loin,
le défunt est enseveli avec ses armes et dans le lit d’un ruisseau. C’est
ce que nous avons vu en citant Mgr Le Roy.
Les hommes seuls prennent part à toutes les cérémonies du porte-
ment en forêt et de l’ensevelissement.
Dès qu'il est terminé, ils reviennent en hâte au campement, et se
lavent soigneusement les mains et les pieds pour éviter toute infection
et aussi se purifier. Tant qu'ils n’ont pas procédé à cette cérémonie,
ils n’ont le droit ni de boire, ni de toucher à aucun aliment.
| En revenant au village, ils ne doivent pas regarder derrière eux.
Sinon, l’esprit du mort les happerait par le cou, d’où une mauvaise
maladie.
Tandis que chez les Bantu, l’ensevelissement ou mieux l’enterre-
ment d’une femme ne donne lieu à aucune cérémonie, qu’on l’enfouit
simplement dans la bananeraie qui entoure les cases, que même par-
fois, surtout lorsqu'il s’agit de quelque vieille femme abandonnée, elle
est jetée dans le fleuve et le cadavre mangé par les poissons, les croco-
diles ou bien mieux par les tribus situées en aval, chez les Négrilles,
les cérémonies sont à peu près les mêmes pour l’ensevelissement d’un
homme ou d’une femme, et les corps des uns et des autres déposés
1 Le fait signalé par Du Chaillu est donc très réel.
? Même attitude chez l’homme préhistorique.
# Sauf le cas que nous verrons plus loin.
LA MORT 427
dans la forêt, dans une groite ou un tronc d’arbre creux, parfois dans
les anfractuosités profondes de certains arbres.
6. Après l'Enterrement
Au retour de l’enterrement, les hommes revenus au village, com-
mence l'heure du deuil rituel. Il doit durer quatre jours complets.
Toutes les femmes du clan se barbouillent de blanc, pleurent et se
lamentent. Les hommes sont allés dans la forêt couper des arbustes
spéciaux dont l’un appartient à la famille des Solanées. On réunit les
braises du feu qui était entretenu dans la case du défunt, on les porte
à l’extérieur, et on pose dessus les extrémités des arbustes qu'on est
allé chercher. Une fumée intense, âcre, qui prend violemment à la
gorge et aux yeux, se dégage. Pendant quatre jours entiers, le feu est
ainsi entretenu et les hommes du clan demeurent accroupis autour.
Les femmes continuent les travaux habituels. La fumée écarte les mé-
chants esprits et surtout l’âme du défunt, si jamais elle était tentée de
revenir. Au même feu, on brûle les quelques vêtements qui auraient
pu lui appartenir, son sac de chasseur, sa natte, sa case elle-même.
Les hommes entretiennent le feu, causent, mangent et boivent du vin
de miel. Le quatrième jour terminé, on rassemble avec soin les cendres
sur une écorce et on va les jeter bien loin, dans une rivière ou un
marais, de crainte que les sorciers ne s’en emparent pour quelque
maléfice qui nuiraïit à la famille.
Un bain complet termine la cérémonie funéraire. Une fois baignés,
les hommes rentrent au village, partent en chasse, et reviennent aus-
sitôt qu'ils ont tué un animal. Ils ont eu soin de ne pas le saigner :
cette opération se fait au village. On asperge avec le sang l’endroit
où était la case du défunt. Désormais, on ne parlera plus de lui, tout
est terminé.
Ajoutons enfin, à propos de la mort et de la vie future, que la
femme a, de l’autre côté, les mêmes prérogatives que l’homme. Au
contraire des tribus bantu où, même après la mort, la femme continue
son existence misérable de travail, d’être inférieur et misérable, la
petite Négrille, au contraire, peut être heureuse pour toujours. Tout
mort est un être désormais insexué. « Les morts voient Dieu », dit, au
sujet des Pygmées, M. Arbousset, que nous avons déjà cité, et qui-
conque voit Dieu, n’est plus chose ou être de ce monde, ni mâle, ni
femelle.
Toutes les cérémonies que nous venons de décrire, ont lieu lors
de la mort d’un membre du clan. Mais il en va tout autrement s'il
s’agit de la mort du chef du clan lui-même, car alors aucune cérémonie
funéraire, aucun deuil n’a lieu au village. Celui-ci doit être évacué
aussitôt. |
Pendant donc que les hommes étaient dans la forêt, occupés à
l'enterrement du chef, les femmes ont réuni les quelques objets qui
constituent leur mince avoir, les ont empaquetés dans les corbeilles ou
428 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
paniers qu'elles. tressent avec l’hibiscus ou les fibres de rotin. Aussitôt
les hommes de retour au village, tout le monde part en hâte, chacun
de son côté : le rendez-vous est à une journée de marche tout au moins.
Inspection rapide a été faite des vieillards, hommes et femmes. Heu-
reux ceux que leurs forces ne trahissent pas, et qui, par eux-mêmes ou
aidés, pourront se traîner au nouveau village. Les autres sont tous
renfermés dans la case principale, la case du chef mort. Sur eux on
empile en hâte toutes les écorces qui formaient les cases, on ajoute du
bois sec, et on met le feu. Puis chacun se sauve en hâte sans regarder
derrière lui. Quelques-uns échappent à la mort et rejoignent pénible-
ment le nouvel emplacement. Les autres succombent, on ne s’occupe
plus d’eux et ils ne reçoivent aucun honneur funéraire. Hâtons-nous
d'ajouter que le fait est heureusement très rare. Les Négrilles ont, en
effet, nous l’avons dit, le respect et le soin de leurs vieillards, ne les
abandonnent pas comme le font les tribus voisines, et dans le cas cité
plus haut, leur donnent toute l’assistance en leur pouvoir et au besoin
les portent sur le dos. Seuls, périssent les tout à fait abandonnés.
Aucune explication ne m'a été donnée de ce fait étrange et qui est
opposé à leurs mœurs et coutumes. Peut-être ne s’agit-il que d’un fait
isolé. Nous ne le connaissons d’ailleurs que par ouï-dire, et n’en avons
jamais été témoin oculaire. Le fait demeure donc suspect.
7. Les dernières Cérémonies
Cependant le nouveau village est construit. Plusieurs lunes se
passent.
Les hommes du village retournent alors à l'endroit où ils ont
abandonné le défunt. Si le corps est encore là, intact, momifié, c'est
que la vie de l’individu n’a pas été bonne, au sens indigène, qu'il a
commis des fautes graves, et, par une suite nécessaire, que Dieu ne
veut pas de lui. En conséquence, on l’emporte aussitôt et on le ramène
près de son ancien village. À l'endroit où jadis les femmes allaient
soir et matin puiser l’eau et se baigner, on dépose le cadavre. Pour
quelques heures, on détourne le ruisseau ; on creuse une fosse profonde
à l’aiguade et on y dépose le corps sans aucune espèce de cérémonie,
la tête tournée vers le ciel, le corps debout dans ses bandelettes *.
Toutefois, on dépose à côté de lui sa lance, son arc et ses flèches,
afin qu'il puisse s'en servir dans la vie nouvelle qu'il va commencer.
Le ruisseau est ensuite ramené dans son lit primitif, l’eau reprend son
cours paisible et tout souvenir du défunt est bientôt oublié. Nul ne
viendra troubler son calme sommeil. Si la rivière qui fournissait l’eau
au clan est trop profonde ou torrentueuse, on choisit un de ses
affluents, un petit ruisseau. Maïs le fait est très rare. Pas plus dans
la mort que dans la vie, le Négrille n'aime demeurer dans le voisinage
des rivières, près des bords découverts où il n'estime pas sa vie en
? L'opinion de Mgr Le Roy, La religion des Primitifs, P. 375, n’est donc
pas complètement juste. Le fait est exceptionnel.
LA MORT 429
sûreté, tant d’ennemis acharnés lui font une guerre à outrance ! Il
préfère les profondeurs sombres de la grande sylve, là où les ruisseaux
dorment paresseusement et par leur noire fraîcheur entretiennent tou-
jours les frondaisons épaisses et les retraites propices à la fuite ou à
l'attaque.
Non seulement à côté du défunt on placera ses armes, mais aussi
encore la cuillère (li) formée avec la coquille nacrée et polie d’un
escargot, le rha, et encore il reposera sur un lit de fougères (tika),
désignées sous le nom de pain d’éléphant. Une aroïdée ‘ qui étale ses
larges feuilles au sommet des arbres, souvent dans les enfourchures et
où le petit homme se cache fréquemment, lui servira d'oreiller. Ainsi
équipé, il pourra commencer sa nouvelle vie, qui, par sa faute, sera
rude et pénible.
— Et que devient-il ensuite, demandions-nous. Renaïît-il de nou-
veau comme homme, ou dans un corps d'animal ?
— Non, cela jamais. Il a froid toujours ! Il a commis la faute.
Ceux dont, au contraire, on ne retrouve pas le corps intact et
momifié, mais putréfié, ou soit qu'il ait été emporté par les animaux, .
sont réputés par là-même avoir été recueillis, admis par Khmvum.
La lumière de leurs yeux, qui à proprement parler, constitue leur vie
personnelle, leur essence, lumière nommée par eux Dki et analogue en
somme au double, au Kha égyptien, est recueillie dans une étoile, où
elle aura désormais une existence heureuse, Quelle sera cette existence ?
Le Négrille ne le sait pas, ne s’en préoccupe pas. Elle sera heureuse, à
l'abri du froid et de la faim, les deux grands ennemis, les deux grandes
plaies de sa vie terrestre, et c'est tout ce que le Négrille sait.
À quoi bon d 'ailleurs demander davantage !
Avant de se séparer et de retourner au village, devant l’arbre ou
la caverne où repose le défunt, le chef du clan s’avance. Il chante
le dernier chant funèbre, destiné à apaiser les mânes inquiets après
les derniers sacrifices.
DERNIER CHANT DE LA Mont
Le CHEF : Les portes de Dan * sont fermées.
Le Cœur : Fermées les portes de Dan.
Le CHEF : Les Esprits des morts y voltigent pressés.
Leur foule est comme le vol des moustiques.
Le vol des moustiques qui dansent le soir.
Le CRŒUR : Qui dansent le soir.
Philodendron sp. Schott, des Aracées.
Zantedeschia sp. Koch et Pierre (d°).
? La caverne où séjournent les esprits des morts en attendant confir-
mation de leur sort futur.
Le mort reste ensuite là, seul, abandonné.
430 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
Le Cner : Le vol des moustiques qui dansent le soir.
Quand la nuit est tournée toute noire,
Quand le soleil a disparu,
Que la nuit est devenue toute noire,
La danse des moustiques,
Le tourbillon des feuilles mortes
Quand la tornade a grondé...
LE CHŒUR : Quand la tornade gronde et passe.
LE CHEF : Ils attendent Celui qui viendra.
Le CHŒUR : Celui qui viendra.
LE CHEF : Celui qui dira : Toi, viens, toi, va-t-en !
LE CHŒUR : Celui qui dira : Viens, Va!
LE CKEr : Et Khmvum sera avec ses enfants.
Le CHœur : Avec ses enfants.
Tous : Et ceci c’est la fin.
Quant au principe de l'existence lui-même, à la personnalité même
du défunt, elle va, pour un temps, comme nous l'avons vu précédem-
ment, animer le corps d’un éléphant, le faire mouvoir à sa guise. Et
la nuit, elle s'échappe pour apparaître en songe aux hommes de son
clan, leur dire où ils trouveront les éléphants à combattre, à vaincre,
à manger. L’éléphant, ainsi habité par une personnalité humaine, se
reconnaît à certains signes particuliers qui rappellent le défunt, ma-
nière par exemple de balancer la tête, de prendre sa nourriture, certains
tics, certaines marques. Il est bien défendu de le tuer ; si le fait arrive,
le chef défunt se vengera cruellement et le clan disparaîtra, même si
la chose a eu lieu par inadvertance. C’est encore, en particulier, disent-
ils, la raison de certaines maladies contagieuses qui déciment le clan.
Rien à faire alors que de se soumettre et de mourir.
Notons encore qu'il ne s’agit là que des âmes ou esprits des
hommes du clan et en particulier du chef.
Celles des femmes et des enfants existent bien, mais n’exercent
aucune influence, ne se préoccupent plus des choses d’ici-bas. Suivant
certaines circonstances, pour des raisons qui restent inconnues des
vivants, les âmes des morts peuvent avoir besoin de pardon. Ce pardon,
elles ne sauraient non plus l'obtenir par elles-mêmes, mais bien par
l'entremise des vivants. Continuant à exercer sur ceux-ci une influence
mystérieuse, soit en bien, soit en mal, elles s’efforcent de rappeler leur
attention. Si elles font du mal, cela n'indique nullement qu’elles sont
malheureuses elles-mêmes. Simplement ce moyen leur paraît meilleur
pour obtenir le résultat désiré, vu les dispositions des vivants.
CHAPITRE V
Les Maladies
1. Principales maladies et leurs remèdes. 0 Piqûres des serpents, abcès,
_ blessures, etc., et leurs remèdes, — 3. Guérison du mal de denis.
1. Principales Maladies et leurs Remèdes
La maladie (guguba) n'est pas chose fréquente chez les Pygmées,
et certes nos médecins ne feront jamais fortune chez eux ! Une élimi-
nation naturelle (car les Pygmées ne tuent pas leurs enfants comme
les Bantu) de tous les enfants chétifs ou mal conformés qui ne
peuvent jamais résister à des conditions d'existence aussi défectueuses,
(d’où une mortalité enfantine relativement élevée), une vie très dure,
avec des alternatives d’abondance et de pénurie extrême, vie presque
toujours en plein air, et sans excès de boisson d'aucune sorte, donnent
à nos Négrilles un corps robuste, bien constitué, bâti, pourrait-on dire,
à chaux et à sable.
Parmi les principales maladies qui déciment les campements
pygmées, il faut ranger en première ligne :
A) La Variole est la maladie qui fait ou plutôt a fait jadis
le plus de victimes dans les campements négrilles. D’après eux, elle
est due à un vent très froid qui vient s’abattre la nuit sur le village
endormi. Il souffle tous les cinq ans et tous ceux qui n’ont pas subi les
atteintes de la maladie sont atteints.
On traite les malades en les plongeant dans l’eau froide.
plusieurs fois par jour, en ouvrant les pustules avec un éclat
de bambou, en les lavant et les brûlant au feu. On purge
le malade avec les feuilles et les racines en décoction du Jatropha
gossipüfolia, d’un effet très actif (nsako). On enduit ensuite le malade
de bouillie de manioc, qui agit à la fois par l’amidon qu'elle contient
(30/100), l'acide cyanhydrique, et une matière antiseptique encore
très peu connue, la Sepsycolytène (Peckolt). Comme purgatif, on.
432 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
emploie également les graines de Ricin, qui contiennent un poison très
actif, la Ricine (dose toxique 0 gr. 003, soit une dizaine de graines).
On a grand soin d'isoler les varioleux. Les Pygmées paraissent actuel-
lement immunisés.
B) La Pleurésie (lo) fait de nombreuses victimes. Les Pygmées
l'attribuent avec raison à un gros refroidissement. On traite la maladie
d’abord par les saignées. A cet effet, on pratique sur la poitrine une
série de petites incisions peu profondes et on emprisonne la blessure
sous une corne d'’antilope, en y appliquant le pavillon. Une femme
aspire ensuite de toutes ses forces par le petit bout opposé et peu à peu
le sang remplit la corne. On passe ensuite aux suivantes. L'opération
est très douloureuse. On lave la plaie, on la brûle et on y applique
un onguent de Pistia stratiotes (Aracées) et de cendres alcalines.
C) La Dysenterie (ahii) est rare, et les Pygmées n’y attachent
aucune importance. Pour eux, elle est due simplement à un excès de
nourriture ou à l’ingestion d’eaux malsaines. Ils pourraient bien avoir
raison |! On la traite surtout en faisant boire abondamment le malade
et en le purgeant avec l'écorce âcre et amère du Rocouyer (Cochlosper-
mum tinctorium) et les feuilles et jeunes pousses d’une sorte de Fla-.
courtia, dont on mange également les fruits comestibles, de saveur
acidulée et agréable. Les fruits et l’écorce d’un bel arbre (ekekam,
Heinsia trillesiana), sont également employés. Quand le malade est en
bonne voie de guérison, on lui fait boire une décoction d’une sorte de
plante, très voisine des Cafés et appartenant à la même tribu, Pavetta
gracilipes Pierre, le Nzievuze des Fang. On emploie également, et nous
croyons ce produit beaucoup plus efficace, les écorces, la racine, et
aussi les fruits du Brucea antidysenteriaca (Simarubées) Koï, très
usité également contre les fièvres, avec l’infusion d'’écorce de Sama-
dera (Simarubées).
D) La Fièvre (ayô) due souvent à un coup de soleil, une fatigue
excessive, un refroidissement subit. Elle est combattue au moyen de bois-
sons chaudes, infusions de Toona febrifuga, Khaya senegalensis, Soymi-
déa febrifuga (Méliacées), de purgatifs très nombreux, Guarea pur-
gans et surtout plusieurs espèces de la famille des Verbénacées, voisines
de Verbena urticafolia et de Lippia citriodera qui ont les mêmes pro-
priétés fébrifuges et emménagogues. Le Lantana brasiliensis est en
particulier réputé comme fébrifuge ainsi que Quinqueliba Raimbaultüi,
dû au Père du Saint-Esprit du même nom (R. P. Raimbault).
E) La Pneumonie (akhul) est fréquente. On la guérit en man-
geant le plus possible de cannes à sucre, et en buvant des boissons
émollientes où l’on à fait infuser l’'Urena lobata, des graines d’Hibis-
cus ou gombo gombo et le fruit comestible du Durio Zibethinus, sur-
tout avec les graines expectorantes du Polygala butyracea (éfo), petit
arbuste de 2 à 3 mètres de haut.
LES MALADIES 433
F) La Syphilis (long, batangunga, batacomba, gélé) est à peu
près inconnue, et d'importation étrangère, semblerait-il. On soigne les
maladies plus ou moins vénériennes avec les racines d’une sorte de
Saponaire, qui agit également comme vermifuge, d’une Hermiaria, et
avec les fruits mûrs d’un Semecarpus, voisin du Semecarpus anacar-
dium, dont l'écorce est également réputée comme aphrodisiaque. On
emploie aussi l’écorce de l’elelôm (Anthocleista Vogelii), très voisin
des dangereux Strychnos.
2. Piqûres des Serpents, Abcès, Blessures, etc. et leurs Remèdes
Malgré l’abondance extraordinaire des serpents dans la forêt équa-
toriale, serpents monstrueux comme le python, ou à peine visibles
comme le serpent-fil, gros comme une fine aiguille à tricoter et cepen-
dant un des plus dangereux, les Négrilles sont rarement piqués, et ne
redoutent nullement ces piqûres. Très rarement, j'ai entendu parler
de morts de cette façon, non plus d’ailleurs que chez les Fang.
S'il arrive à un Pygmée d’être mordu, plusieurs remèdes sont à sa
disposition, mais jamais il n’emploie le fer rouge. Il ignore absolument
cet usage. Les remèdes les plus employés sont tout d’abord l’applica-
tion sur la blessure largement débridée du suc de racines d’Amorpho-
phallus, une aroïdée très âcre : le blessé en mange aussi la racine. Les
feuilles et les fruits d’une Euphorbiacée, un Rottlera, sont également
en usage. On les écrase sur la blessure. Les fruits très amers d’un
Simaba, proche voisin du Simaba Cedron du Brésil, où il est très réputé
pour le même but, sont encore plus efficaces, mais il est rare. Une
sorte de café, un Chiococca, est également très réputé, et avec raison.
L'application de tous ces remèdes est toujours accompagnée d’infusion
de Quassia, purgative et vomitive, très énergique pour eux.
Mais au fond, rien ne vaut la poudre de charbon, et à notre avis,
c’est le meilleur remède, le plus énergique, et le plus facile à prendre
et à donner. Sur la blessure, largement ouverte, on dépose une couche
épaisse de poudre fine de charbon. On en absorbe également le plus
possible délayée dans l’eau. Ce traitement passe à juste titre comme
très efficace. Notre médecine moderne a d’ailleurs reconnu le pouvoir
désinfectant du charbon. Les Négrilles l’emploient depuis des millé-
naires.
A) Les Parasites. Quand les poux et autres parasites deviennent
trop abondants dans la chevelure et que leur chasse, même très
fructueuse, ne suffit plus, on se confectionne une sorte de bonnet avec
les feuilles de bananier et à l’intérieur on met des copeaux d’une espèce
de bois, le fèp (monodera sp.) Le résultat est immédiat et infaillible.
Mais, il faut l’avouer, nos Pygmées usent rarement de ce spécifique
qui les prive d’un sport et d’un gibier intéressant. Ils s’habituent très
aisément à vivre avec de nombreuses colonies parasites !
B) La Gale (mobanda). Nos Négrilles en sont très souvent
atteints, mais elle est bénigme. Ils se contentent de gratter les exco-
434 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
riations avec leur couteau, et d’y mettre des cendres du foyer. Les plaies
sont vite cicatrisées.
C) La Lèpre (ndaba). — La Lèpre est très rare; pour notre part,
nous ne l’avons jamais rencontrée, sauf un cas ou deux d’éléphantiasis,
contre lequel on emploie comme remède un Hydrocotyle !: (Ombelli-
fère), qui nous paraît assez peu efficace. Les Fang l’emploient égale-
ment. Le résultat est douteux.
D) Les Abcès (koho) sont fréquents ; tout d’abord, les abcès
(cutanés), connus un peu partout sous le nom de pian ou d’aboukwé
et qui attaquent même les Européens. Ces abcès entament très profon-
dément la peau, atteignent jusqu’à l’os et sont des plus difficiles à
guérir. Les Négrilles les soignent avec du jus de papaye, Papaya Carica
(Papayacées), fruit comestible très justement estimé *. Beaucoup d’abcès
sont dus aux épines du petit palmier épineux, très commun dans tous
les marais et terrains humides. Ces épines terminales des feuilles, très
dures et très cassantes, s’enfoncent dans le pied jusqu’à l’os, s’y bri-
sent, tandis que l’autre extrémité se rompt au ras de la chair, d’où des
plaies suppurantes très longues à guérir. On les soigne avec la Cassia
alata des Légumineuses.
E) Les Vers (milo). Sous des formes différentes, les Vers sont très
fréquents, soit qu'il s’agisse des vers intestinaux ou de la filariose. Contre
les vers intestinaux, les Négrilles emploient l’écorce d’un bel arbre,
Albizzia Lebeck, l’okem des Fang. On utilise également les fruits de
l’arbre appelé ndzing par les Fang. Le fruit, aromatique, ressemble à
une fève. Bouilli dans l’eau et avalé en décoction, c’est un excellent
antihelminthique. Il soulage également très bien les coliques tenaces.
Quant aux filaires, si douloureuses, le meilleur moyen est de les
extraire, celle de l'œil, qui ne dépasse guère 2 centimètres, en l’en-
gourdissant à la fumée de tabac, et la filaria loa, beaucoup plus lougue
et qui peut atteindre plusieurs mètres, en l’enroulant autour d’un
bâtonnet, suivant le procédé usuel. Assez fréquentes dans le sud du
Gabon, les filaires sont au contraire très rares au nord.
F) Les Blessures (nga) ou fractures sont très bien réduites par les
Pygmées au moyen d'’éclisses. Au besoin même, à l’aide de l’huile
bouillante et en y trempant le membre malade, ils pratiquent l’ampu-
tation. Souvent, le blessé préfère s’opérer lui-même. Toutefois, la chi-
rurgie est encore chez eux à l’état absolument rudimentaire.
Pour finir sur une note gaie ce chapitre un peu austère, disons
enfin qu'il arrive aux Pygmées, de souffrir parfois du mal de dents.
Leur manière d’en guérir est originale et mérite d’être connue.
: iüa a vanté contre la lèpre et la syphilis, l’infusion de feuille d'Hydro-
cotyle asiatica, et umbellata du Paraguay.
? On s’en sert surtout, et à juste titre, comme digestif très énergique.
LES MALADIES 135
3. Guérison du Mal de Dents
Nous l’avons vu dans un chapitre précédent, les Pygmées jouissent
d’une dentition remarquable douée d’une force de préhension très
grande. Nous avons signalé ce fait, que nous avons constaté plus d'une
fois d’ailleurs, d’un Pygmée restant suspendu par les dents plusieurs
minutes à une cheville de bois dur enfoncée dans la paroi d’une case.
Parfois, néanmoins, si bonnes soient-elles, leurs dents ou plutôt
une dent les fait souffrir. Endurer patiemment la douleur est le cas de
guérison le plus simple et le plus fréquemment suivi. Ainsi que le disait
un Pygmée, un jour que nous lui voyions la figure contractée :
« La douleur, c’est comme la navette avec laquelle on fait le filet !
Elle passe et repasse, puis un jour le filet est terminé | »
— Oui, très bien, répondais-je, mais une fois le filet terminé, on
en recommence un autre !
— Oh ! pas tout de suite, telle fut la réponse !
Et toute la physiologie noire est là ! Peu travailler, se reposer
beaucoup quand on a un peu travaillé, et surtout, prendre le temps
comme il vient.
La romance célèbre ne le chante-t-elle pas chez nous également :
« Les douleurs sont des folles... »
Cependant les Négrilles ont de très bons remèdes pour les maux
de dents, ou plutôt ils en ont deux |!
Le premier ressemble étonnamment à un que nous connaissons et
mettons en pratique couramment : l'extraction ! Mais elle ne se fait
pas de la même manière ; le second s'emploie au moyen d’une plante.
Une extraction originale. — Pour arracher une dent, l'opérateur
s’y prend de la manière suivante. Il a eu soin tout d’abord de se munir
des instruments nécessaires : deux lui suffisent : une baguette de bois
mince, une autre un peu plus grosse ; la première est longue d’environ
15 centimètres. Elle est faite en bois d’okala (nom fang), l’ogana des
Mpongwé, mfi des Négrilles, le Xylopia aethiopica * Rich. des Anona-
cées, que les Négrilles doivent connaître de longue date.
Le Négrille a choisi pour cette baguette une branche bien droite ;
grosse comme le poignet, sans aucun nœud, ni défaut. Il la réduit par
le feu, ce détail est essentiel, nous ont-ils assuré, pour lui conserver
toute sa souplesse, et lui donner en même temps la dureté nécessaire.
Lorsque la branche est devenue grosse comme le doigt, il ne reste plus
qu’à la polir et à la rendre très lisse. Pour ce faire, on emploie les
! Connu également sous le nom de Poivrier de Guinée. Le péricarpe
noirâtre est très aromatique. Les graines à saveur piquante sont usitées
comme condiment.
436 LE PYGMÉE DANS SA VIE SQCIALE ET MORALE
feuilles siliceuses et qui agissent à la façon d’une râpe, d’une sorte de
figuier sauvage, très abondant aux alentours des villages.
La seconde baguette est faite en bois de fep (Monodora trillesiana),
. dont on se sert également pour les pagaies, bois résistant et surtout
très souple, qui plie sous l’effort et ne se rompt pas. Cette baguette, un
peu plus grosse que la précédente, est fortement renflée à un bout,
amincie à l’autre. Longue de 20 à 25 centimètres environ, elle constitue
en somme une sorte de marteau, à manche très flexible, répondant
admirablement au but demandé.
L'opérateur prend alors la première baguette, en appuie le bout
légèrement incurvé sur la dent malade qu'il épouse le mieux possible,
puis tenant cette baguette bien droite, frappe sur le bout du haut un
coup sec et bien appliqué. La dent saute immédiatement de l’alvéole.
Le résultat est certain : l’opéré ne pousse pas un cri et tout est dit. Il
ne reste plus qu’à payer !
Cette pratique d'extraction est courante chez tous les peuples ou
tribus au milieu desquelles vivent les Négrilles. Seule différence : la
baguette faisant l'office de marteau est souvent remplacée par un gros
fruit très dur et bien en mains ou par une pierre ronde et polie.
Nous ne nous serions peut-être même pas attardés à décrire cette
extraction de dents, en somme assez banale, au point de vue ethnogra-
phique, sinon pittoresque, si les Négrilles n’y ajoutaient quelque chose
de très spécial.
La dent malade d’un côté, les instruments de l’autre, doivent être
au préalable « charmés » (tvali raho).
Pour « charmer » la dent, le charmeur met dans sa pipe une forte
pincée d'une herbe sèche. Plusieurs fois, j'ai demandé que l’on voulût
bien m'apporter la plante fraîche. On m'a toujours opposé une fin de
non-recevoir : « Nous ne savons pas. »
D'après ce que j'ai cru reconnaître et surtout ayant montré ces
herbes à un de mes confrères, le savant père Klaine *, botaniste de très
haute valeur, ces plantes appartiendraient à deux genres très différents,
l’une probablement du genre Cytisus, Sarothamnus ou voisin. Les
jeunes pousses, d’après Beille, contiennent un alcaloïde huileux, la
spartéine, et de la cytisine, localisées dans les tissus périphériques.
A dose de 0 gr. 05, la spartéine régularise les mouvements du cœur ;
à haute dose, elle provoque la paralysie du centre respiratoire.
L'autre herbe appartiendrait au genre Cannabis. L’essence formée
d’une sesquitexpène, la Cannabiène, et d’un résinol, le Cannabinol,
est un excitant du système nerveux, produisant ensuite un sommeil
profond et une dépression de tout l'organisme.
Le charmeur s'approche du malade, se penche sur lui, prononce
? Le R. P. Klaine a fait connaître au monde savant plus de 2.000 plantes
presque toutes inconnues avant lui et dont beaucoup portent son nom. Il
a de plus introduit au Gabon une foule de plantes utiles. La France a
honoré ce savant connu dans le monde entier en lui décernant le Mérite
agricole, sans plus.
LES MALADIES 137
d’une voix rapide quelques formules incantatoires, puis les répète sur
les instruments ; il aspire alors une forte bouffée de fumée, la souffle
dans la bouche du patient, et répétera trois fois cette aspiration et cette
insufflation. Au dire de tous ceux que j'ai pu interroger, cette triple
aspiration et insufflation est absolument nécessaire, et sans le nombre
fatidique et sacré, l’opération ne réussirait pas.
Pour ma part, j'en suis aisément persuadé ; il y a là un effet de
suggestion évidente : le patient est sûr qu'il ne peut souffrir, qu'il ne
souffrira pas, et cette conviction est déjà énorme.
Mais les opérateurs négrilles connaissent également une autre
manière de guérir les dents, et cette fois, sans extraction. Pour le faire,
ils emploient une plante à suc laïteux, maïs en employant simplement
la racine.
D'après une note de regretté M. Pierre, du Museum, cette plante
qu'il n’avait pu déterminer suffisamment, serait une valériane, proche
de la Valeriana Hardwikii ; d’après Walliczewski, qui l’a analysée
en 1891, elle agirait par deux alcaloïdes assez peu connus, la Valérine
et la Chatenine, et quelques acides, formique et valérianique entre
autres. L'opérateur mélange intimement la racine de cette plante avec
de la résine d'Okumé (Okume Klaineana) puis l’« enchante » par des
formules imprécatoires comme précédemment, enchante également la
dent malade et fait ensuite mâcher la mixture au malade.
Il est guéri !
Pour ma part, dans une rage de dents qui me torturait
depuis plusieurs jours, j'ai employé le remède indiqué plus haut.
mais... sans les formules déprécatoires. L'effet a néanmoins été rapide :
salivation très abondante, expectoration sanguinolente, sensation de
chaleur très vive, douleur lancinante à mesure que je mâchaïs, puis
engourdissement de toute la mâchoire, et le lendemain, guérison cotn-
plète : je n’ai jamais plus souffert de cette dent !
CHAPITRE VI
La Moralité des Négrilles
1. Le Caractère religieux de la morale négrille. — 2. Le Code moral des
Négrilles. — 3. Le Caractère général des Négrilles.
1. Le Caractère religieux de la morale négrille
La moralité des Négrilles est en somme assez remarquable et de
tenue élevée. Ils reconnaissent sans aucune peine que, seuls, seront
admis par le Créateur à une existence heureuse après la mort, ceux qui
n'auront pas transgressé les lois fondamentales de la Religion et de
la Conscience.
Ainsi sont exclus pour jamais, en première ligne, les sorciers de
magie noire qui d’ailleurs se sont donnés d'eux-mêmes aux esprits
malveillants. Puis, les anthropophages, chose toujours strictement
défendue. Enfin, ceux qui ont commis un grand crime, par exemple
tué un homme du clan, enlevé une femme du clan, insulté leur mère
en l’accusant de crimes honteux, pour une femme s'être fait avorter
par jalousie ou par haine contre son mari ou avoir tué son enfant, et,
à une échelle moins grave mais très répréhensible encore, avoir volé
dans son propre clan. Voler au contraire un étranger n’est que rentrer
dans son bien.
Tous ceux qui ont commis les fautes dont nous venons
de parler ne peuvent être admis au bonheur, même si les
sacrifices funéraires expiatoires ont été offerts pour eux, si de leur
vivant ils n’ont pas offert eux-mêmes ces propres sacrifices expiatoires.
Il faut bien noter cependant que les sorciers de magie noire sont tou-
jours exclus de ces sacrifices. S'ils les offrent, ou si ignorant leur qua-
lité on les offre pour eux, ils sont de nulle valeur.
Tous ces préceptes sont inculqués aux enfants après l'initiation à
la vie par le chef de clan avec cette mention. « C’est la loi des Anciens.»
Et en même temps, il les prévient des sanctions futures de Khmvum,
LA MORALITÉ DES NÉGRILLES 439
le Créateur. Le chef instruit officiellement les jeunes gens de leurs
devoirs futurs, et en même temps, lors des sacrifices, de leur significa-
tion et du rôle joué dans l’économie du monde par le Créateur. Les
parents le feront de façon occasionnelle.
2. Le Code moral des Négrilles
Le vol est relativement très rare parce que d’une part, il y a peu
de chose à voler et que d’une autre, il est très sévèrement puni, ordi-
nairement par la mort du délinquant, ou au moins par son expulsion
du clan. Il m'est arrivé maintes fois de séjourner en villages des
Pygmées ou d’en recevoir à la mission. Ils regardaient. curieusement
les objets du Blanc, les palpaient, maïs jamais ou du moins très rare-
ment, je n'ai eu à constater de larcins. Si au lieu de Pygmées, j'avais
eu affaire aux Fang ou à leurs voisins, tout aurait vite disparu.
Quand la jeune fille est arrivée à l’âge nubile, sa mère lui fait un
cours complet sur la vie de communauté avec son futur mari. Elle
lui recommande d’aimer celui qui, parmi les jeunes gens, lui donnera
un jour la dignité de mère, mais en même temps aussi d’observer la
retenue et la modestie la plus réservée afin qu'elle ne permette pas des
libertés inconsidérées. Si, en conséquence d’un libertinage voulu, les
suites en éclatent au grand jour, elle doit quitter le toit paternel et
erre à l’aventure dans la forêt jusqu’à ce qu’elle trouve un refuge,
d'ordinaire chez le coupable lui-même. Mais dans ce cas, ils ne devien-
nent jamais des époux légitimes au sens légal. Le jeune homme, pen-
dant le temps précédant le mariage, n’a pas le droit de voir sa fiancée
seule : la future belle-mère doit assister aux entretiens.
L'adultère n’est pas considéré comme vol proprement dit parce qu’il
ne vole pas la tribu, maïs, au contraire, tend à l’enrichir. Mais il sera
puni par le propriétaire de la femme, lésé dans sa propriété. Ce sera
donc une affaire d'homme à homme, jugée par la tribu pour le paie-
ment. Mais s’il y a mort d'homme, c’est alors le clan qui est lésé, et
qui, par conséquent, punira celui qui a tué. Si c’est le mari qui tue,
il devra une femme. Si, au contraire, c’est le séducteur, il
en devra deux. L’adultère est relativement rare. D'ailleurs la vie du
Pygmée se passe tellement au grand air que chacun veille sur son bien.
La mère et les vieillards demeurent toujours très respectés et très
écoutés.
Les enfants sont très aimés. On ne les contrarie en rien ! On
désire d’ailleurs toujours en avoir le plus possible. C’est la vraie richesse
du clan !
Entre hommes, les querelles semblent assez rares, et en tout cas
se bornent plutôt à des menaces, et rarement à des coups.
Le mari est habitué à voir sa ou ses compagnes lui obéir. Il a la
main prompte, mais ne les mutile pas, même dans le cas d’adultère,
comme le font ses voisins.
440 LE PYGMÉE DANS SA VIE SOCIALE ET MORALE
Par ailleurs j'ai toujours trouvé les Négrilles fidèles à leurs enga-
gements. Même dans le danger, ils restaient à mes côtés | Chose pro-
mise, chose due.
3. Le caractère général des Négrilles
Gais, toujours contents, même dans les moments durs ou de priva-
tion, ils savaient faire bon cœur contre mauvaise fortune, et en pro-
fonds philosophes, se contenter de ce qu'ils avaient.
Il ne faut cependant pas leur marcher sur le pied, ni se moquer
d’eux, car irritables, ils se fâchent vite, fâcheries courtes, on doit le
reconnaître. Vite en colère, aussi vite ils sont calmés ; reconnaissants
d’ailleurs, comme nous l’avons vu, des attentions qu’on leur témoigne,
de la bonne conduite ou de l’affection à leur égard.
Tout dépend à vrai dire de leur intelligence et de leurs qualités
morales, très différentes chez chacun. Le chef Lé-Küa, par exemple,
aurait tout donné ; tel autre, au contraire, était singulièrement regar-
dant et quémandeur ; celui-ci très doux, 4-Té, au contraire, fort irri-
table et assez difficile à faire revenir.
En étudiant leurs Proverbes, nous avons donné une idée suffisante
de leur caractère général.
pese
5e :
CINQUIEME PARTIE
Le Pygmée dans sa vie
économique et politique
Chapitre premier. — Les Armes.
Chapitre II. — La Chasse.
Chapitre Ill. — La Pêche.
Chapitre IV. — La Cueillette des Plantes.
Chapitre V. — Cuisine et Mets divers.
Chapitre VI. — La Guerre,
Chapitre VII. — L'Erection d'un nouveau Village.
Chapitre VIH. — La Fraternisation par Echange de Sang.
CONCLUSION.
CHAPITRE PREMIER
Les Armes
1. L’Arc et la flèche. — 2. Les Poisons de flèche. — 3. La Préparation du
poison. — 4. Les Poisons d’autres Pygmées africains.
Il faut manger pour vivre ! N’ayant aucune plantation, ne voulant
se livrer à aucune culture, méprisant profondément tout travail de la
terre comme indigne de lui, ne trouvant dans la forêt que des res-
sources précaires, bien qu'il connaisse admirablement tout ce qu’elle
peut lui donner et vivant là où tout autre mourrait de faim, le Pyg-
mée doit nécessairement pour assurer son existence, se livrer à la chasse
et à la pêche. La pêche n’est pour lui encore que secondaire. Avant tout,
le Négrille est chasseur-né, chasseur de profession.
À tout chasseur, il faut d’abord des armes. Sur ce point, les
Négrilles en sont restés aux premiers stades de l'humanité. Autour de
lui, les peuples voisins abandonnent peu à peu les armes des ancêtres
pour se servir du fusil à pierre, souvent plus dangereux pour le tireur
et ses voisins que pour le gibier, et déjà, malgré les très justes
défenses prohibitives, ils emploient le fusil à capsule, beaucoup plus
meurtrier. Du fusil, le Négrille n’en a cure. Il reste fidèle aux bonnes
armes de ses aïeux. |
1. L'Arc ! et la Flèche
Dès que le jeune homme est admis dans le clan des guerriers et
a subi les épreuves rituelles, il a le droit de porter l’arc dans les assem-
blées et dans l’intérieur du campement. Cet arc est fait avec un bois
rouge, très souple et très résistant, l’Elèm. Pour le rendre souple et non
cassant, on le dessèche peu à peu au feu en l’entourant de feuilles
humides. Il faut, suivant l’expression pygmée, faire suer le bois jus-
qu’à ce qu'il ait soif. :
1 C’est la foire la plus ancienne d'arc, dit le P. Schmidt, et il semble
que les Pygmées aient été les inventeurs de cette arme.
A4 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
L'arc pygmée est tout petit, à peine 40 centimètres de long, rare-
ment davantage, mais fortement courbé, un peu plus que le quart de
l’arc de cercle. La corde est faite, tantôt avec des fibres de rotang,
tantôt des fils d’ananas, tantôt des boyaux d'’éléphant tordus et tressés
ensemble. Ils préfèrent ces derniers. Pour tendre l’arc, ils appuient un
bout sur leur poitrine et pressent sur l’autre à deux mains : Le bois se
tend, et la corde, glissant d’un coup de pouce dans l’encoche supérieure,
maintient la tension. L’arc ne demeure tendu que pour usage. Cette
tension est très forte. Pour tendre l’arc des hommes faits, je devais
employer toute ma force, et encore sans y réussir toujours.
Les flèches sont de plusieurs sortes. Jadis, au dire des Pygmées,
elles étaient armées d’un silex tranchant. Aujourd’hui on n’en trouve
plus de cette sorte *.
« C’est trop long à tailler », disent-ils.
Cependant, pour la pêche, on se sert encore de flèches armées à
l'extrémité d’un fragment de coquille tranchant et légèrement incurvé.
« Cela glisse mieux dans l’eau », disent-ils.
J'ai pu, en tout cas, observer avec ces flèches, un très
curieux effet de tir : la flèche s’enfonçant obliquement sous le
ventre du poisson visé, puis se relevant tout à coup et pénétrant
ainsi par dessous dans le corps de l’animal, comme la pierre qui fait
ricochet. Parfois aussi, après avoir coupé en passant le ventre de l’ani-
mal, la flèche se relève, et exécutant un tour complet sur elle-même en
arrière, revient vers le tireur et tombe à ses pieds. C’est le même effet
que le boomerang australien ou l’effet de rétro bien connu des joueurs
de billard. Toutefois, pour le boomerang, l'effet est dû à une torsion
particulière du poignet en lançant l’instrument et à la forme spéciale
incurvée de celui-ci. Pour la flèche du Pygmée, seule entre en ligne de
compte la forme de la pointe. Cette flèche, difficile à lancer, n'est
employée que par quelques tireurs remarquablement habiles, et assez
rares ?.
Les flèches sont, d’une façon habituelle, les unes entièrement en
bois, les autres pourvues d’une pointe en fer, celle-ci souvent garnie
encore de barbillons acérés.
Il faut, pour retirer ces flèches qui s’accrochent dans la plaie,
débrider très largement la blessure. Les Négrilles se procurent ces flè-
ches de fer chez leurs voisins et en font très rarement eux-mêmes, faute
d’ailleurs des instruments nécessaires. Pour les forger, ils n’ont, en
effet, à leur disposition comme enclume et comme marteau rudimen-
taire que des blocs de quartz, apportés du Haut pays et qu'on leur
vend à très haut prix. Un hloc d'enclume vaut une pointe moyenne
? Dans les endroits qu'habitent aujourd’hui nos Pygmées, on ne
trouve pas de silex. C'est, pensons-nous, la meilleure raison.
? D'après renseignements du Muséum, cette flèche serait absolument
remarquable et unique. Ne l'ayant observée que deux fois, nous ne sau-
rions affirmer qu'elle soit générale ou simplement due à l’ingéniosité de
quelques Négrilles.
LES ARMES 445
d'ivoire. D'ailleurs, au lieu de ces blocs de pierre, nous les avons vus
plusieurs fois se servir de blocs d'ivoire massif, qui, dans l’intérieur,
ont une valeur très minime.
Ils achètent donc presque toujours aux tribus voisines. Toutefois,
quelques clans métissés commencent un peu à forger d’informes cou-
teaux, quelques pointes de flèches. Cependant, même en ce cas, aux
flèches armées de fer, ils préfèrent de beaucoup les simples flèches de
bois, beaucoup plus maniables et meurtrières. Les flèches en bois sont
de simples éclats de palmier, longues environ de 0 m. 90, arrondies et
de même grosseur sur toute la longueur, très affilées à l’extrémité. Le
bout opposé à la pointe est garni d’une petite feuille, découpée en
triangle. La pointe, sur une longueur de 2 à 3 centimètres, est recou.
verte d’une couche de poison de O0 m. 001 d’épaisseur. En arrière de
cette couche, la flèche est ordinairement entaillée pour se briser faci-
lement dans la plaie. L’extrémité inférieure ne porte pas d’encoche
pour y appuyer la corde. La portée de ces flèches varie, suivant l’arc et
le tireur, de 50 à 100 mètres. La plupart des tireurs sont fort habiles.
À 80 mètres ils atteignent facilement une banane mise comme but.
2. Les Poisons de Flèche
Les flèches sont empoisonnées. Parke et Holmes ont étudié le poison
des flèches des Pygmées du sud. D’après ces auteurs, on le prépare
avec les plantes suivantes, soit par infusion et décoction, soit en écra-
sant les racines ou les écorces, et employant le suc. Voici ces plantes,
ou du moins les principales :
1. Une écorce brun-foncé à l’extérieur, rouge-clair à l’intérieur
ayant environ 1/2 pouce d'épaisseur et qui paraît être l’Erythrophleum
guineense (Afz.) des Papilionacées, connu sous le nom de Deli en
Afrique occidentale. Le poison extrait, l’Erythrophléine, agit sur le
cœur. [l est très dangereux. L’arbre est superbe et atteint souvent
60-70 mètres.
2. Des feuilles probablement d’amome ou de Sphyngium, simple
enveloppant.
3. Une grande feuille verte, d’une plante très commune dans les
forêts de la région du Congo : elle mesure 3 à 4 pieds de long, possède
une nervure médiane très saïllante, des bords entiers et est lancéolée.
La plante est appelée benbedo et est probablement le Palisota Barteri
(Benth).
4. Une plante grimpante * de 20 à 40 pieds de longueur et 1 à 2
pouces de diamètre, qui est parsemée d’épines à intervalles réguliers
de 4 à 5 pieds, dont le tronc est brunâtre et très friable, quand il est
1 Combreltum alatum et surtout Raimbaultii (Quinqueliba) très usité
contre la bilieuse hématurique. C'est le Rhatt des Sénégalais.
446 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
jeune. Nos Pygmées emploient le Combretum grandiflorum (Don.) des
Combrétacées. On utilise pour le poison un morceau de 3 à 4 pieds pris
à l'extrémité.
5. Le tronc d’un arbrisseau fréquent dans la forêt, hauteur 10 à 12
pieds, appelé soomba, le Strychnos Icaja, d’après Holmes *.
À ce genre appartiennent le fameux Upas Tieute de Java, si dange-
reux, et le Strychnos qui donne le Curare en Amazonie.
6. Le Sirophantus, l’Onaï des Pahouins, qui vit en touffes énormes
sur le bord des eaux. Il ressemble beaucoup au laurier-rose, genre tout
proche. L’Onaï fleurit en masses compactes. Les fleurs, d’abord blan-
ches, deviennent, sous l'influence du soleil, d’un beau rose, puis pas-
sent au jaune doré, souvent dans la même journée. C’est un des beaux
spectacles que l’on puisse admirer sur la rivière. La pirogue flotte
entre deux murailles de verdure, entièrement constellées de fleurs.
S'y jouent les insectes les plus divers que dans son vol rapide vient
cueillir le colibri, flèche de feu mordorée. Les papillons les plus beaux,
les grands Saturnides drapés de bleu et de rouge, les Vanesses rutilantes,
les Morpho et combien d’autres, plus beaux encore, butinent les corolles,
feux mouvants sur feux frémissants. On admire sans réserve, et cepen-
dant cette plante si belle est une des plus dangereuses qui existent,
une des plus utiles aussi, car elle nous donne la strophantine.
3. La Préparation du Poison
1° Recherche des plantes. — Avec le chef A-t0, dont nous
avons parlé plus haut, il nous a été donné d'assister plusieurs
fois à la confection du poison des flèches, bien qu'il se fasse
toujours dans le plus grand mystère, et au cœur de la forêt.
Le chef va d’abord lui-même recueillir les plantes nécessaires.
Tout d’abord, avant de quitter le village, il prononce les incantations
rituelles, immole une poule, et la tenant par les pattes, le cou coupé,
asperge les quatre points cardinaux, finissant par jeter le sang vers la
« lune protectrice, chef de la nuit ». Il exécute ensuite la danse du
poison, où sont mimées les chutes de divers animaux. Au matin, il
part à la cueillette. Les herbes ou arbrisseaux recueillis ne seront pas
déposés au village, mais dans le creux d’un arbre, en pleine forêt, pour
demeurer inconnus. Quand A-tô me permit d’aller avec lui faire la
cueillette des plantes à poison, les spécimens d’arbres ou plantes re-
cueillis furent les suivants * :
I. Cassia occidentalis ou esp. proche. (On s’en sert aujourd’hui
dans le traitement de la fièvre hématurique, feuilles, graines, racines).
II. EÉrythroplœum guineense. L'écorce contient un alcaloïde
redoutable, l’Erythrophléine, provoquant l’arrêt du cœur.
? Les Strychnos sont très abondants dans la forêt, et les espèces, presque
toutes très toxiques. nombreuses.
2 Déterminations dues au D’ Pierre, du Museum de Paris.
LES ARMES * 447
IIT. Strychnos sp., très voisin du Strychnos Icaja, non encore
déterminé. On utilise l'écorce et le liber, dont la Strychnine agit sur
le cœur.
IV. Strychnos Dekindtiana '. On utilise les fruits qui sont très
toxiques.
V. Hoemanthus sp. voisin du Tozxicarius (Ait.) des Amaryllidacées.
On utilise les tubercules. Nous avons dans nos pays deux plantes toutes
voisines, le Galanthus nivalis et la si dangereuse Belladone.
VI. Strophantus Thollonü ‘, et une plante toute voisine, Rou-
pellia gratus. On utilise les graines. Le Roupellia (ou Strophantus gra-
tus) donne une Strophantine identique à l’ouabaïne, provenant de l’Aco-
canthera Ouabaïo venenata et Deflersiü. Les graines, l’écorce, le bois
donnent l’Ouabaïne qui agit sur le système nerveux bulbomédullaire
puis arrête le cœur. Le Strophantus hispidus, que l’on a souvent indi-
qué, est beaucoup moins efficace. Les Pahouins le désignent sous le
nom de faux Onai.
VIE Amaryllis sp. voisin de l’Amaryllis belladona, du Cap. On
trouve cette Amaryllis dans les rochers. Seuls les bulbes sont employés.
Probablement l’Amaryllis disticha. Son alcaloïde, la buphanine, agit
sur le cœur comme l’hyoscine. |
VIII. Dioscorea bulbifera (Harms) des Dioscoréacées. C’est une
sorte de Batate. On emploie les bulbes écrasés pour les flèches et pour
engourdir le poisson.
IX. Les larves d’un petit coléoptère, Diamphidia locusta Fairm.
ou l'’insecte parfait. Elles déterminent, paraît-il, des pustules sur la
peau.
X. Vipère cornue ou Céraste à cornes : on tâche d'irriter l’animal
en lui maintenant la tête avec une fourche avant de prendre le venin.
XI. Enfin le latex de certaines Euphorbes ou Ficus, au besoin le
suc du Manihot pour fixer le poison sur les flèches.
XII. Une Rubiacée.
Toutes les plantes que nous venons de citer, ne sont pas néces-
saires. On emploie celles que l’on peut trouver, mais toujours l’Erythro-
phleum et le Strychmos.
2° Préparation du poison. — Devant nous, le chef fit bouillir,
suivant l’usage ancestral, fleurs, racines, écorces, jusqu’à ce que l’eau
fût évaporée, et le mélange réduit en bouillie compacte. Cette opération
dura plusieurs heures. Alors seulement il mélange à froid les coléop-
tères écrasés, si on a pu s’en procurer, à défaut, des fourmis noires
Ntuntule, dont la piqûre, très douloureuse, paralyse immédiatement les
muscles. Le nid aérien de ces fourmis est très fréquent sur l'étang
? Ainsi nommé du savant P. Dekindt C. $S. Sp., missionnaire en Angola.
A48 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
(Smithia Smithonii). Une fois le mélange refroidi, A-tô l’enferme dans
un tissu lâche d’écorce, le place dans le cadavre d’un singe, et va l’en-
fouir dans la terre noire du marais. Au bout de quelques jours, il retire
le mélange du corps en putréfaction, ayant bien soin de n’y toucher
qu'avec des feuilles. Il y mêle alors le suc gluant d’une Euphorbiacée
nommée Ka, assez bel arbre, et fréquent dans la forêt.
Pour enduire les flèches, A-tô place d’abord un morceau de pâie
sur une feuille de balisier, y tourne lentement la pointe de la flèche,
puis l’anime entre les deux paumes d’un mouvement de rotation de
plus en plus rapide. Tout est fini. Les flèches sont enfermées dans un
étui d’écorce, toutes serrées en paquet. A-tô peut partir pour la chasse,
Tout être vivant touché est un animal mort. Un oïseau de la grosseur
d’un pigeon tombe foudroyé. Chez un animal plus gros, un sanglier
par exemple, l'effet est un peu plus lent. L'animal titube, s'arrête, et
fait quelques pas. Morgen rapporte qu'il a vu un éléphant foudroyé en
quatre minutes. |
D'après A-1ô, il existerait cependant plusieurs contre-poisons. En
première ligne, une sorte d’Aristoloche, dont on mâche l'écorce, pur-
gatif drastique et vomitif violent, qui agit fortement sur les reins, un
Champignon à bords largement laciniés, le fruit de l’Aubergine sau-
vage et enfin le fruit du Strychnos, consommé aussitôt. Même guéri,
on ressent toujours les effets de la blessure.
D’après Parke *, un des antidotes employés serait les feuilles de
l'Unona lucidula Oliv.
Comme antidote des blessures de flèches quand elles ont été em-
poisonnées avec du venin de serpent, on préconise également comme
infaillible la chair d’une sorte de lézard.
Aux herbes et racines que nous venons d'indiquer, A-tô me montra
à différentes reprises que l’on pouvait également joindre les graines
d’une liane vivace qui se plaît dans les terrains marécageux ; il
l’appelait itché. C’est le ntchogo des Gabonais, l’ifunda des Fang, qui
s’en servent comme poison d’épreuve, le Physostigma venenosum
des Papilionacées ou le Phys. cylindrospermum, beaucoup plus dan-
gereux.
Beaucoup plus toxique serait, toujours au dire du chef, un cham-
pignon du genre Dictiophallus, phalloïdée très dangereuse.
Ayant réuni toutes ces graines et racines, A-tô enlève soigneuse-
ment toutes les aigrettes qui couronnent les semences; si, en effet, elles
atteignaient les yeux, elles détermineraient une violente inflammation.
Il les enfouit dans la terre, près de lui. Il broie ensuite toutes les
substances au moyen d’une grosse pierre, y mêlant un peu d’eau et
surtout de la salive. Chaque fois qu’il crache sur le mélange, il pro-
nonce une incantation, et « voue » les animaux qu'il espère tuer. I]
1 Parke, T. H., The arrow-poison of the Pygmies, in My Personal
Experience in Equatorial Africa, 8, London, 1891, pp. 304-323.
Pare et HormEs, The arrow-poison of the Pygmies, Pharm. Journal,
London, 1891, pp. 912-922.
LES ARMES 449
ajoute alors les morceaux d’un crapaud blanc * qui vit dans le marais et
dont le contact est dangereux. A-tô l’emploie après l’avoir fait dessécher
au-dessus du feu. La pâte est malaxée à l’aide d’une cuiller jusqu’à ce
qu'elle devienne d’un brun-rougeâtre. L'opération est longue et dure
plusieurs heures.
4. Les Poisons d'autres Pygmées africains
D'après Parke, la fabrication du poison serait très simple : les
Pygmées réduiraient tout simplement en bouillie les ingrédients ci-
dessus pour en faire une pâte avec laquelle ils enduisent les flèches.
Parke à vu succomber tous les blessés par le tétanos, sauf un,
auquel il avait enlevé le poison par succion.
Comme antidote, les indigènes se servent d’une poudre blanche
qui ne paraît pas être autre chose que de la cendre de bois, de l’écorce
d’un arbre et de feuilles de trois plantes qui n’ont pu être déterminées.
L'une d'elles semble provenir de l’Unona lucidula Oliv.
D'après von François, Die Erforschung des Tshuapa und Lulonga,
(Leipzig, 1888, pp. 154 et 19), les flèches sont enduites d’une « sorte de
poison cadavérique ».
D'après Malbec et Bourgeois, Les flèches et les armes empoison- :
nées, (Rev. de l’Ecole d’Anthr. de Paris, Paris, 1900, p. 176), les flèches
seraient empoisonnées en les laissant séjourner dans des cadavres en
décomposition.
Le D’ Poutrin est également de cet avis. Tout en ne niant pas les
poisons végétaux, il les estime rares.
D'après Stanley, le poison employé serait dû aux fourmis rouges.
Les Négrilles de l'Est, au rapport de Schweïnfurth et de Trémaux, se
servent pour le même but de l’Euphorbia venenifica, de cette Euphorbe
et de venin de serpents, d’après Harnier, le poison est rarement mortel.
D'après Mgr Le Roy dans son Voyage au Kilima Ndjaro, on
emploie comme poison des flèches huit plantes qu’il ne nomme d’ail-
leurs pas.
Livingstone * fut le premier Européen qui donna des renseigne-
ments sur le poison strophantique de l’Est Africain, qu'il rencontra
chez les Mangaja, à l'Est du lac Nyassa, et dans le Shiré, sous le nom
de « Kombi ». Son compagnon, Kirk, s'étant servi d’une brosse à
dents qui se trouvait en contact avec du kombi, constata que ce poison
avait une forte action sur le cœur, le pouls, la sécrétion urinaire, et
les deux explorateurs s’aperçurent qu'ils avaient affaire à une substance
pouvant rendre de grands services à la thérapeutique. On voit que leurs
prévisions se sont bientôt réalisées, car le Strophantus est maintenant
officinal dans presque toutes les pharmacopées.…
D'après Le Vaillant, les indigènes, Bushmen et autres, utiliseraient
comme poison pour leurs armes, une sorte de chenille qui, chose
curieuse, ne serait venimeuse que si elle vivait sur des plantes toxiques,
1 Signalé également par Baudon, adm. en chef des Colonies.
3 Poison de flèches et poison d'épreuves, par E. PERROT, p. 125.
450 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
mais qui serait inoffensive, si elle se nourrissait, par exemple, de géra-
nium. Elle se trouverait d’ailleurs le plus souvent sur certain arbuste
très vénéneux, et gorgée des principes toxiques de ce dernier, elle les
contiendrait, pour ainsi dire, sous une forme concentrée.
D'après Patterson, les Bushmen emploient le venin d’une vipère
du genre Cerastes et les bulbes de l’Amaryllis disticha.
D'après Larini, les M’Kabba, naïns du Sud, préparent leur poison
avec des araignées et une matière visqueuse, extraite d’une racine.
Probablement l’Hoemanthus toxicarius, une Amaryllidée.
D'après Schinz, l’arbre sur lequel vivrait la chenille susmention-
née serait le Commiphora africana, et l’insecte le Diamphidia locusta.
CHAPITRE Il
La Chasse
1. Habileté du Négrille à la chasse. — 2. Animaux de chasse : le sanglier, les
antilopes. — 3. Animaux de chasse : singes, rongeurs, porc-épics, etc.
— 4. Animaux de chasse : les félins, l’hippopotame, le buffle. —
5. Animaux de chasse : l'éléphant. — 6. Chasse au lacet. — 7. Les
oiseaux, les amphibies. -— 8. Médecine de chasse. — 9. Les lois de la
chasse.
1. Habileté du Négrille à la Chasse
Le Pygmée part à la chasse. Pour lui, ce n’est pas un amusement :
il chasse, il tue pour vivre ; dès lors, tout gibier, petit ou gros, lui est
bon, tout fait farine au moulin. Son équipement est des plus simples :
Son arc et ses flèches empoisonnées, un couteau qu'il a acheté aux
tribus voisines, couteau composé d'une lame de fer battu, grossière-
ment emmanché dans un étui de bois revêtu de peau d’iguane, parfois
cependant tout en cuivre et ciselé avec un certain art, mais jamais par
lui. Parfois, à ses côtés, un petit chien jaune, muet, qui l’aidera à
retrouver le gibier. Mais le fait est rare, et.on ne trouve le Pygmée
avec un chien que dans les campements déjà métissés. En tout cas, le
‘ rôle des chiens ne sera que de forcer et dépister le gibier. |
Le Pygmée chasse parfois seul, mais le plus ordinairement en
bande. Sa façon de chasser dépend de la chasse qu’il entreprend, petite
ou grande chasse. Mais une fois en chasse, notre homme tue tout ce
qui se mange, et, pour lui, tout se mange. Même s'il rencontre un
animal mort, c’est bonne aubaine. L'animal doit être singulièrement
avancé, dans un état de putréfaction plus que complète pour qu'il en
fasse fi ! Il nous est arrivé, en chasse avec eux, de trouver une antilope
prise au lacet. La tête tombée, tellement elle était avancée, la bête
couverte de vers exhalait une odeur épouvantable. Mon petit Pygmée
ne l'a pas plutôt aperçue qu’il la recouvre de feuilles « pour la cacher
aux autres ».
— Tu ne vas pas manger ça, lui disons-nous.
452 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
— Oh ! non ! car nous allons trouver mieux, mais les femmes et
les enfants en seront bien contents !
Et comme je lui exprime mon étonnement :
— On ne fait pas cela chez toi ? me dit-il.
— Bien sûr que non !
— C'est un grand tort, les gens chez toi sont bêtes ! Regarde le
crocodile, regarde le vautour, regarde les fourmis, tout ce qui vit dans -
l’air, dans l’eau, sur terre, mange tout, tout...
Que répondre en effet ! Comme me le disait un jour un de m2s
catéchistes :
— On mange avec la bouche, on sent avec le nez, deux chosts
différentes.
Et le Pygmée ajoutait ce que je ne puis traduire que plus décem-
ment que lui :
— Plus ça sent bon en entrant, plus ça sent mauvais... en sor-
tant ! Dyoku, dyoku dyo, tsiti, tsiti dipa! (litt. bon, bon manger,
mauvais mauvais sortir).
La forêt, avec ses sources abondantes qui courent partout sous la
feuillée, sa nourriture abondante, regorgeant de fruits, de graines, de
plantes, ses repaires sous le fouillis inextricable de la brousse, est
remplie d'animaux sauvages. Dès lors, pensera-t-on, chasse dangereuse ?
Non ! du moins en général. Les gros animaux sont de beaucoup les
moins visibles : à dix pas d’un éléphant, on ne le voit pas, s’il reste
immobile. À part les singes qui du haut des arbres exécutent des vol-
tiges fantastiques, on voit rarement les bêtes ; au moindre bruit
insolite, elles détalent ou restent terrées, immobiles, seuls frémissent
les nerfs des pattes, les yeux, les oreilles, prêtes à la fuite rapide ; pour
bien les voir, il faut l’affût, et l’affût de longues heures durant ; sans
remuer pour ne pas effaroucher le gibier, au milieu de nuées de mous-
tiques, avec une bonne fièvre au retour en perspective ; l’affût n’a rien
de particulièrement agréable ou attirant. |
Le Pygmée, habitué dès l’enfance à tout braver, ne redoute, lui,
aucun obstacle, ni de jour, ni de nuit. Sa peau brave les morsures des
insectes, ne redoute guère les dards les plus acérés. Une fois le gibier
reconnu aux traces, il le suivra des journées entières, s’il le faut, sans
jamais se lasser, et, chose curieuse, sans se préoccuper s’il est sous le
vent de l’animal ou non, n’importe comment, il l’approchera toujours
et assez près pour que sa flèche ou sa lance ne manque pas le but.
C'est l'heure de la chasse ! Mais pour le Pygmée, cette heure ne
dépend que d’une chose : de son estomac ! A-t-il faim ? il part. Est-il
rassasié, repu, la viande boucane-t-elle abondante à son foyer ? il reste
paresseusement étendu au soleil, cause, fume et dort !
C’est l'heure de la chasse !
Pour le gibier ordinaire, le Pygmée quitte le campement, armé
simplement de son arc, de ses flèches, de son couteau, et sans aucune
cérémonie, sans aucun hommage. Pour la grosse bête, buffle, hippo-
potame, éléphant, il ajoute à ses armes deux ou trois sagaies longues
LA CHASSE 453
de 1 m. 80 à 2 mètres, armées d’un fer acéré, et empoisonnées. Mais
tandis que pour les flèches, on emploie les graines de Strophantus,
pour les sagaies, on remplace les graines par l’extrémité des tiges de
la même plante. « Le poison tient plus longtemps », me dit A-tô.
Avant de partir, aucun appel aux fétiches, aucune cérémonie.
Elle est réservée au retour.
Ils partent.
L’arc et la flèche dans la main gauche toujours prête, la sagaie,
s’ils l’ont prise, dans la main droite, ils bondissent au-dessus des réseaux
de lianes et des obstacles de toute nature qui se présentent au milieu de
cette végétation luxuriante, écartent du bras droit des feuillages épais,
saisissent au bond une branche opportune pour mieux franchir un tronc
d'arbre, un ruisseau. Vous les croyez près de vous P ils sont à dix
mètres en l’air, à vingt ou trente, se balançant au bout d’une liane, en
saisissant une autre, cheminant à l’aise en haut, tandis que pénible-
ment, couverts de sueur, vous haletez en vous frayant en bas une route
pénible.
Et ils rient.…
2. Les Animaux de chasse : Le Sanglier, les Antilopes
Tout gibier est bon pour les Pygmées, et le gibier, pour eux,
foisonne. Citons les principaux. Tout d’abord parmi les plus faciles à
trouver, sinon à abattre, les sangliers ou mieux cochons sauvages, roux,
peu poilus, à petite tête, le ngü des Pahouins, wéso des Pygmées, vivant
par bandes nombreuses de 30 à 50 têtes, fouillant les terrains maréca-
geux, très difficiles à approcher, s’enfuyant au moindre bruit, détalant,
à toutes jambes.
Un de ses proches voisins comme espèce, le phacochère au groin
allongé, bas sur pattes et ventre traînant, se trouve un peu plus loin
dans l’intérieur et souvent domestiqué dans les villages, comme nos
cochons domestiques qui prospèrent très bien maintenant au Gabon,
ainsi à Bata.
Beaucoup plus faciles à surprendre que les sangliers, les antilopes,
soit celles de forêt, soit celles des plaines et des clairières herbeuses,
impongo, inkanda, nkan, pour ne citer que les plus fréquentes. Ainsi
les décrit très bien Hamolet dans son livre, La chasse au Congo :
« Il y a de nombreuses variétés d’antilope, la rouanne, le bubale,
l’élan, le kob, la blurbuck, la nzouala, dont la fameuse okapi, etc., etc.
» La rouanne (nom indigène : yaqui) n’a été rencontrée par moi
qu'une seule fois entre Maklauda et Mobele (8° 1/2 latitude nord et
23° longitude est Greenwich). C’est à mon avis la plus belle antilope
de la création. La tête est un masque noir et blanc du plus bel effet, de
la taille d’un fort cheval (1 m. 60), la robe est gris de fer, la crinière est
très courte et très fournie, le bas des jambes est brun à partir du
genou, le ventre blanc, les cornes sont celles du kob (nom indigène :
borongo). Sur onze individus rencontrés, j'en ai tiré cinq. De même
que le bubale (nom indigène : songolo), l’antilope dite rouanne n’a
454 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
que deux mamelles au lieu de quatre. C'est très caractéristique. Les
deux sexes sont armés de cornes annelées. Il y a plusieurs variétés de
bubales (songolos); la robe et la dimension des cornes recourbées les
différencient seules. On trouve l’antilope bubale café au lait, alezane,
rousse et brune ; elles ont le garrot proéminent, leur course très rapide
est peu gracieuse ; mâles et femelles ont également des cornes. Les
bubales peuplent toutes les savanes africaines.
» Je n’ai rencontré l'élan qu’une seule fois entre Loka et Kadjo-
Kadji (Enclave de Lado). Leur habitat dans cette région est très limité
et très connu. L'élan est très farouche et se laisse approcher difficile-
ment. Îl est de la taille du gros bétail. Les cornes sont très spéciales,
les deux sexes en sont armés. J'ai tiré un individu dont les cornes
mesuraient 81 centimètres de hauteur et 30 centimètres de circonfé-
rence à la base. La robe de l'élan est rayée de lignes blanches.
» Le kob ( nom indigène : borongo) est aussi répandu que la
bubale (songolo). De la taille de nos cerfs, il porte des cornes annelées
très grandes ; sa course est très rapide ; il se rencontre en bandes et
souvent mêlé aux bubales ; robe fauve ; c’est la seule antilope à poils
longs que je connaisse, La femelle n’a pas de cornes et ressemble assez
bien à un bourricot. La viande sent fort la venaison.
» La blurbuck est un amour d'’antilope ou gazelle, très petite.
Poils souris, les joues formant salière ; se rencontre en forêts peu éloi-
gnées de pâturages.
» La nzouala (nom indigène : takka) est rousse, de la taille d’un
petit cerf ; cornes annelées (la femelle n’en est pas armée), mais
recourbées au dernier tiers de leur longueur ; à part la nuance rousse,
la femelle de la takka ressemble à s’y méprendre à nos biches. La
nzouala est très répandue dans toute l’Afrique.
» En 1899, les membres de l’expédition Van Gele remarquèrent
que les indigènes portaient des baudriers faits en peau de zèbre. De là
à conclure que le zèbre existait dans la contrée, il n’y avait pas loin.
Nous faisions erreur. Les baudriers provenaient de la peau de l’antilope
okapi, si chère à M. Johnson et à l’Etat du Congo. En janvier 1900,
je tirai ma première okapi entre Banzyville et Mokoangay. J’ignorais
l'importance scientifique attachée à cet animal. Mon carnet de chasse
renseigne que j'abattis huit okapis en 1890 et 1891. En 1899, entre
Bima et Buta (Uele) je tirai une nouvelle okapi, étant toujours igno-
rant de sa grande valeur scientifique. En 1903, je constate que tous les
soldats de la garnison du poste de Buta ont des lanières en peau d’okapi
comme bretelles de cartouchières. Que le monde savant se tranquillise
donc, l’espèce n’est pas près de disparaître. L'okapi est des plus
farouches. Elle se tient en forêt et dans les endroits montagneux.
» Une grande variété d’autres antilopes et de gazelles dont j'ignore
les noms, existent encore; elles sont de taille plus petite et de robe
de différentes nuances, notamment il y a l’antilope grise dite cochon
(à cause de son allure générale), l’antilope daim, la dondon, l’antilope
aboyeuse, etc., etc. Les diverses variétés se tirent à plomb ou à ballettes.
LA CHASSE 455
» Pour les grandes antilopes dont il est question plus haut, l’express
460 et la Winchester sont tout indiqués. L'emploi de balles expansives
ou mieux explosives est hautement recommandé.
» J’ai vu une antilope bubale sur laquelle j'avais tiré de face et
au repos me charger très sérieusement ; elle vint expirer à quelques
mètres de moi. Peut-être cette course n'était-elle qu’un effet de la balle
ayant porté au poitrail. |
» Toutes les antilopes sont comestibles, en Afrique surtout. Dans
la cervelle des kobs (borongo), j'ai rencontré de grosses larves
blanches.
» Mais, de toutes les antilopes, la plus jolie est certainement l’anti-
lope naine, okwén, grande comme un petit chien de salon, aux jambes
fines comme un crayon, toujours en mouvement. Très facile à appri-
voiser, elle se montre très sensible à la musique, et tant que l’on joue,
demeure immobile à vos pieds, puis repart comme un trait.»
3. Animaux de chasse : Singes, Rongeurs, Porc-épics, etc.
1. Dans les arbres, dont ils mangent les fruits, les espèces innom-
brables de Singes, depuis l’énorme gorille que l’on ne peut guère tuer
qu’à bout portant, jusqu’au chimpanzé presque humain, en passant
par les singes dorés, singes à museau blanc, à collier, singes verts,
singes des rochers, singes des cataractes, grands amateurs de poisson,
singes minuscules gros comme le poing, dans le genre des lémurs de
Madagascar.
La chair du nosso (Anthropopithecus Troglodytes) est une des
meilleurs viandes de... singe qui se puissent manger. D'ailleurs de façon
générale, les singes frugivores sont excellents à manger, les carnivores
ne valent rien et leur chair est nauséabonde, ceux qui mangent du
poisson sont pires encore.
2. Une foule de petits carnassiers, de Rongeurs, de grimpeurs
nichent dans les sous-bois, dont la mangouste (herpestes galera) avec
ses deux sous-espèces, très répandue partout, les écureuils, très nom-
breux, et sur lesquels s’exercent à tirer les enfants, et parmi eux une
espèce très curieuse, le Phalanger ou écureuil volant, ou mieux encore
l’anomalure (Anomalura Fraseri) remarquable par une duplicature de
la peau des flancs tendue entre les membres postérieurs et antérieurs et
qui leur sert de parachute lorsqu'ils s’élancent du haut des arbres, puis
des rats, des souris, une espèce de lapin, les porcs-épics, hérissons,
blaireaux, genettes, civettes puantes.
Une espèce particulière de léporide, mais beaucoup plus grosse
que nos lièvres, pesant facilement de 15 à 20 kg., se rencontre très
souvent, surtout dans le nord, vivant -en troupes nombreuses et très
craintives dans les clairières herbeuses de la forêt. Les Pygmées leur
donnent le même nom que les Fang : nzibissi, mais la chair en est
sèche, coriace et filandreuse, Il y aurait peu d'intérêt à l’introduire en
Europe.
456 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
3. Partout dans la forêt, mais surtout près des endroits cultivés, on
rencontre le Porc-épic, vivant en bandes nombreuses et très unies, car
on les voit rarement se disputer et se mordre entre eux, sauf au moment
du pariage.
Parfois, les plantations, surtout les plantations de manioc, en sont
infestées à tel point que les indigènes doivent déguerpir et tout laisser.
Il nous est arrivé de tomber dans un village ainsi dévasté. Les habitants
l’abandonnaient : « Depuis six mois, nous disaient-ils, tous les jours,
À tous les repas, nous mangeons du porc-épic ! Nous n’en pouvons
plus ! » La chair, blanche et onctueuse, grasse est cependant très bonnet
Mais, comme en toutes choses, pas trop n’en faut |
Le pangolin et le fourmilier sont fréquents et malgré leur nour-
riture presque exclusive de fourmis, la chair en est excellente.
Sur le fleuve et dans les marais herbeux, les Négrilles poursuivent
le petit potamogal velox, le potamochère, la très défiante et très dif-
ficile à approcher antilope blanche, amphibie des marais. À la moindre
alerte, on voit la gracieuse bête plonger pour ne reparaître qu'après
plusieurs minutes et bien loin de là.
Dans la forêt, ils rencontrent encore un animal nocturne, qui gîte
dans les vieux troncs d'arbre, ne sort que la nuit, et pousse un cri
lugubre, reconnaissable à longue distance. Dans une fourrure exclu-
sivement d’un noir roussâtre, se détache au milieu de la poitrine une
touffe de poils d’un beau blanc : c’est le muurk, difficile à approcher,
plus difficile encore à tuer (ah des Négrilles).
4, Animaux de chasse : Les Félins, l'Hippopotame, le Buffle, l'Eléphant
1. Le Pygmée ne s’attaque guère aux félins, non que sa flèche ne
perce facilement leur peau assez peu épaisse, mais surtout parce qu'il
n’estime pas leur chair et préfère autre chose. De fait, comme nous
avons pu le constater à maintes reprises, autant la chair du singe est
mets de haut goût, du moins de ceux que nous avons signalés, autant
il faut avoir faim pour manger celle du léopard.
Dans la forêt gabonaise, on ne trouve guère comme félin que le
chat sauvage et la panthère, improprement appelée tigre, l’ingwe des
Pygmées, le nze des Fang, ailleurs ndjego. Elle rôde la nuit autour des
villages, enlevant les animaux domestiques, et souvent les femmes et
les enfants, proie facile pour elle surtout quand la bête devient vieille.
Mais si elle a commis pareil méfait dans un village pygmée, c'est alors
une guerre à mort où elle a toujours le dessous. Les Pygmées, si tel
accident arrive, partent immédiatement en chasse et ne reviennent que
vainqueurs.
Plus loin, dans la forêt équatoriale, les félins et grands carnassiers
se multiplient. Ainsi le lion (ntar), l’hyène (impyisi), le serval, rare au
Gabon (mondo), même le chacal (inguzu), que des Pygmées n'avaient
jamais vu ni tué, mais dont le nom et les hauts faits revenaient très
souvent dans leurs contes et fabliaux.
2. Le lion semble exister dans tout le Congo. «J’en ai vu, dit encore
LA CHASSE 457
Hamolet, au nord du 4° parallèle dans tout l’Uele et à l’Enclave de Lado.
Savoir regarder de très près en face un lion ou un éléphant est la pre-
mière condition requise de chasseur. Elle est indispensable. Ici encore,
la carabine 450 avec balle explosive est indiquée ; on doit viser au
défaut de l'épaule. Je crois très sincèrement que le lion blessé ou
talonné par la faim est dangereux ; sa force est prodigieuse. Beaucoup
de soldats dans l’Enclave de Lado ont été dévorés par les lions. C’est
contre les fauves qu'il faut se défendre dans cette région. J’ai tiré un
lion mâle en 1894 dans le Dar-Baïda, mesurant 3 m. 08 du bout du nez
au bout de la queue, et le 10 juin 1902, une lionne mesurant 2 m. 76.
La hauteur au garrot du premier était 1 m. 02 et de la seconde 0 m. 85.
Le mâle a une crinière peu longue dont la nuance varie du fauve au noir.
» Le 10 juin 1892, vers 9 heures et demie du matin, en venant de
Lokka vers le Yéi, je tirai sur une antilope, à 2 km. du gîte d’étapes
du Libogo ; j'étais seul en avant de la caravane, avec un indigène et
un boy. La bête, après avoir culbuté, se ramassa pour entrer dans la
brousse, haute de un mètre environ. Je confiai mon cheval au boy et,
accompagné d’un indigène et d’un chien, nous suivimes l’antilope
blessée à la piste ; le chien nous avait devancés, il revint bientôt après,
mais je ne pus faire reprendre la piste au chien, de race Dinka, cadeau
d’un évêque italien ou autrichien.
» Nous avions à peine parcouru 500 mètres que nous perçûmes un
bruit spécial que l’indigène me dit être produit par un léopard. Je
l’envoyai chercher mon express et nous reprîimes la piste ; le bruit
devenait distinct et plus rauque ; grimpés sur une termitière, nous
avons été témoins du beau spectacle qui va suivre. Une famille de lions
(père, mère, fils et fille), dévoraient mon antilope à quinze pas de nous,
en témoignant une grande satisfaction. La peur fit que l’indigène
s’oublia scandaleusement et rendit l’air irrespirable en cet endroit. Je
changeai de place. J’étendis la lionne raide morte d’une balle au défaut
de l’épaule (cœur pulvérisé), sa fille se réfugia contre sa mère, je la
tirai aussi d’une balle à la tête, tandis que le père, poussant son fils
devant lui, disparut dans la brousse. Je ne pus les rejoindre. Les deux
lionnes furent enterrées au poste de Libogo. Les squelettes ont depuis
été envoyés à Tervueren. Le soir au clair de lune, il y eut des chants
interminables. Tout le monde, porteurs et soldats, dansaient sur le
tertre recouvrant les deux fauves. Le brave indigène qui m'avait accom-
pagné, se faisait remarquer par son ardeur. La mélopée racontait :
« Que nous (les danseurs) sommes des braves, nous avons tiré deux
» lions formidables (deux tambwé, nom indigène); ces brigands ont
» mangé autant d'’indigènes. Maintenant, grâce à leur courage, ils
» étaient morts et enterrés. » Quant à ma pauvre carabine express et à
votre serviteur, ils avaient vaguement, et de loin sans doute, assisté à
l'événement ! »
Ainsi s'écrit l’histoire parfois (trop souvent, hélas !) « Sic transit
gloria mundi. » Je crois que si le lion n'avait pas eu son fils à sauver
et s’il n’avait pas été repu, la petite fête ne se fût pas passée si bénévo-
lement.
458 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
J'ai vu des lions fuir, mais je n’en ai pas vu charger.
c) Le Léopard est un voleur, disent les Arabes, et ils ont raison ;
traître, cruel et voleur, il a toujours soif de sang.
À Nouvelle-Anvers, un léopard (kopi) m'a égorgé vingt-cinq bre-
bis en une nuit ; le produit d’une année de pénible élevage.
Je serais très curieux de voir un savant différencier par des détails
visibles la panthère du léopard.
Dans un poulailler à Zongo, j'ai tiré un léopard femelle avec une
cartouche de plomb 4. |
Les 28 ballettes sont les meilleures munitions à employer contre
les léopards.
Pas plus que le lion, il ne faut suivre un léopard dans la forte
brousse. Le capitaine Lespagnard a été saisi par la fesse à Dungu et
transporté par un kopi à plusieurs mètres ; le capitaine avait suivi l’ani-
mal blessé dans la brousse.
Le léopard existe dans tout le Congo.
« d) L’Hyène est aussi très commune, ses mœurs terribles sont
trop connues pour en parler. À Redjaf, elles étaient particulièrement
nombreuses (les deux espèces, la mouchetée rousse et la rayée noir et
blanc).
» Les cimetières doivent être spécialement défendus au moyen de
grosses pierres et d’épines contre ces odieux maraudeurs.
» J’ai rencontré la cynhyène dans le Dar-Baïda et l’Enclave de
Lado. Ces loups chassent en bandes : ils enferment le gibier dans un
cercle qu’ils rétrécissent de plus en plus.
» Quand l’une est blessée, elle est immédiatement dévorée par le
reste de la bande. Les loups habitent dans des cavernes et leurs terriers
sont excessivement propres. »
e) Parmi les animaux de grande chasse, en premier lieu, à tout
Seigneur tout honneur, l’Eléphant, le roi de la forêt le ndjork ou ndjoco
des Bantu, le ya des Négrilles. Nous en reparlerons plus loin.
Vient ensuite l’Hippopotame ; mais nous n'avons jamais vu le
Pygmée le chasser. Ils ne le pourraient d’ailleurs pas, non plus qu’ils
ne s’attaquent aux Crocodiles. Pour attaquer l'éléphant, il leur faut
frapper à l’endroit où la peau est pénétrable à leurs flèches, ordinaire-
ment sous le ventre. Mais on ne voit jamais le ventre d’un crocodile
ou d’un hippopotame, on ne peut se glisser dessous, on ne peut donc
les y frapper.
Dans la forêt gabonaise, le Pygmée trouve encore le Buffle, beau-
coup plus redoutable que l'éléphant, chargeant sans merci le chasseur
qui l’a blessé ?, Le Pygmée ne s’y hasarde pas : il le chasse, mais avec
des pièges ou des lacets.
Quand nous aurons enfin signalé que le Négrille mange tous les
Serpents dont il peut s'emparer, et les trouve excellents, il ne nous
1 Ainsi mourut, on s’en souvient, le fameux aviateur Latham.
LA CHASSE 459
restera plus guère à parler que de la chasse à l'éléphant, la plus passion-
nante de toutes, et celle qu'avant tout préfère le Pygmée, bien qu'il
y trouve souvent la mort. Mais mourir sous le pied d’un éléphant est
une mort glorieuse entre toutes, si bien que dans ce cas, le seul, les
lamentations funèbres habituelles sont strictement défendues. On ne
doit pas pleurer le mort, mais, au contraire, se réjouir.
5. Animaux de chasse : L'Eléphant
Un troupeau d’éléphants (Ya Bwa) a été signalé.
Le chef du clan réunit aussitôt ses hommes et consulte le sort pour
savoir si la chasse sera heureuse, s’il y aura mort d'hommes et combien.
Les osselets ont été favorables, sont tombés comme nous l’avons décrit
plus haut (p. 185). On peut partir, sagaies et flèches sont enduites de
poison frais, beaucoup plus efficace, aïguisées soigneusement : rien
ne doit être négligé, la moindre imprudence peut être mortelle. Les
chasseurs quittent le village, suivent les éléphants à la trace, recon-
naissent à la vue, mieux encore en appliquant la langue sur les foulées,
depuis combien de temps les animaux ont passé, l’âge, le sexe, la taille
que leur donne l’empreinte du pied ; une empreinte de pied de 0,50 cm.
de diamètre, près de deux mètres de tour, correspond environ à un
animal de 4 mètres de haut.
Aussitôt arrivés près des éléphants, les meilleurs chasseurs se glis-
sent le plus près d’eux possible, parfois les criblent de flèches acérées,
qui très souvent seront mortelles. Maïs la plupart du temps, et pour
mieux montrer leur bravoure, leur tactique est tout autre. Avec une
audace singulière, ils se glissent sous le ventre même de l’animal, et
une fois entre ses pattes, frappent au ventre de toutes leurs forces avec
leurs sagaies acérées. Le coup est tellement violent que l’arme perce
la peau épaisse du ventre et pénètre dans les entrailles, va même parfois
se fixer dans la colonne vertébrale. C’est le moment dangereux ! Le
chasseur s’esquive avec la plus grande rapidité ; il y va de sa vie ! Se
sentant en effet mortellement blessé, l’animal barrit avec fureur et
cherche aussitôt l’assaillant. S'il le saisit avec sa trompe, il l’écrase
sous son large pied ou le broïe entre ses puissantes molaires. Puis, il
commence à fuir. Presque toujours, avec sa trompe, il essaie d’arracher
l'arme de son corps. Si la sagaie est armée de barbillons, il n’est pas
rare qu’en l’extirpant, il n’attire en même temps ses entrailles au
dehors. Accrochées au passage par les .épines et les branches pointues,
elles se déroulent alors d’elles-mêmes. C’est la mort rapide et cruelle.
Mais d'ordinaire, les Pygmées n’emploient pas les sagaies barbelées.
Elles pénètrent moins, disent-ils, et s'arrêtent dans les entrailles. Ils
ont absolument raison. |
L'animal blessé cherche immédiatement des feuilles avec lesquelles
il obture la plaie et dessus les feuilles un tampon d'herbe et de terre
humide. Mais jamais les Pygmées ne l’abandonnent, ils le suivront à
la piste quatre, cinq jours et plus, s’il le faut, jusqu’à ce qu'ils l’aient
abattu. Dans les entrailles, en effet, le poison agit lentement. C'est
460 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
alors qu’ils commencent à le cribler de flèches, à ne lui laisser aucune
trêve, jusqu’à ce qu'il tombe.
Aussitôt, c’est la curée qui commence ! À peine l’animal abattu,
les Fang, si avec eux on chasse, se précipitent dessus, boivent le sang
tout chaud, mangent crue la chair palpitante. Combien de fois n'’ai-je
pas vu deux guerriers chacun à un bout du même boyau, mangeant en
hâte et arrivés bouche à bouche, s’arrachant littéralement le morceau
de l'estomac !
Il n’en va nullement ainsi chez nos Pygmées, et ici intervient un
rite des plus singuliers.
À peine l'éléphant par terre, tout le clan prévenu se précipite. Et
ce sont d’abord les cris de joie solennels, une tyrolienne criée du haut
de la voix.
Nkukuru, Nkukuru, hurlent les femmes en suraigu. Kya, kya, rho.
— Kya, Maître éléphant, répondent les hommes. En poussant ce cri,
les hommes s’appuient la tête sur le bras replié en arrière. Puis, si
l’éléphant est un mâle, car dans le cas contraire, on ne fait rien, le
chef du clan procède au rite solennel de l’émasculation. Il se met
autour du cou une liane fleurie comme celle qui orne la fiancée avant
le mariage. Il en entoure également les défenses de l’animal, puis pro-
cède au rite. La dépouille enveloppée dans des feuilles d’erythrophlœum
est enfouie ensuite au plus profond de la forêt.
En prenant sur lui la couronne de fleurs, le chef du clan commence:
Le Cat DE MoRT DE L'ELÉPHANT
Notre sagaie s'est égarée,
O Père Eléphant !
Nous ne voulions pas te tuer.
Nous ne voulions pas te faire du mal,
O Père Eléphant !
Ce n’est pas le guerrier qui t'a enlevé la vie,
Ton heure était venue.
Ne reviens pas écraser nos cases,
O Père Eléphant !
En entourant les défenses de fleurs, le chef chante ensuite .
Ne nous fais pas sentir ta colère,
Ta vie sera désormais meilleure,
Tu vis au pays des Esprits, |
Nos pères vont avec toi renouveler l'alliance.
Ta vie sera désormais meilleure,
Tu vis au pays des Esprits.
Puis il va avec ses hommes enterrer la puissance virile de l’animal
qui jamais ne doit être mangée :
Ici tu vas reposer pour toujours ;
LA CHASSE 461
Repose en paix désormais,
[ci sont les enfants,
Que ta colère sur eux ne retombe pas !
Le chef revient alors au cadavre, monte sur le corps, et danse la
danse de l'éléphant, en chantant son chant de mort. Nous l’avons
donné précédemment (p. 336).
Aussitôt le chant fini, mais alors seulement, on commence à dépecer
le gibier. La trompe est enlevée et cuira à l’étuvée pendant deux jours
au moins dans un grand trou creusé dans le sol, revêtue de feuilles et
de branchages, recouverte de terre sur laquelle on entretient un grand
feu. On enlève la tête, les défenses tournées en haut, puis on mange et
on boucane. Tant qu'il y à à manger, on reste là, on est heureux !
Puis les femmes emportent au campement les morceaux boucanés.
Quand elles ont disparu, les hommes partent à leur tour, le chef tou-
jours en tête.
Pour les autres animaux, aucun rite n’est prescrit.
6. Chasse au lacet
Les Pygmées chassent parfois au lacet, exactement comme nos bra-
conniers, une forle branche retenue au sol par une corde formant
collier. Dans certaines régions, ils chassent également, paraît-il, au
moyen de pièges. Nous ne l’avons jamais vu faire, bien que leurs
voisins bantu les emploient fréquemment.
Pour le piège ou plutôt la masse à éléphants, ils opèrent
de la façon suivante. On choisit tout d’abord un géant de la
forêt dont une forte branche s’étende à une dizaine de mètres
au-dessus d’une passe d’éléphants. On coupe alors un owala,
dont le bois est excessivement dur : on sectionne le tronc de
façon à avoir un morceau cylindrique de trois mètres environ de long :
la bûche qui mesure 70 à 80 cm. de diamètre est affûtée très pointu
à une extrémité et le bout est durci au feu. On hâle ensuite l’énorme
pièce de bois en haut, et on la suspend par une forte corde de rotang.
La pièce pèse facilement de 5 à 800 kilos. L’extrémité de la corde qui
la retient est installée à 30 cm. du sol : le moindre attouchement amène
le déclic ; la pièce tombe et si c’est un éléphant qui a déterminé la
chute, elle s'enfonce profondément dans le dos de l’animal et le tue à
peu près sur-le-champ.
Avant de s'éloigner, le ou les chasseurs pygmées ont bien soin de
promener partout où ils ont passé des torches enflammées de branches
de Nkula. L’éléphant est, en effet, on ne peut plus défiant, et la moindre
odeur d'homme le ferait fuir en hâte.
Les Pygmées ignorent ou négligent toute espèce d’autre chasse,
telle la chasse au hokko, au filet, en battue de leurs voisins bantu.
7. Les Oiseaux, les Amphibies
Jamais les hommes ne chassent les Oiseaux, ni ne les mangent, au
moins de façon ordinaire. C’est une chasse réservée aux enfants et pour
462 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
s'exercer à tirer de l’arc. La pintade qui abonde autour du village et
fait entendre soir et matin son cri aigre de crécelle, d’où son nom
Nkan, est toujours respectée. C’était probablement jadis un animal
sacré. Elle n’en demeure pas moins très sauvage.
En revanche, les Torlues, dont quelques espèces arrivent à peser
plusieurs kilos, sont fort estimées et très abondantes. On les fait tou-
jours cuire vivantes dans leur carapace sur un feu de braiïises. La chair
est exquise, comme les œufs, mais ne vaut pas, cependant, à lom près,
la chair de l’iguane, le varan du Nil, la vulgaire Gueule Tapée.
Quant aux Serpents, les Négrilles les mangent tous et presque
toujours tout crus. Maïs, sauf la vipère cornue, le meilleur d’entre eux
ne vaut absolument rien. Vanter, comme certains, la couleuvre d’eau
est faire avaler... une vraie couleuvre.
8. Médecine de chasse
(modidi sit — mauvais embranchement des chemins)
Par suite de raisons quelconques et indépendantes ou dépendantes
de lui, par exemple fuite de gibier, incendie, tornade subite, maladresse
ou mauvaise préparation du poison, etc., il peut arriver que le petit
chasseur soit plusieurs fois de suite malheureux à la chasse, La disette
de viande, sinon la famine, menace le foyer.
Avant de retourner alors à la chasse, le Négrille se procurera un gi-
bier ou animal quelconque, forcément facile à prendre au piège et de pe-
tite taille. Ce ne sera jamais cependant ni un oiseau ni un poisson, non
plus un serpent ou caméléon, animal sacré, comme nous l'avons vu, mais
quelque petit mammifère, écureuil, par exemple, rat, ntori, potamo-
gal, etc. L’animal doit être vivant au moment de la capture : cette
condition est essentielle. Un animal trouvé mort dans le piège, écrasé
ou étranglé, ne peut être utilisé.
De la victime trouvée suivant les conditions requises, le chasseur
extrait le cœur encore palpitant en pratiquant, à l’aide de son couteau,
ou parfois avec une coquille affilée, une incision cruciale sur la pui-
trine. Lé-ki, le chef pygmée, que nous connaissions, déclarait qu'il
valait mieux se servir de la coquille, qu'ainsi faisaient les anciens, mais
ne savait ou ne voulait en donner les raisons. Peut-être, en effet, cet
usage de la coquille employée comme instrument tranchant, remonte-
t-il à une plus haute antiquité, de même qu'elle est également employée
comme cuiller, strictement personnelle.
Le cœur est renfermé dans une petite case spécialement construite
pour cet objet et où personne ne doit porter la main, sous peine d’annu-
lation et de non-efficacité du sacrifice. Les fourmis et autres insectes
dévorants, attirés par l’odeur, se chargent d’ailleurs de la disparition
complète et rapide du viscère consacré. Le reste de la victime offerte
est brûlé et les cendres jetées au vent.
En fermant la petite case, car elle ne doit pas être ou demeurer
ouverte, le Négrille dit ou psalmodie : « Né ti sé atusila, né ii sé. »
Il répète cette phrase autant de fois qu'il est nécessaire. Elle parat-
LA CHASSE 463
trait signifier : « À toi j'offre ceci. » En s’en allant, le Négrille ne doit
pas regarder derrière lui, ni repasser par l’endroit où il a capturé la
victime (ré té ne pas fouler).
À qui s'offre ce sacrifice ? Il est difficile de le dire, sinon impos-
sible, chaque cas étant variable. Ainsi l’insuccès est-il dû à des circons-
tances atmosphériques, tornade, feu, pluie prolongée ? D'une façon
générale, ce seront les esprits de la forêt qui seront les bénéficiaires du
sacrifice. Le Négrille croit-il y voir une marque de mécontentement des
ancêtres P À eux alors sera offert le sacrifice, et cela, il le saura d'’ordi-
naire par un rêve où les ancêtres lui auront exprimé leur méconten-
tement ou encore par le dire du chef du clan, interrogé ou témoin des
insuccès répétés. Dans la grande majorité des cas, l’insuccès est attri-
bué aux esprits malveillants, par conséquent aux mânes négligés des
ancêtres.
Si les insuccès se répètent trop souvent, si le chasseur, en somme,
se voit ou est réputé malchanceux (ce qui, entre parenthèse, peut
devenir dangereux pour le chasseur non-marié encore), on a recours
au sacrifice dit du sang, mtiôa o1 ntiôa. Le chasseur s’incise le bras
ou la jambe, peu importe, recueille dans une coquille d’escargot le
sang qui coule, et asperge ses armes et son propre Corps: avec le sang
fumant et fluide encore.
Si les insuccès ont été trop répétés, ou surtout si le chasseur a
manqué à à plusieurs reprises un éléphant, ce n’est pas à lui de faire les
incisions rituelles, ni de recueillir le sang, mais au chef de clan lui-
même. Dans le cas de l'éléphant cité plus haut, en incisant bras et
jambes, en aspergeant les quatre points cardinaux, les armes et le
patient, le chef du clan, en psalmodiant comme précédemment, dit :
« Ngorûu, né ti se ntusila. » Le sacrifice, dans ce cas, est donc offert à
l'éléphant, protecteur de la race. Dans les autres cas, le sacrifice est
offert à l'Esprit protecteur de la Race, du Clan, du Chef lui-même,
représentant la famille, de l’Individu, c’est-à-dire aux différents totems,
racial, clanique, familial et individuel. C’est un des cas très rares où
on les voit intervenir. Dans ce cas, le sacrifice n’est jamais offert aux
esprits malveillants, pour détourner leur colère, qu'ils soient de la
famille ou non. Les Esprits de la Race ou totémiques étant par nature
plus forts se chargeront eux mêmes d'’écarter les influences nocives
ennemies.
Dans un seul cas, nous avons vu invoquer Khmvwum, le Créateur.
Dans une grande chasse à l’éléphant, le clan avait perdu un tiers de
ses guerriers, broyés par les éléphants furieux. Perte énorme pour le
pauvre petit clan, deuil profond pour tous. Le chef, qui avait échappé
à la mort, mais avait été blessé, procéda lui-même au sacrifice et offrit
son propre sang, comme chef du clan. D’après ses dires, car, prévenu
trop tard, nous ne pûmes y assister, le sacrifice, comme il se devait, fut
offert au Créateur irrité, afin de renouveler l'alliance (réta). Nous ne
pûmes malheureusement recueillir les chants, ni noter les cérémonies,
464 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
et le chef se refusa à nous les redire, opposant la loi du secret absolu,
même à un ami.
« Les choses de Khmvuum sont, dit-il, les choses de Khmvum,
seul. »
Nous le regrettâmnes fort. L’offrande ou le sacrifice au Créateur n’en
demeure pas moins dans certains Cas exceptionnels un fait cerlain et
des plus importants.
9. Les Lois de la Chasse
Pour terminer ce long chapitre de la chasse, mais elle occupe une
place si importante dans la vie des Pygmées, quelques mots encore.
Tout d’abord, les Pygmées réclament le droit de chasse absolu sur
toute la forêt. Elle est à eux, en qualité de premiers occupants du sol,
d’autochtones. Si on met obstacle à leurs prétentions, si on veut les en
empêcher, ils partiront, fonderont ailleurs un nouveau village, mais,
avant de partir, ils auront tué quelques indigènes du village ou de la
tribu qui s’opposait à leurs prétentions. Quant à les rattraper ensuite,
c’est chose absolument impossible, d'autant qu'ils ont soin d’abord de
mettre plusieurs centaines de kilomètres et de brousse impénétrable
entre eux et leurs poursuivants possibles, d'occuper ensuite le terri-
toire d’une tribu ennemie de la première. L’extradition est chose bien
inconnue en pays noir |
Presque toujours ils chassent par groupes, partageant ensuite
également entre tous les hommes du clan le produit de la chasse et de
la pêche, ou le produit de la vente. Personne ne reçoit plus que les
autres, mais si le gibier est partagé, les morceaux le sont suivant cer-
taines règles, le chef, celui qui a dépisté, celui qui a poursuivi, celui
qui a abattu le gibier ayant leurs morceaux déterminés, excellent moyen
d'éviter les discussions.
Le gibier poursuivi appartient en principe à qui l’a dépisté. S'il
est blessé, à celui qui l’a atteint la première fois. Celui qui l’achève
reçoit un des membres, la cuisse droite.
Le chasseur qui a perdu la trace d’un gibier blessé, celui qui aban-
donne la piste, perd tous ses droits. La bête appartient dès lors à celui
qui l’a trouvée ou à celui qui l’achève.
Le propriétaire du chien qui lève le gibier, a droit à la moitié de
la bête si un autre parvient à la tuer ou à la capturer.
S'ils sont engagés comme chasseurs, tout dépend des conditions,
préalablement établies.
Tout gibier pris au piège appartient au propriétaire du piège.
S'emparer indûment d’un gibier pris au piège, est considéré comme
un vol des plus graves.
Le propriétaire d’un piège n’est pas responsable des accidents
causés par son piège. À chacun de se garer. De même, les accidents
de chasse ne sont imputables à personne, tandis que chez les Bantu,
et. chez nous, il en va tout autrement | la Fatalité ne donne pas droit
à des dommages-intérêts !
LA CHASSE 465
Quiconque vole un piège, ou détruit une fosse à gibier, commet
une faute que le clan ayant subi le dommage punira toujours de mort.
C’est en effet une question vitale pour le clan !
Comme on le voit par ces quelques lignes, nos petits hommes ne
souffrent pas que l’on transgresse leurs droits ! Mais aussi stricts qu'ils
sont sur leurs droits de chasse, ils sont à côté de cela d’une générosité
sans égale. Vous vous présentez à l’heure du repas ? c'est à qui vous
offrira à manger. Tant qu’il y aura quelque chose à manger, restiez-
vous avec eux dix, quinze jours, vous aurez votre part. Jamais il ne leur
viendrait à l’idée de vous faire sentir que vous êtes importun ! L’hospi-
talité la plus large est de rigueur ! A charge de revanche, bien entendu !
Venant chez vous, ils ne comprendraient pas que vous ne leur offriez
nourriture et asile ! Mais ils se contentent de si peu, et sont si heureux
de tout ! Jamaïs je ne vis homme si heureux que le chef auquel j'offris
jadis un rutilant casque de pompier en cuivre rouge ! Jamais, et pen-
dant toute une vie, on ne vit casque si bien astiqué et homme aussi fier
et content ! La Chasse peut-elle fournir à nos Négrilles une nourriture
suffisante ? De façon générale, oui, bien qu'avant la guerre, les élé-
phants, poursuivis à outrance, diminuassent beaucoup.
« Le nombre de bêtes sauvages à beaucoup augmenté depuis la
guerre, écrit le missionnaire Grébert * : la poudre et le temps ont man-
qué aux indigènes. Les sangliers et les éléphants pillent les plantations,
les gorilles se promènent en famille, la nuit, près des cases, les léo-
pards deviennent audacieux contre les villages. » La loi protège cer-
tains animaux à fourrure et surtout les éléphants. Dieu sait pourtant s’il
y en a ! Sur les rives du Nfem, nous en avons vu des troupeaux de plu-
sieurs centaines de têtes ! Maïs pour chasser, il faut maintenant un per-
mis de chasse, variant, suivant le gibier qu’on veut chasser de 2.500 à
3.000 francs.
Il est vrai que permis de chasse et Pygmée font et feront longtemps
encore... deux |
{ Au Gabon, Société des Missions Evangéliques de Paris.
CHAPITRE III
La Pêche
1. Méthodes de Pêche par les Femmes. — 2. Méthodes de Pêche aux poi-
“sons par les Hommes. — 3. Les poisons à pêcher.
1. Méthodes de Pêche par les Femmes
Dans son beau livre « Au Gabon », le missionnaire protestant Gré-
bert décrit ainsi la pêche, et les détails sont très justes.
Disons tout d’abord que le Pygmée, au contraire des Bantu, n'est
pas grand pêcheur. De beaucoup, il préfère la chasse, et s’y montre
nettement supérieur. Il n'aime pas l’eau, la redoute, et s’il a à traverser
le marais auprès duquel il habite si fréquemment, il ne s’y hasarde
pas sur des pirogues, qu'il n’a d’ailleurs pas, mais sur des radeaux
d’ambacht ‘, aussi vite construits qu’abandonnés après usage.
Le Bantu pêche en pirogue ; jamais le Négrille, du moins à notre
connaissance. |
« On pêche à la ligne, au fil simple, attaché à une branchette
souple, piquée dans le sable ; au trident, qu’on lance sur les carpes qui
se prélassent en bandes au bord de l’eau ensoleillée. En prendre à
l’épervier dans sa matinée trois ou quatre cents pesant d’un à cinq
kilos chacune, est chose tout ordinaire. Pour les poissons carnassiers,
et les tortues, le Wôn par exemple ou Capitaine, on attache une souris
à l’'hamecçon ; au bord, la ficelle est reliée à une clochette avertisseuse
pendue à deux branches qui font ressort et empêchent le fil de se casser,
tout en faisant le recul qui plante l’hamecçon dans la bouche du gour-
mand.
» Dans les eaux courantes et peu profondes, on a l’Eloa. Entre
deux pierres posées au fond de l’eau, une série d’hameçons retenus à
la surface par un bois qui sert de bobine et de flotteur. »
Aujourd’hui, les hameçons européens ont pénétré partout, partout
Sorte de roseau analogue au papyrus.
LA PÊCHE 467
recherchés et demandés. Mais ils sont, malgré tout, encore rares et
chers. Nos Négrilles savent fort bien les remplacer avec les longues
épines acérées et recourbées du dattier épineux, ou s’en confectionner
de vraiment taillés de façon artistique dans des os d'animaux patiem-
ment amincis comme nos ancêtres de l’âge de la pierre.
« Dans les ruisseaux, on dispose des pierres en cercle, en laissant
une ouverture. En amont, en aval, on rabat les poissons qui vont se
cacher sous les pierres du cercle. On n’a plus qu’à fermer l’entrée pour
avoir un petit vivier. On en constitue de même en fermant une portion
de rivière peu profonde avec un clayonnage. A l’intérieur, on construit,
avec de petits piquets, une enceinte dans laquelle est pratiquée une
ouverture conique de nasse. Le poisson, attiré par l’appât enfermé
dans un panier, entre dans le vivier.
» Il y a aussi la nasse longue, en fibres de palmier et une nasse
ressemblant à une marmite, avec un trou un peu conique dans le cou-
vercle.
» On pratique aussi la pêche nocturne dans les ruisseaux ; près
d’un porteur de torche, on ramasse le poisson attiré par la lumière,
dans une poche de mailles retenue par un cercle en bois.
» Lorsque l’eau de la rivière tarde à s’écouler, on la coupe en
deux au moyen d’une digue de clayonnage, cimentée de terre et de
boue. Les femmes ont le travail pénible de rester dans l’eau d’un côté
de la digue, pour rejeter tout le liquide de l’autre côté de la digue, en
chantant, en mesure. Un des côtés de la rivière finit par baisser de
niveau. D'autres femmes parcourent la boue, la fouillent, frappent les
poissons avec leur sabre d’abatis, tandis que d’autres les ramassent.
On vide ensuite l’autre côté de la rivière dans la première partie. »
Les Négrilles emploient fréquemment un moyen meilleur encore.
Dans le marais desséché, à la saison sèche, ils creusent des trous pro-
fonds et les remplissent de branchages maintenus par des pierres. Au
retour des eaux, les poissons s'accumulent dans ces trous, s’y cachent
en un abri sûr. Peu à peu les eaux baissent de nouveau, mais dans les
trous profonds, toujours remplis d’eau, les poissons n’en ont cure.
Bientôt, il n’y a plus d’eau que dans les trous : rien de plus facile alors
que d'enlever les branchages et « cueillir » le poisson.
Ces différentes manières de pêcher et de prendre le poisson sont
presque exclusivement travail de femme. L'homme n'y prend part que
pour prêter main-forte en cas de besoin, et de besoin urgent. En
revanche, c'est à lui que revient le soin de prendre le poisson en em-
ployant le poison ; on n’empoisonne guère les eaux courantes, mais
seulement les mares, les marais, les rivières au cours tranquille et
paresseux.
468 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
2. Méthode de pêche aux poisons. Les Hommes
Les Négrilles connaissent un grand nombre de plantes aptes à
étourdir et à prendre le poisson. Nous n’en citerons ici que quel-
ques-unes.
1° Nkpwo (Pangium sp.). C’est un bel arbre de la famille des
Bixacées. Tous les organes de la plante renferment de l’acide cyanhy-
drique. Les graines sont employées à l’état frais pour étourdir le pois-
son. Les Négrilles les mangent après une cuisson prolongée, ainsi que
les feuilles bouillies dont le goût est légèrement acidulé ;
2° Rf6 (Tephrosia Vogelii des Papilionacées). On s’en sert en
écrasant les feuilles et en les plongeant dans l’eau. On utilise également
les fleurs. La Tephrosia toxicaria du Brésil et piscatoria de l’Inde sont
employées pour le même usage, en employant son alcaloïde, la Guara-
nine, analogue à la caféine ;
3° Arwô (Paullinia pinnata des Sapindacées) dont on commence
à se servir comme tonique. Les graines pilées servent à étourdir le
poisson. Le Léichi, qui est tout près de ce genre, donne un des meil-
leurs fruits qui soient au monde. Au même genre appartient une liane,
la Serjania ichtyotona var., dont les Négrilles se servent également
après l’avoir concassée pour empoisonner les cours d’eau. La même
plante se trouve au Brésil ;
4° Rhâ (Anamirta sp.) très voisine de l’Anamirta Cocculus, des
Ménispermacées, très connu de tous les braconniers d’eau sous le nom
de Coque du Levant. L'amande, dont se servent parfois les Négrilles
dans leur poison de flèches, est un poison des plus violents, arrêtant
les mouvements cardiaques et respiratoires. Les Négrilles se servent
des feuilles comme parasiticide. En employant le Rhâ, qui a, paraît-il,
la propriété d'attirer les serpents, les Négrilles ont soin de se prémunir
d’une plante spéciale, le Cissampelos glaberrima qui est contre leur
venin, disent-ils, un merveilleux antidote ;
5° Amaryllis disticha, tout voisin de notre Belladone. Les Négrilles
coupent le bulbe en morceaux et les jettent au fond de l’eau. Le poisson
monte très vite à la surface. |
6° E’hr (Cassia reticulata, sp. americana), arbuste à fleurs jaunes
et gousses aïlées. C’est un des poisons les plus employés. On écrase les
feuilles dans un mortier et on précipite la mixture dans l’eau qui devient
toute blanche. Le poisson monte aussitôt à la surface et meurt asphyxié.
Il faut le vider immédiatement. L’eau blanche est dangereuse.
7° Les Cassia nous donnent le fameux séné. (Passez-moi la Rhu-
barbe !) Les Négrilles s’en servent également pour guérir la gale.
Il nous serait facile d'indiquer plusieurs espèces encore de poisons
LA PÊCHE 469
à poisson. Mais ces quelques notes suffisent amplement, croyons-nous,
et de là, nous passons tout naturellement aux poissons qu’il est le plus
facile de capturer.
3. Les Poissons à pêcher
Donner la liste des poissons que prennent, tuent, et mangent les
Pygmées serait l’étude, au fond très aride, et que l’on trouvera très
aisément dans les ouvrages spéciaux, des poissons de la région équa-
toriale. Les ouvrages de M. Gruvel, par exemple, donneront à ce sujet
tous les renseignements désirables. Citons cependant quelques-uns des
plus intéressants.
a) Le Mpoï. — Il nous est arrivé ainsi d'assister à une grande
pêche avec nos Pygmées, non loin de la rivière des Esingi. A cet
endroit, la rivière s’étendait paresseusement au soleil, formant un petit
lac miroitant. Les herbes à poison avaient joué leur rôle. Sur le sable
fin de la rive, près de soixante espèces de poisson sont représentées,
poissons qui frétillent encore. Les cyprins y dominent, ainsi qu’une
espèce de brochet aux dents acérées ; quelques grondins, des vives, des
mulets composent le reste du butin. On me réserve un poisson succu-
lent dont on n’a pris malheureusement qu’un seul exemplaire. C’èst le
Mpoï, poisson particulier à nos climats, et dont l’analogue, sauf plus
ample informé, ne se retrouve nulle part ailleurs, je crois. On ne peut
le manger que bouilli, jamais rôti, il se désagrégerait. Par un phéno-
mène singulier, au bout d’une heure de cuisson environ, le poisson a
disparu ; la chair s’est réduite tout entière en une masse onctueuse,
sorte de gelée tremblotante, où la forme primitive a complètement
disparu. Au premier abord, l'aspect gélatineux est peu engageant, mais
à peine y a-t-on plongé la cuiller que l'impression change, et l’on ne
souhaiterait qu’une chose, un mets plus abondant. Oh ! Mpoï, mon ami
Mpoï, longuement mijoté avec le fenouil, l’anis et la menthe, forte-
ment remonté de piment et relevé par l’Esun ou aïl indigène (Hua
gabonensis), Mpoï, mon ami, tu es de ceux qui font rêver encore après
bien des années écoulées, et je ne m'étonne pas que les bardes indi-
gènes t’aient consacré un de leurs beaux chants :
Le CHantT pu Mpoiï
Si tu veux marcher longtemps dans la forêt
Et sentir ton cœur fort, à
Ta poitrine se soulever robuste,
Et tes jambes courir alertes ;
Ami, fais griller sur les charbons,
Les charbons rouges d’un feu ardent,
Le Won * à la dent cruelle,
La Carpe aux mille couleurs,
À la chair délicate et ferme.
* Wôn, excellent poisson pesant environ plusieurs kilos.
470 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
Si tu veux que le calme sommeil
Vienne doucement clore ta paupière,
Que les songes joyeux, messagers des morts,
Accourent t'indiquer les chasses heureuses,
L'endroit propice où dans la forêt sombre,
Se tapit près du ruisseau l’agile sanglier,
Et dans la clairière aux menthes assep *,
L'antilope rapide à l'oreille qui se dresse :
Ami, dans les feuilles dont tu l’entoures,
Ami, fais rôtir le Ngol *.
Mais si lu veux que ton cœur
Se réjouisse sans un regret,
Que ton estomac satisfait et repu
Dise : Oh ! oh! c'est assez !
Oh ! oh ! que j'ai mangé « bon » !
Si tu veux que ton ventre gonflé
Résiste sous le doigt qui le presse joyeux
Et résonne sous la main comme le tamtarmm tendu,
Tamtam à peau gonflée à plein,
Si tu veux que ton ventre chante un chant joyeux :
Ami, prends un Mpoï, ami, mange un Mpoi.
Et nous avons mangé un Mpoï, et nous l’avons trouvé « exquis » |
b) Le Ngol. -_ Nous venons de citer le Ngol. Encore un excel-
lent poisson, mais d’un genre très particulier. Il appartient à la famille
des silures, atteint facilement le poids de cinq kilos et même davantage.
Avant de se laisser prendre dans les eaux qu’il parcourt d’une puis-
sante allure, il se défend avec rage, et mord en emportant le morceau.
Les Pygmées le nomment si et l’estiment fort. Mais son originalité
consiste surtout en ceci. Si on le pêche dans les eaux des lacs et marais,
on le prend surtout dans la terre. À la saison sèche, le ngol, retiré
dans les mares, voit les eaux se retirer de plus en plus, la mare se
dessécher. Loin de mourir comme les autres poissons, il s’enfonce alors
dans la vase, s’engourdit et s'endort, vivant sur ses réserves, exacte-
ment comme l'ours, le loir ou la marmotte. Au-dessus de sa tête, l’eau
a disparu, la croûte de vase s’est durcie. Il n’en a cure, il dort, jusqu’à
ce que les eaux, revenant de nouveau à la saison des pluies, remplissent
l'étang desséché et le rappellent à la vie.
C'est une grande ressource pour les Pygmées à la saison sèche ;
les femmes sont particulièrement habiles à les trouver. A certains
indices, elles reconnaissent l’endroit où dorment les Ngol, réunis sou-
vent à cinq ou six, rarement plus, car ils se dévorent entre eux lorsque
? Assep, sorte de menthe poivrée.
? Ngol, sorte de silure. Nous le retrouverons plus loin ; probablement
Glanis siluris ou Glarias sp.
LA PÈCHE 471
baissent les eaux. Elles fouillent le sol de leur long bâton, ramènent le
Ngol à la surface et l’assomment encore tout engourdi. C’est un excel-
lent manger, rôti sous la cendre, très gras et très onctueux. Bien des
fois, assis à l’ombre près de leurs grands feux, je me suis régalé avec
mes petits Négrilles !
Ajoutons encore que dans leurs fabliaux, le Ngol joue un certain
rôle, celui de l’animal sot et balourd qui se laisse pincer, qui cache sa
tête dans la boue pour ne pas se laisser voir, exactement le rôle prêté,
d’ailleurs à faux, à l’autruche !
Le Mwèze et le Ngol
Un jour, le Mwèze dit au Ngol :
— Jouons à cache-cache, veux-tu ? Je parie que tu ne m'’attra-
peras pas |
— Soit, jouons ! Mais c’est moi qui me cacherai le premier !
— Entendu.
Or, le Mwèze avait vu des pêcheurs qui se dirigeaient vers la mare,
et il voulait se venger du Ngol qui lui avait mangé ses petits.
Le Ngol va se cacher ; il s'enfonce la tête dans la vase, et dit :
— Kuwik, ça y est !
Mais toute sa queue dépassait, les pêcheurs l’aperçoivent et d’un
coup de harpon le ramènent au bord ! Et le Mwèze de dire :
— Te rappelles-tu quand tu as mangé mes petits ? Tu m'as dit :
Kwik, ça y est ! Eh ! bien, à mon tour, mon gros, tu seras mangé :
kwik, ça y est !
Et le Mwèze piqua une tête dans l’eau |
c) Quelques autres poissons. — D'une façon générale, les pois-
sons équatoriaux, dit Grébert, ont la chair assez ferme, souvent bordée
de graisse au ventre, beaucoup ont une peau nacrée, sans écailles. Il en
est qui sont tout têtes, tout ventres, tout queues. Il en est qui lancent
des décharges électriques, tels la gymnote (l’aña) et la raie est abon-
dante partout. Rien de plus facile que de tuer les raies lorsqu’immo-
biles et paresseuses elles dorment à la surface ou se cachent près des
racines des arbres de la rive. C’est peut-être le seul poisson que nos
Noirs ne mangent pas, et pourtant il est excellent. Raison : il fait mou-
rir les hommes ! Et nous en avons maintes fois mangé !
Un des poissons les plus singuliers est certainement l’Axolotl, qui
vit beaucoup plus en dehors de l’eau que dedans, et que l’on voit sur
tous les bancs de boue découverts, montrant sa tête en dehors de l’eau
et se traîinant à l’aide de ses deux nageoires de devant. Ressemblant à
une petite grenouille, il se traîne ainsi sur la vase, deux mètres et plus,
plonge et reparaît plus loin. La chair en est fade et huileuse. On ne le
mange que faute d'autre aliment.
De tous les poissons, la carpe, très abondante, est la plus ctnée.
Les Noirs en prennent des quantités à la saison sèche, les consomment
fraîches, ce qui rephosphate leur organisme affaibli, et en font sécher
472 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
beaucoup. Les Pygmées en prennent et en mangent beaucoup aussi,
mais jamais n’en font sécher ! Prévoyance de l’avenir et Pygmées sont
deux choses absolument différentes, et ils sont bien, nos petits hommes,
comme les oiseaux du Ciel sur lesquels le Créateur divin veille sans
cesse : Ils ne sèment ni ne labourent, ils ne gardent rien dans leurs
greniers, et cependant ils vivent et demeurent, tandis que les autres
passent |!
Le lamentin, espèce voisine du dugong de la mer Rouge, la sirène
des Anciens, est une proie de haut goût, mais à laquelle s’arrêtent
rarement les Pygmées. C’est, pour eux, regrettable, car la chair est
exquise : c’est à notre avis la meilleure que l’on puisse trouver entre
toutes, quelles qu'elles soient. Pourquoi ne s’y attaquent-ils pas ? Sim-
plement parce que c’est un gibier d’eau ! Nous avons indiqué l'horreur
instinctive du Pygmée pour l’eau et pour tout ce qui s’y rattache.
À la même raison, peut-être aussi au manque d'habitude, faut-il
ajouter la part absolument minime que les crocodiles prennent dans
l’alimentation pygmée. Ils n’en mangent guère que s'ils en trouvent
de morts, retournés dans la lagune, le ventre au soleil. Ils ne les atta-
quent que si l’affreux saurien a dévoré l’un des leurs, mais dans ce
cas, la lutte est sans merci. Il faut encore remarquer que pour ceux-là,
ils ne sont jamais mangés. Ils les traînent dans la forêt, lorsqu'ils ont
pu les attraper et autour de leur corps, on fait les sacrifices funéraires
réservés aux défunts, comme si le mort était là présent. On exécute
autour du saurien la danse funéraire nommée imadzila, et les femmes
la dansent également, ce qui n’a pas lieu, nous l’avons vu, dans les
morts ordinaires. Nous ignorons le pourquoi de cette exception.
d) L'Huître. — Avant de terminer ces chapitres de la pêche et de
la chasse, nous nous en voudrions de ne pas indiquer une recette toute
particulière pour accommoder les huîtres et qui mériterait de prendre
place sur nos tables européennes.
On rencontre très fréquemment partout où pénètre l’eau de mer,
même en quantité à peine appréciable, l’huître commune accrochée
en longs paquets blanchâtres, aux racines des palétuviers. On peut, et
nous ne nous en faisons pas faute, la consommer, crue ou mieux cuite,
comme les Pygmées. Maïs c’est un mets de peu de valeur. Au contraire,
dans les eaux calmes, on rencontre un peu partout également une belle
espèce d’huître, analogue à notre « pied de cheval », et dans les valves
de laquelle il n’est pas rare de trouver des perles, mais ternes, sans
orient. |
Comme nos Pygmées, prenez une bonne quantité de ces huîtres.
Parfois on y ajoute des moules d’eau douce, à la chair blanche et molle,
mais mieux vaut s’en abstenir : les Pygmées ne les mangent que faute
d'autre chose, et ils ont bien raison. Prenez donc une bonne quantité
d'huiîtres et une fois détachées de la coquille, toutes fraîches, pilez-les
dans le mortier jusqu’à ce que, absolument hachées, elles ne forment
plus qu’une masse onctueuse. À part, pilez également quelques herbes
odorantes, thym, menthe, ail. Ajoutez-y quelques champignons et un
LA PÊCHE 473
peu d’huile de palme. Quand le tout est bien mêlé ensemble, incorpo-
rez-le aux huîtres déjà préparées, mêlez le tout, et qu'il soit longuement
battu. Ensuite, faites cuire à tout petit feu pendant une heure environ,
et servez chaud. C’est purement et simplement délicieux, et rarement
vous aurez mangé plat aussi exquis. Les Pygmées s’en délectent et le
nomment ngori. C’est bien préférable à l’huître séchée au feu, bien
que celle-ci soit encore fort bonne, huître, qu'après l'avoir trempée
dans l’eau pendant quelques heures, on fait revenir à peu près à son
état naturel.
Et on trouve au Gabon d’énormes bancs d’huîtres |!
e) Les Œufs. — Les Négrilles mangent volontiers les œufs. Ceux
de poule sont très rares, car d’abord, ils n’élèvent de poules que tout à
fait par accident et préfèrent laisser les œufs aux mères. Mais ils se dé-
lectent, et avec raison, des œufs de tortues et de crocodiles. On les mange
cuits sur les charbons ou dans la cendre. Toutefois, moins l’œuf est
frais, et plus l’animal est formé dedans, plus ils l’estiment, car alors,
c'est vraiment de la viande !
f) Les Serpents. —— Tous les serpents sont mangés, gros ou petits,
mais la vipère cornue ou céraste, est la plus estimée. Son foie pilé avec
les feuilles de fougère est un excellent spécifique contre la morsure des
serpents *. La chair du Python est loin d’être dédaignée. Pour nous
autres Européens, le meilleur des serpents ne vaut pas grand’chose et
ressemble beaucoup au « tirant » de bœuf.
Experto crede Roberto !
* Cf. Afrique occidentale, par ne CoMPiÈenE, p. 329.
CHAPITRE IV
La Cueillette des Plantes
1. Division du Travail entre Homme et Femme. — 2. La Nourriture végé-
gétale. — 3. Les différentes Plantes cueillies et utilisées.
1. Division du Travail entre Homme et Femme
Si l’homme se charge, au moins pour la plus grande partie, de
fournir à la petite famille la nourriture animale, gibier ou poisson qui
lui est nécessaire, tout le reste incombe à la femme.
À la femme de recueillir ou de se procurer d’abord ce que nous
pourrions appeler la nourriture animale inférieure, tels que petits ani-
maux, rongeurs, reptiles, chéloniens, insectes. L'homme pêche assez
peu et se réserve la grosse pêche, telle celle du lamentin, mais qu'il
pratique si peu, comme nous l’avons vu ”, toute celle où il faut se servir
de flèches, traits ou hameçons, comme nous l’avons déjà étudié. A la
femme, la pêche plutôt pénible au filet, dans la boue ou dans l’eau, où
souvent il lui faut plonger, telle la pêche aux crabes ou aux crevettes
ou aux camarons *, la pêche au vivier, en somme, pour elle la pêche
au filet ou à la main.
La récolte des fruits, racines et plantes comestibles lui est à peu
près exclusivement réservée. Les hommes ne se chargeront guère que
de la récolte sacrée des noiïx de nkula, d’un fruit poussant par grappes
énormes, de saveur très acidulée, maïs agréable, nommé par les Fang
Nichendé mbéré, et du « vol » des bananes, ou mieux, à leur point de
vue, de la « récolte » des bananes dans les plantations étrangères *.
1 Quelques villages pygmées établis près de la mer dans les marais de
palétuviers se sont mis cependant à cette pêche.
? Camarons, Espèce d’écrevisses sans pinces. On les trouve en abondance
dans les ruisseaux. Elles ont donné leur nom à la colonie du Cameroun.
$ Nous nous étions parfois étonnés que les Pygmées et d’ailleurs éga-
lement les Fang, passassent devant certains Caméléons sans leur témoigner
aucun respect, aucune attention, que même les femmes s’en emparassent
LA CUEILLETTE DES PLANTES 475
Le ruisseau, la rivière, la brousse et la forêt, les anciennes planta-
tions abandonnées, où nombre de petits rongeurs trouvent encore mets
abondants et variés, fournissent à la femme pygmée, pourvoyeuse dili-
gente de la petite famille, toute la nourriture animale qui lui est néces-
saire, et pour les Pygmées, tout est bon : coquillages, crustacés, insectes,
vers, rien n’est négligé, nous l’avons vu.
Là où mourrait indubitablement de faim tout Européen, la Pygmée
sait encore se débrouiller. C’est ainsi que nous l’avons vue sur les
roches arides des monts Nsas prendre à la course quelques agiles
lézards, le nki (l’Euprepes gracilis et blandigii de Hallow, des Scin-
cidae) ou encore, fouillant le sable brûlant, y récolter l’éso (Mabbuia
Raddoni, de Gray, des Scincidae) qui s’enterre aux heures chaudes et
vit presque toujours souterrain.
2. La Nourriture végétale
À défaut des plantations organisées où bananes et manioc s’offri-
ront à l’envie, la femme pygmée trouvera ces mêmes produits dans les
anciennes plantations abandonnées où la forêt envahissante reprend
vite ses droits, où subsistent néanmoins au milieu des herbes féroces
quelques restes des anciennes cultures vivrières. Les bananes recueillies
sont mangées bouillies ou cuites sous la cendre, beaucoup plus souvent
de cette manière, faute des ustensiles nécessaires, bien probablement.
La Pygmée est si pauvre en batterie de cuisine ! De même le manioc
est consommé frais ou cuit sur les charbons. Sauf dans les villages
métissés où on le fait cuire comme dans les tribus voisines, le Pygmée
ignore ou dédaigne les différentes manières d'apprêter manioc et
bananes. Ces produits ne devaient pas faire partie jadis de son alimen-
tation ; les noms qu'ils leur donnent sont empruntés aux tribus voi-
sines. Tout le monde sait d’ailleurs que le manioc, variété douce ou
variété amère, celle-ci dangereuse à l’état cru, est d’importation relati-
vement récente.
Si de l'alimentation habituelle, nous supprimions bananes et
manioc, au point de vue végétal, la petite femme sait également fort
bien varier sa cuisine et pour flatter un appétit même rudimentaire et
jamais à court, diversifier les repas. Elle n’imite pas sa voisine, la
femme bantu, qui, dès les premiers rayons du soleil, quitte sa case
encore sombre, et profitant des heures plus fraîches, s’en va toute
comme gibier. La raison nous paraît provenir, ce que nous n'avions pas
remarqué et que l’on nous a signalé au Museum, des différentes espèces
de Caméléons. Bien plus observateurs de la nature que nous, les Noirs
ont sans doute fait cette distinction. Or, on distingue au Congo les trois
espèces de Caméléons suivantes :
Chamaeleon Owenii de Gray, Chamaeleon tricornis Gray ou Triceras
Owenii Fitzinger, Chamaeleon cristatus Gray.
De plus, un genre tout voisin, Rhampholeon spectrum ou superciliaris
ne diffère du genre Caméléon que par la présence aux griffes des pattes
de deux pointes au lieu d'une seule.
476 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
courbée, panier au dos et houe rudimentaire sur l'épaule, vers les
plantations lointaines, où tout le jour durant il lui faudra piocher,
sarcler, brûler le boïs encombrant et qui ne pourrit pas. La femme
pygmée n’a jamais de plantations, ne cultive point, ne se penche pas
sur le sol pour en extraire durement la nourriture quotidienne : ce
serait travail déshonorant. Les autres cultivent et peinent pour elle :
n'est-elle pas « propriétaire » du sol, maîtresse de recueillir tout ce
qu'il produit ? Aussi ne se gêne-t-elle nullement pour prendre dans
les plantations étrangères tout ce qui lui convient : C’est bien patri-
monial, c’est chose due, elle le pense et elle le dit ! Par malheur, tel
n'est pas l’avis des clans bantu et dès que le « vol » est constaté, la
répression est dure ; au besoin, le fusil parlera. Qu’à cela ne tienne !
la petite pygmée, chassée de la plantation voisine, trouvera dans la
forêt plus hospitalière, mais moins riche, la nourriture végétale qui
lui est nécessaire.
3. Les différentes Plantes cueillies et utilisées
Une plante curieuse, le mpi ?, offrira au Pygmée ses feuilles et ses
graines comestibles. Pilées ensemble, acidulées avec le jus d’amôme,
elle donne un brouet noir vert qui rappelle la purée d’oseille, un peu de
loin !:
Sur les bords des marais où ils se plaisent à habiter, les Pygmées
récolteront le rhizôme très aromatique ou les tubercules terminaux
des racines de l’apa (Cyperus sp. des Scirpoidées ; le Cyperus escu-
lentus est cultivé en Europe méridionale), qui donnent de l'huile et
du sucre ; et à leur défaut, mais surtout pour tromper la faim, le mpo
(Cypressus papyrus *), leur fournit une moelle aussi abondante qu'’in-
sipide, tandis que dans le même marais, les feuilles calcinées du gvé,
plante qui pousse partout avec une abondance extraordinaire (Pistia
stratiotes, des Alismacées), donnera un produit de saveur alcaline,
riche en soude et en potasse, remplaçant plus ou moins le sel. Ajou-
tons en passant que les tubercules de l’apa sont réputés avec quelque
raison comme analeptiques et aphrodisiaques.
La moelle des Eucephalartos (Eucephalartos sp. des Cycada-
cées) dont quelques spécimens s’avancent jusque près de l’Equateur,
est utilisée honorablement dans la marmite pygmée, maïs avec précau-
tion, car elle passe pour un purgatif assez violent.
Un aliment plus substantiel est offert par le maïs, émigré des
plantations cultivées et devenu plus ou moins sauvage. Les Pygmées
qui ne le connaissaient pas avant, lui ont gardé le nom fang de fun,
souvent altéré en pun ou mpun. On le mange grillé sur le feu, à l’état
frais Ou sec ou mieux encore les graines laiteuses sont réduites en bouil.
lie, c’est l'excellent mets le nkwèr pahouin, mais malheureusement
mélangé avec de l’âcre oseïlle indigène, ngama. On ajoute fréquemment
* Welwitschia sp. (Pierre) proche du mirabilis, fam. des Gnétacées.
2 Papyrus des anciens.
LA CUEILLETTE DES PLANTES 477
à cette bouillie le suc des cannes à sucre, émigrées, elles aussi, des
plantations voisines, et qui ont gardé leur nom fang de nkurz.
Dans les plantations des voisins, les Pygmées ne se gênent nulle-
ment pour piller arachides, owôn des Fang, et ôw des Pygmées, qui
n'en est probablement qu’une contraction ou la vraie racine (Arachis
hypogaea, des Papilionacées), arachides et beaucoup plus loin dans le
nord, une sorte de petit haricot brun et assez coriace, parce que mal cul-
tivé, qui se rapproche peut-être plus des Physostigma que des véritables
Phaseolus, genre tout voisin. Ce haricot doit être presque réduit en purée
pour être comestible, autrement il est dangereux et donne des coliques.
Les Pygmées l’appellent éfé *. L'eau de cuisson est surtout dangereuse, à
cause d’un glucoside cyanhydrique, la Phasealunatine, qui y demeure
dissous. Cette eau sert parfois de poison d’épreuve, à défaut de graines
de Physostigma, beaucoup plus dangereuses par l’ésérine qu’elles ren-
ferment abondamment.
Les Pygmées connaissent et emploient également, mais peu, une
autre espèce voisine du haricot, l’ablab ou dolique d'Egypte. |
Nombre d'arbres de la forêt, par leurs fruits ou leurs feuilles, sont
également consommés par les Pygmées, et surtout en cas de manque de
vivres, apportent un contingent appréciable. Telles les pousses amères
des palmiers grimpants (ancystrophyllum secundiflorum), impropre-
ment appelés rotangs, les feuilles acidulées de l’assia, les fruits de
l’ébénier ou ro kon (Dyospyros ebenum des Ebénacées), de l’aza ou
asia des Fang (Pachilobus edulis), surtout les très gros et très bons
fruits des nsanngom fang, pour eux ngoi (Allanblackia floribunda).
Les Coleus (Térè) qui donnent à nos jardins leurs fleurs et leurs feuilles
aux coloris si riches et si variés s’offrent également à la femme pygmée
dans les clairières humides, près des fontaines qui sourdent dans le
gazon. Plantes des terrains bas, elles sont des plus recher-
chées. Non que leurs fleurs délicates attirent la petite femme, non
leurs fleurs pour elle inutiles, mais leurs tubercules succulents, au
goût sucré, et qui entreraient avec avantage dans nos cultures vivrières.
Quel beau spectacle offrirait aux yeux ravis une immense plantation
de Coleus rotundifolius, Dazo, Langouassiensis ?, tous plus richement
diaprés les uns que les autres ! À côté des Kola dont ils dédaignent le
fruit payé plus haut à prix d'or, ils consomment ceux du Grewia mega-
locarpa qui ne sont nullement à dédaigner et ceux du Sarcocephalus
esculentus qui ont un précieux avantage : si l’on en consomme trop,
ils deviennent vomitifs. Avec eux, impossible de se montrer trop
gourmand. Sous leur nom indigène, ils entrent dans plus d’un récit
satirique, d’autant que leur écorce, de même que celle de l’Ourou-
paria africanus, des Rubiacées, est tonique, amère et fébrifuge. Beau-
1 Osang des Pahouins, osangi des Mpongwé.
* Maurice Chevallier, le distingué professeur du Muséum a donné une
Etude très intéressante sur les tubercules comestibles du coleus. Il en
distingue deux sortes, suivant l'espèce et l'habitat, les noirs et les blancs.
Nos Pygmées ne connaissent que les noirs de leurs marais,
478 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
coup de Ficus au fruit douceâtre et sans saveur donnent un aliment de
disette avec les fruits de quelques lianes productrices de caoutchouc.
En ajoutant enfin à cette liste déjà longue un certain nombre de cham-
pignons comestibles et toutes les espèces de fruits que nous avons vu
cueillir ou manger sans pouvoir les déterminer, on conviendra que nos
petits hommes savent se tirer d'affaire et que, pour eux, la forêt nour-
ricière est loin d’être une marâtre.
CHAPITRE V
Cuisine et Mets divers
1. La Boisson, — 2. Préparation du Feu. — 3. Légende du Feu. — 4. Les
Ustensiles de cuisine. — 5. Les Condiments. —— 6. Les Mets. — 7. Le
Travail de cuisine.
Chemin faisant, au cours de cette étude, nous avons indiqué cer-
tain nombre de mets et la façon de les préparer. À peine pourrons-
nous en ajouter quelques-uns.
1. La Boisson
La boisson ordinaire est, avant tout, l’eau et surtout l’eau pure.
Sur ce point, les Pygmées se montrent avec raison fort difficiles, et ne
boivent jamais l’eau corrompue, si peu le soit-elle, Ils font également
usage d’infusions. Après le repas du soir, pour se rincer la bouche, ils
prennent une gorgée d’eau chaude dans laquelle on a fait infuser une
sorte de menthe, l’awa, un Pogostemon, très proche du Pogostemon
Patchouly, que tout le monde connaît au moins de nom. Ils boivent
ensuite le reste de l’infusion.
Dans la forêt, pour boire l’eau, on se sert d’un cornet rapidement
fait avec une feuille d’amône, et toujours rejetée aussitôt après usage ;
jamais on ne doit boire après quelqu'un dans le même cornet ; c’est
l’offenser gravement, offense qui doit être rachetée par un présent.
Pour étancher la soif, à défaut d’eau souvent malsaine, et empoi-
sonnée par certaines plantes nocives, on suce les fruits aigrelets de
l’amome (Amomum citratum), ou bien mieux encore, on cherche un
nid de fourmis arboricoles, l’Esanguna-agenda *, on presse les nymphes,
et en découle un suc aigrelet, acide, légèrement sucré et vraiment très
agréable que naturellement ignorent et dédaignent tous les Européens. .
* Litt. Celle qu'on salue en passant, parce qu’on courbe la tête en
passant sous les nids pour ne pas les heurter.
480 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
On a une certaine répugnance la première fois : elle disparaît bien vite.
Pour boire au village, les Pygmées emploient le plus souvent une
cuiller de bois ou de coquille d’escargot, maïs qui reste toujours stric-
tement personnelle, parfois une moitié de courge, ornée de dessins
tracés au feu. Avec ces mêmes courges (ngong), les femmes vont
puiser l’eau pour la déverser dans des courges plus grandes où cuisent
les aliments. C’est également le rôle des enfants d’aller puiser de l’eau,
jamais celui des hommes : ce serait déshonorant pour eux, d’où le
dicton : « Tu ne peux ni tuer l’éléphant, ni pêcher le poisson, tu n’es
bon qu’à puiser l’eau », donc, tu n’es bon à rien ! Même mes petits
Négrilles me voyaient avec étonnement verser l’eau de la carafe dans
mon verre : ce n’était pas un travail d'homme, non plus d’ailleurs que
boire plusieurs fois dans le même verre ! Avec eux, les verriers feraient
vite fortune |
Pour les jours de fête, pour les grandes beuveries, les Pygmées
ont plusieurs boissons.
La meilleure est faite de la façon suivante : on prend du miel
grossièrement débarrassé à la main de sa cire, on l’écrase, et on le
jette dans un tronc d’arbre creusé en forme d’auge. On broie à part les
fruits de l’ozenga et on y ajoute quelques bananes très mûres et com-
mençant à fermenter : leur seul rôle d’ailleurs est de servir de ferment.
On prend la pâte d’ozenga (Aubrya gabonensis) et on la jette dans le
tronc d'arbre. On brasse soigneusement avec des bâtons, puis on
recouvre de feuilles et on laisse fermenter au soleil. On peut boire dès
le lendemain. Si on la consomme le soir même, c’est une boisson
fraîche, acidulée, des plus agréables, qui rappelle fort un vin léger ou
le cidre mousseux. Dès le lendemain, elle devient des plus capiteuses
et amène une ivresse rapide, mais non méchante. Après un bon som-
meil de quelques heures, tout est dissipé.
Si on ajoute au mélange la pulpe des fruits du Parkia biglobosa, on
obtient une boisson plus acidulée et moins forte.
En remplaçant, au contraire, les fruits du Parkia par ceux de
l’'Owalé, la boisson est plus capiteuse, devient amère et ressemble beau-
coup à la bière forte.
Un autre arbre, l’ofos, l’Haemostaphis Barteri, donne des fruits
très astringents qui remplacent l’ozenga. Dans ce cas, la boisson obte-
nue est excessivement pimentée, et difficile à avaler pour nos palais
européens, quoiqu'elle aïe très bon goût.
Mes Pygmées me parlaient souvent de la bière que leurs ancêtres
faisaient avec une plante qui doit être l’éleusine ou le sorgho, mais ils
ne la connaissaient plus.
Les Pygmées, ceux au moins que nous avons fréquentés, s’enivrent
très rarement et sont d’une sobriété remarquable. Pour eux, l'ivresse
est un véritable empoisonnement, qu’ils redoutent. Ne plus avoir con-
science de ses actes est une véritable déchéance : ils en ont honte, et
ont vraiment raison. Dans certaines fêtes cependant, comme nous
CUISINE ET METS DIVERS 481:
l'avons vu, de fait sinon de droit, l'ivresse devient presque rituelle,
mais chez eux demeure presque toujours riante et aimable.
2. Préparation du feu
Briquets de silex et allumettes ont aujourd’hui pénétré dans tout
le continent noir. Mais les Négrilles ne se laissent guère pénétrer ! Ils
sont aujourd’hui comme voilà cinq cents ans, mille ans, cinq mille ans,
fidèles au briquet de bois que l’on retrouve à peu près identique chez
les peuples primitifs du monde entier et qui paraît remonter aux ori-
gines mêmes de l’humanité.
« Ce sont, dit Mgr Le Roy dans ses Pygmées, deux morceaux de bois
sec, l’un dur et l’autre mou. Ce dernier est posé par terre, retenu sous
les pieds de l’opérateur et percé en son milieu par un petit trou, ou
l’on place verticalement la pointe du bois dur ; il n’y a plus qu’à
tourner rapidement entre les mains celui-ci dans celui-là. Avec de
l’adresse, de l’agilité et de la patience, la fumée finit par paraître, et
« Il n’y a pas de fumée sans feu ».
Mais, on le comprend, cette opération demande toujours un certain
travail, aussi s’applique-t-on dans les campements, et même en voyage,
à conserver toujours quelques tisons « vivants ».
Mgr Le Roy ajoute qu'ils savent fort bien retirer du caillou l’étin-
celle. Celle-ci est recueillie sur une sorte de champignon rappelant
l’amadou, ou encore sur le duvet végétal, très sec, dont ils ont toujours
une provision et qui leur est fourni par le palmier à huile ou par le
fromager (Eriodendron anfractuosum). Ce duvet est notre kapok.
Pour notre part, tout en ne niant nullement que Mgr Le Roy ait
constaté de visu cette façon de faire du feu chez les Pygmées, nous
devons reconnaître que le briquet à feu que nous les avons toujours
vus employer, est fort différent. Il est aïnsi construit. Dans une petite
pièce de bois aussi sec que possible est pratiquée au milieu une petite
cavité, de deux à trois centimètres de profondeur. Le Pygmée, au
moment de faire du feu, y place un peu de poudre de bois qu’on trouve
partout dans les arbres morts. Il y ajoute souvent l’enveloppe d’un nid
de guëpe ou de fourmis, enveloppe mince comme du papier qu'elle
rappelle par sa consistance et son aspect. Au lieu de cette pièce de bois,
dont on ne se sert guère qu’au campement, ils emploient très bien un
nid de termites ou le premier arbre mort qu'ils rencontrent. Je n'ai
pas vu employer le champignon signalé par Mgr Le Roy. Dans cette
première pièce de bois, ils placent bien la seconde, comme l'indique
Mgr Le Roy, mais ne la font pas tourner entre leurs doigts comme il
le dit. Nous doutons fort même que malgré toute la patience et l’agi-
lité possibles, ils puissent en ce cas arriver à un résultat satisfaisant. Ce
bois ne tournerait pas assez vite pour allumer la poussière de bois. Mais
une des extrémités du bois étant placée dans la cavité du second, ils
maintiennent l’autre extrémité verticale, soit en l’introduisant dans la
cavité de l’escargot qui leur sert de cuiller et que presque toujours ils
ont à leur ceinture. Appliquant alors la corde de leur arc au bois tenu
482 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
verticalement, ils le font tourner avec une rapidité merveilleuse par
un mouvement de va et vient, bien plus efficace que s’ils se servaient
seulement de leurs mains. Ce mouvement est en somme analogue à
celui des horlogers perçant une pièce d’acier avec un foret mû par un
« violon ». La flamme jaillit presque instantanément.
Nous ne les avons jamais vus employer le briquet, ou même aperçu
de silex entre leurs mains *.
Le feu, ajoute avec raison Mgr Le Roy, est du reste une de leurs
grandes jouissances. Ils aiment à former cercle autour, accroupis, et
ouvrant vers la flamme leurs petites maïns. La nuit, ils ont toujours
un fover près d’eux, et parfois ils se couchent jusque dans la cendre
chaude. Pour s’éclairer, ils emploient les tiges sèches et résineuses de
l’amôme. Nous avons déjà parlé de cette plante à propos de son fruit.
M. de Brazza raconte que, se trouvant un jour chez un chef des
bords de la Likwala, affluent de droite du Congo, il vit arriver quelques-
uns de nos petits hommes.
— Qui sont ces gens-là ? demanda:t-il.
— Comment, répondit le chef, tu ne les connais pas ? Ce. sont eux
qui ont inventé le feu.
Si tel est le sentiment des peuples qui les avoisinent, les Négrilles,
beaucoup plus modestes, ne s’attribuent nullement l’invention du feu :
pour eux, il leur a été donné par Dieu lui-même. Ainsi le racontent-ils *:
3. Légende du feu {Léna dzi]
Cela, c’est moi, Atum, du clan Akyè, qui le dis, et cela parce
que je le sais, mon père me l’a appris, et à mon père les pères de
ses pères. Vous autres, écoutez : plus tard, vous le redirez à vos enfants.
Les hommes n'étaient plus dans le grand village du commence-
ment, Dieu s'était retiré d'avec eux. Dans le grand village du commen-
cement, on n'avait jamais ni faim ni soif, on n'avait jamais ni chaud ni
froid, on était bien de partout, c'était le temps heureux. Comment
nous avons perdu tout cela, je vous l’ai déjà dit. Vous vous en sou-
viendrez. Il faut toujours obéir à Khmvwum, il faut toujours faire ce
qu’il ordonne.
Les hommes étaient partis du grand village. Où étaient-ils ? Par-
tout ! Mais ils n'étaient pas heureux, ils avaient faim, ils avaient soif,
ils avaient froid. Ils avaient froid, et cela c'était le pire de tout. Pour
se réchauffer, ils se couvraient avec des feuilles. Ce n’était pas bon ! Ils
avaient faim : Quand ils tuaient un animal, ils le mangeaient aussitôt,
comme ça. Ce n’était pas bon !
Alors leur chef de ce temps-là dit à ses hommes : « Je vais
appeler Dieu ! » Il prit son fils et l’offrit à Dieu en disant :
— Créateur, je t’appelle.
* Le briquet et l’instrument à faire du feu sont employés par les Bantu
voisins des Pygmées. Mgr Le Roy, ce qui explique son assertion, a fort
bien pu voir les Pygmées métissés ou esclaves s’en servir, mais nous les
croyons Objets « empruntés ».
? Léna, ailleurs, opi, le feu.
CUISINE ET METS DIVERS 483
Et le Créateur répondit :
— Qui m'appelle ?
—— C'est moi, le chef des hommes.
— Toi, le chef des hommes, que veux-tu P Toï et moi, ce sont
deux choses (différentes)*.
Le chef des hommes répondit :
— Toi et moi, ce sont deux choses. Toi, tu es le fort, toi, tu es
Celui qui a pitié. Moi, j'ai faim, moi, j'ai froid.
Le Créateur eut pitié. Il dit :
— Je vais te donner la créature rouge, la créature vivante : elle
restera avec toi. Tu n'auras plus faim, tu n’auras plus froid. Toi seul,
tu auras la créature rouge : les autres animaux auront peur d'elle. Avec
elle comme compagnon dans ta case, ils ne viendront plus prendre tes
enfants dans ta case. Tu n’auras plus peur la nuit, car la nuit sera
le jour. |
Cela, je l’avais oublié, le chef des hommes avait dit aussi au
Créateur :
— La nuit, j'ai peur dans ma case : nous avons tous peur, et les
animaux méchants viennent prendre nos enfants. Cela, tu ne nous
avais pas puni.
— Je ne vous avais pas puni. Je vous donne la créature rouge,
léna, et pour que vous sachiez toujours que moi, je vous l’ai donnée,
vous entendrez mon tonnerre et vous verrez la foudre (piti) couper le
ciel en deux. J’ai dit.
Le Créateur leur donna alors la créature rouge, le feu. Il leur
montra comment elle sortait de la pierre (ce que nos Pygmées ne savent
plus faire aujourd’hui), comment il fallait lui donner à manger, et les
aliments qu’elle aimait. [1 leur montra comment il fallait mettre la
viande avec la créature rouge pour qu'elle soit bonne à manger. Il
leur montra comment elle chassait le froid et éloignait les bêtes sau-
vages. [Il leur dit :
— Maintenant, vous n'aurez plus peur, vous n'aurez plus froid,
vous n’aurez plus faim : allez !
Ils répondirent :
— Nous n’aurons plus peur, ô Toi le Fort, nous n'’aurons plus
froid, à Toi, le Fort, nous n’aurons plus faim, Ô Toi, le Fort. A Toi,
nous disons : C’est bien (c’est-à-dire : merci).
Et ils s’en allèrent, ils étaient très contents et depuis ce temps, la
créature rouge vit avec les hommes. Pour que jamais ils n’oublient qui
la leur a donnée, quand le tonnerre gronde, la créature rouge fend le
ciel tout entier. Et cela, le Créateur l’a dit. Aussi, vous l’avez tous vu,
quand nous lui offrons le sacrifice ordonné, le feu dévore la bête que
nous offrons. Cela, le Créateur l’a dit, et c’est bien. — Moi, Atum,
chef du clan Akyè, j’ai dit ceci.
Non seulement les Négrilles, dans cette légende particulière, mais
encore les Bantu ont gardé ce souvenir que le feu est un don de Dieu.
+
1 C'est-à-dire nous n'avons rien à voir ensemble.
484 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
Ainsi chez les Fang : les hommes, au commencement, avaient offert
un grand sacrifice au Créateur, et amoncelé les animaux sur les bûchers
préparés.
LÉGENDE FANG DU FEU (fragment)
« Puis le Maître de la vie dit encore : Mettez les animaux sur le
bois. On fit comme il avait ordonné, et tout d’un coup, la chose que
nous appelons maintenant « feu », s’éleva, et voici comment. Lorsque
tous les animaux furent placés sur le bois, et il y en avait beaucoup,
le Créateur fit un signe et le tonnerre vint : il éclata, et l'éclair vint
aussi ; l’éclair brille, et aussitôt on vit une grande flamme s'élever, et
le bois brûla. Et le maître dit : « C’est le feu », les hommes dirent :
« Oui, c’est bien. Le feu est bon », et le fils aîné de Ndum chanta le
chant du feu. C’est le fils de Ndum qui chanta le feu le premier.
Le CHant ou FEu
Feu, 6 feu,
Feu du foyer d’en bas, feu du foyer d’en haut,
Lumière qui brille dans la lune, lumière qui brille dans le soleil,
Etoile qui étincelle la nuit, étoile qui fond la lumière,
Esprit du tonnerre, œil brillant de la tempête,
Feu du soleil qui nous donne la lumière :
Je t’appelle pour l’expiation,
Feu, 6 feu !
Feu qui passe, et tout meurt derrière tes traces,
Feu qui passe et tout vit derrière toi :
Les arbres sont brûlés, cendres et cendres,
Les herbes ont grandi, les herbes ont fructifié,
Feu, ami des hommes,
Je t’appelle pour l’expiation,
Feu, je t’appelle,
Feu protecteur du foyer !
Tu passes, ils sont vaincus, nul ne te surpasse,
Feu du foyer,
Je t’appelle pour l’expiation | *.
Lorsque tous les animaux eurent été consumés, les hommes selon
l’ordre qu'ils en avaient reçu recueillirent les os calcinés... Et le Créa-
teur leur dit : « Cela, c’est l’Alliance de l’Union... » Tous les hommes
dirent : « Nous l’aimons ainsi. »
L'idée du feu donné par Dieu, et conjointement, la reconnaissance
du feu dévorant les victimes du sacrifice, remonte donc aux temps les
1 Chant de Ngoïa.
CUISINE ET METS DIVERS 485
plus reculés de l’histoire, une fois de plus affirme la religiosité de
l’homme primitif *.
4, Les Ustensiles de cuisine
Vu la vie si simple, si peu compliquée que nous leur avons vu
mener, il serait étrange que les Pygmées pussent s’embarrasser de nom-
breux ustensiles de cuisine (no récipient, nno pluriel, indiqué par
l’accentuation de l’n initial). Au fond, ces ustensiles sont réduits à leur
plus simple expression !
Les verres et coupes à boire sont remplacés par le simple cornet
de feuille, toujours à la portée de la main, qui ne sert qu’une fois et
que l’on rejette après usage.
Les fourchettes sont naturellement inconnues.
Assiettes et plats sont remplacés par une large feuille de bananier
précédemment passée au feu pour l’assouplir et l’empêcher de se déchi-
rer. Souvent, les mets cuisent à l’étouffée dans ces feuilles de bananier,
serrées à l’extrémité de façon à enfermer les mets et simplement posées
sur les charbons. Quand les feuilles commencent à brûler, le mets est
cuit. On dénoue le paquet, on mange et on jette ensuite le contenant et
le peu qui peut rester du contenu.
Parfois une ou deux corbeiïlles, rarement davantage, en fibres de
palmier tressées. On y dépose les bananes cuites et le manioc ou le
maïs.
Comme marmites, nous venons de le voir, des feuilles de bananier,
qui ne servent qu'une fois. Bien rarement, et ce sera alors meuble pré-
cieux, une marmite de fer, achetée quelquefois, plus souvent volée. Les
Négrilles ignorent ou dédaignent absolument la poterie.
Souvent, dans les cases, on trouve des géodes (rrâ) ou pierres
creuses. En y jetant des cailloux rougis au feu, on fait bouillir l’eau
qu'on y a versée pour faire une infusion de plantes aromatiques. Plus
fréquemment, on emploiera pour cet usage une espèce de petite courge,
abondante partout, plus ou moins bien partagée par la moitié, et qui
ne servira, là encore, qu'une fois.
Pour écraser le manioc, le maïs, les bananes, le Pygmée dédai-
gnera les pilons et les mortiers de ses voisins bantu. Üne pierre, ronde
autant que possible, un large fragment d’écorce détaché des ficus voi-
sins les remplacera parfaitement.
En fait de vaisselle, de verrerie, de marmites ou casseroles, que
lui faut-il donc, que lui reste-t-il en propre ?
D'abord, son couteau, un mauvais couteau de fer ébréché ou
mieux de cuivre, qui sert à peu près à tout ! Puis une cuiller, tantôt
en bois, plutôt en coquille d’escargot, soigneusement polie, qui ne
quitte guère sa ceinture, et. voilà tout ! Simplification à l'extrême !
Aussi en cas d’alerte, la petite famille est vite prête à s’enfuir et rien
* En voyage, on emporte des braises dans une gerbe d’herbes humides
(mjum).
486 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
ne l’arrête, rien ne l’encombre ! Le mari prend ses armes, la femme,
ses corbeilles, son sabre d’abatis, sa marmite, quand elle en possède,
son petit enfant dernier-né sur le dos, les autres à la main, et en route !
L’ennemi peut venir, il ne trouvera rien à piller, et le petit Pygmée
sera loin déjà, pouvant bien dire, comme Bias, le philosophe de jadis :
« Omnia mea mecum porto ! »
et cet omnia ne le charge, ni ne l’encombre guère |!
5. Les Condiments
1. Le premier des condiments est évidemment le sel. Les Négrilles,
au moins quelques-uns, commencent à connaître le sel européen et
l’apprécient fort. De sel, on ne saurait se passer. Nous avons observé
à maintes reprises que plus le sel se raréfie, plus la lèpre et l’éléphan-
tiasis augmentent, plus les plaies deviennent inguérissables. Dans nos
régions équatoriales, les Négrilles font brûler une petite plante des
marais, la Pistia Stratioles, une Aroïdée voisine de nos Arum et de
l’Amorphophallus dont l’âcre rhizome est utilisé par eux contre les
morsures de serpents.
Les cendres lavées du Pistia donnent un chlorate de potasse, très
âcre, et très violent, une sorte de saumure avec laquelle on assaisonne
les aliments. On emploie également la saumure de cendres de palmier
des marais, encore plus âcre et plus corrosive. C’est absolument la
lessive, la bonne lessive brune et écumante de nos aïeules. Mais au lieu
d’en laver le linge sale qu'ils n’ont pas, ils s’en lavent les intestins !
2. Nombre d’espèces de piments entrent dans la cuisine négrille.
On sait que le fruit contient un principe âcre très peu connu, la cap-
saïcine. Ils estiment fort un piment noir, à petits fruits et de saveur très
violente, un piment rouge à gros fruits, dit piment grosse femme, le
piment rouge que nous connaissons sous le nom de piment de
Cayenne, etc. Pour développer la saveur du piment, il faut l’écraser
vert avec de l’huile et du citron. Les Négrilles le mélangent avec le
fruit astringent de l’ofos et celui d’un spondias. (Spondias macrocarpa
Engler [var. nov. Pierre| des Térébinthacées.)
3. Les herbes aromatiques abondent dans la forêt, mais les Négrilles
ne s’en servent guère qu’en infusion. L’awa, une menthacée ?, est cepen-
dant souvent employée comme condiment.
Le vinaigre est absolument inconnu.
L'huile de termites est peut-être plus employée encore, d'autant
que les insectes, nous l’avons dit, constituent, eux aussi, nous ne par-
lons que des insectes ailés, un mets de haut goût. Pour nous, cette
huile est nauséabonde, nous lui avons attribué en grande partie l’odeur
spéciale des Négrilles, mais des goûts et des couleurs... Les Romains
estimaient fort l’asa-fœlida, des Ombellifères, ou mieux ferula fœtuda
1 Pogostemon Patchouli ou espèce voisine.
CUISINE ET METS DIVERS 487
qui aujourd'hui encore est très estimée en Orient comme condiment et
dont les Pygmées emploient également une espèce presque similaire.
Pour nous, elle est d’odeur repoussante, bien que nous l’employions
comme antihelminthique et antihystérique. (Gouttes bénites. Baume
de Fioravanti.)
6. Les mets (Dzio’)
Le fond de la nourriture est constitué comme partout par la viande,
et en fait de viande, les Négrilles mangent tout. Pourvu que la quan-
tité y soit, ils nous ont toujours paru faire très peu attention à la
qualité ! La viande fraîche est mangée rôtie, soit simplement enfilée
sur des baguettes et exposée au feu, soit cuite dans des fours primitifs,
creusés en terre. Les tortues sont mangées dans leur carapace, placée
au préalable sur le feu. Lorsqu'’elles sont bien grasses et suffisamment
assaisonnées, c’est un manger vraiment délicieux. Lorsque la viande est
trop abondante pour être mangée immédiatement, ils la font boucaner
et la consomment ensuite : mais dans ce cas, les vers y abondent vite,
et elle prend un fumet tout spécial. Elle est « aigre » disent les Pyg-
mées ! Mais ils n’en font nullement fi et mangent jusqu’au dernier
morceau de cuir !
Le poisson, comme nous l’avons vu, est cuit à l’étuvée, dans des
feuilles de bananier, et dans sa propre graisse. C’est d'ordinaire, un
mets fort bon.
Mais rien ne vaut ce que les Mpongwé désignent sous le nom de
nyembwé, et que les Négrilles appellent esthé. C’est une sorte de ragoût
à l’huile de palme. Pour être vraiment bonne, l’huile de palme doit
être employée toute fraîche. Le régime est cueilli à l’arbre, les noix
détachées et jetées aussitôt dans l’eau bouillante, la pulpe en est pres-
sée, l’huile surnage et on la recueille. On y fait ensuite cuire la viande
à feu très doux dans les feuilles de bananes et on sert chaud. C’est un
mets vraiment excellent. Au lieu de l'huile rougeâtre de palmier et à
l'odeur très caractéristique, on emploie souvent l’huile extraite d’un
fruit, l’afo ; elle vaut largement notre meilleure huile d'olive.
Toute espèce de viande se mange, nous l’avons vu précédemment,
mais tandis que nous préférons les antilopes, surtout l’antilope d’eau
et le sanglier, les Négrilles plaçent l’éléphant en première ligne, bien
que le fumet en soit beaucoup plus développé et la texture plus
fibreuse. Ils estiment également fort, et avec raison, la viande d’iguane
et de lamentin. Ce sont parmi les meilleures qui existent.
Tous les poissons sont comestibles et sont mangés. La carpe est
aux premiers rangs, et ils en consomment des quantités énormes à la
saison sèche, lorsqu'il est facile de s’en emparer.
Tout ce qui peut se manger est mangé, et peut-être certains mets
dont usent les Négrilles, entreraient facilement dans notre propre cui-
sine. Parmi ces mets qui au premier abord nous paraissent bizarres et
1 Conf. dzo, manger.
488 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
répugnants, on peut ranger une éspèce de gros crapaud bleu (fi), que
l’on mange après l’avoir fait griller sur les charbons ardents. C’est un
mets très délicat et qui vaut largement nos pattes ou nos cuisses de
grenouilles *
Les sauterelles sont également très estimées, ce ne sont pas tout
à fait les grosses sauterelles vertes de nos pays ; mais un genre d’acri-
dés assez proche. On les mange séchées au soleil : leur goût rappelle
beaucoup celui de la crevette. |
Une grosse chenille jaune dévore les fruits et les feuilles d’un bel
arbre à feuilles luisantes. Elle y vit en familles très abondantes. Lors-
qu’elle est au terme de sa croissance et prête à se transformer en chry-
salide, grosse à souhait, on la recueille à pleins paniers. Les chenilles
donnent naissance aux magnifiques papillons de la famille des Satur-
nides (Saturrua Marchü), que l’on trouve surtout aux bords de
l’Ogowé, Urota sinope, Anthocera teffraria, d’un noir profond et
velouté, Anthocera menippe, d’un rouge éclatant, et quelques autres
Anthocera. Pour les consommer, on presse légèrement l’extrémité cau-
dale pour exprimer les excréments, on jette le reste dans la marmite, et
on fait bouillir avec de l’huile. Au premier abord, le mets qui res-
semble à une épaisse bouillie noire, est peu engageant. Il est au con-
traire fort bon. |
Dans les troncs d’arbres à moitié pourris, on trouve les grosses
larves blanches de coléoptères énormes, de la famille des Lucanides,
dont notre Cerf-volant, le Mallodon Downesii, le Plocaderus crenatus,
et surtout les larves des magnifiques Cétonides, les Goliath cacicus,
regius, Cameronensis et autres, propres à nos régions. On les fait frire
dans leur graisse et c’est un manger délicieux. L’insecte à l’état parfait,
dépouillé de sa dure carapace et cuit sous la cendre, est encore meilleur,
1 Citons un passage des Voyages de Livingstone :
« Mes enfants mangeaient aussi avec avidité une énorme grenouille
appelée Matôametfo, et qui lorsqu'elle est cuite, ressemble à un poulet.
(C’est le Pyricephalus adversus de Smith , longueur 0,138, largeur 0,118.)
Cette grenouille fait son trou dans les buissons et y reste cachée pendant
la saison sèche. Une grosse araignée profite du terrier pour y établir sa
toile qui en ferme l'entrée.
_ » Il n’y a qu’un Bushman, ajoute Livingstone, pour chercher une gre-
nouille derrière une toile d’araignée. Nous pouvons, dit-il encore, recom-
mander cette grenouille aux Français en toute confiance. (Livingstone fait
ici allusion à cette réputation que nous font nos voisins de mangeurs de
grenouilles. Frog-eaters Frenchmen!)
» Nous fûmes quelquefois très heureux d'accepter un plat de saute-
relles, qui sont pour les habitants de cette contrée (les Matabélés) une
véritable manne. Elles ont un goût végétal très prononcé qui varie suivant
la plante dont elles ont fait leur nourriture ; il y a une raison de physio-
logie pour qu'on les mange avec du miel grillées et réduites en poudre,
elles se conservent pendant plusieurs mois ; préparées de la sorte, on ne
peut pas dire qu'elles soient mauvaises ; bouïllies, elles sont détestables ;
grillées, je les préfère aux crevettes. »
LIVINGSTONE, Explorations dans l'Afrique australe, Ed. Hachette, p. 45.
CUISINE ET METS DIVERS 489
en particulier le Goliath commun, moins gros et moins beau que les
autres, qui vole le soir en troupes nombreuses autour des Pandanus.
L’escargot à coquille verte et chair rouge, Acrope sp. est peu
estimé, de même que le camaron ou écrevisse de rivières sans pinces,
très abondante, et de chair fade, dans le genre de nos langoustines.
7. Le Travail de cuisine
Le travail de la cuisine est tout entier réservé aux femmes. Y
prendre part serait une honte pour un homme. La cuisine ne se fait
qu'une fois par jour, vers le soir, et les repas se prennent en commun, les
hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes *, en dehors ou
à l’intérieur des cases. Les femmes se tiennent à l’écart et mangent
après les hommes, mais leur part demeure abondante. Tandis que chez
les Bantu ou tout au moins ceux du rameau fang, les hommes s’adju-
gent à peu près tout le plat, le partage est beaucoup plus équitable chez
les Négrilles, et la part réservée aux femmes ne consiste pas uniquement
dans les bas morceaux.
Tout le monde s’assied simplement par terre, ou sur un tronc
d'arbre, jamais d’escabeaux ou de sièges. Rien de plus comique à voir
que l'attitude de nos Négrilles lorsque, d’aventure, je les invitais à la
Mission à prendre place sur une chaise ! Ce leur était bientôt un
supplice ! Ainsi, dans leur vie, simplifient nos Négrilles. Trop heureux
Sua si bona norint !
? Cette règle ne subit d'exception que pour les vieillards impotents ou
qu'il faut faire manger.
CHAPITRE VI
La Guerre
1. Pas de guerre entre tribus négrilles. — 2. Guerre avec les étrangers. —
3. Sacrifice et Préparatifs de guerre. — 4. L’Exécution de la guerre.
1. Pas de guerre entre tributs négrilles
Rarement, on pourrait même dire : jamais, les clans négrilles ne
sont en guerre entre eux. Peut-être influence du sang ou du lien qui
les unit, conscience de leur faiblesse ou de leur petit nombre, crainte
d’une lutte qu'ils devinent sans merci. Quelle qu’en soit la raison, les
clans ne luttent pas entre eux.
Evidemment, cela n’exclut nullement les luttes, même acharnées,
entre individus, luttes qui sont au contraire fréquentes et parfois mor-
telles. La plupart du temps, ces luttes sont causées par la compétition
d’une même jeune fille, parfois à la suite d’une simple raillerie ; car
tout en étant d'ordinaire fort doux, nos petits hommes n’en ont pas
moins l’épiderme fort sensible et gardent longtemps le souvenir d’une
injure.
Si le meurtre a été commis sur un sujet appartenant à un clan
différent, l’affaire est toujours réglée à l’amiable. Les chefs des deux
clans se réunissent, discutent, ce qui peut durer parfois fort longtemps,
d'autant que l’affaire se règle dans le campement de celui qui a tué.
Le clan lésé accompagne son chef, et l’usage veut qu'il soit nourri aux
dépens de l’autre tout le temps que l’affaire n’est pas réglée. Si l’un a
intérêt à ce que le procès soit terminé le plus vite possible, l’autre a
non moins d'intérêt à le prolonger. Quelles que soient les bonnes inten-
tions des uns et des autres, comme pendant ce temps les hommes ne
vont ni à la pêche ni à la chasse, les provisions toujours sommaires sont
vite terminées et tout se règle, non faute de combattants, mais parce
qu'il n’y a plus rien à manger ! Que n'’observe-t-on pareil usage dans
les « palabres » européennes ! En face d’une table vide, plus vite certai-
nement en finiraient les plénipotentiaires. :
LA GUERRE 49
Une fois les clans d’accord, il n’y a plus qu’à payer, et au con-
traire des tribus bantu, nulle représaille n’est exercée. Une blessure
grave, mais non mortelle, est ordinairement payée par deux défenses
d’éléphant. Si la blessure a occasionné la perte d’un membre, on
livrera une femme en échange. Dans le cas de mort d'homme, en par-
ticulier d'homme fait ou de guerrier, le clan lésé recevra une jeune
fille, un arc et ses flèches, — ce qui, entre parenthèses, montre le haut
prix attaché à cette arme — plus deux ou trois sagaies.
En outre, une chèvre ou un mouton seront volés au clan bantu
voisin. L'animal fera les frais d’un repas commun. Mais auparavant,
le chef du clan lésé amène l’animal au milieu de son village. Le chef
du clan offenseur tranche le cou de l’animal. On recueille le sang dans
un vase et on va solennellement asperger la case où demeurait celui
qui a été tué. La tête de l’animal est déposée devant la porte de la case ;
elle appartient aux parents du mort. Les deux chefs exécutent ensuite
une danse particulière accompagnée d’un chant spécial, le ngiwa, ou
chant d’expiation, analogue au chant fang de Ngoïa, puis l’animal
est rôti sur les charbons et mangé par tous les guerriers. Une fois le
repas fini, une danse termine la cérémonie. C’est ce qu’on appelle :
« Enterrer la faute. »
La danse terminée, chacun reprend le chemin du retour, et il est
interdit de parler davantage du mort. En s’en allant, les guerriers
enmènent la jeune fille qui leur a été livrée, et elle fait désormais par-
tie de leur clan dans la famille de celui qui à été tué. Son premier
enfant mâle portera le nom du mort et aura la même parenté.
Il peut arriver que le clan offenseur n’ait pas de jeune fille nubile
à livrer. L’obstacle n’est pas insurmontable. Une ou deux défenses d’élé-
phant, suivant le poids et la grosseur, peuvent remplacer la jeune fille.
2. Guerre avec les étrangers
La guerre avec une tribu étrangère à la race est beaucoup plus
fréquente. Les Négrilles ne la recherchent pas. Peut-être ont-ils con-
science de leur infériorité, peut-être et surtout ne sont-ils nullement
sanguinaires. Mais ils ne la redoutent pas.
Quelles sont les raisons d’une guerre ?
D'ordinaire, elle est due aux motifs suivanis.
Une tribu bantu envahissante est venue s'établir en un endroit
quelconque de la forêt. Un clan négrille vit dans son voisinage. Si les
Bantu se sont montrés concilianis, et surtout s’il n’y a pas eu mort
d'homme, peu à peu des relations à peu près amicales se nouent. Sans
se mêler jamais à la tribu, le clan négrille semble s’humaniser. Du
produit de leur pêche et de leur chasse, ils se procurent par échange
les bananes et le manioc qu'ils ne veulent jamais cultiver et qui cepen-
dant entrent pour une part nécessaire dans leur alimentation. Mais il est
rare que ces bonnes relations durent longtemps. Ces Bantu, se sentant
beaucoup plus forts et beaucoup plus nombreux, ne demandent qu’à
492 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
assujettir les Négrilles ou à les opprimer. Ils s’en prennent surtout à
leurs femmes, proie facile.
Un jour, une jeune fille ou une jeune femme est enlevée. Il ne
saurait être question de mariage, sauf dans les clans déjà métissés depuis
longtemps et réduits à une sorte de servitude. Dans ce cas, le père de
famille lésé devra subir l’injure à lui faite sans pouvoir réclamer offi-
ciellement ou se faire payer. De fait, il est très rare qu’il ne venge pas
dans l’ombre le tort qui lui a été causé. Maïs quand il s’agit d’un vrai
clan négrille, c’est-à-dire pur, jamais l’insulte n’est pardonnée.
La guerre est aussitôt déclarée, guerre toujours sans merci. Sou-
vent encore, surtout lorsque la tribu bantu devient de plus en plus
nombreuse, que, par conséquent, ses besoins augmentent, les guerriers
voient avec dépit le produit de leurs chasses singulièrement diminué
du fait des Négrilles, si habiles chasseurs. De là à leur interdire la
chasse, il n’y a qu’un pas, et il est vite franchi :
« Mon droit, c’est ma force ! »
Mais sur ce point, et c’est pour eux une question vitale, les
Négrilles sont à bon droit intransigeants. A la rigueur, et encore pour
un temps, consentiront-ils à certains atermoiements. Aïnsi, pour avoir
la paix, et certes leur effort est louable, quand ils tuent un éléphant,
ils en laissent les défenses à la tribu ou au chef soi-disant protecteur.
Mais si celui-ci réclame davantage, eux, de leur côté, maintiennent leur
droit sur la forêt et tout ce qui l’habite. Ils sont les propriétaires. Si les
autres chassent ou pêchent, c’est comme simples usufruüitiers, par suite
d’une tolérance des Négrilles. On s'oppose à leur droit: c’est cas de
guerre, et elle ne tarde jamais.
Toutefois, avant de la déclarer, arcs et flèches seront consacrés.
Et dans ce cas, cette consécration ne sera jamais, comme chez les Bantu,
faite par fétiche ou appel aux esprits protecteurs de la Race, mais tou-
jours par une consécration au nom de Khmvwum, Maître de la Vie et de
la Mort, Chef de la forêt, de qui y vit et de ce qui y respire et aussi
Protecteur de leurs droits.
Le Bantu ne songe qu’à attirer la chance de son côté, le Négrille,
lui, en appelle au Protecteur des faibles, au Maître de tout, et le chant
rituel de l’appel le mentionne expressément.
Khmvuum, 6 Khmvoum, tu es le maître, le maître de tout,
Khmvoum, 6 Khmvum, tu es maître de la forêt,
Maître des arbres, maître des choses,
Khmvum, tu es le maître,
Et nous, les petits, nous sommes tes sujets,
Commande, et nous obéirons, 6 Khmvum !
Tu es le maître, le maître de tout,
Le maître des hommes, 6 Khmvwum.
LA GUERRE 493
3. Sacrifice et Préparatifs de Guerre
Comme pour tout acte rituel, il faut un sacrifice, il faut offrir une
victime. Dans les tribus bantu, en un sacrifice de ce genre, on prendra
loujours un homme. Il faut un concours de circonstances bien rare,
que, par exemple, un homme soit prisonnier au village et pour meurtre,
pour que la victime choisie soit, chez les Négrilles, une victime hu-
maine. En tout cas, jamais elle ne sera mangée. Si, dans le centre afri-
cain, quelques clans pygmées sont anthropophages, c’est cas accidentel.
De même que dans les cas très graves, les Bantu font appel au
totem de race, de même les Négrilles auront un usage similaire, du
moins à certains égards. La victime de choix est alors un éléphant.
Mais cet éléphant doit être désigné de façon particulière. Pendant trois
ou sept jours, suivant l'importance de la tribu à attaquer, de l’ennemi
à vaincre, le chef du clan observe un jeûne rigoureux : de tout le jour,
il ne mange pas, s’abstient de toute boisson, a simplement le droit de
mâcher les fruits de l’améme à condition d’en rejeter les graines.
Presque dans tous les cas, ajoutons-le ici, les noyaux de fruits sont
chose Tabou : on ne doit pas, chez les Négrilles, les fouler aux pieds,
mais autant que possible les rejeter dans la forêt, pour qu'ils puissent
fructifier. C’est une loi de préservation. Maintes fois, voyageant en
pirogue avec des Négrilles, je les ai vus, après avoir mangé des fruits,
en déposer soigneusement les noyaux dans un coin de l’embarcation,
puis, dès la première escale, les déposer à terre, dans un endroiït pro-
pice à leur germination. Et si vous les interrogez sur le « pourquoi »
de cet acte : « C’est la loi », vous répondront-ils simplement, c’est la
prescription ancienne. La vie ne nous appartient pas, elle appartient à
Khmvum, ou mieux traduit encore, ou plus littéralement, la vie, c’est
Dieu.
Dans une des nuits qui suivent le jeûne de trois ou sept jours, le
chef voit en songe un éléphant se présenter à lui. Il ÿ a un phénomène
de suggestion évident. Et le fait ne mériterait même pas qu'on s’y
arrêtât s’il ne s’y joignait autre chose ! Au réveil, le chef décrit l’ani-
mal, sa taille et son port, l’endroit où il est actuellement. Il déclare
qu'il a vu l'animal, la clairière où il paît, les arbres qui s’y trouvent,
le chemin qu'il faut prendre, les dangers à éviter. Tout se trouve vérifié
plus tard. C’est que l’animal n’est pas un éléphant ordinaire, mais un
des anciens chefs du clan, localisé pour le moment dans le corps de
l’animal, comme nous l’avons vu plus haut en parlant de la vie reli-
gieuse (p. 84). Le susdit éléphant porte telles ou telles marques dis-
tinctives qui le font reconnaître, et c’est le seul cas où il soit permis
de tuer cet éléphant. C’est alors, disent-ils, « le sang nouveau ».
Les hommes du clan, aussitôt le songe dévoilé, se mettent en
chasse. L'animal est tué ; le chef lui fait alors une incision derrière
l'oreille, recueille dans une feuille roulée en cornet le sang qui jaillit,
le jette aux quatre coins de la forêt, trempe son doigt dans le cornet et
se fait une marque sur le front. Tous les chasseurs l’imitent.
Puis, sans regarder derrière eux, tous les chasseurs partent en
494 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
hâte, reviennent au village, prennent arcs, flèches et sagales, couteau
et reviennent, toujours précipitamment, vers le cadavre de l'éléphant.
Femmes et enfants suivent à distance. Arrivés près du colosse abattu,
les chasseurs l'entourent. On attend les femmes. Le chef monte alors
seul sur le cadavre et commence la danse sacrée de l'éléphant, danse
inimée superbe. Tout y est représenté de la façon la plus expressive :
l’offense faite au clan, le jeûne, le songe de la nuit, la poursuite, la
chasse. Puis vient l’attaque, la mort.
Tandis que le chant de triomphe suit la mort lorsque cette danse
est reproduite, au moins en partie, dans les fêtes du soir, dans cette
danse, au contraire, dont nous venons de parler, c’est le chant de mort
qui suit l’écroulement représenté du colosse. Le chef chante alors une
sorte de mélopée lugubre que scandent les yi, yi gnian, yi, yi gnian
des femmes et des enfants.
Beaucoup de mots de ce chant sont archaïques, ou appartiennent
à la langue sacrée, et impossibles à comprendre. Ainsi chante le chef :
CHANT SACRÉ DE L’ELÉPHANT
LE CKeEr :
J'ai vu, et nous sommes allés dans la forêt.
CHŒUR :
Arc et lance en main, nous sommes allés dans la forêt.
LES FEMMES :
Tiadele mo, tiadele mo (?).
Le CHer :
Dans la forêt noire, le village bien loin,
Le père était là, le père d'autrefois.
CHŒUR :
Dans la forêt noire, le village bien loin,
Le père était là, le père d'autrefois.
LES FEMMES :
Sang, pleurs, mort,
Tiadele, mo.
LE Cuer :
L'ancêtre du clan.
Puis toute une phrase incompréhensible, pour moi, du moins, où
je ne comprends qu’un mot, défiguré d’ailleurs, signifiant AIDES hui:
alliance, acte conjugal, union.
Il ajoute enfin :
L'alliance est faite. Nous sommes les maîtres.
Le soleil brille, la lune éclaire la nuit.
Le soleil est mort, la lune est au delà.
Nous sommes les maîtres du jour, les maîtres de la nuit.
LES HOMMES :
Les maîtres du jour, les maîtres de la nuit.
Mort, nuit, ténèbres, les lucioles ont passé.
LA GUERRE 495.
Le chef prend ses armes, les trempe dans le sang du cadavre, et
saute à terre. Tous les hommes escaladent alors l’éléphant en hurlant,
trempent leurs armes dans le sang et sautent également à terre. On ne
doit pas essuyer le sang des armes : l'effet des incantations serait nul
et le guerrier qui le ferait par mégarde est exclu de la lutte qui va
s'engager. Lutte bien simple d’ailleurs.
L’éléphant est tout d’abord dépecé, partagé en morceaux comme
d'habitude. Toutefois, on ne lui a pas imposé la couronne fleurie autour
des défenses, comme nous l’avons expliqué auparavant. Aucun rite de
mort non plus. Il ne peut, en effet, songer à se venger sur celui ou
ceux qui l’ont tué, puisque c'est lui-même qui est venu s’exposer à
leurs coups et, par l’effusion de son sang, renouveler l'esprit de la
race. Loin de chanter alors le chant d’expiation, ce sera celui de recon-
naissance. Après avoir été dépecé et mangé comme dans tous les autres
cas, une partie de la viande boucanée est enfermée dans les paniers
d’écorce pour être préparée grossièrement sur place, car tant qu'il y a
de la viande à manger ou à préparer, nul ne revient au village.
On ne procède pas dans le cas que nous venons de décrire à l’enter-
rement de la virilité de l’éléphant.
4, l'Exécution de la Guerre
Quand tout est terminé, et alors seulement, le clan regagne ses
pénates ; le village est détruit, les cases brûlées ; mais sans qu’on
touche aux vieillards ou aux malades qui sont au contraire transportés
loin de là, souvent à huit ou même trente jours de marche dans un
nouvel eniylacement choisi. Les femmes y restent alors, mais tout le
monde campe à la belle étoile, ce qui ne les gêne d’ailleurs nullement.
Les hommes reviennent en arrière, épient dans l’ombre les guer-
riers ou les femmes de la tribu qui leur a fait tort. Les flèches meur-
trières que décrivait si bien Stanley : dans son livre Les Ténèbres de:
l’Afrique, sifflent avec leur voui, voui mystérieux, et ceux qui sont
frappés meurent, sans espoir aucun d'échapper au poison mortel. Le
poison des Négrilles ne pardonne jamais * !
Jne fois leur vengeance accomplie, cinq ou six morts, parfois,
* L'expédition Stanley perdit, du fait des Négrilles, un nombre assez
considérable d'hommes. On peut être à peu près certain que Stanley était
dans son tort ! D'ailleurs, pour quiconque a connu les procédés de Stanley
à l'égard des populations qu’il soumettait, ce point nous paraît sûr!
? Il nous souvient avoir lu jadis que l’on pouvait neutraliser le poison
des flèches, lorsqu'il s’agit du curare ou de la strophantine, le poison le
plus usuel], en employant immédiatement une injection de chlorure d’or...
Peut-être. Nous avons indiqué précédemment quelques contre-poisons. En.
tout cas, les Négrilles m'ont affirmé maintes fois que leur poison était sans
remède, à moins de couper immédiatement, si faire se peut, le membre
atteint. Et encore faut-il faire vite ! Maïs nos Noirs ont une force de volonté.
extraordinaire. Il nous souvient d’avoir vu un de nos hommes mordu
au doigt par un serpent particulièrement dangereux en voulant cueillir un
régime de bananes, ne pas hésiter une seconde à trancher d’un coup de:
496 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
mais rarement plus, les petits hommes partent en toute hâte, rejoi-
gnent le campement nouveau, et jamais plus on ne les revoit.
Les cadavres des morts sont abandonnés dans la forêt, là où ils
sont tombés ; les Négrilles n’exercent sur eux aucune mutilation et ne
les mangent jamais. Les bêtes sauvages de la forêt se chargent de leur
donner la sépulture !
Les Négrilles parlent d’ailleurs très difficilement de ces coutumes
et les attribuent toujours à de lointains ancêtres !
Il y a longtemps, longtemps.
Mais les croira qui voudra !
dent le membre atteint, puis, sur sa pipe allumée, cautériser aussitôt la
plaie saignante. Il fut d’ailleurs guéri, bien que le bras eût légèrement
enflé.
498 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
2. Le Sacrifice
Cependant, il faut savoir si l'endroit choisi sera favorable, si les
maladies ne viendront pas y exercer leur influence nocive, si, cela sur-
tout, l’ennerni ne viendra point les surprendre. Le nouveau chef, arc
en main, part en chasse, se glisse dans les fourrés sombres, écoute
surtout, car il épie le Calao, aux cris rauques et éclatants. Soudain, il
a entendu, bientôt vu la troupe bruyante : son arc est tendu, la flèche
s'échappe et vole silencieuse, l’oiseau tombe. Il le ramène à ses gens :
introduisant les doigts dans la gorge pantelante, il arrache le cœur, le
dépose sur une feuille d’amome ou de balisier, puis avec l’oiseau
saignant fait quelques pas à droite et à gauche, asperge de sang herbes
et sol, roseaux et grands arbres. Nul souci d'observer les présages,
d’inspecter les entrailles de l’oiseau. Tout se borne à une courte asper-
sion. L'oiseau est ensuite mangé comme tout autre gibier : le cœur
seul doit être brûlé et les cendres enterrées profondément à l'écart. A
cet endroit, s’élèvera la case du chef.
Pourquoi le choix du Calao ? C’est, m'ont dit les Négrilles, parce
que c’est l’oiseau du soir et de l’aurore, celui dont le chant se fait
entendre le dernier, lorsque le soleil disparaît dans les profondeurs de
la forêt, le premier lorsque l’aurore rapide et fugace éclaire le sommet
des grands arbres. C’est aussi, et raison principale, croyons-nous,
l'oiseau craintif qui se sauve au moindre bruit suspect, et par là même
avertit le chasseur attentif que le danger approche et menace, quel
qu'il soit.
Tous les présages ayant été reconnus favorables, on ed alors,
mais alors seulement, au deuil rituel, tel que nous l’avons décrit, à
l’incinération, à la dispersion des restes, au sacrifice funéraire.
3. Les cas où un nouveau village est érigé
Tous les rites ayant été accomplis, la vie normale et silencieuse
du petit village reprend de plus belle, jusqu’à ce que de nouveau un
événement imprévu en vienne rompre le rythme et déterminer un
nouvel exode.
_. Ces événements sont au nombre de trois : une maladie conta-
gieuse, la mort du chef, la guerre contre une tribu ennemie.
Dans ces trois cas, aura lieu un nouvel exode. Si jusqu'ici nous
n'avons rien dit de la construction du village pygmée et de son aspect,
c'est qu’ils sont en réalité des plus rudimentaires. Les anfractuosités
de certains gros arbres, des trous de rochers, plus souvent les branches
des arbrisseaux recourbées et la tige terminale enfoncée en terre, puis
le tout recouvert de feuilles de roseaux et surtout du palmier Phryn-
gium, constituent toute la case. À peine y est-on à l’abri de l’eau, et
encore |
498 LE PYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
2. Le Sacrifice
Cependant, il faut savoir si l’endroit choisi sera favorable, si les
maladies ne viendront pas y exercer leur influence nocive, si, cela sur-
tout, l'ennemi ne viendra point les surprendre. Le nouveau chef, arc
en main, part en chasse, se glisse dans les fourrés sombres, écoute
surtout, car il épie le Calao, aux cris rauques et éclatants. Soudain, il
a entendu, bientôt vu la troupe bruyante : son arc est tendu, la flèche
s'échappe et vole silencieuse, l’oiseau tombe. Il le ramène à ses gens :
introduisant les doigts dans la gorge pantelante, il arrache le cœur, le
dépose sur une feuille d’amome ou de balisier, puis avec l'oiseau
saignant fait quelques pas à droite et à gauche, asperge de sang herbes
et sol, roseaux et grands arbres. Nul souci d'observer les présages,
d'inspecter les entrailles de l'oiseau. Tout se borne à une courte asper-
sion. L'oiseau est ensuite mangé comme tout autre gibier : le cœur
seul doit être brûlé et les cendres enterrées profondément à l'écart. A
cet endroit, s’élèvera la case du chef.
Pourquoi le choix du Calao ? C’est, m'ont dit les Négrilles, parce
que c’est l'oiseau du soir et de l’aurore, celui dont le chant se fait
entendre le dernier, lorsque le soleil disparaît dans les profondeurs de
la forêt, le premier lorsque l’aurore rapide et fugace éclaire le sommet
des grands arbres. C’est aussi, et raison principale, croyons-nous,
l'oiseau craintif qui se sauve au moindre bruit suspect, et par là même
avertit le chasseur attentif que le danger approche et menace, quel
qu'il soit.
Tous les présages ayant été reconnus favorables, on Drécéde alors,
mais alors seulement, au deuil rituel, tel que nous l’avons décrit, à
l'incinération, à la dispersion des restes, au sacrifice funéraire.
3. Les cas où un nouveau village est érigé
Tous les rites ayant été accomplis, la vie normale et silencieuse
du petit village reprend de plus belle, jusqu’à ce que de nouveau un
événement imprévu en vienne rompre le rythme et déterminer un
nouvel exode.
_ Ces événements sont au nombre de trois : une inaladie conta-
gieuse, la mort du chef, la guerre contre une tribu ennemie.
Dans ces trois cas, aura lieu un nouvel exode. Si jusqu'ici nous
n’avons rien dit de la construction du village pygmée et de son aspect,
c’est qu'ils sont en réalité des plus rudimentaires. Les anfractuosités
de certains gros arbres, des trous de rochers, plus souvent les branches
des arbrisseaux recourbées et la tige terminale enfoncée en terre, puis
le tout recouvert de feuilles de roseaux et surtout du palmier Phryn-
gium, constituent toute la case. À peine y est-on à l’abri de l’eau, et
encore |
CHAPITRE VIII
La Fraternisation par échange de sang
1. Droits et obligations. — 2. Cérémonies préparatoires. — 8. Le double
Echange de sang.
1. Droits et Obligations
À la guerre, car elle en est souvent la cause ou l’occasion, nous
avons rattaché une des circonstances de la vie sociale des Pygmées, la
fraternisation par échange de sang. Réelle, elle est des plus rares,
comme d’ailleurs chez les Bantu. Simulée, de conséquence nulle, sim-
ple occasion de cadeaux à réclamer, elle est plus fréquente. Mais,
notons-le bien, il en est ici comme des chefs mariant leur « fille » à
l’Européen qui passe. Vraiment mari ou frère de sang, il n’en est
sûrement pas un sur cent |
Dans quelques cas de leur vie sociale, les Pygmées peuvent voir
la cérémonie de la fraternisation. Elle a lieu rarement et seulement,
croyons-nous, dans deux cas.
Un étranger a rendu de grands services au clan, lui a, par exemple,
porté secours en cas de guerre, secours vraiment efficace, l’a sauvé
d’un grand danger, famine ou maladie contagieuse : pour lui témoi-
gner sa reconnaissance, le chef du clan l’adoptera comme un des siens,
avec tous les privilèges réservés aux guerriers, lui donnera une femme
du clan, mais surtout pratiquera avec lui l’échange du sang. À partir
de ce moment, il fait partie du clan, et en cas d’appel ou de danger,
tous seront tenus de lui répondre et de le défendre.
Un deuxième cas se présente également. Un chef de clan négrille
se sent trop faible pour résister à ses ennemis, particulièrement en cas
de violation de territoire. Il s’efforce alors de se concilier l’amitié d’un
chef de clan plus puissant, mais non parent, et pratique avec lui
l'échange du sang.
Dans son livre du Kilima-Ndjaro, Mgr Le Roy a répété avec humour
un récit très imagé du P. Baur, narrant comment à la côte est, il devint
frère de sang avec un des petits roitelets de là-bas. Nous avons dit
nous-mêmes comment à l’ouest, et en particulier chez les Fang, se
pratique la fraternisation par échange de sang. Moins solennelle, plus
familiale chez nos Négrilles, elle est plus sincère, sommes-nous assurés.
500 LE FYGMÉE DANS SA VIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
2. Cérémonies préparatoires
Au jour dit, tous les hommes du clan se réunissent dans une
clairière de la forêt. Femmes et enfants sont présents. La cérémonie
prélude par une danse solennelle, le chef d’abord, puis les guerriers
ensuite répétant les mêmes pas. Le futur frère de sang danse immé-
diatement après le chef (pour mon compte personnel, on me fit grâce
de cette danse). Le chef exécute la danse de son totem, et le chant qui
l'accompagne lui est également consacré.
Après la danse, le chef prend une chèvre, offerte soit par lui, soit par
con invité, suivant le cas. Cette chèvre est attachée par les quatre pattes
et fixée au centre du groupe. Une nouvelle danse rituelle a lieu tout
autour.
Les femmes ne prennent part à aucune de ces danses.
Le chef tranche alors la gorge de la chèvre, trempe un rameau d'’ar-
bre dans le saug qui ruisselle et qui est recueilli avec soin dans des
feuilles de bananier, et asperge les assistants. Il danse de nouveau, et
les guerriers en font autant.
3. Le double échange de sang
Le plus ancien du clan après le chef s'approche, prend le bras
droit du chef et le bras gauche de l'invité, les met côte à côte, et, sur
les deux, pratique une légère incision avec le couteau spécial qui sert
à la circoncision et est réservé à cet usage. Le sang qui coule des deux
incisions est recueilli sur une feuille de bananier et mis à part. A la
fin de la cérémonie, le chef et son frère de sang iront, seuls, l’enterrer
dans un coin reculé de la forêt.
En même temps, l’ancien adresse une invocation à Khmuvum :
« Ce sang est tien, c’est le sang de tes enfants, nous te l’offrons. »
En réalité, ce chant est beaucoup plus long, maïs acteur dans la
cérémonie, nous n'avons pu le transcrire. Il est défendu de le répéter
et nous avouons que, novice à cette époque, nous l’avons peu compris.
Après cette première effusion de sang, le vieillard en pratique
aussitôt une seconde ; le sang coule plus abondant. Le chef se penche
sur mon bras et boit le liquide rouge. Je me penche à mon tour et en
fais autant sur le sien. Le vieillard prend sur le bord du couteau un peu
de mon sang et le mêle au sang du chef dans l’incision elle-même, puis
renouvelle sur moi l'opération. De longs cris de joie retentissent.
Le chef me dit alors :
Ton père est mon père, et ta mère est ma mère !
Tes amis sont mes amis, {es ennemis sont mes ennemis !/
Tu es mon frère, et je suis ton frère
Ton clan est le mien, mon clan est le tien !
= Danse de tous. Les femmes s ’emparent de la chèvre qui doit être
rôtie sur le feu. Un festin général clôt la cérémonie. Le clan compte
un nouveau guerrier.
Conclusion
Nous voici arrivés au terme de cette longue étude sur les Pygmées
où nous les avons successivement examinés dans leur vie physique,
religieuse, intellectuelle, sociale, économique, politique, c’est-à-dire
dans tout l’ensemble de leur vie. Nous avons négligé certains points,
le costume et la toilette, par exemple. Mais ils les simplifient à l’ex-
trême et ainsi, pour le vêtement, l’écorce intérieure du figuier, battue
avec un maillet primitif, leur fournit, avec quelques peaux de bêtes,
tout ce qui leur est nécessaire. Des bracelets en laiton ou en fer, pro-
curés par échange, quelques colliers, verroterie aux dents d'animaux,
constituent à peu près les seuls objets de toilette.
Par contre, nous nous sommes longuement étendu sur la vie reli-
gieuse, les croyances, les chants, les sacrifices, partie de beaucoup la
plus négligée par les explorateurs, car beaucoup plus difficile à attein-
dre. Pour en parler avec quelque compétence, il faut nécessairement
pénétrer dans leur intimité, gagner leur confiance, parler leur langue.
Ce n’est évidemment pas à la portée de tout le monde.
Cependant, c'est cette vie religieuse, qui, avec leur vie intellec-
tuelle, est de beaucoup la plus intéressante et constitue à vrai dire
l'originalité des Négrilles. Pour le reste, ils ressemblent un peu, en
somme, sauf quelques points particuliers, à tout le monde. Plus sau-
vages, plus distants, moins accessibles. Mais, si sur ces points on serait
tenté au premier abord de les placer au-desscus des autres peuples, de
les ranger pour ainsi dire au ban de l’humanité, ou tout au moins sur
les derniers degrés de l’échelle humaine, combien, au point de vue
religieux, ils prennent leur revanche et se montrent nettement supé-
rieurs aux peuples qui les entourent, les dominent, les asservissent et
les écrasent en les méprisant.
Mépris profondément injustifié !
Leur morale, en effet, est beaucoup plus pure que celle de leurs
oppresseurs, et leurs croyances singulièrement plus élevées ! C’est cela
surtout que nous avons voulu montrer et où nous espérons avoir réussi,
au moins en partie, Car, en terre encore vierge, les premiers sillons
sont durs à tracer | Plus tard nos successeurs rectifieront les erreurs,
502 CONCLUSION
modifieront certains jugements, C’est la loi du progrès. Grâce à nous,
ils feront mieux que nous et, de grand cœur, nous y applaudissons
d'avance.
On a appelé les Pygmées avec raison des « Primitifs », les plus
primitifs entre les Primitifs. Mais, après cette étude que nous venons
de faire ensemble, peut-on dire, même avec Mgr Le Roy, que « la race
: Pygmée est la plus pauvre parmi les pauvres races humaines P ». Objec-
tivement, peut-être, à ne considérer que l’apparence, maïs autrement,
non |! La terre passe avec ses misères nécessaires, mais elle passe pour
aller au bonheur sans fin, et cela, au contraire de bien des civilisés, le
Pygmée le sait. Avec ses espérances immortelles, il n’est pas le plus
pauvre parmi les pauvres races humaines.
A cette heure où les savants se penchent avec une louable obstina-
tion sur les origines de l'Humanité et les croyances primitives,
beaucoup affirment, par intuition, disent-ils, plus, au fond, que par
science réelle, la lente évolution d’un être se. dégageant peu à peu,
péniblement, des limbes de l’animalité, s’élevant par bonds pour
retomber puis s'élever plus haut, grâce à des millénaires efforts.
D’autres savants encore, plus qualifiés, affirment l’origine divine de
cet être, recevant des mains du Créateur le flambeau des révélations
primitives, et le laissant peu à peu faiblir et s’éteindre par sa faute.
À cette heure, combien il était intéressant et même nécessaire de
se pencher sur un peuple primitif.
Sur un peuple primitif, isolé au milieu de ses forêts impénétrables,
gardé de tout contact étranger par sa sauvagerie même.
À cette heure surtout où la civilisation commence à le péné-
trer, et où, par là-même, s’affaibliront rapidement pour s’effa-
cer bientôt ses traditions ancestrales, ses croyances et son culte
millénaire, à cette heure où il est en train de disparaître, dernier témoin
des âges primitifs. Oui, il est temps de se pencher sur lui pour lui
demander ce qu’il croyait, les raisons de son culte, si vraiment il était
un arriéré, un être à peine pensant.
Or, plus on le pénètre, plus on constate, et non sans un certain
étonnement, que loin d’être « un singe à peine évolué », un déchet
d'humanité, un être tenant le milieu entre le singe et l’homme, conime
l'ont écrit certains voyageurs ou savants ne tenant compte que d’une
apparence trompeuse ou de récits mensongers, on se trouve au con-
traire en face d’un peuple profondément religieux, qui, beaucoup
mieux que ses voisins, a su garder les traditions primitives. Avec lui,
on constate que plus on remonte dans l’histoire de l’humanité, loin
d’assister à une évolution progressive, plus on découvre, au contraire,
que l’homme a reçu, dès les débuts, tout un ensemble de doctrines,
toute une règle de vie et de morale dont peu à peu, plus ou moins,
suivant les races ou les circonstances qui ont dominé sa vie, il s’est
écarté *.
Dans un livre d’ailleurs fort bien fait qui vient de paraître, Dans
CONCLUSION 503
C’est donc, et surtout, cette vie religieuse qui fait l'intérêt profond
de ces Etudes. Après nous, parvenu à la fin de notre carrière, d’autres
creuseront plus profondément, comme ils le font déjà, le sillon que
nous avons à peine tracé.
Et la moisson surgira belle, pressée, surabondante...
Déjà, la divine lurnière du Christianisme commence à briller chez
nos chers Pygmées. Sans doute, leur évangélisation proprement dite
n’a pas encore commencé. De par le fait même de leur extrême timi-
dité, des difficultés de leur abord, de leur petit nombre surtout, les
missionnaires les ont forcément négligés pour s'adresser à des races
plus accessibles, plus nombreuses, qu’un souffle puissant de grâce
semble soulever actuellement ! Comme dans leur pays précisément,
dans ce Cameroun et Haut-Congo, tout païen encore voilà trente ans,
et qui compte aujourd’hui près de 150.000 chrétiens fervents, près de
200.000 catéchumènes qui le seront demain. C’est par les prêtres noirs
déjà issus de ces races, par les petits Négrilles convertis, qui commen-
cent à augmenter dans nos missions, eux jadis si épris de leur forêt et
de leur liberté, que peu à peu la Foi entrera dans leurs pauvres vil-
lages. Un jour viendra, proche, nous l’espérons, où elle éclairera com-
plètement leurs âmes qui attendent, anxieuses. Ils entreront alors dans
ce grand village de leurs légendes, où le Créateur vivait et conversait
familièrement avec eux, d’où ils ont été chassés en ce jour néfaste
qu'ils sentent encore peser sur leurs têtes.
Ils rentreront.
Et le chant de désespérance profonde que je leur entendais chan-
ter naguère sur les rives de l’Abanga :
La nuit est noire el le ciel s’est éteint.
Nous avons quitté le village de nos Pères.
Le Créateur est fâché avec nous.
notre Empire noir, par Maurice RonpetT-SaINT (Dirécteur Général de la Ligue
Maritime et Coloniale), voici cependant ce que nous lisons p. 275 : « Parmi
eux (nos porteurs) était un tout petit homme, trapu, simiesque, presque
bestial. Je m'informai. C'était un Nain de la forêt, captif. Schweinfurth, le
grand explorateur allemand, avait déjà mentionné l'existence de cette race
bizarre... Les gens des villages les plus reculés n’ont eux-mêmes que de
rares Occasions d'être en rapport avec les Hommes des Bois qu'ils nomment
des sauvages : tout est relatif. Ces Nains, lesquels ont été depuis l’objet d’une
étude cinématographique projetée à l’écran (combien rudimentaire !), qui
sait, anneau de la chaîne qui nous relie à notre ancêtre singe, si Littré dit
vrai, bienfaiteurs méconnus auxquels nous devrions alors la suppression de
l’appendice caudal, ornement de nos ascendants, etc. » Eh! eh! vous
allez fort, M. Maurice Rondet-Saint! On croirait presque d'assister à la
résurrection des fameux homines caudati des anciens temps !
Et un peu plus loin : « Leur langue se réduit à quelques syllabes. »
Et ainsi écrivent l’histoire des voyageurs par ailleurs de mérite |
504 CONCLUSION
se changera en chant d’allégresse et d'espérance immortelle :
La nuit est claire et les étoiles brillent au ciel,
Nous sommes rentrés dans le village de nos Pères,
Le Créateur est redevenu notre Ami.
Ah ! le beau jour, où nos chers Négrilles sauront que le Mission-
naire, qui à tout quitté pour eux, est le plus dévoué de leurs amis, le
jour, où, s’inclinant sous sa main salvatrice pour recevoir le saint
baptême, ils garderont le meilleur de leurs croyances primitives pour se
rapprocher plus encore de ce Créateur qu'ils connaissent, révèrent et
honorent aujourd’hui de leur mieux et qu’alors ils aïmeront de tout
leur cœur naïf :
La nuit est claire et les étoiles brillent au ciel,
Nous sommes rentrés dans le village de nos Pères.
Le Créateur est redevenu notre Ami.
Le beau jour, où, l’adorant mieux que jadis, ils aimeront surtout,
rentrés dans le village de leur Père,
LE CRÉATEUR REDEVENU LEUR AMI |!
En ce jour de Pentecôte 1931.
Une famille pygmée et sa case
Un jeune méfage pygmée
4
Préparatifs de guerre, Les tireurs d'arc
Types négrilles. Région du Wole
D
um
un
«
ce
O
=
es)
bantu
illage
V1
Un groupe de négrilles métissés dans un
Index général
Abord, difficulié d'aborder les Négrilles,
p. 7.
Accessoires de l'Homme du Culte, p.
162.
Achat de la femme, p. 255.
Adjurations, pp. 189-190.
Adultère, p. 439.
Allaitement, p. 387.
Amarante, fleur consacrée, pp. 370-374.
Ame, Comment les Négrilles la conçoi-
vent p. 133 ; — Séparation de l’âme
et du corps, p. 134; — elle a son
double, p. 135.
Amome, plante, p. 81-84 ; — ses divers
usages, p. 114 ; — plante symbolique,
p. 85 ; — des na'ssances, pp. 370-374.
Amour de la Liberté chez les Négrilles,
p. 245.
Ancien des Jours,
p. 65.
Andrinople ou Ofouna, tissu rouge ser-
vant à border les pagnes.
Animaux totémiques, p. 150;
sacrifice, p, 1650.
- — sacrés, pp. 127-153.
— roman des, p. 241 ; — dans les
Kégendes, p. 289. |
— cycle des Animaux, p. 308.
Anneau, jeu et chant de l’Anneau, p.
345.
Arbalète, arme magique, p. 295.
Arc-en-Ciel, manifestation divine, p. 78 ;
— son tatouage, p. 81.
— chant de l’Arc-en-Ciel, p. 79.
Are sonore, instrument de musique, p.
352. ï
appellation divine,
— Jeur
Aristoloche, plante remède contre divers
venins, p. 97.
Armes diverses, arc, flèches, p. 443.
Art, les débuts de l’Art, p. 115.
Astragales, leurs divers noms, p. 186;
— comment on s’en sert pour la divi-
nation, pp. 187-188-415.
Astragalomancie, p. 185.
Astres, culte des, p. 103; — ne sont
pas représentés, p. 118 ; — n'ont pas
de temples, p. 118.
Avortement, p. 380.
Arc musical, instrument de musique,
p. 352.
Animaux, divers animaux de chasse, p.
453.
Antilopes diverses, chasse, p. 453.
Bâtonnets, instruments de numération,
p. 202.
Bien, problème du bien et du mal chez
les Pygmées, p. 74.
Blanc, couleur du deuil, p. 70 ; — des
fantômes, p. 70.
Blanc, frayeur en voyant un blanc, p.
69.
Boisson, p. 481.
Branchettes, instruments de numéra-
tion, p. 202.
Buffle, offrande du buffle chez Îles
Négrilles orientaux, p. 94; — sa
chasse, p. 466.
Cailloux, instruments de numération,
p. 202.
Caïman, cycle des animaux, p. 324.
506
Calao, oiseau, sacrifice du, p. 498.
Caméléon, sa rencontre est heureux
présage, p. 84; — messager des
Esprits, p. 127 ; — son sacrifice, p.
127 ; — chant du Caméléon, p. 127 ;
— son rôle, p. 146 ; — cycle des ani-
maux, p. 328 ; — différentes espèces
de Caméléons, p. 475.
Canerelat, cycle des animaux, p. 314.
Case nuptiale, p. 415.
Caverne où habitent les revenants, p.
130.
Chant, de l’Arc-en-Ciel, pp. 79-148 ; —
du Caméléon, p. 127; — dans les
Contes, p. 271; — au Créateur, p.
80 ; — dans les Enigmes, pp. 269-
270 ; — des Etoiles, pp. 105-151 ; —
d’expiation, p. 140; — en général,
p. 174; — du premier homme, p.
77; — d'initiation, p. 34; — de la
lune, p. 115 ; — pour chasser les ma- :
ladies, p. 162; —— de Mba-Shole, p.
237 ; — du Miel, p. 96 ; — de l’Arbre |
Nkula, p. 99 ; —— de Nguva, p. 140;
des Noix de Nkula, p. 98; — de
l’Oiseau Nrofyo, p. 126 ; — des Ori-
gines, pp. 27-28-69 ; des Reve-
nants, p. 141 ; — rituels, pp. 67-68 ;
— du soleil, pp. 106-110 ; — d'Enig-
des, pp. 271-272-273-274-275-277 ; — :
chant en général, p. 831 ; — de l’Elé-
phant, p. 335; — le chant est inti-
mement lié à la Magie et à la Reli-
gion, p. 336 ; le chant en lui-même,
p. 336 ; — impression de tristesse, p.
337 ; — magiques, p. 9339; — du
Nthu, p. 340 ; — religieux, p. 340;
— de l’Eléphant, p. 358 ; — avant la
naissance, p. 9368 ;. de la nais-
sance, p. 372; — de Ngoïa, p. 383 ;
— de la mariée, p. 4183; — de la
mort, p. 424 ; — dernier chant, p.
429 ; — chant de mort de l'éléphant,
p. 460 ; — du Mpoï, p. 469 ; — de
l'appel de guerre, p. 492; — chant
sacré de l’Eléphant, p. 494.
Charmes, différentes espèces de charmes,
pp. 175-177; — dent charmée, p.
486 ; — de chasse, p. 462.
Chasses diverses, p. 451.
Chat-Tigre, cycle des animaux, p. 322;
— chant et jeu du chat-tigre, p. 344.
——
INDEX GÉNÉRAL
Chien (légende du), p. 279.
Cigale, cycle des animaux, pp. 308-
314.
Circoncision en général, p. 381; —
époque, p. 382 ; — est un sacramen-
tal, p. 384; — des filles, p. 384.
Clans, les divers’ clans négrilles de
Gabonie, p. 21.
Coiffure du féticheur, p. 168.
Condiments, sel, herbes, etc., p. 486.
Conques, instruments de musique, p.
351.
Conseil et Prudence des Négrilles, p.
262.
Contes, énigmes, p. 268 ; — Contes mer-
veilleux, p. 301.
Conteurs, différents genres, p. 239 ; —
conteur chez les Négrilles, p. 234 ; —
sa façon de conter et ses récits, p.
234.
Coq, cycle des animaux, p. 329.
Cordelettes (jeu de),.p. 184.
Cordon ombilical, p. 378.
Costume du Féticheur, p. 162.
Coucou, son rôle, p. 96.
Couleur des Pygmées, deux types, pp.
11-12-31. |
Crabe, cycle des animaux, p. 316.
Crachat, son rôle rituel, pp. 131-142-
150. V. Salive, p. 878.
Créateur, comment les Bantu le conçoi-
vent, pp. 19-64 ; — chez les Pygmées.
p. 65 ; — il a tout créé, p. 69 ; — s’in-
téresse à ses créatures, p. 66 ; — les
a quittées, p. 66; — les Bantu ne se
préoccupent pas de lui, p. 89; —
chant du Créateur, p. 80: ses
divers noms chez les Egyptiens, p. 65;
— ses relations avec l’homme, p. 87 ;
— reçoit prières et sacrifices chez les
Pygmées, p. 89; recueille les
Etoiles, p. 106 ; — reçoit sa part de
l'animal tué, p. 80 ; dans les Légen-
des, p. 287; invoqué pour la
Chasse, p. 463.
Création, légendes sur la Création, pp.
22-69-71-72 ; — mythes non authen-
tiques, p. 71 ; — légende de la Créa-
tion, p. 287 ; — des hommes et des
femmes, p. 287.
Crocodile, animal sacré, p. 155;
dans les légendes, pp. 287-291-368.
——
INDEX
Croix, signe de la Croix, p. 97.
Culte, en général, p. 87 ; — des Astres,
p. 103 ; — homme du Culte, p. 156 ;
— son nom et son rôle, p. 156; —
son costume, p. 162; — culte indi-
viduel, p. 159 ; — l’homme du culte
consécrateur, p. 169 ; — médecin, p.
175.
Cuisine, ustensiles de, — 485 ; -— con-
diments, p. 486 ; — mets, p. 487.
Danses, des Eclipses de lune, p. 117 ; —
de l’homme du Culte, p. 164; — de
Ja lune, p. 115; — mimitiques, p.
184 ; — elles sont un dessin, p. 164 ;
— rituelles, p. 163 ; — du soleil, p.
110 ; — danses en général, p. 356;
danses magiques, p. 356; — reli-
gieuses, p. 359 ; — d’amusement, p.
360 ; — de la jeune mère, p. 378;
— des petites filles, p. 393 ; — Ela-
vuda, p. 396 ; — du mariage, p. 417 ;
— de la mort, p. 425.
Défauts du Négrille, p. 258.
Défenses, de l’Arc-en-Ciel, p. 79 ; — de
la naissance, pp. 367-388.
Dents, mal de dents, guérison, p. 435.
Désincarnation, occupation d’un autre
corps, p. 134.
Deuil, blanc, couleur du deuil, p. 70.
Dieu, Créateur, les noms divers et leur
signification, p. 64; les divers
noms divins chez les Bantu, p. 65;
— son habitat, p. 73 ; — il ne meurt
pas, p. 75; — ses relations avec les
hommes, p. 77; — ne s'occupe pas
d'eux chez les Bantu, p. 77; — ses
manifestations chez les Négrilles, p.
78; — il réchauffe le soleil, p. 104 ;
—son rôle à la mort, p. 429.
Dînette, jeu de petites filles, p. 391.
Divination, une séance de divination,
p. 187; — tout n'est pas hasard en
divination, p. 198.
Doigts, instruments de numération, p.
70.
Dot de mariage, p. 408.
Double, l'âme à son double, p. 134.
Dragon, qui dévore la lune, p. 117.
Eclipses, danse des Eclipses de lune, p.
117.
Eléphant, Gôr ou Gôrou, manifestation
GÉNÉRAL
qq 9 2 à em 2
507
divine, p. 84; — dans le Folklore, p.
306 ; — cycle de l’Eléphant, p. 306-
327-328 ; — chant de l’Eléphant, p.
336; — chant de la danse de l’Elé-
phant, p. 358 ; — sa chasse, p. 459 ;
— ehant de mort de l’Eléphant, p.
460 ; — chant sacré de l’Eléphant,
p. 494.
Eleusine,
p. 256.
Enfance, du Pygmée, p. 381.
Enigmes, différentes sortes d’énigmes,
pp. 263-265 ; — énigmes à proverbes,
pp. 265-267 ; — chants d’énigmes,
pp. 269-270 ; — énigmes proprement
dites, p. 281.
Escargot, cycle des animaux, p. 326;
—instruments de musique, p. 352;
— usité à la circoncision, p. 384; —
jeu de l’escargot, p. 397.
Esprits, les Pygmées admettent des
Esprits, p. 120 ; — leur rôle — V.
Mânes, p. 128; leur activité, p.
128 ; — esprits inférieurs, revenants,
p. 120 ; — Esprits méchanis, p. 129 ;
— esprits vivificateurs, p. 133; —
des Morts, p. 135 ;; rôle des
Esprits bienveillants, p. 136; — Esprits
du mal, p. 161; — sacrifice aux
Esprits, p. 166 ; — chant aux Esprits,
p. 429.
Etoiles, chant des Etoiles, pp. 105-142 ;
— sont recueillies par le Créateur, p.
106 ; —— étoiles filantes sont des âmes,
p. 136 ; — rejoignent le Créateur, p.
137.
Existence des Pygmées, p. 1.
Exode des Pygmées, p. 294.
ancienne plante alimentaire,
Fables, en général, p. 308 ; — du Ngol,
p. 471.
Famille, proverbes concernant la famille.
p. 255.
Fantômes, p. 69; — le blanc est leur
couleur, p. 70.
Femme, achat de la femme, p. 255 ; —
la femme négrille ne parle pas en
public, p. 235 ; — totem des femmes,
p. 153; — énigmes concernant les
femmes, p. 233 ; — stérilité, p. 374.
Fer, instrument de numération sous le
nom de Biki, p. 202 ; — légende du
fer, p. 292.
508
INDEX
Fétiches, définition des fétiches, p. 169;
— fétiche de la naissance, p. 367.
Féticheur, définition, p. 156; — son
rôle, sa fonction, p. 156; — sa
position sociale, p. 166 ; — son cos-
tume, p. 162 ; — sa coiffure, p. 163.
Feu, feu spécial du sacrifice, p. 102; —
préparation, p. 481 ; légende du feu,
p. 482.
Figuier, son rôle à la naissance, p. 369 ;
— au sevrage, p. 988.
Flèches, p. 444.
Folklore, en général, p. 241 ; — fol-
klore négrille, p. 264; —- européen,
p. 306.
Fourmi, cycle des animaux, p. 308 ; —
nettoyeuses, p. 376.
Gazelle, cycle des animaux, p. 314.
Géants, légende des Géants, pp. 130-
294 ; — géant cannibale Dzôm, p.
299.
Céedes, leur rôle, pp. 179-188.
Gibier, offrande du gibier, p. 100.
Goliath, searabée sacré, p. 147.
Gorille, cycle des animaux, p. 329 ; —
danse du gorille, p. 358.
Goupil, le Renard dans les Fabliaux, p.
306.
Grelots ou Nsor, instrument de musique,
p. 9352.
Guitare ou Nsor, instrument de musi-
que, p. 299.
Guerre, p. 490 ; — avec les étrangers,
p. 491.
Habitat des Pygmées, p. 1 ; — de Dieu,
p. 73; — des Revenants, p. 130.
Herbe, aux sorciers, p. 83 ; — odorifé-
rantes, p. 274 ; — qui guérit, p. 271.
Hippopotame, dans le Folklore, p. 306 ;
— sa chasse, p. 456.
Homme du Culte, dans son rôle de
consécrateur, p. 169; — de méde-
cin, p. 175 ; — homme qui savait les
secrets par les oiseaux, p. 301; —
dans le Cycle du Lièvre, p. 318.
Hor ou Horus, le Soleil levant, p. 110.
Hyosciamine, ses effets, p. 83.
Iguane ou Varan, pp. 7, 368, 462.
Immortalité divine, p. 76.
Impôt, mode de perception, p. 208.
GÉNÉRAL
il
]
|
|
om
Individualisme, des Négrilles, p. 249.
Initiation, chant d’, p. 34.
Instruments de musique, pp. 349, 353 ;
— de rythme, p. 350.
Interdits rituels, (Arc-en-Ciel, Gôrou),
avant la naissance de l'enfant, pp.
369-370. V. Mariage et Mort.
Isis, son Culte, p. 103.
Jeux de mots, p. 285; — des petites
filles, p. 391 ; — des garçons, p. 394;
— de l'arc, p. 394 ; — des osselets,
p. 394 ; — de Moélo, pp. 396, 417 ;
— des jonchets, p. 397 ; — du pied,
p. 397 ; — de la lutte, p. 397 ; — de
l'anneau, p. 397; —— des Poux, p.
399 ; — de l’Escargot, p. 399.
Jumeaux, pp. 380-381.
Jusquiame, plante des sorciers, p. 82.
Kawa, confection de la liqueur Kawa,
‘ p. 114.
Kibi, animal totémique, le buffle, p.
458.
Kobolds, lutins d'Allemagne, pp. 1, 294.
Korrigans, lutins de Bretagne, pp. 1,
294.
Lamentations, funéraires, p. 426.
Langue, des Négrilles, p. 214; — ont
une langue qui leur est propre. Dis-
cussion de la question. Vocabulaires,
pp. 214 et 19.
Lapin, dans le Cyele des animaux, p.
320.
Légendes de la Création, pp. 22, 69,
71-72 ; — légendes diverses, p. 235 ;
— eosmogoniques, p. 267 ; — de la
Création, p. 289 ; — du fer, p. 294 ;
— héroïques, p. 296 ; —— de l'exode,
p. 296 ; — de la conquête du pays,
p. 297 ; — du Géant cannibale Dzôm,
p. 302; — de la Création, p. 375;
— des Origines, p. 412; — du feu,
p. 484; — fang du feu, p. 486.
Lèpre, maladie, p. 370.
Liane, du fétiche de la naissance, p.
369.
Liberté, amour de la liberté, p. 247.
Lièvre, dans le Folklore, p. 308; —
Cycle du, pp. 320-321. |
Lion, dans le Cycle des animaux, p. 320
Littérature des Négrilles, p. 235.
INDEX GÉNÉRAL
Lune, Chant de la Lune, p. 115 ; — sa :
mythologie, p. 112 ; — lune nouvelle,
p. 112; — préparation à la fête de
la lune, p. 113; — fête et danse
réservées aux femmes, p. 115; —
elle est habitée par un esprit, p. 126 ;
— légendes de la lune, p. 290 ; — à
la naissance de l'enfant, p. 367.
Lutte, jeu des garçons, p. 396.
Mal, problème du Bien et du Mal, p. 74;
— d'où provient le Mal, p. 161.
Maladie, Chant pour chasser la maladie,
p. 163; — sacrifice de maladie, p.
176 ; — traitement, p. 271 ; — mala-
dies diverses et leur traitement, p.
431.
Mammouths et Mastodontes, p. 83.
Mandragore, plante magique, p. 82.
Mânes, V. Esprits, p. 63 ; — leur con-
ception négrille, p. 120; — mânes
bienveillants, leurs fonctions, p. 135 ;
— mânes malveillants, leur rôle, pp.
137, 139.
Manifestations divines, arc-en-ciel, p.
78; —- l'Eléphant Gôrou, p. 82; —
intellectuelles des Négrilles, p. 241.
. Mariage, proverbes concernant le ma-
riage, p. 256.
Médecin, primitif, p. 176 ; — agit avec
le miroir magique, p. 178. V. Féti-
cheur.
Mensuration des Pygmées, pp. 11 et 30.
Météorites, pierres sacrées, p. 106; —
leur emploi, p. 106.
Miel, offrande du miel chez les négrilles
de l'Ouest, p. 95 ; — Chant du Miel, |
p. 196 ; — danse du miel, p. 361.
Miroir magique, p. 175 ; — son emploi,
pp. 178, 184.
Missionnaires, appréciation sur les Mis-
sionnaires, p. 66.
Morts, sacrifice aux morts ; —— la mort
du Pygmée, p. 420. V. Mânes.
Moyens de salut, p. 170,
Mpoï, excellent poisson, p. 469.
Mutilations, différentes espèces, p. 53.
Mygale, animal sacré, p. 147.
Mythes, en général, mythes solaires et
lunaires, p. 290.
Mythologie de la Lune, p. 112.
Nains, définition du nain, p. 25: — |
509
légendes des nains, pp. 130, 131, 284,
297, 298.
Naissance de l’enfant ; rites avant, p.
363 ; — pendant, p. 369 ; — après,
376 ; — chant de la naissance, p. 372.
Négrilles. V. Pygmées.
Néolithiques, p. 185.
Ngofyo, Oiseau de la mort, p. 126 : —
son chant, p. 126.
Nkola, jeu de dés africain, p. 40.
Ngon, cucurbitacée comestible ; — sa
préparation, p. 73.
Nkula, arbre sacré, p. 97 ; — chant du
Nkula, p. 99 ; — les noix de Nkula,
p. 99 ; — légendes des noix de Nkula,
p. 287; — à la naïssance, p. 378.
Nœuds de corde, instrument de trans-
mission de nouvelles, p. 201.
Noix de Nkula, offrande des —, p. 98.
Nom, imposition du nom, p. 385; —
différents noms, p. 386.
Numération des Négrilles, p. 199; —
par objets, p. 202 ; — parlée, p. 204 ;
— secrète, p. 210.
Nutons, nains de Belgique, p. 292.
Objets consacrés, p. 170 ; —— différen-
tes espèces, p. 171; — leur pouvoir
réel, p. 173.
Odeur des Pygmées, sa provenance, p.
Offrande du buffle, p. 94 ; — de sang,
p. 81; — au Créateur, p. 85 ; — du
Miel, p. 95; — des Noix de Nkula,
p. 9 ; — de l'Homme du Culte, p.
165.
Oiseau. V. Ngofyo, p. 126; — les
oiseaux qui parlent, p. 301; — à
miel, p. 309.
Okapi, antilope très rare, p. 464.
Okun, animal totémique, l'Eléphant,
p. 294.
Ordalies, p. 181.
Origine des Pygmées, p. 2; — chant
des Origines, pp. 27, 28, 69.
Osselets. V. Astragales, pp. 186, 393.
Palabres, p. 263.
Pagne, tissu d’écorce ou d'étoffe ser-
vant de vêtement, p. 477.
Palmier rotang, son emploi, pp. 13, 16.
Panthère, dans le cycle des animaux,
p. 319.
510
Parasolier, fruits usités pour grelots, p.
352.
Patate, plante comestible,
flèches, p. 304.
Perroquet, cycle des animaux, p. 327.
Philtres d'amour, p. 407.
Pintade, cycle des animaux, p. 323 ; —
chant et jeu de la, pp. 344, 391.
Plantes, cueillies et utilisées, p. 476.
Pléïades, annoncent les pluies, p. 129.
Poisson, Ngol, Cycle des animaux, p.
314.
Poison des flèches, p. 445:
tuer le poisson, p. 468.
Poivre, condiment, p. 85.
Porc-Epic, Cycle des animaux, p. 307.
Poule, Cycle des animaux, p. 314.
Poupées, jeu des petites filles, p. 390 ;
— des vieilles, p. 390.
Prière, les primitifs prient, p. 89; —-
prière à la Divinité, pp. 19, 91; —
au Créateur, p. 89.
Proverbes, étude générale, p. 243.
Prudence des Négrilles, p. 164.
Pygmées, leur place dans l’échelle des
races, p. l; — sont-ils des singes,
des hommes- singes ou des ra
p. 2; — premiers contacts, p. 7;
difficulté de les aborder, p. 1: — 17
Villages près de Libreville, p. 11 5 —
achat de Pygmées, pp. 13, 15; —
habitat en Gabonie et différents clans,
p. 20; — diverses tribus pygmées
africaines, p. 24; — taille, couleur,
odeur, p. 25; — mythe de la créa-
tion, p. 28 ; — leur teinte, noire ou
jaunâtre, p. 33 ; — leur odeur, p. 35 ;
poison des
— pour
— “cause de l’odeur, p. 38; — les
parties du corps, p. 40 ; — pourquoi
ils n’ont pas de poil, p. 43; — sta-
ture, p. 46 ; — tatouages, mutilations,
p. 983; — vie religieuse, p. 60; —
le Pygmée prie, p. 61; — le vocable
du Créateur, Khmvum s'apparente à
l’Egyptien et non au Bantu, p. 65;
— le Créateur s'intéresse à ses créa-
tures, p. 66; — il vivait jadis avec
clles, p. 67 ; — légendes de la créa-
tion, pp. 70, 72 ; — habitat de Dieu,
p. 74 ; — problème du bien et du mal,
p. 75; — leur concept de l’immor-
talité divine, p. 75; — manifesta-
tions divines, Arc-en-Ciel, p. 78:
INDEX GÉNÉRAL
— sacrifice à l’Arc-en-Ciel, p. 80 ; —
l'Eléphant Gôrou, p. 82; — son
sacrifice, p. 84; — différence entre
Négrille et Bantu, p. 87; — prière
du Négrille, p. 84; — offrande du Buf-
fle et du Miel, p. 94 ; — des noix de
Nkula, p. 98 ; du gibier tué, p. 100;
— pas de temples en l’honneur de la
Divinité, p. 101; — honorent le
soleil, p. 103 ; — la lune, p. 112 ; —
les éclipses de lune, p. 117; — par
des sacrifices, des chants, des danses
— ne se préoccupent pas des astres,
p. 118; — ils sont plus ou moins
métissés, p. 121 ; admetttent plusieurs
catégories d'’esprits, p. 122 ; — supé-
rieurs et inférieurs, bons et mé-
chants, p. 125; — un esprit dans la
lune ; le Caméléon comme messager
des esprits, p. 127; —— distinguent
entre bons esprits et revenants, p.
129; —— comment ils conçoivent l'âme,
p. 133; — Rôle de l'âme, p. 134;
des nes bienfaisants, p. 135; —
malfaisants, p. 140 ; — divers totems
négrilles, rôle des totems et sacri-
fices, p. 146 ; — l’homme du culte,
son rôle, p. 166; — ïils ne sont pas
anthropophages, p. 165; — n’ont
pas de vrais fétiches, p. 169 ; — trai-
tent les maladies par moyens surna-
turels, p. 176; — et naturels, p. 182;
— se servent du miroir magique pour
connaître l’avenir, p. 176 ; — des cor-
delettes, p. 184; — des astragales,
p. 185 ; — règles de présage, p. 191 ;
— vie intellectuelle — numération
par gestes; p. 201; — branchettes
et cailloux, p. 202 ; — nœuds et tail-
les, p. 203 ; — numération parlée, p.
204 ; secrète, p. 210 ; — la langue,
diverses opinions à ce sujet et exa-
men critique, p. 214 ; — notre opi-
nion sur la langue, p. 217 ; — gram-
maire, p. 218; — comparaisons
diverses, p. 220 ; — vocabulaire, p.
221 ; — ils ont une langage à eux, p.
223 ; — littérature, p. 233; — une
séance littéraire, p. 256 ; — les Con-
teurs, p. 239 ; — diverses manifesta-
tions intellectuelles, p. 241 ; — diffé-
rents genres de poésie, p. 242 ; — Ja
vie par les proverbes ; p. 243 ;
—
INDEX GÉNÉRAL
amour de la liberté, p. 245 ; — indi- |
vidualisme, p. 247 ; — sans-souci, p. |
248 ; — travail et repos, p. 249 ; — |
prudence, p. 253; mariage et
famille, p. 255 ; — les jeux de mots,
p. 283; — légendes et mythes cos-
mogoniques, p. 285; — fables, p.
306 ; — cycle des animaux, p. 307 ;
— leurs chants en général, p. 331 ;
—ils sont pauvres, p. 332 ; — union |
de la poésie et de la musique, p. 353 ; |
— ne parlent pas de chants listes |
p. 341 ; — chants du peuple, p. 341; |
—
— chant de l’offrande, p. 342;
de la Pintade, p. 344 ; du Chat- Tigre,
p. 344; — les instruments de mu-
sique, p. 351 ; — les danses, p. 357 ;
— elles sont mimétiques, p. 356 ;
danse des esprits, p. 357 ; — de l’Elé-
phant, p. 368 ; — du Gorille, p. 358 ;
— la naissance du Pygmée, p. 365;
— rites avant la naissance, p. 366;
— de la naissance, p. 369 ; — la cir-
concision, p. 9381; — les Pygmées
ont la circoncision, p. 382 ; — épo-.
que de la circoncision, p. 382; —
l’allaitement, p. 387 ; — sevrage, p.
388 ; — les jeux des petites filles, p.
389 ; — des garçons, p. 395 ; — l’ap-
prentissage de la vie, p. 400; — le
mariage, p. 403 ; — préparation, p.
403 ; — la dot, p. 406 ; — recherche
de la fiancée, p. 408; — philtres
d'amour, p. 408 ; — empêchements
de mariage, p. 409; avant le ma-
riage, p. 411 ; — cérémonies du ma-
riage, p. 416 ; — après le mariage,
p. 417 ; — la mort, p. 420 ; —- chants,
danses, enterrement, p. 426 ; — leurs
maladies, variole, fièvre, etc... et leur
traitement, p. 431; — piqûres de
serpents, p. 433; moralité des
Négrilles, p. 438; — caractère reli-
gieux, code moral, p. 438 ; — leurs
armes, p. 443 ; — le poison, p. 445 ;:
— chasse et animaux de chasse, p.
452 ; — les lois de la chasse, p. 464 ;
— la pêche, p. 466; — poisons de |
pêche, p. 468 ; — division du travail |
pour la cueillette, p. 474; — légende :
du feu, p. 484 ; — ustensiles de cui-
since, p. 485 ; — condiments, p. 486 ;
— mets, p. 487; — Ia guerre, p. |
————
511
490 ; — l’érection d’un nouveau vil-
lage, p, 497; — fraternisation, p.
499.
Qualités du Négrille, p. 261.
Quipos, nœuds de corde, p. 208.
Rat, dans cycle des animaux, p. 307.
Revenants, notion des, p. 129 ; — leur
habitat, p. 130; — leur rôle p.
130 ; — chant des Revenants, p. 141.
Rites, envers les Mânes, p. 139;
avant la naissance de l'enfant, p.
367 ; — à la naissance, p. 369.
Sacrifices, à l’Eléphant Gôr, p. 84: —
à l’Arc-en-Ciel, p. 84; — au Créa-
teur, p. 89 ; — au Soleil, p. 108 :
du Varan, p. 109 ; — du Caméléon,
p. 127; funéraires, pp. 137, 138;
— de l’animal totémique, p. 150 ; —
de vengeance, p. 165; — par
l’homme du culte, p. 165; — aux
morts, p. 166; — complet, 166 ; —
partiel, p. 167; — de maladie, p.
173 ; — du mariage, pp. 404, 416;
— de guerre, p. 493 ; — pour l’érec-
tion d’un nouveau village, p. 498.
Salive, acte rituel, pp. 80, 84, 86, 97,
417. V. crachat.
Salsepareille, plante des naissances, p.
371.
Sang, offrande de sang, p. 81 ; échange
du sang, p. 499.
Sanglier, danse du sanglier, p. 359.
chasse du sanglier, p. 453.
Sans-souci des négrilles, p. 448.
Serpents, piqûres, traitement, p. 433.
Sifflets, instruments de musique, p.
351.
Singe, Légende du, p.
des animaux, p. 324 ;
p. 455.
Sociétés secrètes, p. 154 ;
p. 154.
Soleil, mythologie du soleil, p. 104 ; —
fête du soleil, p. 108 ; —— son culte,
p. 108 ; — sacrifice au soleil, p. 108 ;
— chant au soleil, pp. 105, 110;
danse du soleil, p. 110 ; légendes du
soleil, p. 290.
Sorciers, conception du sorcier, p. 140;
— leur nom et leur rôle, p. 158 ; —
moyens surnaturels, p. 176.
279 ; — cycle
— leur chasse,
— leur totem,
512
Stramoine, plante des sorciers, p. 82.
Strophantine, ses effets, p. 81.
Strophantus, plante — ses usages, p. 81.
Substitution de victime, p. 166.
Tabac, comment on le fume vert, p.
234. |
Taïlles, instrument de numération, p.
203.
Tatouages et mutilations, différentes
espèces de —, p. 53 ; — de l’Arc-en-
Ciel, p. 81.
Télépathie, phénomènes de, pp. 174,
181, 190.
Termites, voir odeur des
huile de termites, p. 376.
Thôt, dieu Egyptien, Seigneur du Verbe,
p. 340.
Tigre, dans les légendes, pp. 271, 278 ;
— cycle des animaux, p. 325.
Tortue, son rôle, p. 193; — dans le
Folklore, p. 306 ; — cycle de la tor-
tue, pp. 308, 321, 322, 323, 324, 325,
326.
Pygmées ;
INDEX GÉNÉRAL
Totem, national ou tribual, p. 144; —
général, p. 146 ; — traces possibles
de totem tribual, p. 148; — totem
clanique, p. 149; — individuel, p.
151; — féminin, p. 153; — de
sociétés secrètes, p. 154.
Totémisme, définition, p. 143 ; — chez
les. Fang, p. 143 ; — chez les Négrilles,
p. 144 ; des femmes, 153.
Tourterelle, cycle des animaux, p. 314.
Travail et Repos, p. 249.
Trompes, instruments de musique, p.
363.
Varan du Nil, consacré au soleil, p.
108 ; —— sa chasse, p. 109 ; — son
immolation, p. 109.
Vie des Négrilles, dans leurs proverbes,
p. 243.
Villages Pygmées, leur situation, p. 20.
Voie lactée, p. 106.
Xylophone, instrument de musique, pp.
353, 304, 355.
Index géographique
Peuples, Tributs,
Akka ou Pygmées, p. 7.
Abanga, affluent de l’Ogowé, p. 301.
Abongo, clan négrille du Haut Gabon,
p. 421.
Akoa, clan négrille du Gabon, p. 421.
Alulus, tribu du Congo belge, p. 209.
Angola, possession portugaise au sud
du Congo français, p. 366.
Apfiel, clan négrille de la rivière Yé,
p. 304.
Apindiji, tribu du Congo français, p. 22.
Akyé, clan négrille, p. 482.
Asandeh ou Nyamnyam, tribu du Centre
africain, pp. 99, 103, 119, 206, 290,
354, 356.
Ashékiani ou Bulu ou Nserk, tribu du
Congo français, pp. 10, 23.
Auvernier (Palafitte d’) (Suisse), p.
185.
Babinga, Pygmoïdes du Congo central,
pp. 2, 72.
Baboma, tribu du Congo belge, p. 200.
Baga, tribu du Congo belge, p. 200.
Bagaîfore, tribu de la Guinée française,
p. 371.
Bagésera, clan négrille, p. 406.
Bakande, tribu du Congo français, p.
56.
Bakélé, tribu du Congo français, pp.
165, 199, 333.
Bakota, tribu du Congo français, p.
165.
Bali, tribu du Congo français, p. 209.
Localités, Cités
Baluba, tribu du Sud-Africain, pp. 87,
103, 355. |
Banda, tribu du Congo français, pp.
157, 211, 219. |
Bangala, tribu du Congo belge, p.
209.
Bantu, races, croyances,
chants, pp. 87, 90, 211.
Banziri, tribu du Congo français, pp.
210, 211, 382.
Baronga, tribu du Sud-Africain. V. Ju-
nod, pp. 193, 265, 306, 365,
Batéké, iribu du Congo français, pp.
119, 199.
Baya, tribu du Congo français, p. 210.
Bayou, tribu du Congo français, p. 210.
Benga, tribu du Congo français, pp. 10,
20, 148, 209, 267.
Bolia Tumba, tribu du Congo belge, p.
200.
Bondijo, tribu du congo français, p. 166.
Bondo, tribu du Congo français, p. 221.
Buiu ou Ashékiani ou Nserk, pp. 10,
23.
Bushmen, Pygmées du Sud-Africain,
pp. 43, 146, 147, 187, 352, 361, 489.
hymnes,
Chevalier Maurice, Prof. et expl., p.
477.
Cafres, tribu Sud-Africaine, p. 200.
Delagoa (Baie de), Afrique orientale,
p. 355.
Dinka, tribu de la Haute Nubie, p. 292.
014
Dzandzama, tribu du Congo français,
pp. 22, 72, 119, 218, 388.
Dzem, tribu du Congo français, pp. 22.
23, 44, 72, 119, 209, 218, 333, 361,
389.
Dzimu, tribu du Congo français, p. 209.
Ebifill, clan de la tribu fang, p. 11.
Efé, tribu du Congo belge, p. 215.
Egypte et Egyptiens, pp. 65, 98, 1083,
178, 185.
Eshira, tribu du Congo français, p. 22.
Esiwong, clan de la Tribu fang, p. 11.
Fang, tribu du Congo français, pp. 9,
13, 15, 21, 22, 23, 31, 34, 36, 39,
42, 44, 45, 49, 53, 54, 64, 77, 88,
95, 98, 119, 129, 130, 145, 149, 154,
156, 165, 172, 194, 199, 208, 222,
232, 233, 235, 239, 333, 354, 361,
365, 387, 389, 394, 406, 409, 484.
Fernan-Vaz, localité du
pp. 10, 22, 259.
Fiottes ou Loangos, tribu du Congo
français, pp. 42, 44, 45.
Fong, tribu du rameau fang, p. 207.
Foulbés, tribu du Sénégal, p. 208.
Congo français,
Gumba, tribu du Congo belge, p. 208.
Gundi, tribu du Congo belge, p. 208.
Gyriama, tribu de l'Afrique orientale,
p. 73.
Héraclès (oracle d’), p. 185.
Hottentots, peuple du Sud-Africain, p.
47.
Indiens du Mexique, p. 206.
Ishogo, tribu du Congo français, p. 10.
Kélé, tribu du Congo français, p. 207.
Khoïkhoï, tribu voisine des Bushmen,
Afrique du Sud, p. 104.
Kirundi, tribu du Congo belge, p. 157,
Kombé, tribu du Congo français, pp.
2, 199.
Kundu, tribu du Congo belge, p. 200.
Lambaréné, localité du Congo français,
tribu Galoa, pp. 9, 14.
Libreville, capitale du Gabon, p. 21.
Loango, tribu du Congo français, p.
352.
OS
INDEX GÉOGRAPHIQUE
Malaguetta, ville de la Côte de Guinée,
p. 85.
Mangaja,
p. 45.
Mbisha, tribu négrille du Congo fran-
çais, p. 121.
Mbru, tribu du Congo français, p. 221.
Mkabra, tribu négrille du lac Ngami,
pp. 65, 450.
Mombuttu, tribu du Centre africain,
pp. 7, 24, 161.
Momvu, tribu du Congo français et
belge, p. 213.
Monsengere, tribu du Congo belge, p.
200.
Mpongwé, tribu du Congo français (Li-
breville), pp. 9, 11, 21, 98, 99, 146,
172, 333, 354, 389, 435.
tribu bantu, Est africain,
Ndi, tribu du Congo belge, p. 219.
Ndri, tribu du Congo français, pp. 219.
382.
Ndjolé, localité du Congo français sur
l’Ogowé, p. 14.
Ndzem. V. Dzem.
Ngobu, tribu du Congo belge, p. 219.
Nkomi, tribu du Congo français (Fer-
nan-Vaz), pp. 22, 259.
Nserk, tribu du Congo français. V. Asé-
Khiani et Bulu, pp. 15, 21, 31, 36,
88, 199. |
Nyamnyam, tribu du Centre Africain.
V. Asandeh, pp. 99, 103.
Ogowé, fleuve côtier du Congo français,
pp. 14, 22.
Orungu, tribu du Congo français. Cap
Lopez, pp. 12, 21.
Osyeba, tribu fang du Congo français,
p. 218.
Rotse, tribu du Sud-Africain, p. 64.
Sân ou Pygmées, p. 104.
Sandeh. V. Asandeh, p. 80.
Sangasanga, tribu du centre africain,
p. 208.
Sékiani. V. Nserk.
Sioux, indiens d'Amérique, p. 204.
Ticki-Ticki. V. Akka ou Pygmées.
Tsini, rivière des Mouches, p. 305.
INDEX GÉOGRAPHIQUE 515
Umeasserege, tribu du Centre africain, | Warumbi (les), par J. Waes, p. 115.
p. 4. Wuri, tribu du Congo belge, p. 207.
Wadia, tribu du Congo belge, p. 198. | Yaelima, tribu du Congo belge, p. 198.
Wanyika, tribu de l'Afrique orientale, | Yaundé, tribu fang du Cameroun, p
p. 73. 207.
Warumbi, tribu du Centre africain, p. | Yebitere, clan négrille, p. 315.
115.
Index Bibliographique
Auteurs et Ouvrages cités
Anam (Mgr), p. 14.
African Negro Music, par vox Honx-
BOSTEL, P. 336.
Afrique centrale, par le Colonel
CHaILLEY-LoxG, p. 165.
Afrique équatoriale française, par
BRUEL, p. 218.
Afrique occidentale, par DE COMPIÈGNE,
_ p. 478.
Afrique
p. 121.
Akka, v. Pygmées, pp. 7, 360.
A la conquête du Tchad, par H. AL-
Lis, p. 60.
À la recherche de Crampel, par Dry-
BOWB8KI, P. 33.
ANDRÉ (Abbé), v. RaPonDA.
ÀNET (CL1.), La Fin d’un Monde,
p. 202.
ANGELO Mozzo, Dawn of Mediterranean
Civilisation, p. 165.
An6o, vicomte de Dieppe, p. 85.
Annales du Musée de Tervueren, 1900,
pp. 201, 351.
Annales du Saint-Esprit, p. 347.
Anthologie nègre, par BLAISE CENDARS,
235.
Anthropologie, t. XVII, 1910.
Anthropos, 1911, pp. 213, 338, 350.
ARBOUSSET, missionnaire protestant,
p. 427.
ARISTOTE, son témoignage sur les Pyg-
mées, p. I.
sauvage, par DU CHAILLU,
Arrow-poison of the Pygmies, pp. 448,
449.
At the Back of the Black Man’s Mind,
par Dennerr, p. 176.
Au Gabon, par GRÉBERT, pp. 389, 465,
466.
Au Pays
p. 399.
Aux Rives du Tanganyka, par Mgr Lx-
GHAPTOIS, Pp. 379-387.
AVANCHERS, voir LÉON DES AVANCHERS.
AVELOT (Lt), Recherches sur les Mi-
grations dans le Bassin de l'Ogowé,
p. 2. — Le Jeu des Godets, p. 399.
Ghimira, par Monrannow,
Baluba, Monographie, par le R. P.
CoLLE, p. 67.
Banda (Diction.), par le R. P. Cotx,
p. 157.
Baupon, administrateur en chef des
Colonies, p. 449.
Banrow, Mensuration, p. 80.
Batouala, par MaRan, p. 382.
Bricte (Dr), directeur du Jardin Bo-
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99, 101, 104, 120, 136, 140, 143,
145, 157, 161, 165, 171, 175, 181,
182, 212, 214, 215, 218, 292 307,
332, 347, 357, 360, 361, 365, 381,
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Wozrr, explorateur, p. 30.
Xaveriana de Louvain, p. 241.
Table des matières
PRÉFACE DU R. P. PiNARD DE LA BOULLAYE, S. J. . . . . . . . . Yli
INTRODUCTION pU R. P. Scnmimr, $S. V. D... . . . . . xim
ANANI-PROPOS, 4: 5 6 dé 4e due ur Dre NN ER 8 m4 XV
INTRODUCTION , RS ME 2 D US Ur ee 1
PREMIÈRE PARTIE
Le Pygmée dans sa vie physique
CHAPITRE Ï. — Mes premiers contacts avec les Pygmées . . . . . 7
1. Difficultés générales d’aborder les Pygmées . . . . . . . n
2. Mes premières rencontres avec des Pygmées isolés . . . . 9
3. Les Pygmées habitant près de Libreville . . . . . . . . 11
4. Les Pygmées de l’Hinterland du ae Nord. . . . . . . 12
5. Les Pygmées de l’Ogowé . . . . ANDRE ns ne 14
6. Au milieu des Pygmées . . . . . . . RM 00 17
CHAPITRE II. —— L’Habitat et les Clans négrilles en Gabonie. . . . 20
1. La situation des villages des he RS nn 20
2. Les clans des Négrilles . . . ARE 21
3. La Symbiose des Négrilles avec ‘les tribus nègres RM rs 23
CHArITRE III. —— Taille, Couleur, Odeur des Négrilles . . . . . . 25
| 1. Généralités . . Nes à 25
2. Mythe sur l'origine de la petite taille ‘des Pysifiées ES 26
3 Mensurations de la taille des Fe PCR 30
4. Les deux types de couleur . . . A 31
5. Ancienneté plus haute du type jaune RE 33
6. L'’odeur caractéristique du Pygmée . . . . . . . . . . 35
7. Cause de l’odeur des Pygmées . . . . . . . . . . . . 38
CHAPITRE IV. — Parties du corps des Pygmées . . . . . . . . . 40
1. La tête . . . US Ne RE Et NE 2 40
2. Les cheveux et le poil . PMR TR MS Er er EE 4
_ 3. La physionomie . A ed MR Se ent fe D. 42
& CL BE ni HN SR RE MS Se ne CE
524 TABLE DES MATIÈRES
5. La bouche et les dents .
6. La stature . :
7. Les bras et les jambes :
8. Résumé
CHAPITRE V. — Caractères corporels voulus par les Pygmées .
1. Le tatouage
2. Mutilations ont ou ethniques;
3. L'’épilation
DEUXIÈME PARTIE
Le Pygmée dans sa Vie religieuse
INTRODUCTION .
CHaPrrTRE I. — Nature et Propriétés de Dieu .
1. Lignes générales de la is des Aie ;
2. Noms de Dieu .
3. Dieu nous a quittés .
4. Dieu créateur :
5. Divers mythes non authentiques sur Ja création :
6. L’habitat de Dieu . > Re
7. Le problème du bien et du mal .
8. L’immortalité divine
CHAPITRE II. — Relations du Créateur avec. les Hommes .
1. Concepts généraux ; onde Er
2. Première Manifestation divine L’Arc-en-Ciel à l'Est .
3. Deuxième Manifestation divine : L’éléphant Gôrou .
4. Le Sacrifice à Gôrou et à l’Arc-en-Ciel .
CHariTRE III. — Relations de l'Homme avec Dieu. Le culte .
. Différence entre les Bantu et les ue ;
. La Prière en général . ;
La Prière dans la vie sociale, familiale et individuelle .
L'Offrande du Buffle et du Miel chez les Négrilles orientaux
. L'Offrande du Miel chez les Négrilles Occidentaux . sn.
L'Offrande de la Noix de Nkula
L'Offrande du Gibier .
. Absence de temples consacrés à ta Divinité .
CHAPITRE IV. — Le culte des astres .
. Généralités
. Mythologie du Soleil
: Fêtes du Soleil 5 ta
. Mythologie de la Lune .
. La Fête de la Nouvelle Lune .
Cr À © ND
de
de,
TABLE DES MATIÈRES
à Danse des Eclipses de Lune .
. Absence d'images ei de temples des ‘astres ;
CuariTRE V. — Les esprits inférieurs et les mûnes en général .
1. Réflexions préliminaires ,
2. Les diverses catégories des esprits
CHAPITRE VI. — Esprits inférieurs de la nature (Rwa) .
1. Les esprits bons
2. Les esprits méchants
CHAPITRE VII. — Esprits vivificateurs (âmes) .
. 1. Conception négrille de l’âme .
2. Mânes bienveillants
3. Mânes malveillants
CaarrTRE VIII. — Le totémisme chez les Négrilles .
. Définition du Totémisme
. Totem national ou tribual .
. Distinction entre animaux sacrés et animaux Loan à
Traces possibles d’un ancien totem tribual
. Totem clanique
Totem individuel
. Totémisme des femmes :
. Sociétés secrètes et leurs Totems .
@ = D or Co D
CnarrTRE IX. —— L'homme du culte dans son rôle de prêtre .
1. Le nom et le rôle de l’homme du culte .
2. L'homme du culte individuel . ;
8. Position sociale de l’homme du cuite.
4. L'exercice du culte
CuarrtrRe X. — L'homme du culte dans son rôle de consécrateur .
1. Les Négrilles ont-ils de vrais fétiches P
2 Les différentes espèces des objets consacrés .
3. Le pouvoir réel des objets consacrés .
CaapnRe XI. —— L'homme du culte dans son rêle de médecin .
. Généralités
. Les chants et les charmes .
Le sacrifice
Le miroir magique
Les ordalies ;
. Les remèdes naturels
NOR © D
. Le traitement des maladies par des moyens surnaturels
026
TABLE DES MATIÈRES
CHarrTRE XII — L'homme du culte dans son rôle de Devin .
tech
Le miroir magique. Le jeu des cordelettes .
La divination par astragales. Généralités.
Les jetons de jeu et leurs noms .
. Une séance de divination
Règles des présages .
TROISIÈME PARTIE
Le Pygmée dans sa vie intellectuelle
PRÉLIMINAIRES
CHAPITRE I. — La numération des Négrilles .
I G Où LE KO mi
. Numération par signes. Généralités .
. Numération par gestes des Négrilles .
Numération des Pygmées par branchettes, bâtonnets, etc.
. Numération par nœuds et par tailles .
. Numération parlée ; :
. Vocabulaires comparatifs de numération :
. Numération secrète
CHAPITRE II. -— La langue des Négrilles .
1. Opinions des différents auteurs sur la langue des Pygmées .
2. Examen critique des opinions de ces auteurs . à
3.
4
5
Notre propre opinion sur la langue des Pygmées .
. La grammaire des Pygmées et celle des Bantu et Soudanais .
. Vocabulaire pygmée et celui des Bantu et Soudanais .
6.
Vocabulaire des langues pygmées
CHAPITRE III. — La littérature des Négrilles en général .
É
2.
d.
4.
5.
Scène et heure des légendes .
Le conteur et ses récits . s
Une séance de littérature pygmée
Divers genres de conteurs .
Les différentes manifestations intellectuelles des Négrilles |
CHAPITRE IV. — La vie des Négrilles dans leurs proverbes .
rl
S CDN ER GR
Observations introductoires
L'amour de la liberté .
L'individualisme
Le sans-souci
. Travail et repos
. Conseil et prudence .
. Réunions de palabre .
. Mariage et famille .
Défauts du Négrille
. Qualités du Négrille
184
184
185
186
187
191
TABLE DES MATIÈRES
CrariTRE V. — Les énigmes .
où © ND
Observations introductoires
Enigmes à proverbes
Les contes-énigmes :
Enigmes proprement dites .
Jeux de mots
CHAPITRE VI. — Mythes et légendes cosmogoniques .
Où co K9 +
CHAPITRE VII. — Les du dd et les contes merveilleux
Les légendes cosmogoniques en général |
. Une légende de la Création .
. Autre légende de la Création .
. Mythes solaires et lunaires .
. La légende du fer .
de la Race
Qt # CO ND Hi
. Les légendes us en er
. Légende de l'exode . À L
. Légende de la conquête du pays 4’ après les Fang à
. Légende négrille du géant cannibale Dzôm .
. Les contes merveilleux —
CHAPITRE VIII — Les fables
1.
Remarques préliminaires
2. Cycle des animaux
3. Cycle du lièvre
4.
5. Cycle de l'éléphant .
Cycle de la tortue
CHAPITRE IX. — Le chant
. Considérations générales .
. Pauvreté des chants négrilles . 2 :
. Union intime entre poésie et musique négrilles :
. Le chant intimement lié à la magie et à la religion .
. Le chant en lui-même .
. Les chants magiques .
Les chants religieux
Les chants du peuple .
CHAPITRE X. — Les instruments de musique.
L
2.
8.
4.
Ô.
Introduction
Les instruments de rythme à
Instruments divers
Instruments à cordes
L’anzang ou piano indigène .
CHapiTRE XI. — La danse
1.
2.
Danses magiques
Danses mimétiques
528
3.
4.
TABLE DES MATIÈRES
Danses religieuses
.Danse d’amusement
CraPITRE XII. — L'art du dessin et la sculpture .
QUATRIÈME PARTIE
Le pygmée dans sa vie sociale et morale
CHAPITRE I. —— La naissance
. Introduction
. Rites avant la naissance
. Rites de la naissance
. Rites après la naissance
. Le cordon ombilical. Les jumeaux
. Avortement
CHAPITRE Il. — L'enfance et la jeunesse .
NO OR Co Ro mi
. La circoncision en général .
. L'époque de la circoncision .
. L’imposition du nom (Ndam) .
. L’allaitement
Jeux des filles
Jeux des garçons
. L'apprentissage de la vie
CHAPITRE III. — Le mariage (Ddè)
d
. Préparation du jeune homme ({Ito) .
. Préparation de la Li fille
. La dot
. Philtres d’amour
Empêchements de mariage
Temps précédant le mariage
. Cérémonies précédant le mariage
Cérémonies du mariage
. Cérémonies après le mariage
. Remarques générales
CHAPITRE IV. — La mort
1.
NO © À & N
Cérémonies de la mort du Re d’ "ee. CR Le Mi et
Du Chaillu à
. Nos propres observations. — Avant la mort ;
. Lamentations après la mort .
. Chant de la mort
. L’enterrement
Après l’enterrement
. Les dernières cérémonies
359
360
361
365
365
366
369
376
378
380
381
381
382
385
387
389
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TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE V. — Les maladies
1. Principales maladies et leurs remèdes
2. Piqûres des serpents, abcès, blessures, etc. et de remèdes
3. Guérison du mal de dents
CHAPITRE VI. — La moralité des négrilles .
1. Le caractère religieux de la morale négrille .
2. Le code moral des Négrilles .
8. Le caractère général des Négrilles .
CINQUIÈME PARTIE
Le Pygmée dans sa vie économique et politique
CHAPITRE I. —— Les armes
1. L’arc et la flèche .
2. Les poisons de flèche
3. La préparation du poison :
4. Les poisons d’autres Pygmées africains :
CHAPITRE II. — La chasse
1. Habileté du Négrille à la chasse . à :
2. Animaux de chasse : le sanglier, les antilopes
3. Animaux de chasse : singes, rongeurs, porcs-épics, etc. 5
4. Animaux de chasse : les félins, ut à le buffle .
5. Animaux de chasse : l'éléphant
6. Chasse au lacet :
7. Les oiseaux, les amphibies
8 Médecine de chasse
9. Les lois de la chasse.
CHAPITRE III. — La pêche
1. Méthodes de pêche par les femmes . .
2. Méthodes dr pêche aux poisons. Les hommes :
3 Les poisons à pêcher
CHAPITRE IV. — La cueillette des plantes .
1. Division du travail entre homme et femme .
2. La nourriture végétale ;
3. Les différentes plantes cueillies et utilisées ;
CHAPITRE V. — Cuisine et mets divers .
1. La boisson |
2. Préparation du feu ne
3. Légende du feu (Léna dzi) .
4. Les ustensiles de cuisine .
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530 TABLE DES MATIÈRES
5. Les condiments
6 Les mets (Dzio) .
7. Le travail de cuisine
CHAPITRE VI. — La guerre
1. Pas de guerre entre tribus négrilles .
2. Guerre avec les étrangers ;
3. Sacrifice et préparatifs de guerre .
4. L’exécution de la guerre .
CHAPITRE VII. — L’érection d'un nouveau village .
1. Cérémonies préliminaires
2. Le sacrifice RE
3. Les cas où un nouveau village est érigé .
CHaPiTRE VIII — La fraternisation par échange de sang .
1. Droits et obligations
2. Cérémonies préparatoires
3. Le double échange de sang
CONCLUSION
INDEX GÉNÉRAL
INDEX GÉOGRAPHIQUE
INDEX BIBLIOGRAPHIQUE
TABLE DES MATIÈRES .
me ee MAN re rene ana ne mme ee rem
Imp. G. Thone, Liège (Belgique). 11-32
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